Chapter 7
A mesure qu'elle poursuivait son chant, l'Iroquoise se livrait à des danses fantastiques et à des contorsions si étranges, si furibondes, que Jacques, épouvanté, voulut s'enfuir. Mais, pendant ce temps, les chiens s'étaient rangés devant la porte et en gardaient la sortie en grinçant les dents d'une manière menaçante.
Force fut au jeune homme de rester.
Quand La Vipère-grise eut fini cette pantomime parlante, elle s'approcha de l'étranger, et dardant sur lui ses yeux fauves, mouchetés de taches sanguinolentes:
--Pourquoi, ô visage pâle, as-tu quitté la rive gauche de _Ladauanna_ [12] pour venir à la fille du grand chef? Ignores-tu les maux que tes frères ont infligés à tous mes frères de la famille Moawake-Huronne? Le Matchi-Manitou[13] est irrité contre ta race; il m'avertit que bientôt elle sera dispersée, anéantie, par une troupe, plus nombreuse que les grains de sable du rivage, qui accourt pour venger les calamités dont toi et les tiens avez abreuvé les enfants de Tharonhiaouagon[14]! Oui, je la vois; elle avance, elle avance! Des guerriers braves grossissent ses rangs! Entends-tu le bruit de leurs pas, ébranlant la terre comme un troupeau de bisons? Écoute ce qu'ils disent: «Mort, mort aux visages pâles! ils ont porté la peste, le fer et le feu dans nos wigwams! Os de nos vaillants ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir les veines de son ennemi, et à boire, dans son crâne, le sang de la vengeance! Mort, mort aux visages pâles! qu'ils tombent sous nos tomahawks, comme le daim sous la flèche du chasseur! que leurs chevelures ornent nos cabanes! que leurs cadavres fumants engraissent la tombe de nos pères!»
[Note 12: Le Saint-Laurent.]
[Note 13: Esprit du mal.]
[Note 14: Père des humains, suivant les croyances religieuses des Sauvages du Nord.]
Jacques fit peu attention à ces paroles; mais tirant de sa poche deux louis d'or, il les plaça dans la main de la magicienne.
X
--Ah! dit-elle, en considérant les deux pièces avec un air de cupidité, tu as vu un Oiarou[15] en songe, et tu veux consulter Ouahicha[16], par qui je connais les choses passées, présentes et futures.
[Note 15: Objet du culte chez les Iroquois. La première bagatelle qu'ils voyaient en songe.]
[Note 16: Dieu de la science divinatoire.]
--Je n'ai rien vu en songe, dit Bourgeot. Je veux savoir si ma maîtresse me trompe.
--Le coeur d'une femme est profond comme l'onde du lac Salé, répondit emphatiquement La Vipère-grise. Atahuata[17] a créé la femme avec un nuage de son ciel. Hougoaho[18] seul peut dire ce qu'était Atahensic [19]. Toi, mon frère, tu as un rival.
[Note 17: Le dieu de la cosmogonie.]
[Note 18: Pour savoir ce que c'est que Hougoaho, il faut interroger la tradition de la création comme elle s'est transmise chez les Sauvagea du Nord: «Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Il n'y avait pas alors de femmes et ils craignaient que leur race ne s'éteignît avec eux, lorsqu'ils apprirent qu'il y en avait une au ciel;--on tint conseil, il fut convenu que Hougoaho monterait: ce qui parut d'abord impossible. Mais les oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes et le portèrent dans les airs. Il apprit que la femme avait coutume de venir puiser de l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit qu'elle vint. Et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un présent de graisse d'ours. Une femme causeuse qui reçoit des présents n'est pas longtemps victorieuse. Celle-ci, fut faible dans le ciel même. Dieu s'en aperçut et dans sa colère la précipita en bas. Mais une tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île qui s'étendit peu à peu et forma tout le globe. (Les Sagamos Illustres.--Introduction.)]
[Note 19: D'après Charlevoix, nom de la première femme et génie du mal.]
--Un rival! s'écria Jacques.
--Un rival puissant, par ses charmes et ses maléfices, répéta la magicienne avec exaltation. Viens!
Le saisissant par le bras, elle l'entraîna vers l'âtre, attisa le feu, et plaça au-dessus une chaudière en fer battu qu'elle remplit d'eau. Ensuite, elle jeta dans la chaudière une poignée d'_abesoutchenza_[20] (gin-seng), et d'autres plantes médicinales dont elle surveilla la cuisson, en observant les globules qui montaient à la surface de l'eau. La décoction lui ayant paru suffisante, elle plongea trois fois ses mains dans le vase, les éleva en l'air, les joignit, en trépignant comme un énergumène, et poussa des cris affreux.
[Note 20: Nom qui veut dire enfant et qui appartient à une plante, dont la racine ressemble à un embryon.--On attribue à cette plante des propriétés médicinales extraordinaires. Les botanistes l'appellent _Aureliana canadensis_.]
A ces cris, les chiens mêlèrent leurs rauques aboiements, et bientôt ce fut, dans la hutte, un charivari infernal.
Le tumulte apaisé, l'Iroquoise puisa dans la chaudière avec une écuelle en bois, et tendit le breuvage à Jacques.
--Bois, mon frère, bois, lui dit-elle. Par sa vertu magique, que m'a enseignée Malcomek, l'esprit des hivers, l'abesoutchenza purifiera ton corps de toutes ses souillures, et ton âme s'élancera, à travers l'espace infini, dans les prairies où habite Ouahiche.
--Boire ça! fit Jacques, sans déguiser sa répugnance.
--Bois, mon frère, bois! Le temps s'écoule, emportant, parcelle à parcelle, les lambeaux de l'existence, comme la bise emporte, une à une, les feuilles de l'érable.
--Mais à quoi bon!
--Bois, ou frémis, l'Esprit du mal est là qui te presse!
Moitié par frayeur, moitié pour complaire à la Vipère-grise, Jacques porta l'écuelle à ses lèvres; mais à peine eut-il goûté à la potion bouillante, qu'il laissa tomber à terre contenant et contenu, avec une exclamation de douleur.
--Maudite sorcière! s'écria-t-il, j'ai la langue brûlée.
L'Iroquoise ne l'écoutait pas; agenouillée devant le liquide répandu, elle suivait anxieusement les filets qu'il décrivait en serpentant sur le sol.
XI
--Michabou[21] est propice, dit subitement la Vipère-grise en bondissant; il m'inspire, il me pénètre, il me captive... Que désires-tu?
[Note 21: Nom du premier Esprit ou Grand Lièvre.]
--Je veux savoir si ma maîtresse me trompe, répéta machinalement Bourgeot.
--Ta maîtresse, la fille aux pâles couleurs... je l'aperçois... elle est là... elle voltige comme le papillon!
--Elle en aime un autre!
--L'amour, la jalousie, l'intérêt, conduisent les fils d'Atahensic.
--C'est elle qui a donné asile au rebelle?
--Rien n'échappe aux serviteurs d'Ouahiche!
--Mais qu'y a-t-il? Angèle...
--La fille aux pâles couleurs est chérie de Jouskeka; il la protège; il lui tresse une couronne de fleurs... A son bien-aimé, il présente le calumet de la paix.
--Ton langage m'assomme; je n'y comprends rien.
--Avance, dit la Vipère-grise, nous allons préparer la sagamité.
Et elle versa, dans la marmite, un pot de farine de maïs, qu'elle remua pendant cinq minutes, à l'aide d'une spatule en bois.
Bourgeot la regardait toujours avec une curiosité mêlée d'effroi.
Quand la bouillie fut assez épaissie, l'Iroquoise enleva la chaudière de dessus le brasier.
--Mangeons!
Le jeune homme refusa de prendre part au festin.
--Prends garde, dit la vieille; Taouiskaron[22] se prononcera contre mon frère.
[Note 22: Esprit malfaisant. Il était fils d'Atahensic et tua son frère Sou-Keka. Cette tradition est identique à celle de Caïn et Abel, de même que la plupart des traditions cosmogoniques des sauvages ont une analogie frappante avec la tradition mosaïque.]
--Dis-moi si Angèle me trompe?
--La vierge aimée de mon frère est bien belle!
--Qu'est-ce que cela te fait?
--La vierge aimée de mon frère est plus parfumée que la blanche grappe du merisier.
--Cesseras-tu tes phrases sans pieds ni tête? Angèle répond-t-elle à mon amour?
--L'amour est une étincelle jaillie de l'astre du jour.
--Satanée diablesse! s'écria Bourgeot impatienté et s'élançant sur la Vipère-grise.
Les chiens se ruèrent en hurlant contre l'audacieux tandis que l'Iroquoise disait tranquillement:
--Le Grand-Esprit est plus fort que les visages pales? Que mon frère daigne obéir à ses ordres!
--Mais parle donc!
L'Iroquoise allongea l'index en fermant les autres doigts, et les chiens s'éloignèrent.
--Mon frère a un ennemi!
--Alphonse Maigret.
--L'ennemi de mon frère a séduit la vierge aux pâles couleurs.
--Il l'a séduite... dis-tu?
--Ouahiche ne trompe jamais. Sa parole est limpide et claire comme l'onde des sources.
--Et Alphonse Maigret... le chef de la rébellion, l'échappé de la prison de Montréal... c'est lui qui est maintenant chez Pierre Morlaix?
La devineresse était retournée près du cercle magique:
--Que mon frère pose sa main sur cette poudre, dit-elle, en indiquant à Bourgeot la poussière aux éclatantes couleurs.
Le jeune homme obéit en silence. Sa main se dessina, en creux, dans la couche pulvérine, ainsi que toutes les lignes des phalanges et des muscles.
--Que les Esprits parlent, dit la chiromancienne.
Et les deux lézards commencèrent à piétiner sur l'empreinte de la main, en rétrécissant à chaque rotation, le fil qui les liait au pivot divinatoire.
Pendant que ces reptiles accomplissaient leurs mouvements circulaires, la Vipère-grise avait bourré de pétun son calumet et fumait, enfoncée dans une profonde rêverie.
--Mon frère, dit-elle, à la fin; la fille aux couleurs pâles, est aimée d'Areskoui...
--Qu'ai-je à faire avec ton Areskoui?
--Ce qui est, sera. Le lézard vert s'est arrêté en travers sur la ligne médiane; c'est un signe de mort.
--Mais Angèle?...
--La vierge se conforme aux volontés suprêmes!
--Est-ce que le rebelle est chez Pierre Morlaix?
--L'abeille se réfugie dans le calice embaumé, pour y pomper un suc nourrissant.
--Que le diable l'emporte avec ton jargon, auquel je n'entends rien!
--Le serpent rampe; il atteint sa proie plus facilement que l'aigle qui fond sur elle. Va donc, à la faveur des ténèbres.
XII
La Vipère-grise parla longuement à l'oreille dû Jacques Bourgeot; tantôt l'interrogeant, tantôt répondant à ses questions.
Enfin, le jeune homme la quitta, en lui promettant de revenir le lendemain. Il ne manqua pas à sa promesse, et durant plusieurs jours, de fréquentes entrevues eurent lieu entre l'amant d'Angèle et la sorcière iroquoise. A la suite de leur dernière rencontre, La Vipère-grise lui dit:
--Ouahiche m'est apparu, que mon frère soit satisfait! la vérité brille! Si mon frère se rend, cette nuit, dans la rue des Voltigeurs, près du wigwam de Pierre Morlaix, et si mon frère appelle trois fois, «Au secours,» il saura ce qu'il veut savoir: si la vierge aux pâles couleurs le trahit.
Fidèle à cette recommandation, Bourgeot, vers deux heures du matin, caché dans l'embrasure d'une porte, lieu d'où il pouvait épier ce qui se passait chez le charretier, cria de toutes ses forces:
«--Au secours!»
C'est alors que l'imprudente Angèle se montra, comme nous l'avons dit, à la fenêtre de la chambre occupée par Alphonse Maigret.
CINQUIÈME PARTIE
JALOUSIE CONTRE AMOUR
I
On a établi une différence entre le coeur et le cerveau (traduisez esprit). Au premier, disent certains physiologistes, appartiennent les sensations naturelles, au second, les sentiments étudiés.--Tandis que Bichat, avec son effroyable science, définissait en trois mots, le siège accepté de nos émotions, et disait: le coeur? _Un muscle creux_! lord Byron méditait l'impressionnabilité unique et suprême du cerveau (_brains_). Si le Français se posait en négateur des idées reçues, si l'Anglais essayait de changer le trône de nos facultés, avaient-ils plus tort ou raison que le vieil Homère, s'écriant par la bouche de l'un de ses héros: Mon _diaphragme_ vous aime? Les progrès de la physique, mécanique, botanique, astronomie, chimie, pathologie et même de l'anatomie, ont été considérables depuis un siècle; mais cependant, on n'est point encore parvenu à déterminer l'organe réel des conceptions internes. Aussi acceptons-nous et accepterons-nous jusqu'à preuve du contraire, l'antique, tradition: Le coeur nous semblera jouer en nous un rôle passif, et le cerveau un rôle actif. Celui-ci produira, celui-ci recevra. En d'autres termes, nous pensons que le coeur est soumis au contrôle du cerveau. Les organes extérieurs transmettent la sensation au cerveau qui la juge, l'apprécie, et renvoie au coeur le résultat de son examen; et tandis que ce dernier subit la secousse, l'autre en diminue ou affaiblit l'effet pour lui-même. De là naît cette sorte d'antagonisme dans notre nature. Le coeur est ou profondément ulcéré ou entièrement satisfait, alors que le cerveau nage dans un océan d'incertitudes.
II
Voilà certes des réflexions que Jacques Bourgeot ne se fit pas en apercevant le buste d'Angèle s'estompant dans la baie de la fenêtre, au milieu d'un nimbe de lumière projetée par la lampe.
Mais ce qu'il n'analysa pas, il l'éprouva sur-le-champ, car, tandis que son coeur se serrait, douloureusement, son esprit cherchait encore à lutter contre l'évidence. Si, d'abord, il forma le projet de se rendre à la station de police, pour déceler la retraite d'Alphonse Maigret, il abandonna bientôt ce dessein dans la crainte de s'être laissé tromper par les apparences. Que le rebelle ne fût pas caché chez Pierre Morlaix, et, par sa déposition, Jacques se perdait dans l'esprit de celle qu'il aimait! Jamais elle ne lui pardonnerait d'avoir causé des tracasseries à une famille qu'elle chérissait au delà de toute expression. Un résultat bien plus grave découlerait de la présence du prisonnier dans la maison du charretier: Pierre serait arrêté pour avoir prêté asile à l'évadé, et, très-certainement, son appréhension élèverait une barrière infranchissable entre Angèle, et l'auteur de la dénonciation. La jalousie, la rage, l'amour faisaient bouillonner le sang de Bourgeot. Incertain, fiévreux, il cherchait à coordonner ses idées, quand une voix murmura à son oreille:
--Le serpent rampe, il atteint plus facilement sa proie que l'aigle qui fond dessus.
III
Jacques se retourna vivement: La Vipère-grise était devant lui:
--Mon frère est-il convaincu de la vérité de mes réponses! dit l'Iroquoise, en montrant Angèle et la mère Morlaix, qui s'étaient aussi penchées à la fenêtre et s'enquéraient de la cause du cri qu'on avait entendu.
--Tes réponses, dit le jeune homme, sans déguiser sa colère, tes réponses, que m'ont-elles prouvé? Suis-je plus avancé maintenant que je l'étais avant ma visite à ta hutte? Crois-tu que je ne savais pas ce qui se passe?
--La fureur est aveugle, reprit sentencieusement la sorcière. Si mon frère n'avait pas confiance en Manitou, pourquoi donc aussi mon frère accuse-t-il la Vipère-grise? ne lui a-t-elle pas enseigné ce qu'il désirait connaître?
--Soit! mais que veux-tu à présent? qui t'a permis de surveiller mes actions?
--La fureur est aveugle, répéta l'Iroquoise; elle empêche souvent les guerriers de surprendre leur ennemi.
--Est-ce là tout ce que tu avais à me dire?
--Les visage pâles aiment mieux parler qu'écouter. Pourtant, celui qui veut être fort et dominer les autres, doit apprendre à se taire. S'il repousse les avis avant de les entendre, l'Esprit des conseils s'éloignera de lui et la victoire ne marchera pas sur ses traces.
--Éloignons-nous, dit Jacques, on nous observe!
IV
La nuit était si calme que, bien que ce colloque eût lieu à une assez grande distance de la maison du charretier, le son des voix avait éveillé l'attention d'Angèle.
--Ferme l'châssis, mon enfant, dit la mère Morlaix, après un instant de silence. C'est sans doute queuque faignant qui s'amuse à réveiller les voisins.
--Chut! fit la jeune fille, posant le doigt sur ses lèvres pour avertir la vieille dame de se taire. Je crois.....
--Tu crois?
--Attendez un instant; je ne suis pas sûre. Ah! voilà la lune qui donne vers cette porte.
--Quelle porte?
--Là-bas! la porte cochère de M. Perrin.
--P'tite folle! queu veux-tu que j'voie!
--C'est qu'il me semble.....
--Eh ben! C'est une coureuse d'_Inguienne_, dit la vieille, distinguant le couple qui se serrait dans l'embrasure de la porte cochère.
--Oui, reprit Angèle d'un ton agité, c'est une indienne; mais il y a un homme avec elle; et cet homme, si je ne me trompe.....
--Eh ben?
--C'est Jacques Bourgeot.
--Pas possible! lui, Jacques Bourgeot, ton cavalier?
--J'ai peur, balbutia la jeune fille, en frissonnant de tous ses membres.
--Peur!
V
--Oui, ma mère! la présence de Jacques ici... à cette heure, en compagnie d'une sauvagesse, m'effraie. Tenez, ils partent ensemble!
--Seigneur, Dieu! tu t'effarouches comme une tourte devant un milan, et pour rien encore!
--Fermons le châssis, je vous en prie, et allez réveiller Pierre, car je prévois de terribles maux. Cet homme, ce Bourgeot... Oh! à présent, je comprends sa conduite avec moi depuis huit jours!
--Qu'est-ce que tu me chantes-là?
--Oui; lui ordinairement si doux, si obéissant; il est devenu tout à coup sombre, aigre! Il m'a questionnée, m'a menacée... Oui, oui, je comprends tout... tout maintenant! Mais dépêchez-vous, ma bonne mère; dites à Pierre que je veux lui parler.
--Qu'y a-t-il donc? demanda le blessé, en s'accoudant sur son lit. Qu'avez-vous, mademoiselle? votre visage est décomposé...
--Rien, je n'ai rien. Ne vous inquiétez pas, balbutia la jeune fille, d'un ton qui démentait le sens de ses paroles.
--Cependant... essaya encore Alphonse, appréhendant quelque sinistre.
L'arrivée de Pierre Morlaix, qui accourait à demi vêtu, coupa court à ce dialogue.
--Ah! mon ami, dit la jeune fille, entraînant le charretier dans un coin de l'appartement, je crois qu'un grand malheur nous menace.
VI
Jacques avait emmené l'Iroquoise sur le glacis du Champ-de-Mars, et discutait chaleureusement avec elle.
--Allons! terminons-en, s'écria-t-il.
--Mon frère s'emporte comme l'orignal qui flaire la poudre du chasseur blanc. Mais les Esprits veulent que l'homme brave marche régulièrement comme l'eau du grand fleuve. Que mon frère fasse à Michabou les présents nécessaires, et le rival de mon frère disparaîtra avant le lever du soleil.
--Mais un meurtre! murmura involontairement Bourgeot; un meurtre! oh! je ne puis consentir.
--Le visage pâle n'a pour ennemis que des visages pâles, dit la Vipère-grise, enveloppant, suivant l'habitude des Indiens, sa pensée dans des généralités.
--Notre conversation restera à jamais secrète!
--Le feu brûle, le poisson nage, l'Iroquois sait se taire, quand il veut.
--Bon, dit Jacques, avec une impatience fébrile, tandis que de grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage; bon... je consens... Tu auras ce que tu exiges.
VII
Cependant Pierre Morlaix, qui avait écouté avec une grande attention ce que lui communiquait Angèle à voix basse, fit tout à coup un geste de surprise.
--Quoi! Jacques Bourgeot! s'écria-t-il, es-tu ben certaine?
--Aussi certaine que je vous vois. Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs, je ne saurais me méprendre. Le timbre de sa voix est trop particulier pour qu'on le confonde avec un autre.
--De fait, il a un tic dans l'gosier, ce garçon-là, dit le charretier. Pourtant, rien ne prouve.....
--Je vous répète qu'il médite quelque trahison. Croyez-en ma pénétration, mon bon Pierre. Depuis que ce pauvre jeune homme est ici, Jacques rôde sans cesse autour de la maison, et...
--Batiscan[23] j'crés qu't'as raison, ma fille, et qu'ce flandrin nous mitonne du grabuge. P't'êt'ben aussi que nous avons eu tort de nous embarquer dans c'te mauvaise affaire, car les brigands de _policemen_ n'plaisantent pas.
[Note 23: Baptême! bateau! batiscan! sont les trois jurons favoris des Canadiens.]
--Ah! Pierre, dit Angèle, d'un ton de doux reproche; pouvez-vous tenir un pareil langage, vous si brave, si généreux!
--Dame! écoute donc, si ce n'était que moi, j'm'ficherais de tous les _policemen_ comme de rien en toute; mais toi, p'tite, toi, tu seras dans de beaux draps, s'ils apprennent...
--Moi! oh! n'ayez pas d'inquiétudes. Deux heures, au moins, s'écouleront avant qu'il n'ait eu le temps d'avertir la police et faire signer le _warrant_[24] ainsi...
[Note 24: Mandat d'amener.]
--Oui, dit Morlaix, en se frappant le front; oui, j'approuve ton idée. Allons, j'vas finir de m'habiller et atteler. Tu retourneras à ta chambre.
--Non, dit Angèle, retenant le charretier par la manche, vous ne me comprenez pas. Il faut que vous restiez ici. Dans le cas où l'on opérerait une visite domiciliaire, votre absence susciterait des soupçons...
--Je n'y avais pas songé... c'est vrai; mais qui veux-tu qui l'charrie?
--Moi, répondit vivement la jeune fille.
--Ah! bon, t'as de l'esprit comme un ange. J'te donnerai la Grise; elle est douce et fameuse trotteuse. N'y a plus qu'à l'harnacher, n'est-ce pas!
Angèle répliqua affirmativement par un signe de tête et Pierre courut à son écurie.
VIII
Durant ce dialogue la mère Morlaix avait fait chauffer un bouillon pour le malade.
--Buvez, dit-elle, en lui présentant une tasse pleine du consommé; buvez, ça vous ravigotera.
--Merci, ma bonne dame, répondit Alphonse, repoussant doucement la tasse, je n'ai point soif.
--Il faut boire, monsieur, ajouta Angèle qui s'était approchée du lit; car vous avez besoin de gagner des forces. Nous allons faire un petit voyage!
--Seigneur Jésus, qu'est-ce que tu bavasses-là, ma fille? s'écria la vieille, au comble de la surprise.
--J'appréhende, ma mère, que la retraite de monsieur Maigret n'ait été découverte et, de peur d'accident, je suis convenue avec Pierre, de mener notre blessé en lieu plus sûr.
--Mademoiselle, balbutia Alphonse...
--Point d'observations, monsieur, nous n'avons pas un moment à perdre. Buvez ce bouillon: puis ma mère vous aidera à vous vêtir, tandis que j'irai prendre ma mante.
--Mais y n'est pas capable de s'tenir déboute, c'pauvre jeune homme, dit la vieille femme. Ous que tu veux donc qu'il se retire à c't'heure?
--A la Côte-des-Neiges.
--Ah! chez monsieur Jobinet.
--Oui, oui, reprit Angèle; hâtons-nous. Voyez, il est près de trois heures à l'horloge, nous devons nous dépêcher pour arriver avant le grand jour.
Après ces mots elle sortit, et la mère Morlaix ayant pris, dans une armoire, l'habillement des dimanches de son fils, en eut bientôt revêtu l'intéressant malade.
IX
Malgré son extrême débilité, Alphonse put descendre dans la cour, appuyé au bras du charretier.
Inutile de rapporter les expressions de remercîment dont il gratifia ses dignes hôtes, avant de monter en voiture. On sait assez que le coeur de notre ami était un foyer de gratitude, pour qu'il nous soit permis de passer sous silence les protestations de reconnaissance qu'il leur adressa.
--En route et bonne chance! dit Pierre, en lui serrant la main.
Déjà la Grise hennissait et creusait le sol de son sabot, impatiente de dévorer l'espace.
Angèle s'élança lestement dans la calèche, dès qu'on n'y eut placé son cher malade.
A cet instant, un bruit de pas lointain se fit entendre.
--Vite! vite! fit Pierre; prends par la rue Sainte-Catherine et la rue Saint-Laurent.
--N'oubliez pas, dit la jeune fille, de faire disparaître de la chambre tout ce qui indiquerait sa récente occupation.
--Bien; marche et que Dieu vous protège!
X