La fille du pirate

Chapter 3

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Il avait mathématiquement calculé la puissance de sa projection, car le crochet rasa le chaperon du mur, et alla se balancer par derrière.

Alors, Mike retira doucement sa corde, jusqu'à ce qu'il éprouvât de la résistance.

L'instrument était ancré au rebord du mur.

--A vous! dit Mike.

Alphonse s'étant cramponné à la corde, commença de grimper. Son compagnon l'imita sur-le-champ.

Ils parvinrent heureusement au terme de leur ascension.

Déjà, ils s'apprêtaient à descendre, lorsqu'un cliquetis d'armes retentit. Mus par un même instinct, les deux fugitifs se couchèrent à plat-ventre.

--Numéro 1. Minuit. Tout....

V

Une détonation troubla le silence de la nuit. La sentinelle avait distingué des ombres qui se mouvaient sur le couronnement du mur.

Mike poussa une exclamation de douleur, et se laissa choir dans l'intérieur de la prison.

Se sachant découvert, Alphonse sauta vivement de l'autre côté.

Mais l'alarme était donnée. Les factionnaires extérieurs se tenaient sur le qui vive, tandis que le poste alors établi devant la Place Jacques-Cartier, se mettait en mouvement.

Alphonse était maladroitement tombé, et, dans sa chute, s'était blessé à la tête.

Par bonheur, toutefois, il ne défaillit point. Se relevant donc avec une agilité incroyable, il traversa le Champ-de-Mars et gagna la rue Saint-Louis, qu'il longea à toutes jambes.

Mais un soldat l'avait aperçu, et s'était mis à sa poursuite, ainsi que plusieurs de ses camarades. Le malheureux évadé, comprenant qu'il ne leur échapperait qu'en leur faisant perdre sa trace à travers le dédale de ruelles qui s'enchevêtrent dans le faubourg Québec, enfila d'abord la rue Perthuis, tourna à gauche, et enfin se jeta dans la rue du Loup.

Son sang coulait avec abondance, ses forces diminuaient insensiblement. Alphonse se convainquit qu'il ne pourrait aller plus loin.

Ses oreilles bourdonnaient; il lui semblait ouïr crier de toutes parts; «Arrêtez-le! arrêtez-le!»

Éperdu, égaré, fiévreux, le fuyard se précipita dans une allée sombre, ouvrit une porte, et s'évanouit presque sur le seuil de l'appartement où il était entré.

VI

Les moeurs canadiennes ont conservé toute la naïve simplicité des anciennes moeurs françaises. Rien n'a été altéré ou oblitéré. L'Européen qui arrive au Canada se croit transporté parmi les Français d'avant la révolution de 89. Institutions, coutumes, préjugés, sont ici en vigueur comme ils l'étaient sous le règne de Louis XVI. Seule la langue a été adultérée. Il s'y est glissé quelques anglicismes. Mais encore ces adultérations ne sont-elles sensibles que dans les villes; les campagnes n'ont pas eu à les subir. Les habitants parlent le patois des paysans normands, et bien peu entendent l'anglais.

Cependant les moeurs canadiennes l'emportent sur les vieilles moeurs françaises, parce qu'elles sont généralisées et non localisées dans telle ou telle classe de la société. En d'autres termes, la même dénomination souvent est affectée aux usages de ce pays. Pour n'en montrer qu'un exemple, nous parlerons de la veillée.

Jadis la veillée était fort à la mode parmi les Français; à cette heure elle n'est plus guère connue que dans les petits villages éloignés des grandes routes. Dans les villes, on ne connaît que la soirée ou le bal. C'est là ce qui a remplacé la douce veillée, candide, bergère, sans apprêt, sans luxe, sans prétention, la veillée où l'on contait des histoires bien lugubres, où l'on caquetait, où l'on tillait, où l'on filait, où l'on dansait gaîment, et où l'on s'aimait plus avec le coeur qu'avec les lèvres.

Le Canada a échappé aux soirées! Vraiment, nous l'en félicitons et nous souhaitons que toujours il ignore les ridicules et les inconvénients de la soirée.

Citadins et villageois, ministres et négociants, crésus et prolétaires, tout le monde donne des veillées sur les bords du Saint-Laurent, et c'est plaisir que d'assister à ces charmantes réunions, desquelles ont été bannis l'étiquette, la morgue, le froid décorum, et toutes les sottises empesées qui glacent les relations des peuples ultra-civilisés.

Lecteur, ce que nous venons d'écrire n'est pas brillant, tant s'en faut! c'est que nous avons pour les réflexions la même horreur que vous, et que notre plume a profité d'une distraction de notre cerveau pour faire des siennes; pardonnez-lui cette incartade qui, hélas! ne sera probablement pas la dernière.

VII

Or, il y avait veillée, ce soir-là, chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue des Voltigeurs.

Pierre Morlaix était le plus riche charretier de Montréal. Il possédait alors deux calèches, trois traîneaux et quatre carrioles; en outre une douzaine de chevaux de traits, plusieurs lots de terrains, et la maison qu'il habitait, rue des Voltigeurs.

Jolie maison, ma foi!--coquette, pimpante, en briques rouges, striées de filets blancs, aux contrevents verts, et au toit de zinc,--un véritable nid d'amour!

Les veilleurs étaient réunis dans la salle.

Cette pièce était à peu près la même dans toutes les maisons des ouvriers canadiens à leur aise.

Si elle ne se recommande point par le luxe du décor et de l'ameublement, elle est unique pour la propreté. Pas de tentures aux murailles, mais une sorte de grisaille tirant sur le bleu-foncé; pas de tapis pour appuyer le pied, mais un parquet de sapin, lavé chaque matin, et d'une blancheur immaculée; pas de plafond lambrissé ou moulé, mais de petites solives bien équarries, et supportant le plancher supérieur.

Pour des meubles, la salle n'en a guère. A l'exception d'une huche, d'un buffet, d'une table pliante et de quelques chaises d'écorce, je ne sais pas trop ce qu'y pourrait trouver un encanteur[2].

[Note 2: Profession correspondant à celle de commissaire-priseur.]

Toutefois n'omettons pas certains traits caractéristiques.

La salle a une cheminée dont la tablette est généralement chargée de pieuses figurines, en cire ou en plâtre, et le manteau orné d'une splendide enluminure, représentant la victoire de saint Michel sur le Diable, ou la décollation de saint Jean-Baptiste, ou le Jugement Dernier. Souvent aussi, dans des cadres de bois noirci, pendus çà et là, vous remarquez les Quatre Saisons, ou un élégant, frisé, pincé, musqué, et paraphant Victor, ou une élégante, haute en couleurs, étranglée à la taille comme une guêpe, et signant Louise; enfin, au-dessus du buffet, votre oeil rencontre invariablement, placés à chaque extrémité, des courges, des citrouilles, ou des coloquintes, bref quelques membres de la famille des cucurbitacées, et, au centre, un pot de fleurs artificielles et plus fréquemment une corbeille de fruits en plâtre, coloriés avec un luxe inouï.

Voilà la salle canadienne, qu'en pensez-vous?

VIII

Donc il y avait veillée chez Pierre Morlaix, demeurant au coin de la rue des Voltigeurs.

Et je vous promets que si jamais veillée fut joyeuse, ce fut celle-là.

Dieu de Dieu! comme les langues fonctionnaient!--de véritables machines à vapeur, quoi! et les pieds et les mains, et tout ce qui avait don de vie!

Les jeunes gens dansaient, et notre ami Pierre, assis sur la table, les jambes croisées, faisait l'orchestre à lui tout seul.

Vaillant orchestre, sur ma parole, quoiqu'il ne se composât que d'un instrument--le violon de maître Pierre.

--Et en avant deux! criait notre ménétrier, en se trémoussant à droite, à gauche, avec la frénésie d'un artiste consommé.

Et les couples s'avançaient, souriant, babillant rougissant, sautillant, se coudoyant, se poussant, se heurtant; et il y avait plus de gaîté, plus d'entrain, dans ce petit quadrille, exécuté au son d'une musique criarde, discordante, impitoyable, que dans les grands bals où l'on marche, le corps droit comme un I, les bras pendants le long des hanches, les jambes raides, compassées, aux accords d'une musique aride, difficile, savante. Et c'étaient de joyeuses exclamations, de vives interpellations, de bruyants propos, de frais éclats de rire, et, dominant le tout, la voix de Pierre reprenait:

--En avant les deux autres!

Puis, venaient la gigue, les rills, les cotillons, et tout cela sur quelques-uns de ces bons vieux airs de la vieille France,--airs, à notre goût, cent fois préférables à la plupart de ces compositions modernes, qui n'ont d'autre mérite que de faire ressortir le travail de l'exécutant et de désespérer le danseur.

IX

Pendant que les _jeunesses_ s'ébattaient, les commères causaient, groupées dans un coin.

--Tout d'même que c'est z-honteux, pas vrai? dit la vieille madame Morlaix, en piquant son aiguille à tricoter dans ses cheveux.

--Oui, en effette, répliqua madame Raviot.

C'est pas pour dire, mais la fille au père Sauvageot, porter des bracelets en or vrai, ça sent... hein!

--Moi, d'abord, j'vas défendre à not'Marie de voir c'te coureuse, ajouta une troisième.

--Et que vous aurez raison, ma'ame Roger; c'est pas pour dire, mais ces créatures-là... hein! car enfin, quand on porte des bracelets en or vrai... D'abord elle n'était pas à la messe c'te dernier dimanche.

--P't'êt'ben qu'elle était malade, dit une âme plus charitable.

--Malade! ah! ouiche! j't'en moque, mère Cadet. A preuve qu'elle n'était pas malade, c'est que j'l'ai vue farauder tantôt dans la rue St-Jacques.

--Et moi aussite.

--Y avait un original qui la suivait par darrière, c'est pas pour dire... mais y n'avait pas bonne façon, c'mirliflor-là.

--J'cré ben, pisque l'ai vu itou qui y parlait.

--Si j'avions une gourgandine comme c'telle-là, moi et mon homme, Jésus, Sauveur! j'saurions la remettre dans la bonne voie, comme dit m'sieur le curé.

--C'est pas pour dire, mais elle n'est pas indifférente, la Victorine. Avec un petit brin de conduite, elle vous aurait trouvé un bon parti.

--Y a des parents ben malheureux-t-avec leux enfants. L'père Roger qu'est-z-un si honnête homme!

--Et sa femme; la meilleure femme d'la ville, une travailleuse s'i y en a une.

--La coquine, déshonorer de si braves gens! Ah! l'monde d'aujourd'hui n'est pas l'monde d'not'temps, dites donc, ma'ame Morlaix. Aurait fallu qu'nous afficotions comme les créatures d'à c't'heure.

--Ah! ben oui, bonne Sainte-Anne, j'aurions pas été d'la noce.

--C'est pas pour dire, mais si toutes les filles se conduisaient comme c'te chère Angèle!

--Pour le certain, ma'ame Roger, qu'Angèle est un'fille modèle. C'est sage... sage comme une image!

--Pauv'p'tite, ça n'a pourtant ni père ni mère.

--Et d'puis qu'elle peut gagner sa vie, elle n'est à charge à personne, dit la mère Morlaix. Elle est fière, dame! Not'Pierre l'a priée de rester cheux nous, mais n'y a pas eu moyen.

--Arr'gardez-m'là, un peu, danser! Queue gentille tournure! et d'l'inducation, c'est pas pour dire, mais vous l'avez joliment bien élevée, ma'ame Morlaix.

--Pour le sûr, j'n'avons pas liardé, c'est qu'aussite, elle apprenait comme un ange.

--Bon, v'là, le gros Jacques qui y parle à l'oreille; j'parie qu'y voudrait lui en conter!

X

La jeune fille, sur qui venait de tomber la conversation des bonnes dames, répondait en ce moment à une question de son cavalier:

--Non, monsieur Jacques; je ne puis consentir.

--Mais, Angèle?

--Une autre que moi regarderait votre prière comme une insulte. Je veux bien vous excuser; mais de grâce, cessez.

--Méchante! vous ne m'aimez pas.

--Non, en vérité, pas ce soir. Fi, monsieur, vous devriez rougir de vos propositions!

--Mais quel mal?

--La pastourelle! A vous!

Jacques, rongeant sa mauvaise humeur, fit quelques pas en avant, et retourna prendre sa partenaire, pour la conduire à son vis-à-vis.

--Décidément, vous refusez! lui dit-il.

--Décidément, je refuse et vous défends de renouveler vos tentatives, répliqua-t-elle d'un ton sec.

--Vous ne m'aimez pas.

--Soit.

La contredanse était achevée et minuit sonnait.

--Allons, enfants, il est tard, dit une maman. Il se fait temps de partir.

--Encore une ronde! répondit en écho Pierre Morlaix, raclant sur son crin-crin le motif de la ronde.

Déjà une gracieuse chaîne, aux anneaux féminins et masculins, s'était bouclée autour de la salle, et douze gosiers, sonores et mélodieux, disaient:

Avant que de nous quitter, Il faut chacun contenter, Contentez, la chose est belle! Entrez-y, mademoiselle, Faites un tour, A l'entour, Embrassez vos amours.

La versification n'était pas riche, mais ce refrain est si doux, si avenant! Et puis, nos veilleurs se moquaient pas mal de la prosodie!

Jacques, à la onzième reprise, pénétra dans le cercle qui, tout aussitôt, tourbillonna vivement autour de lui:

Avant de nous quitter, Il faut chacun contenter. Contentez, etc.

Le couplet fini, Jacques hésita une seconde; ses regards parcouraient l'écrin de beautés qui attendaient qu'il fixât son choix. Son dépit le poussait à piquer la jalousie de son amante, mais son coeur fut meilleur conseiller, et le jeune homme s'approcha délibérément d'Angèle, à laquelle il dit en la baisant au front:

--Me pardonnez-vous?

--Vous ne le méritez guère.

XI

La veillée était terminée, on se sépara cordialement, le sourire aux lèvres, comme on s'était abordé. Les cavaliers reconduisirent leurs belles, et Jacques accompagna son amie jusqu'à la rue du Loup.

Là, ils se quittèrent.

Angèle s'enfonça dans une allée sombre qui menait à son domicile; et, comme l'obscurité lui causait un certain effroi, elle rentra dans sa chambre en fredonnant:

A la claire fontaine, M'en allant promener, J'ai trouvé l'eau si belle Que je me suis baigné. Il y a si longtemps Que....

Mais à ce chant succéda tout à coup un cri d'épouvante, le pied de la jeune fille avait rencontré un obstacle, et elle était tombée tout de son long sur un corps humide!

XII

La peur est le fruit de la surprise soulevée à son plus haut degré. Nul au monde n'est exempt de ce mouvement de l'âme qui stupéfie les sens et désespère la raison. La peur se produit à chaque instant. Les philosophes stoïciens, qui s'exerçaient à l'insensibilité complète, eux qui étaient parvenus à glacer le rire, à dessécher la source des larmes, n'ont pu triompher de la peur.

La peur est un des éléments de notre existence, puisque cette existence est un éternel composé d'espoir et de déception.

Mais il y a deux sortes de peur, la peur subite, immédiate, instantanée, celle qui grossit les objets, leur donne une puissance ou des formes surnaturelles, anéantit spontanément les fonctions de notre intellect et parfois même les fonctions de notre organisme physique, et la peur qui se glisse dans les actes les plus ordinaires de la vie, quand on désire la réussite ou l'insuccès d'une entreprise.

Celle-ci est purement mentale; toutefois, son prolongement peut aussi affecter plus ou moins l'économie animale.

Celle-là est plutôt une sensation qu'un sentiment, car elle agit avec une violence extrême sur le corps: les défaillances, la syncope, l'apoplexie, la folie, la mort en sont souvent les suites funestes.

Fait étrange! les choses ou les êtres les plus communs, peuvent provoquer la peur chez les plus grands génies: on en a vu s'évanouir à l'aspect d'une araignée, d'une grenouille, d'une souris, etc. Mais ce qui est plus propre à susciter cette passion, comme l'appelle Lafontaine, c'est l'apparition soudaine d'un cadavre; il est peu de personnes qui, entrant par hasard dans une chambre, et se trouvant face à face avec un individu mort, ne reculeront d'épouvante. Cette impression est plus vive encore, lorsque l'obscurité nous environne, car la simple obscurité suffit pour engendrer la frayeur; aussi, chère lectrice, je vous laisse à penser, après vous avoir demandé pardon de la précédente digression, je vous laisse à imaginer si mademoiselle Angèle se sentit terrifiée en tombant, au milieu d'épaisses ténèbres, sur un corps humide.

XIII

Mais, mademoiselle Angèle était fière, comme nous l'a appris la vieille madame Morlaix, par conséquent elle était brave. La première émotion calmée, elle se relève, et, quoique toute tremblante, elle court à une petite table où elle a coutume de déposer une boîte phosphorique. Elle allume sa lampe, et revient près du corps.

--Sainte-Marie, mère de Dieu, priez pour nous! s'écria-t-elle en apercevant le sang qui inondait la face d'Alphonse; cet homme a été assassiné! Au secours!

Mais Angèle n'a pas de voisin, son cri ne trouve pas d'écho.

Alors, maîtrisant ses craintes, elle prend son pot-à-l'eau, une serviette, et, s'agenouillant à côté du blessé, commence de lui laver le visage.

Les traits de l'inconnu sont pâles comme ceux d'un mort, ses yeux fermés, ses lèvres décolorées, mais son pouls bat faiblement. La jeune fille conçoit une espérance. Avec un peu de charpie, appliquée sur la plaie, elle arrête l'effusion du sang, puis saisissant le flacon d'eau de Cologne qui sert à ses ablutions, elle en humecte les lèvres du patient et lui en frotte le front et les narines.

Longtemps ses efforts sont inutiles, mais le pouls monte insensiblement, la chaleur ramène le coloris sur les joues de l'évadé, Angèle redouble ses lotions et ses frictions, et enfin Alphonse ouvre à demi les paupières, en murmurant:

--Où suis-je?

XIV

Le croira-t-on? ces trois mots épouvantèrent plus mademoiselle Angèle, que sa chute à son entrée chez elle.

Elle recula, timide, palpitante, incapable d'articuler une réponse. Tant qu'elle avait eu affaire à un être inanimé, sa pitié naturelle, cet instinct qui invite toutes les femmes à secourir la faiblesse, avait étouffé ses appréhensions pour guider son coeur et sa main. Mais quand le blessé renaquit à la vie, la position changea. Mille pensées, mille craintes envahirent le cerveau de la jeune fille. «Quel était cet homme? d'où venait-il? Comment s'était-il introduit dans son domicile! Si c'était un voleur, un meurtrier, un incendiaire!»

Cependant, Alphonse fit un mouvement:

--J'ai soif, dit-il, en essayant de se mettre sur son séant.

La frayeur d'Angèle augmenta; car elle s'aperçut alors seulement du désordre qui régnait dans la toilette de l'étranger, dont les vêtements déchirés étaient maculés de fange et de sang.

--J'ai soif, répéta Alphonse, qui était parvenu à fixer perpendiculairement son coude au plancher et à placer sa tête dans le creux de sa main; donnez-moi à boire.

Sa voix avait des inflexions si suppliantes, si douloureuses, qu'Angèle, se reprochant la pusillanimité qu'elle venait de manifester, s'empressa de lui offrir un verre d'eau. Un regard plein de gratitude la remercia de ce service.

Le malade prit le verre, mais ses doigts affaiblis ne purent en supporter le poids, et la gentille infirmière fut obligée de se baisser pour l'aider à porter le vase à ses lèvres.

IV

L'imagination d'un artiste aurait peine à inventer un tableau plus émouvant que celui-là dont le hasard s'était chargé de poser les personnages et de broyer les couleurs.

Pour encadrement une chambre à demi plongée dans l'ombre; au premier plan, éclairée par la clarté douteuse d'une lampe, une gracieuse figure d'enfant, resplendissante de fraîcheur et de jeunesse, accroupie devant un homme étendu,--la moitié de la face ensevelie dans le clair-obscur, l'autre moitié, blanche, livide, marbrée de taches sanguinolentes, les cheveux luisants, plaqués contre les tempes,--lui présente un verre d'eau, en soutenant la tête de l'objet de ses soins, avec son bras passé, doux oreiller, autour de son cou; au second plan, apparaît confusément la forme d'un lit caché par des rideaux d'indienne.

Il y a, dans le profil de l'homme, quelque-chose qui rappelle le visage du Christ dans la _Descente de Croix_ de Rubens. La jeune fille se montre à nous comme la _Charité_.

Le tout a un caractère lugubre et doux à la fois.

Si la tête et la posture de l'homme évoquent à l'esprit des idées sinistres, si le frisson court par tous les membres, en contemplant cette masse inerte, de laquelle le souffle semble près d'expirer, l'attitude de la femme, la compassion pleine d'anxiété rayonnant sur sa physionomie, font souvenir de ces anges que Dieu nous envoie dans nos rêves, pour soulager nos misères humaines par la promesse d'une vie meilleure.

XVI

Alphonse but lentement, puis il attira à lui là main de sa bienfaitrice, et la baisa.

--Comment vous trouvez-vous maintenant? hasarda Angèle n'osant retirer son bras.

L'évadé l'examinait d'un air étonné et reconnaissant.

--Souffrez-vous toujours, dit la jeune fille en inclinant ses longues paupières.

--Je ne sais! je ne sais!

--Voulez-vous que j'aille chercher un médecin?

--Un médecin! non, non! oh! je vous en conjure... Tenez, pardon, mademoiselle... pardon... je suis mieux... bien! je vais m'éloigner...

Alphonse tenta en effet de se soulever; mais ses forces lui firent défaut, et sans l'appui d'Angèle, sa tête serait tombée lourdement sur le plancher.

--Attendez, un moment, dit-elle, je cours mander le docteur.

--De grâce, mademoiselle, qui que vous soyez ayez pitié d'un malheureux; ne me livrez pas à mes bourreaux!

Angèle tressaillit.

--A vos bourreaux?

--Ce soir, je me suis échappé de la prison.

--De la prison, juste ciel!

--Soyez sans inquiétude, mademoiselle; je ne suis ni un fripon, ni un faussaire; mais j'avais été incarcéré pour délit politique, et cette nuit, je suis parvenu à briser mes fers. On m'a poursuivi. Traqué par les soldats, blessé, ne sachant où j'allais, ce que je faisais, je me suis jeté dans cette maison... et... tenez, mademoiselle... entendez-vous?... oh! entendez-vous?... ils sont dans la rue... là... ils me cherchent... ils vont entrer ici!... Oh! je suis perdu... Par grâce, pour l'amour de votre mère, mademoiselle, cachez-moi... défendez-moi... Ils viennent, ne les laissez point entrer...

Alphonse ne se trompait pas: les fantassins, partis à sa piste, rôdaient autour de la demeure d'Angèle, en poussant des vociférations et d'horribles blasphèmes, et, déjà, quelques-uns d'entr'eux, avaient mis le pied dans l'allée qui précédait la chambre de la jeune fille.

XVII

Angèle se leva, courut à la porte, et la ferma au verrou. Puis revenant vers Alphonse:

--Essayez de vous traîner, dit-elle.

Le jeune homme parvint à se mettre debout, et s'appuyant sur l'épaule de sa protectrice, entra dans un petit cabinet attenant à la chambre.

--Restez ici et ne bougez pas, lui souffla Angèle, qui, aussitôt, retourna dans la pièce principale.

On frappait à la porte. Angèle éteignit la lampe et se jeta tout habillée sur son lit. Les coups redoublèrent contre le frêle panneau de pin, et la jeune fille, tremblante, allait essayer de répondre, lorsque l'audition du dialogue suivant l'engagea à rester muette.

--Que faites-vous là, vous autres?

--Mais, sergent, on a aperçu le prisonnier de ce côté.

--Est-ce une raison pour troubler l'ordre public? Allons, décampez! D'ailleurs, on l'a vu il n'y a qu'un instant filer le long du quai.

--Dick prétend qu'il s'est introduit dans cette allée.

--Oui, _by God_, j'en suis sûr. Tenez, regardez, voici des empreintes humides sur le plancher.

--Bast! c'est un soulier de femme!

--Hors d'ici! cria le premier interlocuteur. Au quai. En avant! marche!

Ce commandement reçut aussitôt son exécution. Le bruit des voix, le son des pas s'éteignirent peu à peu dans le lointain, et l'on n'entendit plus que les sifflements du vent et le clapotis de la pluie qui tombait sur un sol fangeux.

XVIII

Le départ des soldats détourna le poids qui oppressait la poitrine d'Angèle. Le premier mouvement de son coeur fut un mouvement de reconnaissance au maître de nos destinées. Ensuite elle sauta à bas de son lit, ralluma la lampe et courut au cabinet. Mais avant de tourner la clef dans la serrure, Angèle s'arrêta. Sa timidité, bannie par l'imminence d'un péril renaissait escortée de craintes sans objet, de palpitations, d'irrésolutions. Toutefois, après quelques pourparlers avec sa raison, la jeune fille se décida à ouvrir. Alphonse s'était assis sur un coffre qui renfermait la plus grande partie des effets de notre héroïne.