La fille Elisa

Chapter 5

Chapter 53,757 wordsPublic domain

Des femmes se tenaient la tête renversée en arrière, les mains nouées sous leur chignon à demi défait, les paupières battantes, le fauve de leurs aisselles au vent. Parmi les bras qu'on apercevait ainsi tout nus, l'un d'eux portait tatoué en grandes lettres: «_J'aime_,» avec au-dessous le nom d'un homme biffé, raturé, effacé, un jour de colère, dans la douleur et la fièvre d'une chair vive. D'autres femmes, un genou remonté, enserré entre leurs deux bras, et penchées et retournées de l'autre côté, cherchaient à s'empêcher de dormir, en tenant une joue posée sur la fraîcheur du mur.

Un moment, la vue d'une pièce d'or, emportée sur une assiette, par un garçon, secouait l'assoupissement de toutes ces femmes. Chacune, tour à tour, donnait superstitieusement au louis un petit coup de dent.

La nuit s'avançait cependant. Les tables peu à peu se vidaient. De temps en temps, un soldat, un peu moins ivre que son camarade, l'empoignait à bras le corps, l'arrachait de sa place avec une amitié brutale, et passait la porte en se battant avec lui.

Minuit enfin! Les volets se fermaient, le gaz de la salle était éteint. Il ne restait d'allumé que le lustre du fond, sous la lumière duquel, poussés et soutenus par les femmes qui leur tenaient compagnie, se serraient deux ou trois ivrognes indéracinables, bientôt rejoints par des noctambules de barrières, qu'introduisait à toute heure la sonnette de nuit.

Alors dans les ténèbres emplissant la salle du café, près la porte du jour, dans une obscurité épaisse de la fumée du tabac et des molécules de la suante humanité renfermée là toute la soirée, on voyait les femmes avec des mouvements endormis, ayant et l'affaissement et la couleur grisâtre d'un battement d'aile de chauve-souris blessée, s'envelopper de tartans, de vieux châles, de la première loque qui leur tombait sous la main, cherchant les banquettes aux pieds desquelles il y avait moins de crachats. Là-dessus elles s'allongeaient inertes, brisées, épandues, ainsi que des paquets de linge fripé, dans lesquels il y aurait la déformation d'un corps qui ne serait plus vivant. Aussitôt, elles s'endormaient, et, endormies, étaient, de temps en temps, réveillées par leurs propres ronflements. Un moment retirées de leurs troubles rêves, elles se soulevaient sur le coude, regardaient stupides.

Dans le cadre lumineux du fond, sous les trois Grâces en zinc doré du calorifère, des pochards gesticulaient entre deux ou trois de leurs compagnes, assises sur des chaises à califourchon, sommeillant la tête posée sur le dossier, les jupes remontées jusqu'à mi-cuisses.

Se ressouvenant, les dormeuses retombaient sur la banquette, et là passaient la nuit jusqu'au jour, jusqu'à quatre heures du matin, où elles allaient se coucher dans leurs lits.

XXV

Cette vie nocturne, cette vie éreintante, cette vie prodigue de son corps, Élisa la préféra, tout de suite, à la tranquillité épicière, à la claustration monotone, au train-train bonasse des établissements affectés aux _pékins_. Dans la fadeur d'une existence en maison publique, là au moins, le pandémonium des nuits mettait, autour de la prostituée, le bruit de sa distraction étourdissante, un bruit capiteux qui la grisait, comme avec du vin.

Élisa se prenait encore à aimer le tapage militaire, que faisait tout le jour le quartier tambourinant,--et ces sonneries de clairons de l'École militaire, réveillant soudain la fille de ses somnolences écoeurées.

XXVI

L'origine des femmes, se succédant dans la maison de l'Avenue de Suffren, était diverse. Le plus grand nombre venait du quartier latin. D'anciennes danseuses de Bullier et du Prado, des ci-devant habituées de la rôtisserie de la rue Dauphine, auxquelles n'avait point souri _la chance_, et qui de leur passé d'étudiantes, de leur existence à la flamme des punch, avaient conservé les habitudes d'une vie tapageuse, aux nuits blanches. Quelques-unes avaient été embauchées en province. D'autres, de dégringolade en dégringolade, étaient tombées là, n'ayant pu se maintenir dans les quartiers riches, par un certain manque d'éducation, une absence de tenue, le plus souvent tout simplement par la gêne, que beaucoup de femmes de basse extraction ne peuvent jamais perdre, quand elles se trouvent en contact avec les hommes des classes supérieures. De cela, il ne faudrait pas croire que, dans cette maison, il y eût une émulation de mauvais ton et de crapulerie. C'était le contraire. La fille,--on le sait en ces endroits,--ne parle pas aux sens du peuple avec des paroles ordurières, avec des gestes obscènes, avec l'apparence arsouille. Dans ce qu'il aime à lire, dans ce qu'il va voir au théâtre, dans ce que ses amours cherchent dans les lieux de plaisir, l'homme du peuple n'est pris, n'est séduit, que par une convention d'élégance, un simulacre de distinction, une comédie de maniérisme, un _chic_ tel quel de bonne éducation: la réalité ou la simulation d'un ensemble de choses et de qualités plus délicates que celles qu'il rencontre chez les mâles et les femelles de sa classe. Ce qui, sous le nom de la _fille crottée_, excite parfois le vice d'un monsieur, fait horreur au vice de la plèbe. Aussi, en dehors des échappées de la colère ou de l'ivresse, les femmes jouent là, tout le temps, auprès de ces hommes rudes et mal embouchés, la douceur du geste, la caresse de la voix, le «comme il faut» de la personne. Leur bouche n'a pas de gros mots, leur impudeur naturelle vise à n'être pas cynique. Il y a, chez elles, un travail pour représenter, selon leurs moyens, autant qu'elles le peuvent, un certain «bon genre.» Et il arrive ceci qui mérite d'être médité: dans les maisons de la haute prostitution, les filles trouvent le succès dans l'affectation du genre _canaille_, tandis que dans les maisons de la basse prostitution, c'est l'affectation du genre _distingué_ qui fait l'empoignement des hommes venant s'asseoir dans la salle basse.

XXVII

Neuf femmes, qui n'étaient guère connues que sous des noms de guerre, composaient, lors de l'entrée d'Élisa, le personnel de la maison.

Marie _Coup-de-Sabre_, une corpulente brune, légèrement moustachue, devait son surnom à une estafilade qu'elle avait reçue dans une rixe. Séduite dans son pays par un dragon, elle l'avait suivi à l'état vagant de ces femmes, qui s'attachent à un régiment, et campent à la belle étoile autour de la caserne, nourries, la plupart du temps, d'un morceau de pain de munition apporté sous la capote. Plus tard elle avait vécu et vécu seulement dans des maisons de villes de garnison. Marie _Coup-de-Sabre_ représentait le type parfait de la fille à soldat. Pour elle les bourgeois, les _pékins_ étaient comme s'ils n'existaient pas. Il n'y avait d'hommes, à ses yeux, que les hommes en uniformes. Toutefois, pleine d'un certain dédain pour le fantassin, et mettant son orgueil à ne pas frayer avec l'infanterie, il lui semblait déroger en acceptant le _mêlé_ d'un _troubade_. La tête, les sens de Marie _Coup-de-Sabre_ ne se montaient qu'en l'honneur de la cavalerie. Seuls, les hommes à casques et à lattes lui apparaissaient, comme l'aristocratie guerrière, uniquement digne de ses faveurs et de ses complaisances.

La conversation de Marie _Coup-de-Sabre_ était habituellement émaillée de locutions militaires. Et toujours, après deux ou trois éclats de voix barytonnante, avec lesquels elle cherchait à ressaisir la logique avinée de ses idées, elle commençait ses récits par cette phrase: «Mais ne nous entortillons pas dans les feux de file, pour lors...»

_Glaé_, par abréviation d'Aglaé, la femme au bras tatoué, aux beaux yeux, était une faubourienne de Paris. Elle avait commencé, disait-elle, par _faire Pigmalion_.--Tu étais employée dans les magasins.--Non, je me promenais devant, et j'avais tout à côté une chambre que je louais cinq francs, de six heures à minuit. Glaé racontait alors qu'elle avait habité ensuite la rue des Moulins, puis le quartier latin, mais qu'à tous moments, pour des riens, pour des bêtises, _soufflée_ par les agents de police et mise à l'ombre, elle avait renoncé à sa liberté. _Glaé_ apparaissait comme l'intelligence et la gaieté de l'endroit, avec une élégance, dans le corps, d'ancienne danseuse de bal public.

Augustine venait aussi du quartier latin. Elle avait fait successivement la _Botte de Foin_, les _Quatre-Vents_, la barrière du Maine. Cette petite femme, on l'aurait crue enragée. Du matin au soir, il sortait d'elle un dégoisement de sottises, un vomissement d'injures, un engueulement enroué, qui avait quelque chose du jappement cassé de ces molosses assourdissants, que promènent, dans leurs voitures, les garçons bouchers. Du reste Augustine avait le physique d'un dogue, une figure courte et ramassée, de petits yeux bridés, des pommettes saillantes, un nez écrasé, des dents que la lime avait séparées et qui ressemblaient à des crocs. Augustine tenait l'emploi d'orateur poissard de la maison. Madame, qui manquait de platine, la mettait en avant, dans de certaines occasions, pour abrutir les payes récalcitrantes. Augustine inspirait un mélange d'admiration et de crainte aux autres femmes, qui la laissaient jouir, sans conteste, d'immunités particulières. On l'appelait: _Raide-Haleine_.

_Peurette_,--personne n'avait jamais su si c'était un surnom ou son vrai nom,--une toute jeune fille, presque une fillette. Elle avait un minois grignotant de souris, de petits yeux noirs effarouchés, et continûment dans le corps, le remuement qu'aurait pu y mettre un cent de puces. _Peurette_ ne voyait dans son métier que cela: la possibilité de se faire payer des consommations, beaucoup de consommations. Rien n'était plus drôle que de la voir au café, avec les coups de coude solliciteurs, la voix chuchotante des enfants, qui mendient tout bas quelque chose, implorer de l'homme, auprès duquel elle était assise, un café, une grenadine, une bière, des marrons, n'importe quoi se mangeant ou se buvant. Et aussitôt la chose _carottée_ et avalée, de passer à une autre, avec la convoitise entêtée d'un désir de gamine. Rien ne pouvait assouvir cette soif et cette capacité de consommation; on eût pu lui offrir dans une nuit tout le liquide du comptoir qu'elle n'eût jamais dit: Assez. _Peurette_ n'avait pas non plus sa pareille pour faire disparaître, dans l'entre-deux de ses seins, tous les petits paquets de tabac traînant sur les tables.

_Gobe-la-lune_!--Le surnom de cette prostituée d'un certain âge qui n'avait pas de nom, proclamait sa faiblesse d'esprit. L'exploitation à tout jamais consentie de son corps par une autre dénote, chez une femme, une absence de défense dans la bataille des intérêts. La femme qui a un peu de vice s'émancipe, tôt ou tard, de la tutelle d'une maîtresse de maison, et travaille pour son compte. La femme qui ne sait pas sortir du lupanar est toujours un être inintelligent. Les médecins, qui ont la pratique de ces femmes, vous peignent l'interrogation stupide de leurs yeux étonnés, de leurs bouches entr'ouvertes, à la moindre parole qui les sort du cercle étroit de leurs pensées. Ils vous les montrent vivant dans un nombre si restreint de sentiments et de notions des choses, que leur état intellectuel avoisine presque le degré inférieur, qui fait appeler un être humain: un innocent. Eh bien, parmi les basses intelligences de la maison, _Gobe-la-lune_ était encore une intelligence au-dessous des autres. On pouvait se demander si elle avait un cerveau ayant le poids voulu pour qu'il s'y fît la distinction du bien et du mal, si elle avait une conscience où pouvait se fabriquer un reproche ou un remords, si enfin l'espèce d'idiote, toujours souriante qu'elle était, même au milieu des mauvais traitements, était responsable de sa vie.

Cette infériorité faisait, de _Gobe-la-lune_, le souffre-douleur, le martyr de l'endroit. Les femmes, non contentes des féroces mystifications qu'elles lui faisaient subir toute la journée, se donnaient le mot pour la livrer,--histoire de rire,--aux ivresses les plus mauvaises, aux amours les plus inclémentes.

_Mélie_, dite _la Chenille_, avait été d'abord la petite fille vendant, le jour, aux abords de la halle, la marée, la noix verte, vendant, le soir, dans les rues désertes, du papier à lettres; et, bien avant d'être formée, déjà dépravée, pourrie, gangrenée. Ramassée tous les six mois par la police et retirée par un père complaisant, tantôt du dépôt où elle corrompait les petits garçons, tantôt de Saint-Lazare après une guérison plâtrée, _Mélie_ était de la race perverse de ces _fillasses_ de Paris qui sèchent de n'être point _assermentées_, et qui, détestant les jours qui les séparent de l'accomplissement de leur seizième année, se fabriquent, ainsi que d'autres se font de faux titres d'honneur, se fabriquent, dans une infâme gloriole, de fausses cartes de filles. La seconde jeunesse de _Mélie_ s'était passée à Vincennes.

Une longue créature blondasse, larveuse, fluente, qui se terminait par une toute petite tête en boule. Le cheveu rare, les yeux bleu de faïence, entre des paupières humoreuses, un petit nez en as de pique, pareil au suçoir que les ivoiriers japonais donnent à la pieuvre, de gros bras martelés de rougeurs avec, au bout des mains, des doigts plats et carrés: telle était _Mélie_ dite _la Chenille_, dont la peau mettait de suite, au linge qu'elle touchait, une crasse saumonée, et dont la parole, qu'on n'entendait pas plus qu'un souffle enrhumé, paraissait frapper la voûte sourde d'un palais artificiel.

_La Cérès_, ainsi baptisée par un caporal qui avait fait ses humanités, arrivait de province. Une grande et fluette fille, à laquelle sa taille plate de paysanne donnait un étrange caractère de chasteté. Sous des cheveux rebelles qu'elle piquait de fleurs, elle avait un beau rayonnement, un rien sauvage, du haut de la figure. Peu communicative, et se tenant à l'écart de ses compagnes, toute la soirée, on la voyait, du pas irrité d'un animal en cage, aller d'un bout à l'autre de la salle longue, avec de petits bougonnements entre les dents, tout en tricotant, d'un air farouche, un bas blanc.

Une autre femme faisait l'achalandage et l'amusement de l'établissement. C'était une négresse, qui gardait encore, mal cicatrisé, le trou de l'anneau qu'elle avait porté dans le nez, sur la côte de la Guinée. Le large rire blanc de sa face noire, sa parole enfantine; ses gambadantes _bamboula_, l'animal hilare et simiesque qui était dans cette excentrique peau humaine, donnaient à rire aux hommes et aux femmes. Elle avait été surnommée _Peau de Casimir_, en raison de l'identité de la sensation qu'on éprouve à passer sa main sur la peau d'une négresse ou sur un morceau de drap fin.

Il y avait encore, dans la maison de l'avenue de Suffren, Alexandrine _Phénomène_.

XXVIII

Alexandrine était une femme de trente ans, aux chairs lymphatiques, presque exsangues. Cette femme avait, chaque mois, une migraine affreuse, et, tout le demeurant du temps, une susceptibilité nerveuse qui la mettait hors d'elle-même, à propos du froissement d'un papier, à propos de la répétition d'un refrain de chanson, à propos de rien et de tout. Cette exaspération habituelle d'Alexandrine ne se traduisait pas, ainsi que chez ses pareilles, par des injures, des violences. Tout à coup, sans qu'on sût pourquoi, Alexandrine se jetait à terre, et, se ramassant sur elle-même, les yeux fermés, les oreilles bouchées de ses deux mains, elle restait des heures en un accroupissement immobile, avec de petits tressaillements lui courant le corps, pendant qu'on disait autour d'elle: «Alexandrine, elle passe sa _frénésie_!»

Dans un orage, où le tonnerre tomba deux fois sur l'École-Militaire, toutes les femmes, folles de peur, s'étaient réfugiées à la cave, cherchant l'obscurité, s'enfonçant la tête dans les recoins les plus noirs. Élisa et Alexandrine se tenaient aplaties dans la nuit d'un entre-deux de portes. Mais là, dans les pleines ténèbres de l'étroit réduit, il sembla à Élisa qu'il continuait à éclairer; elle ferma les yeux, les rouvrit peureusement, s'étonna de voir une luminosité sur les cheveux d'Alexandrine, instinctivement les toucha, éprouva comme un picotement au bout des doigts.

--Ah mon chignon! dit Alexandrine, tu ne savais pas cela, oui, c'est comme le dos d'un chat, quand on lui passe dessus la main à rebrousse-poil..., mais tu n'as rien vu, tu vas voir tout à l'heure!

L'orage fini, les deux femmes montèrent dans la chambre d'Élisa. Les volets fermés, l'obscurité faite dans la petite pièce, Alexandrine assise sur le pied de son lit, Élisa commença à passer son peigne dans les cheveux de son amie, qui se mirent à crépiter, à étinceler, à répandre bientôt, dans la petite cellule, une lueur assez vive, pour qu'on vît très-distinctement le zouave,--le petit pantin à la calotte et aux braies rouges,--qu'alors, dans toutes les maisons à soldats, les filles avaient comme l'ornement de leur glace.

Dès lors, tous les jours, sur les deux heures, Alexandrine montait dans la chambre d'Élisa. Il y avait d'abord, de la part d'Alexandrine, une résistance, des «encore un moment», des mains repoussant faiblement le peigne, un retardement de l'opération, comme d'une chose que la femme aux cheveux électriques redoutait, appréhendait, et cependant appelait. À la fin Alexandrine se laissait faire. Élisa commençait à caresser à la surface, et seulement de l'effleurement du peigne, les cheveux, qui peu à peu devenaient phosphorescents, pendant que la femme peignée se débattait, avec de petits bâillements, contre le sommeil qui faisait toutes lourdes ses paupières.

Le peigne, plus rapide, entrait plus profondément dans les cheveux, des cheveux châtains, des cheveux très-fins, et, à chaque coup, les mèches, se redressant, s'écartaient avec des colères sifflantes, du bruit, qui jetait des éclairs. À voir jaillir ces étincelles, Élisa prenait un plaisir qu'elle n'aurait pu dire, et elle peignait toujours d'une main plus vite, plus volante. Au bout d'un quart d'heure, la chevelure d'Alexandrine, droite derrière sa nuque, comme l'ondulation d'une longue vague, était une chevelure de feu, divisée par des raies noires: les dents du peigne de corne passant et repassant dans l'incendie pétillant. Alors Élisa, à la fois effrayée et charmée, prenait dans ses mains ces cheveux du flammes, longuement les maniait, les tripotait, les assouplissait, sentant, pendant ce [temps?], de petites secousses électriques lui remonter du bout des doigts jusqu'aux coudes. Puis, instantanément, comme sous le coup d'une inspiration subite, elle échafaudait, dans la chevelure lumineuse, une étrange et haute coiffure, où demeurait quelque chose de la vie diabolique de ces cheveux.

Alexandrine, elle, se réveillait dans un étirement où son corps semblait se fondre, regardant devant elle, dans le noir de la chambre, avec des yeux ardents.

De cette heure passée ensemble, tous les jours, de ces séances bizarres, de ce commerce extraordinaire, de ce dégagement de fluide, il était né entre ces deux femmes un lien mystérieux, comme il en existe dans les métiers qui touchent au surnaturel, une attache semblable à celle qu'on remarque entre le magnétiseur et la somnambule.

XXIX

En ce temps de guerre, de guerre heureuse pour la France, à cette heure, où le dernier de nos _pousse-cailloux_ avait la crânerie, le port conquérant, la belle insolence que donne la Victoire, le plus grand nombre des femmes habitant l'avenue de Suffren y étaient attirées par le prestige du fier uniforme, de cet habit de gloire, qu'il porte des épaulettes de laine ou d'or. Mais cette magie de l'habit militaire sur la femme n'était pas tout là, et le goût de la prostituée à l'endroit du soldat,--goût qui s'atténue cependant aux époques de paix et de défaite,--s'explique, en tout temps, par un certain nombre de causes se résumant en une seule: pour le soldat la prostituée reste une femme.

Avec le tact des choses d'amour que possèdent les natures les plus grossières, dans le soldat qui vient s'attabler au café, la prostituée perçoit un homme venu là pour elle, pour ce qu'elle garde de la créature d'amour dans sa dégradation. Elle est pour cet homme l'intérêt passionnant, la séduction captivante du lieu, et non, ainsi que pour les casquettes et les chapeaux mous, l'assaisonnement polisson d'une soirée de _loupe_.

Le soldat l'aime avec jalousie. Le soldat partage avec elle son sou de l'État. Le soldat la promène avec orgueil. Le soldat lui écrit... Dans la démolition d'une maison de la Cité, un paquet de lettres, trouvé dans les décombres, me fut apporté. Toutes les lettres étaient des lettres de soldats.

Il est peut-être parfois brutal le soldat, ses caresses ressemblent à la large tape dont il flatte les flancs de sa jument. Ses fureurs amoureuses rappellent souvent les violences du rapprochement de certains animaux. Tout dans les manifestations de son être est brusque, tempétueux, exaspéré. Mais le soldat n'apporte pas, dans ses amours, l'ironie de l'ouvrier ou du petit bourgeois vicieux: un certain rire gouailleur appartenant en toute propriété aux civils.

Dans ses rapports avec le soldat, la fille se sent presque une maîtresse, avec les autres, elle n'est qu'une mécanique d'amour, sur laquelle c'est souvent un plaisir de _crachotter_.

Le soldat dans sa vie de discipline, d'obéissance, de foi au commandement, et sans lectures, et sans l'exercice des facultés critiques de la raison, demeure plus homme de la nature que dans l'existence ouvrière des capitales; ses passions sont plus franches, plus physiques, plus droitement aimantes. Puis on n'a pas remarqué que le soldat a très-peu de contact avec la femme. Il n'est pas marié le soldat, il n'a pas de famille le soldat. Il n'a autour de lui, ni une mère, ni une soeur, ni un jupon et l'attrait pur de ce jupon; la douce mêlée de l'autre sexe, répandu dans tous les intérieurs, n'existe pas pour le soldat. Son existence de caserne est la seule existence, où l'homme qui n'est pas un prêtre, vit toujours avec l'homme, rien qu'avec l'homme. De là, par le fait de cette absence, pendant son temps de service, de tout élément féminin, la puissance et la prise sur le soldat de la femme, vers laquelle se portent, à la fois, la furie d'appétits sensuels et une masculine tendresse qui n'a pas d'issue. De là aussi, parmi les femmes, l'ascendant de la prostituée. Car il faut bien le dire, pour ces paysans, sur le corps desquels la tunique a remplacé la blouse, ces créatures avec le linge fin qu'elles ont au dos, avec leurs cheveux qui sentent le jasmin, avec le rose de leurs ongles au bout de mains qui ne travaillent pas, avec l'enlacement de leurs gestes, avec la douceur _chatte_ de leurs paroles, avec ce fondant de volupté qu'on ne trouve pas au village, ces créatures entrevues dans le feu du gaz et des glaces, et comme servies par l'établissement dans une espèce d'apothéose, ont la fascination des grandes courtisanes et des comédiennes sur les autres hommes. Le soldat, le marin les emportent au fond de leur pensée, et dans les rêveries silencieuses des nuits du désert, des nuits de l'Océan, dans le recueillement concentré des heures de souffrance et de misère, la vision de ces femmes lumineuses leur revient. Ils les revoient embellies par une imagination qui fermente. Le délire de leur tête fabrique la petite chapelle où s'installe, dans tout cerveau humain, l'image d'amour ou de religion. Puis, quand ils les retrouvent, un peu de l'idéal et du mensonge du rêve est attaché à ces filles, et leur profite auprès de ces hommes.

N'y aurait-il point encore entre la fille et le soldat les obscures ententes et les mystérieuses chaînes, qui se nouent entre les races de parias?

Et toutes les propensions, entraînant le soldat à aimer la prostituée, sollicitent la prostituée à rendre au soldat amour pour amour.

XXX