La filleule de Lagardère; II L'héritière

Part 14

Chapter 143,659 wordsPublic domain

--Holà! cria-t-elle, holà! mon petit père!...

--Hein? Quoi? Qu'est-ce que c'est? grogna le dormeur sans se déranger. Fiche-moi la paix, Célestine!

Héloïse le houspilla derechef:

--Il n'y a pas de Célestine qui tienne. Il est l'heure. En route, mauvaise troupe!...

--Des nèfles!... Y a pas d'heure pour les braves!... Célestine, laisse-moi roupiller, ou il va pleuvoir du tabac, et tu seras sous la gouttière...

Puis, soulevant lentement les paupières et promenant autour de lui un regard alourdi de sommeil:

--Ah! nom d'un chien! C'est épatant! C'est tout de même pas Célestine! C'est pas mon épouse adorée!... Alors, bonsoir la compagnie!... Puisque ma bourgeoise n'est pas là pour embellir mon existence, je _repique mon chien_ jusqu'à mardi... Vous me réveillerez quand j'aurai soif...

Il fit mine de se rendormir.

La cabaretière insista:

--Vous ne pouvez pas rester ici...

--Eh bien, où voulez-vous que j'aille?... Pas à la maison, ah! mais non!... Célestine me flanquerait une danse!... Quand je suis _paf_, j'vaux pas deux liards... Elle abuserait de ma faiblesse...

--Commencez d'abord par vous lever...

--Me lever?... Pas moyen... Les jambes fuient...

--Essayez!... Du courage!... Houste!...

Il s'arc-bouta sur ses jambes et parvint à se mettre sur son séant.

L'ex-_Femme-Canon_, questionna:

--Etes-vous capable de marcher?...

--Je n'y vois pas... La tête me tourne... On dirait que j'ai le mal de mer...

Il avança le pied, oscilla sur sa base et faillit choir entre les bras de l'androgyne:

--Appuyez-vous sur moi, poursuivit celle-ci, et par file à gauche, pas accéléré, marche!

--Où me conduisez-vous, hein! la mère des amours?... C'est pas que je me défie... Mais si c'était près de Célestine...

--Dans un petit endroit bien frais où vous pourrez faire dodo tout à votre aise...

--Sans Célestine?

--Sans Célestine.

--Ça me va. Volons-y. A bas Célestine!

Il s'accrocha à Héloïse.

Tous deux se mirent en mouvement à travers le cabaret.

Au milieu de ce dernier, la cave ouverte était béante.

En cheminant, le faux ivrogne hoqueta:

--Tiens! un trou! Un trou noir! C'est là que vous me menez, pas vrai?...

Il ajouta avec un gros rire:

--Si c'est le cellier, _bono bezef_! Les tonneaux sont mes frères et les bouteilles mes soeurs. Nous _pioncerons_ en famille...

Il fredonna d'une voix enrouée:

Si je meurs, que l'on m'enterre Dans la cave où est le vin...

On était arrivé au bord de l'ouverture. Héloïse le poussa:

--Allons!...

--Sans chandelle!... Merci!... C'est rien drôle!...

L'Ecureuil, qui était à son poste, leva son couteau...

La virago répéta:

--Allons!...

--Après ça, du moment que vous m'affirmez que je n'y rencontrerai pas Célestine...

Et, sans plus attendre, Jacques posa le pied sur la première marche de l'escalier qui apparaissait à l'orifice de ce puits sombre...

Puis ce pied sembla lui manquer...

Le policier disparut comme si l'escalier s'écroulait sous son poids...

On l'entendit rouler de degré en degré...

Puis encore le choc de son corps contre le sol du carreau sonna...

--Vite! commanda Héloïse, rabaissez la trappe, verrouillez-la, assujettissez la barre de fer!...

Ensuite, tandis que les deux bandits obéissaient, s'adressant au pseudo-Murphy, qui avait assisté à cette scène avec l'envie non équivoque d'en simplifier le dénouement par un coup de pistolet:

--Voilà l'oiseau en cage, dit-elle, vous pouvez désormais vaquer à vos affaires. Si votre mouchard ne s'est pas totalement démoli dans sa chute, je jure Dieu que, lorsqu'il sortira d'ici, il sera pour longtemps hors d'état de tarabuster le pauvre monde.

XXIV

LES VOLONTÉS DE MADEMOISELLE FINE-LAME

En quittant l'hippodrome de Longchamps, Marignan était entré au restaurant de la Cascade avec l'intention d'écrire à Bouginier ce qui venait de se passer.

Comme il traversait le jardin qui précède la rotonde vitrée, un double cri l'avait salué:

--Je ne me trompe pas, c'est Marignan!...

--Eh! oui, c'est bien lui: bonjour, cher!...

Le spadassin s'était retourné:

--Ledru et Blanchereau!... Ah çà! d'où sortez-vous?... Il y a un an qu'on ne vous a vus...

--Dix-huit mois, mon excellent bon: nous avons voyagé...

--C'est bête de toujours s'amuser à Paris: nous sommes allés nous ennuyer à l'étranger...

--A Vienne, à Pétersbourg, à Constantinople...

--Et nous sommes revenus par le Caire, Rome, Florence et Monaco...

--Mes compliments, messieurs... Livingstone et Stanley ne vous vont pas à la cheville... Et depuis quand dans nos murs?...

--Depuis hier matin par l'_express_ de Marseille... Mais asseyez-vous donc... Un apéritif avec nous, hein?...

--Volontiers.

Blanchereau et Ledru étaient deux jeunes viveurs, issus de roture, lesquels n'avaient d'autre souci que de manger, à ne rien faire, l'argent que leurs bourgeois de parents avaient gagné en travaillant.

Marignan avait noué commerce d'amitié avec eux dans les cafés et les cabarets du boulevard, les foyers de certains théâtres, le boudoir de certaines cocottes et ces fêtes du demi-monde dont il était le boute-en-train.

Aussi prit-il place à leur table et, après avoir accepté un madère et un cigare:

--Ma foi! déclara-t-il, je suis heureux de vous rencontrer. Vous allez me rendre un service.

Le front des deux amis se rembrunit. Ledru et Blanchereau faisaient la paire. Or la paire n'était point prêteuse; c'était là son moindre défaut.

--Rassurez-vous, poursuivit l'autre en riant. Je ne suis pas encore à la côte. Non: il s'agit de tout autre chose...

Et, après leur avoir raconté--en l'arrangeant à sa façon--ce qui avait eu lieu aux courses, il les pria de l'assister le lendemain...

Les deux roturiers n'étaient rien moins que belliqueux...

Mais ils eussent payé mille louis l'honneur de figurer dans une affaire à côté du général de Kéraval et du duc de Montaran!...

Marignan obtint d'eux qu'ils se transporteraient sur-le-champ chez ces derniers:

--La discussion ne sera pas longue, leur dit-il. Vous me retrouverez ici. Je vous y attends, et nous dînerons ensemble quelque part dans les environs.

Après le départ des deux jeunes gens, il s'occupa de sa lettre à M^e Bouginier.

Cette lettre concluait ainsi:

«Donc, M. de Saint-Pons sait tout. Avisez en vertu de la nouvelle situation que crée cet incident fâcheux et imprévu. L'autre personne est-elle instruite pareillement? Je l'ignore. Tâchez de vous en assurer et de m'en informer au plus tôt.

»Quoi qu'il en soit, rien n'est changé à ce que nous avions décidé. Ce Roger est un homme mort. Demain matin, ni vous ni moi n'aurons plus rien à craindre de lui.

»Si vous avez à me parler, je compte passer une partie de la soirée au restaurant de la Cascade, au bois de Boulogne, dont le chasseur vous portera ce billet.

»Dans tous les cas, l'on vous y indiquerait l'endroit où vous pourriez me rejoindre.»

* * * * *

Blanchereau et Ledru revinrent de bonne heure.

L'entrevue avait été courte.

On se rencontrerait le lendemain, au petit jour, à Vincennes, derrière le polygone.

L'arme choisie était l'épée, avec facilité pour chacun des deux adversaires de ganter le «crispin» de cuir dur destiné à les garantir des blessures insignifiantes de la main et du poignet.

Cette dernière condition avait été proposée par MM. de Montaran et de Kéraval, sur la recommandation expresse de leur client, «les causes du combat ayant une gravité exceptionnelle, qui ne lui permettait point de finir par une égratignure».

D'après les instructions de Marignan, les représentants de celui-ci avaient adhéré sans conteste.

Le spadassin emmena les deux jeunes gens dîner à Suresnes, sur le quai, au coin du pont.

«Il y avait, prétendait-il, trop de monde à la Cascade pour qu'on y pût causer à l'aise».

En réalité, il voulait, si l'ancien avoué venait le retrouver, être libre de se concerter avec ce dernier, loin de la foule et de tout regard indiscret.

Comme le repas tirait sur sa fin, un des garçons du restaurant entra:

--M. Marignan? demanda-t-il.

--C'est moi, fit l'ex-amant de Sergine.

--Il y a une personne en bas qui désire parler à monsieur.

Celui-ci pensa:

--C'est Bouginier.

Puis au garçon:

--Et où est-elle, cette personne?

--Dans l'un des bosquets du jardin où je vais conduire monsieur.

Marignan se leva, et s'adressant à ses convives:

--Ma foi! messieurs, j'ai peur que vous ne soyez trop longtemps à m'attendre, et s'il vous plaisait de retourner à Paris...

--Pardon! interrompit le garçon, cette personne prie ces messieurs de ne pas quitter l'établissement avant la fin de son entretien avec monsieur.

Les trois hommes se regardèrent avec étonnement.

Blanchereau dit:

--Que signifie?...

Et Ledru ajouta:

--C'est drôle!...

Le spadassin interrogea vivement:

--Quel air a cette personne? Son âge, son langage, sa mise?...

--Je n'ai pas trop remarqué, reprit le garçon qui avait évidemment sa leçon faite; mais si monsieur veut bien m'accompagner...

--C'est cela, s'exclamèrent à l'unisson les deux jeunes gens, non moins intrigués que leur ami: allez, mon très cher, allez vite! Plus tôt vous reviendrez et plus tôt nous saurons...

L'aventurier prit son chapeau:

--C'est bien. Descendez, garçon. Je vous suis.

* * * * *

Dans le jardin à l'entrée d'un bosquet sur la table duquel brûlait une bougie,--il était dix heures du soir,--un jouvenceau, qui tournait le dos aux survenants, causait avec deux personnages à moustaches, dont l'un portait l'uniforme et les galons de maréchal-des-logis d'artillerie.

Ce jouvenceau--ce mot lui était applicable, eu égard à sa petite taille, d'une finesse souple et élégante--avait le costume, sinon les allures d'un de ces adolescents de la colonie anglaise que l'on rencontre le matin, chevauchant à côté de leur professeur d'équitation dans l'avenue des Champs-Elysées ou parmi les allées du Bois: _knickerbocker_ de velours brun, pantalon de coutil serré dans des molletières de cuir, grand col rabattu sur la cravate et feutre tyrolien orné d'une plume de faisan.

Une abondante chevelure se bouclait sous cette coiffure originale.

Dans sa main minuscule, gantée de gants de cheval à broderies rouges et à larges boutons d'acier, dansait une badine recouverte de cuir de Russie avec un crochet d'or pour poignée.

Ce jouvenceau semblait discourir avec animation.

Tout en parlant, d'un mouvement machinal, familier aux gens qui pratiquent l'escrime, il décrivait du bout de cette badine des _contre de quarte_ en l'air.

Le garçon qui précédait Marignan lui désigna le groupe du doigt avec cette indication:

--C'est le plus mignon des trois qui est la personne.

L'ex-amant de Sergine s'avança vivement:

Au bruit de ses pas, le jouvenceau se retourna.

Et le spadassin ne put retenir une exclamation de surprise.

Il avait reconnu la _Filleule de Lagardère_.

* * * * *

Quoique nous ayons hâte de toucher au dénouement de ce récit, dont nous séparent à peine quelques péripéties suprêmes, il convient d'expliquer à nos lecteurs par suite de quelles circonstances, en vertu de quelles décisions et avec quelles intentions notre héroïne se trouvait en ce lieu et en cette compagnie, à cette heure et sous ce déguisement masculin.

Après avoir prolongé de près de vingt minutes sa conversation avec Népomucène Briquet,--conversation pendant laquelle ce dernier avait donné mainte marque d'étonnement,--tous deux étaient revenus sur l'hippodrome de Longchamps, et, tandis que l'ex-troupier se livrait à une recherche dont vous apprécierez plus tard les résultats, la jeune fille regagnait sa calèche et se faisait ramener à l'avenue du Bois-de-Boulogne.

En rentrant à l'hôtel:

--Mon oncle est-il chez lui? avait-elle demandé.

--Non, miss: sir Samuel est sorti en coupé sans préciser s'il serait de retour pour le dîner.

--Vous le préviendrez que je suis fort souffrante et que je le prie de me laisser reposer jusqu'à demain matin.

Dans son appartement, Florette avait interpellé sa camériste:

--Ma chère Simpson, je n'ignore point que vous êtes dévouée, corps et âme, aux intérêts de mon tuteur; j'ai besoin de savoir aussi jusqu'à quelle somme peut s'étendre ce dévouement.

--Je ne comprends pas...

--Vous allez comprendre: votre concours m'est nécessaire pour une démarche qui doit rester secrète. A combien l'estimez-vous?...

--Mais...

--Cinquante louis suffisent-ils pour acheter votre aide et votre silence?... Votre silence jusqu'à demain. Demain, vous serez libre de parler. Ce soir, par exemple, vous vous abstiendrez avec soin de tout acte, de toute observation même qui pourraient entraver l'exécution de mes desseins... Consentez-vous? Oui, n'est-ce pas? Voici l'argent...

L'Anglaise était mûre et rêvait de ne point coiffer sainte Catherine.

Or, un mari coûte cher, quand la future a dépassé la quarantaine.

Mistress Simpson songea que cinquante louis viendraient à propos arrondir le boursicot qu'elle ramassait dans des vues matrimoniales.

Et avançant la main pour recevoir la somme:

--J'attends les ordres de miss Eva, murmura-t-elle avec respect.

--Tout à l'heure, reprit celle-ci, un homme, porteur d'un paquet, se présentera à la porte des communs: vous monterez ce paquet ici en veillant à ce que personne ne vous aperçoive.

L'homme n'était autre que Népomucène Briquet, que la mignonne avait envoyé dans l'une de nos plus grandes maisons de confections fashionables pour adolescents et garçonnets, et le paquet renfermait le costume complet dont nous venons de la retrouver vêtue.

Quand elle eut terminé son travestissement:

--Ma bonne, dit-elle à la duègne qui demeurait muette de stupéfaction, veuillez donc me donner mes gants qui sont restés, je crois, sur la table de mon cabinet de toilette.

L'Anglaise se mit en devoir d'obéir.

Mais à peine avait-elle pénétré dans le cabinet que notre héroïne en referma à double tour la porte sur elle et glissa prestement la clef dans sa poche.

--Mais, ma chère miss, que faites-vous? s'écria la camériste alarmée.

--Je prends mes précautions, répondit la jeune fille à travers la cloison. Vous avez un fauteuil sous la main. Installez-vous dedans et tâchez de dormir. Une mauvaise nuit est bientôt passée.

Puis elle s'échappa par l'escalier de service et gagna la rue de la Pompe.

Une voiture et deux hommes stationnaient à quelques pas de la porte des communs.

Lorsque celle-ci s'ouvrit doucement pour livrer passage à mademoiselle Fine-Lame, l'un de ces deux hommes se détacha de son compagnon et vint au-devant de la mignonne:

--Nom d'un tonnerre! s'exclama-t-il en l'abordant, êtes-vous assez crâne ainsi! Quel amour de pékin vous faites! Sans flatterie, hyperbole ni superfétation, il n'y a pas dans l'armée française un seul troupier qui ne soit aise d'avoir une pareille recrue pour camarade de... chambrée, masculinement parlant!...

Florette lui imposa silence du geste:

--Chut! mon bon Briquet; vous vous souvenez que personne ne doit se douter...

Ensuite, avec anxiété:

--Eh bien, avez-vous réussi?...

--A repêcher notre individu?... Oui, Dieu merci! puisque je vous ai apporté votre uniforme de civil...

--Où est-il?...

--Je l'ai laissé à cette cantine qu'on appelle la _Cascade_ et où deux de mes anciens camarades de régiment--que j'ai rencontrés par bonheur--sont en faction avec consigne de ne pas le perdre de vue.

--Vous êtes-vous muni d'un second et de ce qui nous est nécessaire?

--Les outils sont dans le fiacre... Quant au second, voici Roblot, du 3^e d'artillerie, un vieil ami que le hasard a placé ce soir sur ma route, et qui a justement la permission de la nuit... Nous ne pouvons pas mieux choisir: un lapin solide,--décoré,--trois chevrons,--premier maître à l'école de la Faisanderie...

--A merveille: partons, alors.

L'ancien soldat ne bougea pas. Il resta soucieux et secoua la tête. Puis, après un instant:

--Mademoiselle, déclara-t-il, j'ai beaucoup réfléchi depuis le bois de Boulogne...

--Ah!...

--Et je me suis ruminé comme ça que ce que vous mitonnez était déraisonnable, illicite et aléatoire!...

--Vraiment?...

--C'est mon opinion, personnellement parlant: pour la besogne susdite, il faut un mâle, et c'est moi qui me charge...

Florette l'interrompit d'une voix ferme:

--Ami, vous n'avez rien à faire en tout ceci que d'être un témoin impassible. Roger, c'est vous qui l'avez dit, refuserait votre intervention. Je la repousse pareillement. Il ne me plaît pas de transmettre à autrui le mandat de ma vengeance. Je ne veux pour cela ni intermédiaire ni serviteur. Ma main suffit. Elle sait tenir une arme.

Elle marcha vers le sous-officier qui battait la semelle auprès de la voiture:

--Monsieur Roblot, poursuivit-elle, je vous remercie du fond du coeur d'avoir consenti à me prêter assistance.

Le maréchal-des-logis serra avec énergie les petits doigts qu'on lui tendait.

--Comment donc! fit-il en basse taille, comment donc! enchanté, jeune homme, de pouvoir vous être agréable!...

Et, _mezza voce_, à Népomucène:

--Il est gentil tout plein, ce criquet!... Mais c'est un enfant!... Du diable si nous ne le conduisons pas à la boucherie!...

Mademoiselle Fine-Lame, qui l'avait entendu, se redressa avec un fier sourire:

--Que ceux qui me portent intérêt ne craignent rien, prononça-t-elle. Je suis capable de me défendre et capable aussi d'attaquer. J'ai pour moi la science, le courage et le droit. A mon adversaire de trembler!

A la Cascade, l'on avait appris, par l'un des troupiers que Briquet y avait posés en sentinelle, que Marignan et ses amis avaient quitté l'établissement et étaient allés s'installer dans un restaurant de Suresnes.

Le militaire tenait le fait de son compagnon, qui avait suivi les trois jeunes gens et qui était retourné les guetter, après être revenu lui donner ce renseignement, afin qu'il le transmît à Népomucène, lorsque ce dernier le relèverait de sa faction.

A Suresnes, sur le quai, on retrouva cette seconde vedette.

Les trois «bourgeois» étaient encore en train de «becqueter» au premier étage de la maison qui forme l'un des coins du pont.

--C'est bien, mes enfants, dit l'ex-chasseur aux deux utiles auxiliaires. Voici un louis. Allez vider une bouteille à la santé de notre ancien camarade Roger de Saint-Pons.

Notre héroïne s'était déjà élancée hors de la voiture.

Elle s'approcha de Briquet et demanda:

--Eh bien?...

--Eh bien, il est là, avec les deux autres...

--Tant mieux; les choses se passeront comme il convient...

Le brave garçon baissa le ton et supplia:

--Encore une fois, mademoiselle, je vous en prie!... Tonnerre du ciel! ce n'est pas possible!... Voulez-vous que j'aille sauter sur lui et que je lui torde le cou comme à un poulet?...

La jeune fille répliqua sèchement:

--Ce n'est pas la main d'un soldat qui doit punir le misérable. Vous êtes un coeur généreux; mais je n'accepte point vos services.

Le fidèle serviteur courba la tête:

--Heureusement, murmura-t-il, qu'il sait, lui, que vous êtes une femme, et qu'il ne sera pas assez lâche pour croiser le fer avec vous.

Les prunelles de la mignonne étincelèrent:

--Nous verrons bien! répliqua-t-elle sourdement.

Elle se dirigea vers le restaurant.

Le maréchal-des-logis attendait sur le seuil.

Quand il se dérangea pour lui livrer passage:

--Jeune homme, dit-il avec gravité, je pense bien que vous ne nous avez pas amenés ici pour des prunes; mais il est permis, à votre âge, de faiblir au moment décisif...

Puis il ne faudrait pas que l'on nous accusât d'avoir laissé embrocher un innocent...

Tâtez-vous le pouls avant d'entrer...

Vous sentez-vous de force et avez-vous toujours envie de courir l'aventure à vos risques et périls?

* * * * *

La _Filleule de Lagardère_ répéta:

* * * * *

--C'est ma volonté!

XXV

LA PROVOCATION

Quand il eut reconnu Florette, cette idée soudaine traversa la stupéfaction de Marignan:

--Elle vient ici m'implorer pour son amant! Allons! c'est qu'elle ne sait rien ou qu'elle a peur de moi! Donc tout n'est pas perdu encore!

Sous l'empire d'une telle persuasion, il se fut vite composé un visage de circonstance,--et ce fut avec les dehors d'un empressement exagéré, dont le respect se mélangeait d'une légère pointe d'ironie; ce fut avec une voix pateline, dont certaines notes vibraient pourtant de la joie du triomphe, qu'il aborda la jeune fille:

--Eh quoi! c'est vous, mademoiselle!... En vérité, j'étais si loin d'espérer... Surtout sous ce déguisement qui vous rend cent fois plus charmante!...

La mignonne fit un signe à ses deux compagnons.

Ceux-ci s'éloignèrent de quelques pas.

Elle resta seule dans le bosquet avec le spadassin, et elle se mit à le regarder--sans parler--comme si, jusqu'alors, elle n'avait pas eu l'occasion de l'étudier à loisir, et comme si dans cette étude elle cherchait à ressaisir une impression fugitive et depuis longtemps effacée.

Il se demandait pendant cet examen:

--Que signifient la présence de ces deux hommes, de ce soldat, et cette recommandation à mes amis de ne pas quitter la place avant la fin de l'entrevue? Il y a là une énigme et une menace. Il faut que je sache à tout prix...

Et rompant le silence, cérémonieusement:

--Daignerez-vous enfin m'apprendre ce qui me vaut l'honneur, le plaisir d'une rencontre aussi agréable qu'imprévue?...

Mademoiselle Fine-Lame ne répondit pas.

Elle continua à le regarder.

Devant une semblable insistance, les yeux du spadassin battirent,--et, avec une impatience sous laquelle il y avait un malaise et une inquiétude vagues:

--Mademoiselle, fit-il, j'attends...

Elle croisa ses bras sur sa poitrine:

--Ainsi, fit-elle lentement, ainsi vous ne devinez pas, vous ne soupçonnez pas ce qui m'amène?

--Si vous me permettez d'être franc...

--Je ne vous permets que d'être bref.

--Bref, soit; eh bien, je crois m'en douter un peu...

--Ah!... Dites alors... Je vous écoute...

--Mon Dieu! cette démarche n'a rien que de fort louable et témoigne hautement de la bonté de votre coeur. Vous aurez été informée qu'à la suite d'une altercation, à laquelle vous n'étiez point étrangère, nous devons nous couper la gorge, demain matin, M. de Saint-Pons et moi,--et, comme vous n'avez peut-être pas cessé d'aimer ce jeune homme...

Notre héroïne accentua avec passion:

--Je l'aime de toute mon âme!...

Marignan se mordit les lèvres:

--De toute votre âme, c'est possible...

Ensuite, avec une explosion de colère:

--Seulement, si c'est ainsi que vous comptez me fléchir, détrompez-vous, chère demoiselle. M. de Saint-Pons mourra. Il mourra parce que vous l'aimez...

Florette eut un rire méprisant:

--Détrompez-vous à votre tour!... Moi, m'abaisser à vous demander la vie de votre adversaire!... Pourquoi n'ajoutez-vous pas que c'est celui-ci qui m'envoie?...

Elle s'interrompit brusquement:

--Assez de paroles inutiles. Je ne suis pas venue prier. Je suis venue punir!...

--Vous!...

--Moi!...

--Oh!...

Il lança cette exclamation comme un défi, et quelque chose de terrible se dégagea de sa prunelle.

Mademoiselle Fine-Lame enfonça son regard honnête dans ce regard cruel:

--Monsieur Marignan, prononça-t-elle, je vais vous tuer tout à l'heure.

Le ton était glacé: celui d'un juge condamnant un coupable. L'oeil était devenu dur, presque farouche.

L'autre répéta:

--Me tuer!...

Et il recula d'un pas devant cet arrêt ainsi signifié: on aurait dit qu'il avait vu briller une arme dans la main de la jeune fille.

Celle-ci poursuivit avec un léger haussement d'épaules:

--Rassurez-vous. Je n'ai pas l'intention de vous assassiner. C'est dans un combat loyal que je prétends tirer raison de toutes vos lâchetés et de toutes vos perfidies...

Il la considéra avec une sorte d'effarement:

--Je ne comprends pas...

--Vous ne comprenez pas que j'entends vous forcer à me disputer votre vie,--aujourd'hui, en ce lieu, sur-le-champ,--comme vous entendez forcer, demain matin, M. de Saint-Pons à vous disputer la sienne...

--Un duel!...

--A chances égales devant témoins...

--Un duel!... Avec vous!... Moi...

--Pourquoi non?

--C'est une plaisanterie!