Chapter 8
Celui qui se réveille, à la suite d'une violente maladie et se trouve transporté dans un appartement qu'il n'a jamais vu, en tête-à-tête avec une jeune fille inconnue, mais ravissante; étrangère, mais empressée, mais attentive comme une soeur, celui-là s'imagine être le jouet d'un rêve et longtemps refuse de croire à la réalité. Puis, insensiblement, à mesure que ses sens s'ouvrent à la lumière, il repasse ses souvenirs, compare son passé avec son présent, et s'il est jeune, s'il est libre, il supplie l'Être suprême de prolonger l'état de souffrance qui lui vaut un pareil bonheur. Ce n'est que lorsqu'il est endolori et affaibli par des peines physiques ou morales, que l'homme apprécie la femme à sa juste valeur. Tant qu'il est valide et heureux, il considère assez généralement l'autre partie du genre humain comme inférieure à lui. Mais, viennent la maladie, les tribulations, l'homme préfère la société de la femme à celle de l'homme, parce que la femme a toujours à sa disposition des trésors de tendresse, des délicatesses de prévoyance que les hommes ne possèdent pas. De son côté, la femme, auprès d'un valétudinaire, semble abandonner la faiblesse ordinaire à ses semblables, pour grandir en raison de la défaillance de l'homme. Elle est fière de la supériorité que, temporairement, elle exerce sur lui. Elle se figure presque, en ramenant un homme dans le sentier de l'espérance ou de la vie, faire de lui un personnage nouveau dont elle est la créatrice. Ne soyons donc pas étonné si un amour réciproque finit fréquemment par embraser celui qui reçoit les soins et celle qui les donne. Chez tous deux cet amour est le fruit de l'égoïsme:--Égoïsme de la reconnaissance chez le premier, égoïsme de l'artiste chez l'autre.
XI
Angèle _manégeait_ parfaitement un cheval. Façonnée sa main, la Grise emportait son léger véhicule avec une rapidité aérienne, et, en quelques minutes, les dernières maisons de Montréal disparurent dans les brumes de la nuit.
La chaleur avait été intense pendant toute la journée précédente, et un orage, chassé par le vent à l'heure du crépuscule, rassemblait alors ses nuées vers l'orient. Nulle brise ne faisait frissonner les feuilles des arbres, nul oiseau matinal ne saluait de son ramage l'approche de l'aurore; mais, du Saint-Laurent s'élevaient des vapeurs blanchâtres, et de fréquents éclairs lacéraient les limites de l'horizon.
Plongé dans une sorte d'abattement fiévreux, Alphonse Maigret restait insensible aux menaces de la nature. Il se pensait le héros d'un des contes d'Hoffmann. Angèle, agitée par mille émotions diverses, restait muette. L'un et l'autre néanmoins se sentaient nager sur un océan de félicité, que troublait à peine l'imminence des périls dont ils étaient environnés. Le jeune homme jouissait du présent, sans définir la béatitude qui l'inondait; la jeune fille jouissait de l'avenir, sans en distinguer les couleurs.
Elle naissait à la vie, en naissant à l'amour.
Être aime de _lui_, tel était désormais l'unique désir d'Angèle.
Et _lui_, l'aimait, Angèle le savait; les regards d'Alphonse, le tremblement de sa main dans la sienne, ne lui avaient-ils pas prouvé qu'elle était payée de retour!
Quand on aime sincèrement pour la première fois, on se demande comment l'on a pu exister auparavant, sans amour; puis, l'on s'abandonne à la joie, et le vide du coeur fait place à une suave ivresse, dont la mort seule peut éteindre le souvenir.
XII
La calèche brûlait la route en soulevant des flots de poussière; les deux jeunes gens n'avaient pas encore échangé une parole, lorsque tout à coup le ciel s'illumina d'une lueur fulgurante, accompagnée d'un épouvantable coup de tonnerre!
Effrayée par l'éclair et par l'explosion de la foudre, la Grise fit un violent écart.
Angèle essaya de la maîtriser; mais, surprise au moment ou elle s'y attendait le moins, au lieu de rendre les rênes, elle les tira à elle, et l'animal continua de reculer vers le fossé qui bordait le chemin.
--Lâchez les guides! lâchez les guides! lui dit Alphonse.
Il n'était plus temps!
La voiture roula dans le fossé!
Par bonheur, un gros peuplier l'arrêta dans sa chute et l'empêcha de se renverser sur le côté.
Angèle alors sauta à terre, saisit le cheval par la figure, et le ramena sur la route.
--Mon Dieu! dit-elle, en se rasseyant à côté d'Alphonse, vous n'êtes pas blessé, j'espère!
--Non, répondit le charpentier, mais vous?
--Oh! moi, reprit-elle en souriant, j'en suis quitte pour la peur. Maudite étourdie, je ne sais vraiment à quoi je songeais...--Qu'est-ce donc encore? voici la Grise qui refuse d'avancer. Ah! miséricorde divine, qui sont ces hommes?
XIII
La calèche avait atteint la lisière du bois. Trois individus, de mauvaise mine, se tenaient debout derrière un arbre abattu qui barrait le passage.
--Stop, cria l'un d'eux avec un _brogue_[25] très-prononcé.
[Note 25: Patois irlandais.]
L'injonction était inutile, car la Grise s'était arrêtée court devant l'obstacle, en reniflant bruyamment l'air et en frappant du pied.
--Sainte-Vierge! murmura Angèle, serait-ce des brigands?
--Que voulez-vous? demanda Alphonse en élevant la voix autant qu'il put.
--Chut! taisez-vous, reprit la jeune fille, posant ses doigts sur les lèvres de son compagnon; si c'étaient des gens envoyés à votre poursuite?
--La bourse ou la vie! répondait en même temps l'homme qui les avait apostrophés.
--Ce sont des voleurs, rassurez-vous dit Maigret à sa libératrice.
Les trois hommes avaient franchi la barrière qui les séparait des voyageurs, et deux d'entre eux s'étaient approchés de la voiture, tandis que le troisième maintenait le cheval par la bride.
--Pas de cri, dit le premier interlocuteur en armant un pistolet; si vous appelez, vous êtes morts!
--Nous ne possédons rien, mademoiselle et moi, répondit Alphonse en anglais.
--C'est ce que nous verrons. Mais hors de la voiture.
--Ce monsieur est malade! dit Angèle dont l'amour exaltait le courage jusqu'à l'héroïsme.
--Est-ce que nous nous serions trompés? marmotta le bandit. John, passe-moi la lanterne.
Le personnage apostrophé tira de dessous sa souquenille une lanterne sourde, et la remit à son camarade.
Celui-ci la porta à la hauteur du visage d'Alphonse, et recula d'un pas.
--_By Jesus-Christ!_ vois-je ou ne vois-je pas clair? s'écria-t-il.
--Mike! dit Alphonse avec non moins d'étonnement.
--Mon compagnon de prison!
--Vous êtes aussi échappé!
--Eh! grâce à vous, monsieur, j'ai dit adieu à la _jug_ [26]. Une coquine de balle m'avait caressé le pouce, quand nous chevauchions sur le mur, vous vous rappelez,--ce qui m'avait fait faire un saut de carpe et retomber sur le préau. On m'empoigna et me mit à l'infirmerie. C'était mon affaire; car, le lendemain, je pris honnêtement congé de notre geôlier par la porte de sa cassine.
[Note 26: Littéralement cruche; en argot anglais, prison.]
--Et maintenant?
--Maintenant, je cherche à gagner ma pauvre vie. Si vous avez besoin de moi, je suis tout à votre disposition. Oh! je sais obliger qui m'a obligé!
--Je voudrais passer; je suis très-pressé.
--Les chiens de policemen seraient-ils encore sur votre piste?
--Oui.
--Allons, les anciens, cria Michael à ses complices qui ne soufflaient mot, allons, nous avons commis une erreur. Respect à ce bourgeois! Débarrassons la route.
S'étant mis à l'oeuvre, ils écartèrent l'arbre. Puis, l'Irlandais revint vers la voiture, se hissa sur le marchepied, et dit à Maigret:
--Jurez-moi, sur le salut de votre âme, que jamais vous ne parlerez de notre rencontre ici.
--Je le jure, répliqua Alphonse.
--Puis-je aussi compter sur la parole de cette demoiselle!
--Oh! oui, s'écria vivement Angèle.
--C'est bien, dit Mike; allez!
Aussitôt, la calèche s'éloigna à fond de train. Mais, elle n'avait pas fait un mille, que deux coups de feu ébranlèrent tous les échos de la montagne.
--Ciel! entendez-vous? balbutia la jeune fille.
Soit qu'il fût entièrement brisé par la diversité de ces secousses successives, soit qu'il fût absorbé par ses réflexions, le charpentier n'entendit ni les détonations lointaines, ni l'apostrophe de son amie.
XIV
Profitons de la distance qui sépare encore notre fugitif de la Côte-des-Neiges, pour entrer chez M. Jobinet (où il doit trouver un asile) et faire connaissance avec ce personnage.
M. Jobinet est Français d'origine; il réside au Canada depuis une quarantaine d'années, y a fait une belle fortune dans le commerce des chevaux, et jouit en ce moment, de douze lustres bien sonnés. Nul symptôme de caducité n'accompagne sa vieillesse, riche de verdeur, de force et d'élasticité.
M. Jobinet, dans ses rapports de maquignonnage avec les Yankees, s'est pénétré de l'excellence des institutions libérales; aussi le cite-t-on, à dix milles à la ronde, comme un homme de progrès; mais, M. Jobinet possède de bons lots de terre au soleil, trois maisons à la ville, une à la campagne, des louis d'or, «en veux-tu, en v'là,» et personne ne s'avise de contrecarrer M. Jobinet. «Quand on est gréé comme lui, disent les habitants, on a ben l'droit d'prendre le vent qu'on veut.»
M. Jobinet avait été le fournisseur de Pierre Morlaix. _Carillon, la Brune_, ces incomparables bêtes, dont le souvenir arrachait encore des larmes aux yeux du charretier, étaient sorties du haras de M. Jobinet. Pas besoin d'ajouter, après cela, que Pierre avait pour le susdit M. Jobinet une estime mêlée de vénération et de respect. Les deux célibataires,--car M. Jobinet était demeuré fidèle à saint Nicolas en dépit de toutes les séductions,--vidaient quelques flacons de vieux vins français, chaque fois que des affaires appelaient Pierre Morlaix à la Côte-des-Neiges. Leur attachement réciproque avait crû en raison de la somme d'expansion que leur avait procuré la bouteille.
Un jour, M. Jobinet s'aperçut qu'il était trop seul. Il pria son ami Pierre de vouloir bien lui confier Angèle, jeune fille que le charretier avait adoptée. Mais, celui-ci secoua la tête:
--Voyez-vous, m'sieur, dit-il, n'était que moi je consentirais, mais Angèle refusera. L'enfant est fière, ah! dame!
--Amène-la moi, je la déciderai.
Morlaix amena Angèle le lendemain. L'ex-maquignon lui soumit ses propositions:
--Demeurez avec moi, mademoiselle; je vous traiterai comme j'aurais traité ma pauvre fille, si j'en avais eu une; me voici vieux; hé! hé! la mort approche, je suis sans héritier direct, etc.
Ses tentatives furent infructueuses. Angèle ne voulait rien devoir à personne: elle rejeta poliment les offres brillantes de M. Jobinet. Tout ce qu'il put obtenir d'elle, c'est qu'elle viendrait chaque dimanche «s'ennuyer» (ce fut son expression) auprès de lui.
Angèle tint parole, et au lieu de s'ennuyer avec l'ancien marchand de chevaux, elle trouva tant de charmes dans sa conversation, qu'elle lui renouvela scrupuleusement ses visites, chaque semaine.
M. Jobinet avait reçu une éducation passable dans sa jeunesse.
Plus tard «il avait roulé sa bosse» sur trois parties du monde.
A défaut d'érudition, il était doué d'une mémoire heureuse, d'un jugement sain, et avait largement profité de ses voyages pour étudier les hommes et les choses. Quelques grains de sel, dont il savait, à propos, assaisonner ses récits, en relevaient la saveur et soutenaient l'attention de ses auditeurs.
La fréquentation du bon vieillard profita beaucoup à Angèle; et M. Jobinet ne tarda guère à concevoir, pour l'adorable jeune fille, cette tendresse idolâtre que les gens âgés conçoivent habituellement pour les derniers fruits de leur sénilité, ou pour ceux qui parviennent à ranimer la flamme agonisante de leur sensibilité.
Alors, il supplia notre amie de renoncer à ses travaux manuels, et de prendre part aux richesses qu'il avait amassées. Il essaya de faire jouer en elle les ressorts de la coquetterie, de la vanité,--les deux mobiles principaux des femmes;--tout fut inutile.
Il dut s'incliner devant l'obstination de la jeune fille.
Mais, désireux de lui épargner de la peine quoi qu'il lui en coûtât, au moyen d'un tiers, M. Jobinet commanda à Angèle divers ouvrages de couture qu'il lui paya fort cher et revendit ensuite à vil prix.
Cette délicate supercherie eut l'effet qu'il en attendait. Au lieu de végéter, comme la plupart de ses compagnes qui gagnent difficilement assez pour subvenir aux frais de leur entretien, Angèle vivait dans une abondance presque luxueuse.
XV
Maintenant que nous avons esquissé les relations de quelques-uns de nos personnages avec M. Jobinet, retournons à la calèche qui arrive au village de la Côte-des-Neiges.
L'aurore se levait derrière un rideau de lourds nuages noirs, et quelques grosses gouttes de pluie commençaient à tomber.
Angèle dirigea la Grise dans une étroite allée encaissée entre des haies d'aubépines, et, bientôt, longea une clôture formée par d'épais buissons artistement taillés.
Derrière la clôture, on apercevait un vaste jardin potager borné au sud par une charmante maison de campagne.
--Attendez une minute, dit la jeune fille en arrêtant près de la porte de la clôture.
Elle sauta à terre, ouvrit la porte simplement fermée par un lien d'osier, et s'avança vers une fenêtre de l'habitation. Au moment où elle atteignait cette fenêtre elle s'ouvrit, et un homme montra sa tête.
--Comment! est-ce possible? vous, mon enfant!
--Monsieur Jobinet, j'ai un service à vous demander.
--Entrez, alors.
--Non.
Et la jeune fille se hâta de raconter les aventures de son protégé.
--C'est grave, dit M. Jobinet; mais, il n'y a pas à hésiter. Les domestiques ne sont pas encore debout. Nous le déposerons provisoirement dans la chambre Bleue. Elle donne sur le jardin. On le passera par la croisée. Dans la journée, j'aviserai... Bien; allons le chercher.
M. Jobinet sortit immédiatement.
Au bout de cinq minutes, Alphonse Maigret fut établi, dans la chambre Bleue, sur un lit de camp qu'Angèle s'était empressée de lui dresser.
--A présent, dit le vieillard à la jeune fille, je vais vous reconduire, afin de détruire les soupçons que pourrait faire naître votre venue ici, et donner des ordres pour que M. Maigret ne soit pas troublé durant mon absence.
Ils montèrent en voiture, et reprirent le chemin de Montréal. Comme ils touchaient à la lisière du bois, près de Mile End, la Grise fit un faux pas, et l'animal s'affaissa sur les jarrets.
M. Jobinet descendit pour aider le cheval à se relever.
Mais, en se baissant, il remarqua que le sol était violemment foulé et couvert de traces rouges, qui partaient d'une mare de sang dans laquelle la Grise avait glissé, et s'étendaient jusqu'au fourré.
--Que signifie cela? s'écria-t-il.
--Qu'est-ce! s'enquit Angèle en se penchant sur le rebord de la calèche.
--Oh! fit-elle avec un geste d'horreur, du sang! Ces coups de pistolet...
--Que dites-vous!
--Ah! je ne vous ai pas encore appris!
--Une carte! interrompit M. Jobinet; mais elle est déchirée.
Et il tenait à la main un morceau de carton glacé sur lequel on lisait la moitié d'un nom.
--Montrez! dit Angèle.
--Voici, mon enfant, dit le vieillard en lui présentant l'objet tout maculé de boue et de sang.
+--------------------- | | Mme et M. Bourg | +---------------
--Un crime! balbutia la jeune fille.
SIXIÈME PARTIE
UNE HISTOIRE SANGLANTE
I
Il est dix heures du soir environ. La pluie tombe à torrents; des éclairs blafards déchirent le manteau des astres; les roulements du tonnerre remplissent l'espace de sons sourds et caverneux, et le Saint-Laurent, mêlant sa voix à celle de la tempête, déferle bruyamment ses lames moutonneuses contre les jetées du rivage.
Les quais de Montréal sont déserts, les nombreuses tavernes de la rue des Commissaires et de la rue de la Commune, closes, pour la plupart.
Seuls quelques rares fanaux, élevés sur la grève, guident la marche des navires attardés.
La nuit est plus noire que l'aile du corbeau, plus affreuse qu'une légende allemande.
Vous entendez le craquement des vaisseaux, qui s'entre-choquent, le grincement de leurs chaînes, le sifflement des rafales dans leurs agrès, et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en furie.
Batelier, prends garde à ton esquif; passant, prends garde à ta bourse: amis, hâtez-vous de rentrer au logis; car la ruine, la désolation, la mort, planent de toute leur envergure sur la ville de Montréal.
Voyez, de l'ouragan c'est le cours furieux, Terrible, il prend son vol, et dans des flots de poudre, Part, conduisant la nuit, la tempête et la foudre.
II
Silence! Écoutons:
O'er the glad waters of the dark blue sea, Our thoughts as boundless, and our souls as free, Far as the breeze can bear, the billows foam, Survey our empire, and behold our home! These are our realms, no limits to their sway, Our flag the sceptre all who meet obey, Ours the wild life in tumult still to range From toil to rest, and joy in every change...
Des applaudissements frénétiques accueillent ces paroles lancées comme un défi à la fureur de la nature.
Qui ose porter cet insolent cartel?
Paix! le chant continue:
Oh! who can tell? not thou luxurious slave! Whose soul would sicken over the heaving wave; Not thou, vain lord of wantonness and case! Whom slumber soothes not pleasure cannot please. Oh! who can tell? save he whose heart hath tried, And danced in triumph o'er the waters wide. The exulting sense the pulse's maddening play, That thrills the wanderer of that trackless way?[27]
[Note 27: Voici la traduction aussi littérale que possible de ce morceau:
«Sur Fonde joyeuse de la mer azurée, sans bornes comme notre esprit et nos âmes, aussi loin que peut souffler la brise, et que la vague écumante peut mugir, contemplez notre empire, voyez notre demeure! C'est là qu'est notre royaume; sa domination n'a pas de limites. Notre sceptre est le drapeau auquel tous doivent obéir. Notre vie errante est de toujours passer du travail au repos que la joie accompagne à chaque changement. Oh! qui peut le dire! Ce n'est pas toi esclave de la luxure! toi dont l'âme tremble à l'aspect de la vague qui s'élance, ni toi, seigneur vaniteux, adonné au libertinage et à la paresse! toi que le sommeil ne calme pas. Oh! qui peut le dire! si ce n'est celui qui l'a essayé, qui a été bercé en triomphe sur l'immense sein des mers, qui a senti cette émotion enivrante, cette pulsation accélérée qui fait battre le coeur du voyageur qui sillonne les eaux sans laisser de traces.»]
Les applaudissements redoublent, et la nuit est toujours aussi noire que l'aile d'un corbeau, plus affreuse qu'une légende allemande.
Vous entendez le craquement des vaisseaux qui s'entre-choquent, le grincement de leurs chaînes le sifflement des rafales dans leurs agrès, et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en furie.
III
Pénétrons dans une taverne, située à l'extrémité ouest de la rue de la Commune. C'est de là qu'est parti le chant dont nous venons de reproduire quelques vers.
La _bar_ est inoccupée pour le moment, mais dans une petite salle attenante, nous trouverons trois individus en train de boire, fumer, causer, chanter.
Ces trois individus sont ivres. On s'en aperçoit à leur contenance, à leurs cris, à leur conversation, et surtout à deux bouteilles de whiskey, vides à côté d'eux.
L'un répond au nom de Mike ou Michaël indifféremment: nous le connaissons.
C'est un homme de haute taille, sec comme un échalas; il a le teint lie de vin, les yeux vifs, clignotant sous des sourcils roux, épais; le nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie; la bouche démesurément fendue; les bras longs, les doigts osseux, cuirassés d'un enduit de poussière et de crasse, lequel, pour être enlevé, exigerait l'excoriation de l'épiderme, et, enfin il porte l'accoutrement le plus multipièce, le plus misérable qu'il soit possible d'imaginer.
Ses compagnons ne lui cèdent pas un point, en laideur et en malpropreté physiques. Hâtons-nous cependant d'ajouter, pour l'acquit de notre conscience, que Mike est leur maître en laideur et en malpropreté morales.
Mais, comme disait l'Irlandais, chacun a ses défauts et ses qualités. N'est pas honnête homme qui veut bien, et, mourir pour mourir, autant vaut se pâmer au bout d'une corde que de râler sa dernière heure sur un lit de plume.
Décidément Mike était un philosophe de l'école des optimistes, et certes, il ne manquait qu'un peu d'érudition pour composer son épitaphe comme feu Villon, ou pour disserter sur l'excellence de ce monde comme le brave docteur Pangloss.
IV
--Ohé! _bar-keeper_[28], une bouteille! cria tout à coup l'un des trois hommes.
[Note 28: Garçon.]
--Bast! il est sourd, dit un autre. Va chercher la bouteille, nous nous servirons nous-mêmes.
--J'approuve, appuya Mike. Mais, mille sabords, changeons de système. Je veux du punch; faisons du punch. C'est moi qui paie, allons!
--Chante-nous quelque chose, reprit le premier interlocuteur, en déposant sur la table les objets nécessaires pour préparer le punch.
--Oui, chante-nous le chant du Corsaire, dit le second.
Et l'Irlandais d'union puissant, quoique éraillé, entonna l'hymne dont nous avons cité des fragments plus haut.
Ses convives ne l'interrompaient que pour pousser des hourrahs furibonds ou porter le verre à leurs lèvres.
--C'est superbe!
--Magnifique!
--A la santé de Mike!
--A la vôtre!
--Ou as-tu appris cela, chum?[29]
--Ça! Ah! vous voulez savoir où j'ai appris ça, mes pigeons?
--Dis-le nous...
--Mille millions d'écubiers, où j'ai appris ça? eh! où apprend-t-on de pareilles chansons?--
[Note 29: Camarade.]
En mer, et pas sur le plancher des vaches! Hé! hé! c'est que j'ai été matelot, moi; pas marinier d'eau douce comme vous autres, gens de cages,[30] bons, tout au plus à manoeuvrer des perches ou des guenilles de toiles, grandes comme l'aile d'un goëland.
[Note 30: Trains de bois flotté.]
--Fais pas tant tes embarras!
--Mes embarras! Qui est-ce qui prétend que je fais mes embarras! Est-ce que je n'ai pas servi à bord du _Corbeau_, moi!
--_Le Corbeau!_
--Oui, le _Corbeau_, une corvette de plus de vingt canons, rien que ça, et des mâts, fallait voir! et des voiles, larges comme la place d'Armes, ni plus ni moins; parlez-moi d'un bijou de navire comme celui-là. Ça vous filait ses seize milles à l'heure, et quand ça se mettait en colère....
--Eh bien?
--Ah! ah! quand le _Corbeau_ se mettait en colère, mes agneaux, répondit Mike, en se pinçant le nez d'un air narquois; quand le _Corbeau_ se mettait en colère, ah! dame, malheur à qui se trouvait à portée de sa griffe; le capitaine Larençon n'y allait pas de main morte.
--Le capitaine Larençon?
--Oui, le commandant du _Corbeau_, que j'ai, par parenthèse, dépêché vers le diable. Fier homme autrefois, mais...
--Mais? Il m'avait joué des tours, et, ma foi, j'ai dû éviter une peine au bourreau. Buvons!
V
--Donc, dit l'Irlandais, à qui l'ivresse déliait la langue, donc, le capitaine Larençon était un dur à cuire, dans son temps. Un jour il me condamna à un mois de fer, pour une bagatelle, et, ma foi, je n'avais jamais bien digéré ce boulet-là. Voilà que nous venions de capturer un brick, chargé de Jamaïque. Je me trouve de quart. Il faisait noir comme dans la gueule d'un four, et froid.... c'était sur les côtes de Saint-Jean, c'est tout dire. Voilà que je me dis: Mike, tu dois avoir soif; et voilà des barriques qui ne demanderaient pas mieux que de t'aider à passer ton quart. Mais le capitaine qui a défendu de se rafraîchir avant demain--le capitaine, bast! il n'y verra que du feu, le capitaine. Sur ce, je m'approche galamment d'une barrique, fais sauter doucement la bonde, coupe un morceau, de la jambe de mon pantalon et plonge ledit morceau dans le liquide embaumé... vous comprenez, je m'en suis repassé à gogo... Par malheur, j'oubliai de refermer la barrique, pour faire un somme à côté... Le lendemain, nom d'une écoutille! je m'éveille dans la cale, en tête-à-tête avec une populeuse colonie de rats!
--Drôle, dit un des buveurs.