La filleule de Lagardère; I La saltimbanque

Part 11

Chapter 113,676 wordsPublic domain

Sam Murphy prit le verre avec un mouvement et une grimace de résignation.

Puis il l'éleva vers ses lèvres en fermant les yeux et l'ingurgita d'un trait.

L'effet ne se fit pas attendre de cette forte dose d'alcool absorbée:

La face de l'Américain devint couleur de brique; ses prunelles roulèrent sur le blanc de la cornée comme un canot à la dérive; sa poitrine se gonfla, soulevée par le brûlot qu'il venait d'entonner...

Un chapelet de jurons internationaux se défila de sa gorge embrasée:

--_Der Teufel!_... _Vinte dios!_... _Goddam!_...

Le _boxe_ tournait et l'entraînait...

Une subite expression d'inquiétude envahit les traits de Richard Vautier:

--Misère de moi! pensa-t-il, est-ce que je lui en aurais fait trop prendre?... S'il allait succomber à une congestion?... Il ne faut pas qu'il meure dans ce lieu public...

Et, se rapprochant vivement du Yankee:

--Vous sentez-vous indisposé? demanda-t-il.

Par un effort surhumain, Sam était parvenu à dompter--pour un moment--les effets de cette véritable eau-de-feu.

Il s'administra sur la poitrine un coup de poing à défoncer une futaille:

--Allons donc! la cale est solide!... Chevillée de cuivre comme un bâtiment de guerre!... Et capable de jauger cinq cents tonneaux!

Puis, tendant son verre:

--Seulement, versez encore!... Versez toujours!... On dirait qu'un millier d'épingles a pris mon gosier pour pelote!

Le Français s'empressa de se rendre à ce désir qui servait si bien ses projets, et, tandis que son compagnon buvait avec avidité:

--Maintenant, reprit-il, revenons à miss Eva...

--Miss Eva?...

--Votre nièce...

--Ah! c'est vrai... Nous parlions de ma nièce... Et qu'en disions-nous, de cette fille de mon frère?...

--Vous me disiez qu'elle avait été confiée à une paysanne des environs de Paris...

--Oui, à une paysanne nommée Françoise Mauclerc... Dans une localité qui s'appelle Chatou... C'est écrit dans les papiers de Will...

--Bon: pour retrouver cette femme,--si, toutefois, elle existe encore,--nous n'avons qu'à étendre la main... Chatou est à peine à vingt minutes d'ici... Et demain matin, s'il nous convient...

--Pourquoi attendre à demain matin? interrompit l'Américain. Partons de suite. Lançons-nous en chasse!...

Il se mit péniblement sur ses pieds:

--_Away! away!_ Le temps perdu est une non valeur. Payons la dépense, et en route!

Pas un muscle du masque de l'ami Dick ne broncha.

Seulement on vit poindre à nouveau--pour s'éteindre aussitôt qu'allumée--la clarté cauteleuse que nous avons déjà signalée sous l'abat-jour prudent de sa paupière.

Ce que proposait le Yankee était ce à quoi il tendait à l'amener.

Il eut l'air, cependant, de faire des objections:

--Eh! vous n'y songez pas, _captain_! Il est près de deux heures du matin. Or le premier train du _railway_ qui nous conduira à Chatou ne part pas avant cinq ou six...

Samuel frappa sur la table:

--Dans toutes les républiques du monde, l'argent est empereur et roi. Il commande et l'on obéit. On chauffera un train expressément pour nous...

L'autre eut un sourire:

--Ces choses-là, mon cher maître, ne se font pas en France aussi vite et aussi facilement que vous croyez,--et, avant que nous n'ayons obtenu de qui de droit l'autorisation de recourir à ce moyen de locomotion, nous aurions eu dix fois le temps d'arriver à pied...

--Alors, envoyez chercher une voiture!... Et qu'on se hâte!... J'étouffe dans l'infernale chaleur de cette boîte!...

--Désirez-vous encore quelques gouttes d'eau frappée?...

--Oui, certes!... Donnez... Donnez vite!...

Le reste de la carafe y passa.

L'Américain se cramponnait à la table pour ne pas tomber.

--Une voiture, soit, reprit Dick; encore je doute qu'à cette heure nous puissions rencontrer un cocher qui consente...

Murphy lui coupa la parole:

--Le _coachman_, je l'achète, lui, son _cab_ et ses chevaux...

--Mais il fait un temps horrible... Entendez-vous le tonnerre?... Entendez-vous la pluie?

Le Français connaissait à fond son compagnon.

Il savait qu'une fois déséquilibré par l'ivresse, celui-ci se montrait aussi têtu qu'une mule, et que, plus on essayait de le dissuader de faire une chose, plus il s'opiniâtrait à la faire.

Le _captain_ frappa du pied:

--Saints du ciel! restez ici, si bon vous semble... Moi, je dérape... Et je cingle sur Chatou, toutes voiles dehors, à travers la foudre et le déluge!

--Tout beau, Sam! ne vous fâchez pas! Je règle l'addition et je vous accompagne.

Et le Français sortit du _boxe_ pour se rendre au comptoir.

Le Yankee le suivit d'un regard hébété:

--Dieu me damne, bégaya-t-il, si ce brave Richard ne marche pas de travers!... Il se sera grisé abominablement avec toutes ces liqueurs maudites... Moi, qui n'ai bu que de l'eau, je suis ferme sur mes jambes...

Puis, hasardant un pas et manquant de tomber:

--J'ignorais que mon secrétaire eût l'habitude de se livrer à la boisson... Une détestable habitude... L'intempérance est un péché...

Puis encore, éclatant d'un rire lourd et épais:

--Je parle comme un _clergyman_... Il est vrai que j'en ai le droit... Car celui-là, qui prétendrait que j'ai une légère pointe, serait un stupide animal.

X

A TRAVERS L'ORAGE

Nous avons dit que, depuis le coucher du soleil, la masse du ciel sans étoiles n'avait cessé de peser sur Paris comme une immense calotte de plomb.

Vers une heure du matin, une suite de coups de vent, précurseurs du grain qui approchait, avait pris la ville en écharpe, soulevant des trombes de poussière et mettant en déroute la foule qui grouillait dehors sous prétexte de «prendre le frais».

Vingt minutes plus tard, l'orage éclatait avec une singulière violence.

Le pavé sonnait sous le choc retentissant d'une averse de grêle...

Bientôt ce large bruit de la grêle battant le sol de tous côtés était traversé par un craquement sec et déchirant, contemporain d'une illumination blafarde...

Puis les échos du ciel et de la terre, transformant cette explosion, la renvoyèrent de toutes parts en un formidable roulement.

A dater de cet instant, l'orgie de l'ouragan grandit, exagérant sa turbulence et ses tumultes.

La nuit poussa des cris surhumains.

Le ciel, éventré dans tous les sens, montra l'incendie de ses entrailles en un désordre splendide jusqu'à l'horreur.

Au plus fort de la tourmente, Richard Vautier et Sam Murphy montaient la rue d'Amsterdam dans la direction du boulevard extérieur.

On ne rencontrait plus personne.

Ce véritable déluge avait forcé les gardiens de la paix, qui s'échelonnent dans ces parages, à se réfugier dans l'encoignure des portes.

On n'entendait que le fracas des éléments déchaînés,--et, à de rares intervalles, le roulement d'une voiture qui fuyait, emportée par un cheval au galop.

Les deux compagnons cheminaient lentement sous la cataracte qui les trempait des pieds à la tête.

L'Américain s'accrochait à l'épaule du Français. L'ivresse, chez lui, produisait tous ses effets. Ses jambes partageaient la lourdeur de son crâne. Il les soulevait avec peine, titubant et butant de ci, de là...

Il achevait de s'étourdir en bavardant:

--_Go ahead!_ Nous marchons à la conquête d'une héritière... D'une héritière qui vaut la moitié d'un milliard... Saluez, Richard, mon garçon: on n'en égare pas tous les jours de ce calibre par le monde.

L'autre ne répondait rien.

Son visage avait revêtu une sinistre expression de résolution et d'ironie.

Mais le Yankee ne le voyait point.

Dans les ténèbres épaisses, l'éblouissement des éclairs ne lui montrait que les hautes maisons de la rue et que le pavé ruisselant sur lequel il glissait à chaque pas.

--Et, quand nous l'aurons découverte, poursuivait-il, oui, quand nous l'aurons découverte, savez-vous ce que j'en ferai?... Dites, le savez-vous, compère?... Eh bien, je l'épouserai, _carajo_!

--Vous! s'exclama Richard en tressaillant.

--Pourquoi non, en obtenant les dispenses exigées par l'Eglise?... D'ailleurs, ce n'est pas un oncle qui convole avec sa nièce... C'est une montagne de dollars qui s'unit à une autre montagne de dollars.

Ils étaient parvenus à une rue transversale.

--Tournons à gauche, fit le Français.

--Tournons, répéta le _captain_.

Il ne se gouvernait plus et se trouvait dans l'impossibilité absolue de résister à son guide.

Sa raison l'abandonnait comme fuient les habitants d'une maison que l'incendie dévore.

--_All right!_ balbutiait-il, nous sommes en voiture... Nous courons... Plus vite, cocher!... Plus vite encore!... Crève tes chevaux!... On les payera... Souviens-toi que tu conduis un homme de cinq cents millions à une fiancée qui représente exactement la même somme!...

Puis, portant la main à sa poitrine avec un cri de douleur:

--Oh! cette eau!.... Cette eau de France!... Sa glace est une flamme!

Il s'arrêta.

Un éclair, qui l'enveloppa de pâles lueurs, lui fit voir un espace vide, qu'étoilaient une demi-douzaine de rues aboutissantes,--moitié place et moitié pont,--avec, au lieu de maisons en bordure, de hauts parapets qui semblaient faits de poutres croisées.

Au-dessous de ces parapets, une sorte d'abîme d'une profondeur sombre se piquait de mouches de lumière blanches ou rouges.

Quelques-unes de ces mouches couraient, avec un grondement sourd qui se mêlait aux éclats du tonnerre et des stridences de sifflet qui trouaient le crépitement de l'ondée.

Les autres demeuraient immobiles.

--Où sommes-nous? interrogea Sam.

--Nous sommes arrivés, répondit l'ami Dick.

* * * * *

Le lendemain paraissait dans les journaux du soir l'article qui forme le prologue de ce récit.

FIN DE LA SECONDE PARTIE

TROISIÈME PARTIE

LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME

I

RETOUR AU PAVILLON DU GARDE

Dix mois environ après les scènes que nous vous avons mises sous les yeux dans la première partie de ce récit,--et six semaines approchant avant celles auxquelles vous avez assisté tout à l'heure,--Jacques Périn sortait, un matin, de chez lui pour faire sa tournée ordinaire.

Le temps était clair, radieux, superbe.

La forêt formait comme une muraille de verdure autour de la demi-lune qui s'arrondissait devant le logis du garde.

Le ciel bleu reposait sur la cime des grands arbres, ainsi qu'une coupole d'azur sur des colonnes de feuillage.

Le soleil était d'une douceur inexprimable. On entendait sous bois des vols et des chants d'oiseaux. Tout respirait la paix, la grâce,--et cette sérénité, cette beauté du jour levant mettaient dans l'âme comme une aurore.

Le fusil sur l'épaule, la guêtre au mollet, la carnassière au dos, Patte-de-Fer était en train de siffler ses chiens et de refermer sa porte, quand un roulement de voiture gronda dans une allée.

Bientôt le véhicule--une de ces antiques berlines, contemporaines du sacre de Louis XIV, dont Versailles et Saint-Germain ont seuls conservé l'apanage--déboucha sur le rond-point et vint s'arrêter en face du pavillon.

Deux personnes en descendirent:

La première était une religieuse d'un certain âge, drapée de la robe bleue et du voile de laine blanche des Dames de Sainte-Marie-des-Anges.

La seconde était une jeune fille vêtue de noir avec une élégante et charmante simplicité.

La religieuse tenait une lettre.

La jeune fille portait une valise.

En apercevant Jacques Périn, elle ne put se défendre d'un mouvement de joie enfantine, et, courant à lui, souriant, montrant dans son allégresse ingénue les perles qui brillaient derrière ses lèvres roses:

--Comment me trouvez-vous, mon ami? demanda-t-elle.

Le garde l'examina un moment avec une attention toute frémissante de surprise et d'émotion.

Puis il poussa ce cri:

--Florette!

* * * * *

La lettre était de la supérieure du couvent:

«Mon cher Jacques, disait-elle, vous m'avez envoyé--voici tantôt bien près d'un an--une pauvre créature, sauvage, confuse, toute troublée, qui allait dans la vie à tâtons et qui n'avait, pour se guider, que des instincts à défaut de principes.

»Je crois vous renvoyer aujourd'hui une femme accomplie, telle que pas une mère de famille n'hésiterait à l'appeler sa fille, telle que pas un galant homme n'hésiterait à la choisir pour compagne.

»Ce travail de transformation nous a, du reste, été facile.

»Florette était remplie de bonne volonté.

»Elle étudiait, elle s'appliquait avec une persévérance, avec un courage surhumains.

»A présent, elle a acquis tout ce que doit savoir une ménagère chrétienne,--et son esprit, son coeur ne renferment plus seulement en germe les qualités qui sont destinées à répandre le bonheur autour d'elle.

»Ici, tout le monde l'apprécie à sa haute et pure valeur, et son départ sera un véritable chagrin pour toute la communauté.

»Mais les règles de notre ordre ne nous permettent point de la conserver parmi nous, à moins qu'elle ne manifeste l'intention de prononcer des voeux.

»Or, Florette ne me paraît pas avoir la vocation de servir Dieu dans l'abnégation, dans l'isolement absolus.

»Encore que son enfance et sa première jeunesse aient été cruellement éprouvées, elle n'a pas assez souffert pour renoncer au monde dans ce qu'il a de plus saint, de plus noble et de plus doux: le mariage et la maternité.

»D'un autre côté, il est juste qu'elle vous consulte sur le choix d'une profession: n'êtes-vous pas, en quelque sorte, comme son tuteur, et n'avez-vous pas charge de son avenir?

»Pour ma part, je me serais volontiers employée à la placer chez des personnes recommandables, si je n'avais craint de vous affecter en la séparant à jamais de vous.

»Ajouterai-je que je ne la soupçonne pas de nature à se plier aux exigences de la domesticité?

»C'est une fille jalouse de son indépendance.

»Et puis, il m'a semblé par vos lettres, qu'elle m'a montrées spontanément et naïvement, il m'a semblé, dis-je, qu'elle vous avait inspiré des sentiments qui ont résisté à l'absence.

»Ces sentiments, que ne les lui avouez-vous de prime abord? Le droit chemin est le plus court. Allez à Florette et dites-lui franchement:

»--Je vous aime!

»J'ai pour certain qu'elle professe à votre endroit une confiance, une estime, une reconnaissance sans bornes...

»De tout cela, je ne doute pas que vous fassiez--avec le temps--une tendresse réelle et durable.

»Vous êtes tous les deux sincères et vaillants. Vous serez heureux. Vous méritez de l'être. C'est ce que vous souhaite, du fond de sa retraite, celle que vous avez connue jadis sous le nom d'Eliane de Jouy et qui prie pour vous en signant

»SOEUR ANNONCIADE.»

--Oui, certes, pensa l'ex-_détective_ à la lecture de cette épître, oui, la digne demoiselle a raison, et, dès demain, Florette saura que je ne puis plus vivre sans elle...

Mais, pour aujourd'hui, laissons-lui le loisir de se retourner...

C'est un ange qui m'est tombé du paradis: j'ai bien assez de m'occuper à l'admirer...

II

AT HOME

Le lendemain, le brave garçon ne se déclara pas davantage.

N'était-il pas plus urgent d'installer la nouvelle venue?

Le garde lui céda le premier étage du pavillon et se cantonna au rez-de-chaussée.

Un tapissier fut mandé de Saint-Germain. La chambre de la _Filleule de Lagardère_ eut du papier _satiné_ et un joli meuble en bambou. On habilla le lit, la toilette et les fenêtres de frais rideaux de mousseline. Une pendule et deux candélabres furent placés sur la cheminée...

Encore un peu, et l'ancien policier se fût endetté pour procurer un intérieur plus confortable à celle qu'il appelait déjà _sa ménagère_...

Par bonheur, celle-ci, justifiant ce titre, mit le holà à ces dépenses exagérées.

La beauté de la jeune fille s'épanouissait, d'heure en heure, plus impétueuse et plus intense, dans ce nid que son protecteur lui avait capitonné avec tant de sollicitude, dans l'ardente affection qu'il lui témoignait, ainsi que dans l'atmosphère de calme qui s'étendait autour d'elle.

Et, peu à peu, en comparant son automne précoce à l'éclat de ce printemps, Jacques en arrivait à ne plus oser s'ouvrir à «sa ménagère» de son amour et de ses projets.

Chaque soir, en posant ses lèvres sur le front qu'elle lui tendait, et en sentant à ce contact une flamme inconnue envahir tout son être:

--C'est décidé, murmurait-il. Il faut qu'elle devienne ma femme. Demain, oui, demain, je parlerai.

Et le lendemain s'achevait, hélas! sans qu'il fût plus hardi, plus expansif que le premier jour!

A ceci près, nous constaterons que sa félicité était des plus complètes.

Florette administrait la maison avec une intelligence, un ordre, une économie remarquables.

On avait une journalière de Carrières pour les gros ouvrages de cuisine et de propreté. Mademoiselle Fine-Lame faisait tout le reste, Dieu sait avec quelle sympathique gaieté!

Elle était aux petits soins pour le garde.

Celui-ci l'avait présentée comme une orpheline de ses parentes qu'il avait fait venir de province pour tenir son logis.

Au village, plus d'un se demandait:

--Où diable ai-je aperçu cette figure-là?

Mais nul ne se répondait que c'était à la fête des Loges.

Qui eût, en effet, soupçonné la pensionnaire du théâtre des _Dislocations-Amusantes_ dans cette toilette, d'un goût exquis, qui faisait la suzeraine du pavillon de la Faisanderie si avenante, si distinguée et si modeste à la fois?

Cependant, sous la fidèle gardienne de l'_at home_ de Jacques Périn, on retrouvait parfois la _Filleule de Lagardère_.

Malgré son séjour au couvent,--au cours duquel elle avait appris un peu vite tout ce qu'il lui avait été possible d'apprendre,--ce n'était pas une _demoiselle_.

J'entends une de ces poupées, montées sur ressorts pour baisser les yeux, dessiner une révérence, tracasser un piano, conduire un cotillon et murmurer derrière leur éventail ou leur bouquet;

--_J'ai tel ou tel chiffre de dot._

Ce n'était pas non plus une _bergère-châtelaine_.

Encore moins une paysanne d'opéra-comique.

Jamais elle n'avait décoché une oeillade «assassine» aux cavaliers qui caracolaient sous le couvert.

Quand elle ne vaquait pas aux soins du ménage, quand elle ne se penchait pas sur un livre ou sur un ouvrage de broderie, et qu'elle bondissait, joyeuse et vive comme un faon, à travers les taillis, ou qu'elle errait, rêveuse et mélancolique, par les sentiers de la forêt, sitôt que le sable des allées criait sous une voiturée de belles dames ou sous une chevauchée de beaux messieurs, elle interrompait sa promenade et se coulait dans les fourrés. On entendait les branches s'agiter, puis plus rien. La _Filleule de Lagardère_ était alerte. On eût couru longtemps avant de l'atteindre.

Jamais elle n'avait dansé avec les jeunes gens du Pecq, de Carrières, de Chambourcy ou de Maisons, dans ces bals Willis et Choteau qui remplacent, dans les divertissements rustiques de notre époque, la fougère et la coudrette de nos aïeux.

Nous jurerions presque qu'elle avait oublié qu'elle était belle.

Pourtant, quand, le dimanche, bleue et blanche comme une clochette de volubilis dans sa robe d'étoffe printanière et sous son chapeau de paille garni de fleurs des champs; quand, au bras du garde général, allègre et martial dans son uniforme neuf,--ses médailles sur la poitrine et son couteau de chasse au côté,--elle allait entendre la messe au Mesnil, le village voisin, ou écouter la musique militaire sur la Terrasse de Saint-Germain, les gars de la paroisse et les gommeux de la ville n'avaient pas assez d'yeux pour admirer sa figure, sa taille, sa tournure enchanteresses, et pas assez de superlatifs pour les célébrer dans un choeur plus harmonieux qu'un chant d'église et plus bruyant qu'un morceau de concert.

Et, maintenant, qu'éprouvait-elle à l'endroit de son protecteur?

Soeur Annonciade ne nous l'a point laissé ignorer: une reconnaissance sans borne.

A la rigueur, la reconnaissance--chauffée à blanc dans une nature exaltée--suffit à produire quelque chose qui ressemble à l'amour...

A moins, cependant, que l'amour lui-même--le vrai, le grand, le seul,--celui qui ne naît pas de calculs raisonnés, d'une «mutuelle estime» ou d'un service rendu, mais simplement du choc de deux regards en l'air--ne vienne se mettre en travers de l'opération.

Il est évident, par exemple, que si l'ancien _détective_ avait suivi à la lettre les recommandations de la religieuse; que si, au débotté, sans barguigner, sans s'effrayer, sans crier gare, il s'était ouvert à Florette de ses projets de mariage; il est évident que la jeune fille eût consenti, avec une joie sans réserve, à unir son sort à celui de l'homme à qui elle devait tant.

Sans doute était-ce le rêve qu'elle caressait intérieurement.

Mais le garde avait eu scrupule de demander une main, un coeur comme on demande la bourse ou la vie.

Comme tous ceux qui aiment sincèrement, qui aiment pour la première fois, qui aiment sur le tard, il avait eu peur d'un refus qui eût rendu désormais impossible toute communauté d'existence avec celle dont il sentait qu'il ne saurait plus se passer.

Un sentiment de délicatesse exagérée l'avait empêché, dans le principe, de brusquer une situation sur les bénéfices de laquelle il s'était, depuis, endormi assez volontiers.

Il avait attendu, persuadé qu'avec le temps, le courage lui viendrait, à lui,--la confiance lui viendrait, à elle,--et que l'aveu d'une tendresse mutuelle leur viendrait involontairement à la bouche à tous deux.

Il avait commis là une erreur et une faute graves:

Dans toute existence de femme,--si remplie que soit cette existence et si honnête que soit cette femme,--il y a la place d'une aventure qui bouleverse celle-ci et celle-là.

Cette aventure est immanquable.

Notre héroïne eut la sienne.

III

RÉSURRECTION DE QUELQUES PERSONNAGES CONNUS

Ce jour-là, mademoiselle Fine-Lame s'en était allée, sur la vesprée, au-devant de l'ami Jacques, parti depuis le matin pour inspecter--vers le château de la Muette--une des chasses appartenant à M. de Saint-Pons.

Au tournant d'un sentier, dans l'épaisseur de la forêt, elle tomba au milieu d'une «partie carrée» de Parisiens.

Ce n'était point l'élite de la société.

Les deux hommes, avec leurs accroche-coeur pommadés sur les tempes, leur casquette croulant sur la nuque, leur blouse vierge de tous stigmates du travail et leur pantalon de nuance bachique évasé sur des souliers vernis, devaient troubler--malséantes images--les rêves des prêtresses de Vénus commode, à la barrière et sur les boulevards extérieurs.

C'était évidemment à cette catégorie de «cocottes» dans les prix doux qu'appartenaient leurs deux compagnes.

Celle-ci, trapue, mafflue, rougeaude, avec un de ces nez dans lesquels il pleut, des yeux percés en trous de vrille, un chignon à la diable, des bras trop courts, des jambes comme des piliers de cathédrale, des mains comme des battoirs, un estomac à trois étages et des pieds d'hippopotame, répondait au surnom coquet de la _Poulaille_.

Le Rouquin lui tenait au coeur.

Celle-là, fine du haut, mince du bas, dégagée de partout,--le profil coupant, les lèvres pincées, le menton en _galoche_, les cheveux couleur d'acajou, la peau fouettée de taches de son,--affectait des mines penchées et mélancoliques de saule-pleureur et avait fait de fortes études littéraires dans les romans de Montépin, de Richebourg et de feu Gaboriau.

Le Bijou-des-Dames, son suzerain, l'employait dans des opérations délicates.

Ce qui la désolait, c'était de s'appeler Mélie. Elle eût préféré Elodie ou Sélika. Quelque chose de plus idéal.

Ces demoiselles sommeillaient, étendues à la bonne franquette.

Sieste nécessaire: je n'en voudrais pour preuve que le nombre de bouteilles éparses sur le gazon autour d'une croûte de pâté, d'un os de jambonneau et d'une carcasse de dinde.

Bijou-des-Dames les imitait, vautré dans l'herbe sur le dos.

Le Rouquin fumait sa pipe, adossé au tronc d'un hêtre.

Soudain, cet heureux tenancier de la Poulaille s'allongea vers son compagnon:

--Hé! là-bas, fit-il à voix basse, ouvre donc tes persiennes et allume tes lampions...

--Pour quoi faire?