La fille du pirate

Chapter 4

Chapter 43,689 wordsPublic domain

--Ils sont partis; vous pouvez être tranquille, lui dit-elle d'un air presque embarrassé.

--Partis! répliqua-t-il; oh! comment pourrai-je jamais m'acquitter envers vous, mademoiselle!

Angèle balbutia une phrase inintelligible, et l'évadé reprit:

--Partis! ils sont partis! il faut partir aussi moi!

En disant ces mots, il se dressa et se soutint à la cloison de la pièce; mais voulant ensuite avancer, ses genoux flageolèrent sous lui, il trébucha, et sans le secours d'Angèle, serait encore tombé à terre.

--Vous êtes trop faible pour marcher.--insinua-t-elle, avec cette douceur persuasive qui rend la voix des femmes si éloquente quand elles désirent une chose.--Restez ici, je ferai un lit dans ce cabinet et demain matin...

Alphonse ne demandait pas mieux que d'obéir. Bientôt Angèle, avec son propre matelas et quelques couvertures, eut confectionné un lit, et prenant goût au métier de garde-malade, elle pansa la blessure de l'échappé, lui fit boire du bouillon chaud, et dit, en le quittant:

--Maintenant, monsieur, couchez-vous. Le repos vous fera du bien. Si, par hasard, vous aviez besoin de quelque chose, n'oubliez pas de frapper.

Ému jusqu'aux larmes par les témoignages de cette adorable bienveillance, et ne trouvant pas d'expression pour manifester sa gratitude, Alphonse prit la main de la jeune fille et la porta doucement à ses lèvres:

--Oh! merci! merci! murmura-t-il. La vertu n'est donc pas un vain mot, une affaire d'hypocrisie et d'ostentation! Oh! merci! merci, mademoiselle! Mais, je vous en conjure, dites-moi votre nom, afin que ce nom je le révère comme on révère le nom de sa mère, jusqu'au dernier soupir.

--Angèle, répondit la jeune fille.

--Angèle! Dieu inspira votre marraine. ....................................................................

Une demi-heure après, Alphonse dormait d'un sommeil agité, mais Angèle était en proie à une fiévreuse insomnie.

XIX

Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c'est que l'amour? Depuis l'origine des choses, on s'est efforcé de définir ce sentiment qui embrase deux êtres de sexes différents d'une flamme souvent inextinguible: L'amour, s'écrient les philosophes cosmogoniques, est le principe de tout: l'amour, affirment les réformateurs, sera la base des sociétés futures; l'amour, chante le poète, c'est le bleu de l'éther; l'amour, prononce l'artiste, c'est l'idéal du beau; l'amour, écrit le psychologiste, c'est de l'égoïsme à deux. Voilà bien des solutions! Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hésitez! Hélas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrogé philosophe cosmogonique, réformateur, poète, artiste, psychologiste, vous ressemblez à l'Astrologue de Lafontaine. En voulant étudier les astres, vous vous êtes jeté dans un puits. L'amour est donc un phénomène indéfinissable. Nous l'appelons phénomène, parce que les étrangetés les plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes les plus choquants, les anomalies les plus révoltantes, naissent de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le vraisemblable. C'est surtout en amour que l'observation de Napoléon est juste: On devrait rayer le mot--impossible--du dictionnaire. Pas un de nous qui ne marche en ce monde guidé par le phare de l'amour. Le Szaffle d'Eugène Sue est un monstre. L'homme, engendré par l'amour, vit par et pour l'attraction qui lui donna l'être. C'est là le signe de sa faiblesse, son péché originel. A la nourrice ses premières affections, à la famille son attachement, ensuite à la femme sa tendresse, aux enfants plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirassés de dédain, de morgue, d'indépendance pour les indifférents, nous sommes doux, flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule et Omphale, David et Bethzabée, Samson et Dalila, Holopherne et Judith:--les exemples abondent dans l'histoire ancienne; ils fourmillent dans l'histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette servitude soit volontaire; non, l'homme fort répugne à s'humilier même devant ceux qu'il aime; mais ses intérêts commandent cette soumission, et il plie respectueusement. Ses intérêts, disons-nous, car, abstraction faite des passions, l'homme sent la nécessité de ménager ceux qu'il aime, et il les ménage, moins à cause des qualités qu'il reconnaît en eux, qu'à cause du profit qu'il tirera de ces qualités.--L'amour égalise les rangs; c'est le grand niveleur chargé de transformer insensiblement la société, et d'entretenir cette sève de perfectibilité dont Dieu a déposé quelques gouttes au fond de notre âme, desséchée par le souffle de l'infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme à la fois un homme et une femme, cet amour est le plus énergique de tous. Son contrôle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser, quand il nous enchaîne, ces efforts n'ont, la plupart du temps, d'autre résultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous débarrasser. Fruit d'un regard, d'une parole, d'un frôlement de robe, du récit d'une aventure, d'un son, d'un rien, l'amour tombe le plus souvent à l'improviste sur le coeur. Parfois l'explosion est soudaine, parfois elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brûle sourdement et finit par éclater avec une violence d'autant plus grande qu'il est resté davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliment et combustible de tout ce qui devrait l'étouffer. Les obstacles, les déceptions, les rebuffades, les mépris l'attisent, l'espérance le nourrit, l'idéal le grandit, la réalité l'étouffe. On a répété à satiété que le mariage était l'éteignoir de l'amour, ajoutons--ce que plus d'un penseur a dit ou écrit avant nous--que la possession de l'objet aimé est le cénotaphe de l'amour; et nous pourrons--à l'instar de maints confrères--nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilité pour la science, quoique non sans utilité pour les marchands de papier, ce qui prouve qu'en métaphysique comme en physique, il n'y a rien d'inutile ici-bas; Amen!

XX

L'aurore se montra souriante, radieuse; bientôt un rayon de soleil, aux teintes molles et rosées, vint se tamiser à travers les persiennes de la fenêtre de mademoiselle Angèle et s'ébattre sur le plancher de sa chambre.

La jeune fille se leva et s'approcha du cabinet. Elle frappa timidement, mais sans recevoir de réponse. Après avoir attendu une minute ou deux, Angèle se détermina à entrer.

Alphonse était couché; son corps frissonnait, ses dents s'entre-choquaient, il avait le visage inondé de sueur, et ses grands yeux ouverts, immobiles, annonçaient l'égarement.

Angèle s'approcha et lui prit le bras:

--Êtes-vous plus malade?

Il resta silencieux sans changer de posture. Son haleine était chaude et bruyante.

--Il a la fièvre! une fièvre cérébrale! murmura la jeune fille! Mon Dieu! quelle affreuse situation pour tous deux! Que faire? Appeler un médecin. Il n'y faut pas songer! Le garder ici, près de moi? On s'apercevra de sa présence! Et les soins qui lui manqueront... mon Dieu! mon Dieu! qui pourra me tirer d'embarras?... Mais... oh! oui, c'est ça! oui! mon bon ami Pierre! oh! il ne me refusera pas! j'en suis certaine. Allons, je cours chez lui, avant qu'il ne soit parti.

En achevant ces mots, mademoiselle Angèle jeta une mante sur ses épaules; et, après avoir enfermé son protégé à double tour, se rendit précipitamment à la rue des Voltigeurs.

XXI

Il était cinq heures à peine.

Debout sur le seuil de sa porte, Pierre Morlaix fumait une pipe, tandis que sa mère préparait le café.

--Ah! ah! c'est toi, fillette, dit le charretier, en voyant Angèle; mais quoi, si matinale! viens-tu déjeuner avec nous?

--J'aurais à vous parler, répondit-elle à mi-voix.

--A me parler, à moi! parle, fillette, parle! je suis tout oreilles.

--Pas ici... On pourrait nous entendre.

--Oh! oh! c'est donc sérieux! mais comme te v'là faite! Seigneur Dieu! est-ce que tu serais malade?

--Non, non. Entrons dans la salle.

--Comme il te plaira! dit le charretier, en frappant sa pipe sur le revers de sa main, pour en faire tomber les cendres; comme il te plaira! fillette. Mais puisque te v'là, tu prendras bien une tasse de café avec nous; ça n'empêchera pas de déboutonner ton petit coeur.

--Du tout. Ce que j'ai à vous dire est très-pressé. Il n'y a pas un moment à perdre.

--Pour lors, j'écoute.

Ils étaient dans la chambre. Angèle narra brièvement au charretier ce qui lui était arrivé depuis son retour chez elle. On s'imagine aisément la surprise du brave Pierre en entendant un pareil récit. Il poussait des exclamations, lançait force «Bateau!», «Tonnerre!» et épuisait toutes les interjections que lui fournissait son vocabulaire admiratif.

--Eh bien! dit Angèle, en terminant; il faut aviser!

--Diable! oui, il faut aviser! répondit le charretier, se grattant le front suivant son habitude, lorsqu'il était contrarié.

--Nous ne pouvons songer à rendre ce pauvre jeune homme aux gens de police.

--Aux gens de police! le rendre aux gens de police! Que non, que non! rendre un Canadien à ces brigands d'_policemen_! j'aimerais mieux être pendu en haut du clocher de l'_English Church_.

--Oui, dit en souriant Angèle, je sais que vous n'aimez pas énormément les hommes de police; mais cela...

--Bon, bon; j'y suis. Attends, je vas dire un mot à la mère, puis atteler mes chevaux à la calèche couverte, et si ce particulier est ce qu'il prétend être, nous le garderons caché ici... où il ne manquera de rien.

--Excellent ami! Oh! que je vous embrasse, s'écria Angèle, dans un élan de reconnaissance qui prouvait que son coeur...

(Mesdames nos lectrices, veuillez nous excuser: une médisance, peut-être bien une calomnie allait glisser de notre plume, quand heureusement, nous nous sommes aperçu qu'il était temps de finir ce chapitre).

XXII

Et Pierre courut à l'écurie, atteler ses meilleurs chevaux--les rejetons de Carillon et la Brune, deux maîtresses bêtes dans leur temps, mais, hélas! descendues de vie à trépas, depuis une dizaine d'années--à sa calèche[3] couverte tandis que la vieille madame Morlaix disait à à Angèle:

[Note 3: Les canadiens appellent _calèche_ une voiture à un seul cheval, montée sur des roues fort élevées.]

--Mais qu'est-ce qu'y a donc, mon enfant; Jésus Seigneur! comme tu sembles tout ahurie! et not'Pierre qu'est sens devant darrière itou, d'pis qu'test-entrée?

La jeune fille s'empressa de conter à la veuve ce qui lui était survenu.

--C'pauvre cher garçon, s'écria la mère Morlaix, est-y ben sévèrement blessé?

--J'espère que ce ne sera rien; quelques jours de repos...

--Crés-tu?

--Dame!

--Mais, encore, queu tournure a-t-y? T'paraît-t-y ben comme y faut? C'est terrible! mon divin Sauveur! un'aventure comme c't'elle-là. Qu'est-ce qui aurait jamais imaginé, mon enfant? tout d'même que l'monde d'aujourd'hui est un drôle de monde! Mais est-y jeune, est-y vieux, car enfin! c'est ben curieux que c't'histoère-là? Comment qu'tu l'appelles?

--J'ignore son nom, répondit Angèle, trop occupée par le tourbillon d'idées qui roulaient dans son cerveau, pour accorder une constante attention à la loquacité de la bonne vieille.

XXIII

En ce moment, un individu entra dans la salle en s'écriant familièrement:

--Bonjour, ma'am Morlaix et la compagnie!

C'était Jacques, le «cavalier» qui, la veille, avait reconduit Angèle à sa demeure.

Celle-ci frémit involontairement.

--Bonjour, mademoiselle, ajouta-t-il ensuite, en s'inclinant devant la jeune fille. Vous êtes aussi matinale que l'aurore, et je suis enchanté de voir que notre veillée n'a pas flétri les roses de votre teint.

Maître Jacques débita ce madrigal comme un perroquet qui puise ses inspirations dans sa mémoire, et qui est enchanté de saisir l'occasion de produire ses connaissances. Un coup d'oeil à notre héroïne et une seconde de réflexion, l'eussent convaincu qu'il fallait changer la gamme de sa formule complimenteuse.

--Vous êtes bien aimable, monsieur Jacques, murmura Angèle, maudissant dans le fond de son coeur l'arrivée de l'intrus.

--L'amabilité, mademoiselle, est le fruit de votre présence.

--Et la flatterie, monsieur, le fruit de vos lèvres, répliqua la jeune fille, en ébauchant un sourire contraint.

--Ah! ben, ous'que tu t'en vas donc comme ça, mon gars! intervint madame Morlaix, pour couper court à ce dialogue.

--A la Pointe-aux-Trembles.

--Pourquoè faire?

--Oh! rien de ben particulier: je suis riche, vous savez, et n'ai pas besoin de me fouler la rate.

--C'est vrai, ça; t'es riche, toè, Jacques. Ton père a de beaux biens!

--Eh! eh! oui, tout de même! dit le jeune homme, en se rengorgeant dans sa cravate. Celle qui voudra «me marier» sera joliment heureuse, hein, ma'ame Morlaix?

--Pour le sûr, elle ne manquera pas de butin; seigneur Dieu! y en a t'y du butin cheux vous!

--Vous l'avez dit, ma'ame Morlaix, et quand mam'zelle Angèle voudra...

--Au revoir, monsieur Jacques! dit cette dernière en se dirigeant vers la porte.

--Est-ce que ma proposition?...

--Je vais à mon magasin.

--A votre magasin! déjà! mais il n'est pas même six heures!

--Oh! j'ai de l'ouvrage très-pressé.

--Permettez-moi de vous accompagner.

--Non, non, merci de votre obligeance, au revoir!

Et la jeune fille sortit aussitôt, laissant son amoureux tout stupéfait de cette brusque retraite.

XXIV

Jacques Bourgeot était un gros garçon de vingt-quatre ans, joufflu, imberbe et fortement enclin à l'embonpoint. Il avait les cheveux d'un blond ardent, le front bas, inexpressif, les yeux petits, d'un gris terne, le nez gros, le visage rond, le col épais, les épaules larges, les membres courts et charnus. Rien, dans sa physionomie, n'indiquait l'intelligence; tout, au contraire, annonçait un esprit lourd, comme la carapace qui l'enveloppait et dont les fonctions devaient se borner à des actes corporels. A la vue de cet homme, un disciple de Swedenborg n'aurait pas manqué de dire; «Voilà une création humaine incomplète! jamais l'être intérieur n'a réussi et ne réussira à triompher de l'être extérieur. L'_ange_ qui est en nous ne saurait vivre derrière cette forteresse d'animalité. Toutes les énergies de l'individu doivent être employées au jeu des sens externes, au lieu de sustenter les fluides intellectuels, et le dualisme, principe de notre infinie perfectibilité, doit être paralysé par la matérialisation de toutes les essences spirituelles.»

Un partisan de Gall eût trouvé, sur son crâne, la bosse de la secrétivité, et un apôtre de Lavater eût distingué sur son visage des signes non équivoques d'égoïsme.

Disons-le à l'honneur de la science, physiognomoniste, phrénologiste et spiritualiste ne se seraient pas trompés.

Jacques Bourgeot possédait malheureusement, à un haut degré, toutes les imperfections diagnostiquées par son aspect physique. Incapable d'une pensée originale, dissimulé, vaniteux, ne recevant d'impression que par l'épiderme, il était complétement étranger aux jouissances des nobles sentiments.

Son beau-père, ancien commerçant, retiré des affaires depuis quelques années, avait essayé de lui donner une instruction en rapport avec sa fortune; mais Jacques résista à toutes les tentatives des professeurs pour lui enseigner les premiers éléments des langues française, anglaise et latine. Il sortit du collège, comme il y était entré, sachant lire et écrire.

Cependant il avait complété son «cours d'étude,» sa famille n'en demandait pas davantage. L'orgueil maternel se trouva pleinement satisfait, quand le jeune crétin demanda la permission de voyager en Europe, pour «achever de se former.» Cette demande fut considérée comme une preuve d'esprit si extraordinaire, que l'ex-négociant, quoiqu'il fût avare et aimât peu le fils de sa femme, accorda à celui-ci un crédit chez un banquier de Londres, et Jacques partit immédiatement.

Après une absence de dix-huit mois, et après avoir gaspillé douze cents louis, notre touriste revint, rapportant de ses pérégrinations, une plantureuse cargaison de suffisance, des pantalons à la dernière mode de Paris, des gilets et des faux-cols suivant le plus mauvais goût de Hyde-Park, mais pas une bribe de connaissance. A ceux qui l'interrogèrent sur la Grande-Bretagne, il répondit que c'était un «pays ennuyeux.» Par contre, la France lui avait semblé «fort amusante,» et, à une personne qui lui vantait les monuments de Rome, il répliqua: «Oui, c'est bien beau, quand on sait l'italien.»

Néanmoins, les toilettes de Jacques obtinrent quelques succès. Lancé dans le monde sous le patronage de grandes espérances pécuniaires, notre jeune homme se vit courtisé par les mamans qui avaient des filles à marier. Mais à mesure qu'on découvrit l'inanité de son cerveau, le cercle qui s'était arrondi autour de l'opulent Bourgeot se rétrécit, et, un jour, il se trouva aussi isolé que le plus chétif étudiant en droit de sa ville natale.

C'est alors qu'il lia connaissance avec Angèle. Un incident assez vulgaire amena cette liaison. Certain soir d'hiver, la jeune fille, revenant de l'atelier de couture où elle était employée, fut attaquée au coin de la rue Montcalm par un soldat ivre. La nuit était noire; le quartier silencieux. Le militaire crut que l'heure et le lieu étaient propices pour accomplir un détestable projet, mais la victime se débattit vigoureusement en appelant au secours.

Jacques, qui rôdait aux environs, accourut à ses cris, et l'agresseur, en apercevant un témoin de sa brutalité, prit sur-le-champ la fuite. Le résultat de cette délivrance est facile à comprendre. Jacques sollicita et obtint la faveur d'escorter jusqu'à domicile sa belle protégée. En la quittant, il sollicita et obtint encore la faveur de rendre quelques visites, et, à peine un mois s'était-il écoulé depuis cet événement, qu'il jurait à Angèle de l'aimer toute sa vie.

La jeune fille avait prévu la déclaration, car une femme n'ignore jamais les sentiments qu'elle inspire. Mais, quoique la fortune de Jacques eût pu la séduire, elle ne lui fit aucune promesse. Toutefois, imprudente, comme on l'est à son âge, et s'imaginant que la gratitude lui imposait des obligations envers l'homme qui l'avait arrachée aux violences d'un ivrogne, Angèle se plut à attiser la flamme qu'elle avait allumée. Aussi, timide à son origine, l'amour de Bourgeot, s'irritant de la retenue de celle qui en était l'objet, et s'alimentant des lueurs d'espérance que parfois elle lui laissait entrevoir, devint-il promptement une passion impérieuse et tyrannique. Certes, cette passion n'avait pas le caractère pur et sacré des grandes affections, c'était un instinct ardent, irrésistible, capable d'opérer des prodiges pour être payé de retour, et capable, en même temps, des plus noirs forfaits pour arriver à la possession de ce qu'il convoitait. Angèle ne se doutait guère des dangers de sa position, dont elle aggravait sans cesse les périls. En sa présence, Jacques se montrait souple, respectueux, humble, plein d'égards et d'obséquiosités, et l'imprévoyante enfant jouait avec lui, comme une colombe sur les filets de l'oiseleur. Mais si elle eût observé son amant, lorsque, par hasard, elle adressait la parole à un autre homme, si elle l'eût suivi dans sa chambre, après une de ces bouderies qui lui étaient familières, Angèle aurait été épouvantée de l'exaspération dans laquelle entrait, tout à coup, le cavalier qui lui paraissait si doux et si «bonasse,» comme elle le qualifiait.

Les principaux traits de Jacques Bourgeot, sont, ce nous semble, suffisamment accentués à présent, pour que nous le ramenions sur le théâtre de l'action.

XXV

--Mademoiselle Angèle est bien pressée, ce matin, dit Jacques, tandis que la mère Morlaix achevait de _parer_ le déjeuner sur la table.

--Dame, mon garçon, quand on a de l'ouvrage! Angèle n'a pas l'loésir de faire la paresseuse, c't'e chère p'tit'fille du bon Dieu!

--Il ne tiendrait qu'à elle pourtant, si elle voulait, reprit le jeune homme.

--Ah! ben oui; crés-tu?

--Tiens, voilà bien Pierre qui s'en va aussi! s'écria Jacques, en distinguant par la fenêtre le charretier qui passait avec sa calèche.

--Oui, on l'a engagé hier soir, à la place Jacques Cartier.

--A la place Jacques Cartier! mais il prend le chemin de la barrière.

--P't'êt'ben son bourgeois l'aura envoyé de ce côté, répondit la vieille un peu déconcertée.

--Sa voiture est vide!

--Que veux-tu que j'te dise! Mais d'quoi est-ce que tu t'inquiètes, mon garçon?

--Vous avez raison, reprit Jacques; mais je pensais que Pierre pourrait me conduire à la Pointe-aux-Trembles. C'est pourquoi j'étais venu.

--Ah! c'est y pas de valeur! lui qu'est retenu pour toute la journée.

--Ça me contrarie, dit. Jacques, en ouvrant la porte, je vais être obligé de faire la route à pied.

Et il sortit aussitôt. Mais, au lieu de suivre la rue Sainte-Marie, il tourna à gauche, et machinalement se dirigea vers la maison qu'habitait Angèle.

Une voiture stationnait devant l'allée. Bourgeot reconnut le cheval de Pierre Morlaix. Cette découverte si naturelle en apparence, fit jaillir un soupçon dans son coeur. Se postant derrière une pile de bois de construction, de façon à voir sans être vu, l'amant d'Angèle se mit à observer.

Il n'attendit pas longtemps.

Pierre déboucha de l'allée portant sur ses épaules un paquet enveloppé dans une couverture. Angèle le suivait par-derrière. Elle monta dans la calèche, aida le charretier à déposer le fardeau sur les coussins; ensuite, Pierre s'élança sur son siège et l'équipage partit au grand trot.

Les soupçons de Jacques Bourgeot grandirent, il courut à la poursuite de la calèche, et la rejoignit à l'instant ou elle disparaissait sous un hangar attenant à la demeure de Pierre Morlaix.

--Que signifie cela? pensa l'amant d'Angèle. Se moquerait-on de moi? Ah! bien, je saurai dévoiler ce mystère!

TROISIÈME PARTIE

ANGÈLE ET ALPHONSE

I

Alphonse Maigret naquit à Québec, dans une honnête famille d'artisans. De bonne heure il manifesta un goût prononcé pour l'étude et une rectitude d'esprit qui faisait l'admiration de ceux qui le connaissaient. Alphonse avait à peine atteint sa sixième année, quand il trouva par hasard, un portefeuille contenant des valeurs en effets de banque, pour une somme considérable. Le nom du propriétaire était gravé sur la couverture. Sans rentrer à la maison paternelle et sans consulter personne, le jeune enfant se rendit au domicile de celui qui avait perdu le précieux objet, et le lui remit entre les mains. C'était M. Huot, un des principaux, notaires de la ville.

--Cher petit, dit-il à Alphonse en l'embrassant, tu me sauves la vie. Ce portefeuille renferme des papiers de la plus haute importance; je le dois une reconnaissance éternelle; demande-moi ce que tu voudras et tu l'obtiendras.

--Merci, monsieur, répondit-il simplement; j'ai fait mon devoir, je ne mérite rien.

Surpris de cette réplique, qui annonçait à la fois une intelligence précoce et une probité rare, le notaire questionna l'enfant sur ses parents, et le congédia après une heure de conversation en lui promettant de s'occuper de son sort.

II

M. Huot était un homme bon et vertueux, il aimait à obliger ses semblables; aussi tint-il parole. S'étant assuré que le père d'Alphonse jouissait de l'estime publique, il prit ce dernier à sa charge et l'envoya au collège. L'adolescent réalisa toutes les espérances qu'avait fait concevoir l'enfant. Ses progrès furent rapides, et chaque année il enleva une moisson de lauriers. Mais à l'inverse de la plupart des écoliers que les succès bouffissent d'un sot orgueil, Alphonse ne se laissa point enivrer par les louanges dont chacun se plaisait à l'accabler. La solidité de son jugement, la droiture de son imagination ne se démentirent jamais. Pour ses condisciples, il fut toujours un compagnon aimable, serviable, généreux; pour ses maîtres, il fut un élève laborieux, perspicace doux et docile; pour son protecteur, il fut un garçon plein de nobles qualités, et pour ses parents un fils excellent d'une humeur égale et d'une exquise délicatesse de caractère.