Chapter 13
»L'équipage n'a aucun souci: Chaque homme monte la garde à son tour et fait son quart au gouvernail. En dehors de ces occupations, il n'a qu'à manger, boire et dormir, sauf quand le poisson mord ou qu'il faut l'appâter. Les goélettes portent trois fois le nombre de bras suffisants pour manoeuvrer des embarcations de cette classe. Aussi le travail à bord n'est-il qu'un jeu; et l'on peut mettre à l'oeuvre ou déployer toutes les voiles avec autant de promptitude que sur un navire de guerre.
»Quand j'arrivai le jour du départ à bord du Franklin, la goélette qui devait m'emmener; l'aspect sur le pont n'était pas des plus encourageants. Il y avait sur ce pont un encombrement de malles et de paquets qui semblaient venir de toutes les parties du monde; C'était une inextricable confusion. On ne pouvait poser le pied sur le plancher sans heurter quelque objet d'habillement où d'alimentation.
»Le maître-cook était à l'avant. Il mettait en ordre son petit assortiment de vaisselle. En me voyant, il me dit d'un ton gouailleur:
»--Ah! ah! vous voilà, monsieur le novice.
J'espère bien que vous serez malade avant demain matin.
»Ce souhait n'était pas fort rassurant. Mais je fis contre fortune bon coeur, et pour me concilier les bonnes grâces du dispensateur des vivres, je lui offris un coup de rhum qu'il accepta sans façon, comme une chose due.
»L'équipage ne tarda pas à se montrer. Bel équipage, ma foi! Jamais je n'avais vu, même à Québec, une troupe de jeunes hommes plus robustes, plus gais et plus dispos. Ils riaient que c'était plaisir à les entendre.
»La connaissance fut bientôt faite. Quoique j'eusse un certain commandement sur ces hommes, je préférai me les gagner tout de suite par l'affection plutôt que de m'imposer à eux. Une dame-Jeanne pleine de Jamaïque et des cigares que j'avais eu soin d'emporter furent les traits d'union de nos bonnes relations.
»Nous fumions et buvions déjà comme de vieux amis quand la voix du patron retentit:
»--Parez la grand'voile! larguez la misaine! déployez les focs.
»Aussitôt tout le monde se leva et courut exécuter les ordres.
»Notre patron ou capitaine se mit à la roue, et moi, pour ne pas rester inactif, j'aidai les hommes à hâler les cordages. Ils furent surpris de voir que je n'étais pas aussi ignorant du métier qu'ils l'avaient cru d'abord. Ces notions me conquirent leur estime.
»Peu après, ordre fut donné de ranger les bagages. Et en moins de dix minutes le pont se trouva libre.
»Vers cinq heures on annonça le souper. Nous descendîmes dans l'entrepont; moi, comme un sot, le dernier (mais dès que mon appétit fut établi un peu plus tard, et que l'importance d'être le premier à table m'eût été démontrée, je reconnus bien vite le néant des cérémonies). Comme un sot, ai-je dit, car difficilement parvins-je à obtenir une place, et plus difficilement quelques vivres.
»Par bonheur, je n'avais pas grand'faim. Mes plus longues courses maritimes n'avaient guère dépassé le Saguenay en bas de Québec, et je n'étais pas aguerri contre le mal de mer. Je ne l'avais point, il est vrai; mais le pressentiment me coupa l'appétit.
»Après le souper, je me retirai dans ma cabine où je ne tardai pas à m'endormir. Des rêves affreux troublèrent mon sommeil. Et, le lendemain matin, je m'éveillai rien moins que charmé de la vie de marin.
»Durant toute la journée, les gens de l'équipage me lorgnaient, à chaque instant d'un air moqueur, attendant les premiers symptômes du mal fameux, et prêts, sans doute, à me prodiguer des soins à leur manière.
»Mais Neptune me protégea. J'en fus quitte pour la peur, quoique pendant trois jours je me sentisse faible, et peu disposé à manger.
»Le sixième jour, nous jetâmes l'ancre dans la crique du Sommeil, au détroit de Canso, nous y restâmes quarante-huit heures pour faire de l'eau. Je m'amusai fort à prendre des homards, à courir la campagne et à cueillir des framboises qui viennent abondamment dans cette partie de la Nouvelle-Écosse. Elles sont fort grosses et d'une saveur toute particulière.
»Le patron et moi nous visitâmes aussi une goélette qui retournait à son port d'embarquement avec une cargaison de poissons. Les gens de cette goélette nous apprirent que le maquereau essaimait, mais qu'il était petit. Ils n'avaient mis que trois semaines pour remplir leur vaisseau et rapportaient qu'un grand nombre de bâtiments de Gloucester étaient dans la Baie.
»Le lendemain, nous remîmes à la voile. Bientôt après; le patron nous appela et nous partagea, les lignes, les hameçons, le plomb et l'étain.
»Ces lignes sont en fil blanc ou bleu, de là grosseur des fortes ligues à truites.
»Les places que les pêcheurs devaient occuper furent alors marquées et tirées au sort, à l'exception de celles du capitaine, du cuisinier et là mienne, qui sont les mêmes sur tous les vaisseaux, c'est-à-dire que le cuisinier a celle d'avant, juste après le mat de misaine, le patron celle du milieu, et le surveillant celle d'arrière, à l'écart de toutes les autres.
»Ces places sont appelées cadres, comme les lits des navires.
»Je trouvai mon cadre situé, en conséquence, à la poupe, fort commode et meilleur pour moi que tout autre: car, ailleurs, j'aurais continuellement, par mon défaut d'habitude, emmêlé les lignes de l'équipage.
»Ayant donc plongé mes premiers regards dans les mystères de l'opération, je me mis à fumer, étendu au soleil, en étudiant avec un profond intérêt les procédés de l'équipage.
»La première chose que firent les hommes fut d'arranger leurs cadres respectifs de façon, à pouvoir y enrouler leurs lignes. Ensuite on se mit à la fonte des plombs. A cet effet, on se sert d'un moule en fer, auquel l'hameçon est solidement fixé, le tige de la tige et la pointe demeurant hors du moule. On fond ensemble au plomb et de l'étain qu'où verse dans le moule. Et quand un homme a fabriqué tous les plombs dont il a besoin, il passe l'instrument à son voisin qui s'en sert à son tour.
»Au bout de trois heures, tous les plombs étaient coulés, et les hommes, accroupis sur le pont, s'occupaient activement avec des limes des râpes, du papier de verre et de la peau de chien-marin, à polir, amincir, et façonner les plombs suivant leurs fantaisies.
»Moi aussi j'avais fait un essai pour me fondre un plomb, et j'avais réussi à verser une partie du liquide dans mon soulier, une autre partie sur le plancher et une particule dans le moule.
»Deux matelots vinrent à mon secours. Et fort heureusement. Sans eux, je me fusse brûlé avec la patience d'un martyr.
»Le lendemain, en arrivant à mon cadre, je le trouvai gréé de lignes, plombs, hameçons et de tout ce qui était nécessaire pour faire une pêche plantureuse, si l'adresse du pêcheur répondait à l'excellence des instruments.
»A qui étais-je redevable de cette délicate attention? Aux braves matelots dont je viens de parler, deux Canadiens, Jean-Baptiste Laframboise et Joseph Lafleur, deux garçons honnêtes et prévenants, s'il en fut. Ils m'ont comblé de petits soins pendant tout le cour du voyage. Aussi sont-ils des amis de Pierre Morlaix, à qui ils envoient une foule de compliments...»
XV
--Tout de même que je les ai bien connus Jean-Baptiste Laframboise et Joseph Lafleur, interrompit le charretier.
--Pardi, ajouta sa mère, y v'naient s'régaler tous les dimanches cheux nous. C'est des bons hommes; j'suis ben contente qu'les a vus, monsieur Alphonse.
--Continue, fillette; ça m'intéresse, dit Pierre.
Et Angèle poursuivit:
XVI
«... Comme l'équipage était prêt maintenant à la pêche, et que nous approchions du futur théâtre de nos exploits, le patron distribua les heures des repas dans l'ordre suivant:
»Déjeuner à quatre heures du matin (à moins que le poisson ne morde; dans ce cas, aussitôt après qu'il a mordu).
»Dîner, à onze heures avant midi (avec la même exception).
»Thé à quatre heures après midi (toujours avec la même exception).
»Souper, à toute heure, depuis huit heures du soir jusqu'au lendemain matin (pas d'exception à cela, car le maquereau ne mord plus après le soleil couché).
»Nota. Défense de jouer aux cartes, excepté lorsque l'ancre est jetée.
»Le surlendemain, je dormais profondément, quand, pour la première fois de la vie, je fus réveillé par ce cri:
»--Tout le monde sur le pont! voici le maquereau!
»Je me dressai tout d'un coup; ma tête frappa contre le plancher supérieur et retomba lourdement sur son maigre oreiller.
»Les matelots étaient déjà en haut.
»Je ne tardai pas à les rejoindre, malgré les douleurs que me causait une grosse bosse au front. Les poissons commençaient à frétiller déjà dans les barriques défoncées qu'on place à la droite de chaque pêcheur.
»Machinalement, je jetai une ligne, et la retirai bientôt en sentant que ça, mordait. Mais je n'avais pas été assez leste. Le poisson échappa. Je relançai ma ligne. Un maquereau s'accrocha à l'hameçon; voulant profiter d'une première expérience, je donnai un coup si brusque au fil pour le sortir de l'eau, qu'il me coupa le doigt et que j'arrachai l'hameçon hors de la gueule du poisson.
»De nouvelles tentatives n'eurent pas plus de succès. Un moment je sentais bien le poids du maquereau au bout de ma ligne; mais un moment après il était parti.
»Regardant par dessus bord, je pouvais voir les animaux avec leurs yeux ronds tournés vers moi et leur gueule ouverte, comme pour se moquer de ma maladresse.
»Je jetai un coup d'oeil dans la barrique de mon voisin, elle était presque pleine.
»Il y avait de quoi se désespérer. Au bout d'une heure le frai cessa. Le poisson ne mordit plus. Il avait disparu. Les matelots vinrent examiner ma barrique. Son vide inaltéré les fit sourire un peu. Mais ils m'engagèrent à ne me pas décourager et promirent de m'aider à la prochaine occasion.
»Vers dix heures, l'un d'eux cria:
»--Patron, un banc de maquereaux à bâbord! ils sont à un mille de distance.
»Nous étendîmes nos regards dans cette direction. On apercevait une grosse ride aisément reconnaissable entre les griffes de chat faites par le vent.
»Le capitaine empoigna le gouvernail; un des hommes se plaça à califourchon sur un bouts-dehors, avec ses mains pleines d'appât, un autre se logea de même sur la chaloupe de la goélette; un troisième se porta à la boîte aux amorces; le reste de l'équipage s'établit aux écoutes du grand mât et du mât de misaine, aux cordages, aux palans et aux drisses.
»--Vire vent devant derrière, commanda le patron.
»Puis ensuite:
»--Mettez en panne.
»Au bout de cinq minutes, la goélette était presque stationnaire, au milieu d'un amas de poissons si profond, si considérable, qu'il eût retardé sa course, si nous eussions voulu le traverser toutes voiles dehors.
»La mer, aussi loin que l'oeil pouvait porter, semblait pailletée d'argent.
»Laframboise laissa ses lignes, et s'approchant de moi:
»Quand ça mord, dit-il, tirez vite et ferme, comme ça!
»Et il amena un maquereau sur le bord.
»--Il ne faut pas, continua-t-il, essayer de le sortir de l'eau du premier coup, vous lui brisez la mâchoire supérieure et le perdez. Mais quand il est à trois pieds de vous, allongez la main droite le long de la ligne, à six pouces de son museau, comme ça, puis enlevez vivement et envoyez-le dans la barrique, d'un coup sec, comme ça. De la sorte, l'hameçon se décrochera et le plomb entraînera la ligne dans l'eau. Faites de même à l'égard de l'autre ligne.
»Laframboise prit une demi-douzaine de poissons en me donnant des explications; et il me livra à mon habileté.
»Pendant quelque temps, je ne fus pas plus chanceux qu'auparavant; et je me rappelle que je saisis d'une main le premier maquereau que je réussis à hâler sur la goélette, tandis qu'avec l'autre j'enlevai l'hameçon. Cela donna tant à rire à nos compagnons que je renonçai à ce mode primitif, usité par nos pêcheurs d'eau douce.
»Lorsque le poisson eut fini de mordre, nous nous divisâmes en quatre bandes, pour le préparer et le saler.
»On s'y prend ainsi pour ces opérations: tout le monde endosse des vêtements de toile huilée à l'exception du patron, qui demeure au gouvernail, et dont les poissons sont apprêtés par la bande la plus proche de son cadre. Puis le fendeur prend un maquereau dans sa main gauche et l'étend sur une table. Il tire un couteau long, affilé et mince, l'enfonce dans la tête du poisson et le tranche jusqu'à, la queue, sans le séparer entièrement. Ensuite, d'un tour de poignet, il lance la victime dans la _cuve aux tranchés_, sorte de boîte en bois, ayant environ quatre pieds carrés et six pouces de profondeur, de chaque côté de laquelle se tiennent les videurs.
»Ils enlèvent les entrailles, ce qui se pratique en tenant le poisson de la main gauche et en détachant, avec le pouce de la droite, les ouïes de chaque côté. Tous les viscères sont extraits avec les doigts, et le poisson est précipité dans un baril de sel.
»Il y reste pendant une heure. Après quoi, il est salé et mis dans un autre baril. Dès que les barils sont pleins, on les ferme, on les marque au nom du propriétaire, ou d'autre manière, pour les distinguer, et on les arrime dans la cale.
»La rapidité et la dextérité avec lesquelles une prise de poisson est apprêtée, sont vraiment surprenantes.
»J'eus pour emploi de passer les maquereaux au fendeur, puis au saleur, et quoique je travaillasse avec toute l'activité possible, je ne parvins pas à les tenir tout le temps en haleine.
»Deux hommes peuvent vider aussi vite qu'un seul peut fendre, et les troupes font toujours assaut de célérité pour achever le plus tôt leur ouvrage, surtout quand approche le coucher du soleil; car, comme le souper est le seul repas auquel l'équipage entier se rassemble dans l'entrepont, et que le logement est assez étroit pour douze hommes, on comprend aisément que «les premiers venus sont les premiers (et les mieux) servis.»
»Tout le poisson étant apprêté, on lave le pont; les barils qui n'ont pu tenir dans la cale, sont convenablement rangés autour des mâts, de manière à ne pas gêner les manoeuvres, et on se remet à la pêche.
»Je ferai remarquer ici que si on n'avait pas de l'eau en aussi grande quantité qu'on le désire, cette pêche serait une tâche assez dégoûtante; et même, telle qu'elle est, je constate qu'il y a bon nombre d'occupations plus propres.
»Mais c'est chose fort émouvante que de prendre le maquereau quand il mord bien. Ce mouvement continuel des bras et des mains, ces frétillements du poisson lorsqu'il passe de l'eau dans les barils, ces cris impatients que l'on entend à chaque minute, tout cela vous anime et vous amuse beaucoup.
»--Retirez vos lignes, elles gênent les miennes! s'exclame un matelot.
»--A qui ces hameçons que je trouve dans mon cadre? hurle l'autre.
»--Le maladroit, qui embrouille mes fils, ajoute un troisième.
»--Des amorces ici, patron, demande un quatrième.
»Et son voisin qui se lève triomphalement:
»--J'ai pris un _roi!_ j'ai pris un _roi!_
»On nomme ainsi certain maquereau d'une forte espèce.
»Un juron énergique résonne à deux pas de moi; c'est un matelot qui a cassé sa ligne. Un cri d'étonnement lui succède: c'est son camarade qui a pris un jeune requin. Enfin, il règne sur la goélette une ardeur, une joie, je puis dire le mot, que je n'ai jamais rencontrées ailleurs.
»Mais il n'est permis qu'à la langue et aux membres supérieurs de s'agiter: le reste du corps et les pieds surtout, doivent rester de longues heures dans une immobilité complète. Remuez-les un tant soit peu et vous contrarierez les mouvements de vos compagnons, ou _empingerez_ leurs lignes qui vous environnent de toutes parts.
»Peu à peu, les _mordeurs_ diminuent; le feu de la pêche se ralentit. A peine, de temps en temps, un petit maquereau, sorte de fretin, se hasarde-t-il de donner sur l'amorce; tous nos gens respirent. Ils passent leurs jambes par dessus bords et s'assoient pour se délasser.
»Alors, voilà sonner l'heure des jeux de mots, des plaisanteries, des contes joyeux, des rires bruyants. On se dédommage à coeur que veux tu du long silence, de la pénible position observés précédemment.
On se mettrait déjà à chanter si la voix du cuisinier ne se faisait entendre:
»--Mes enfants, voici le maquereau qui revient!
»En une seconde, les jambes cessent de se balancer, les visages reprennent leur gravité; les rires et les gaudrioles expirent sur les lèvres, on se remet à la besogne.
»Parfois l'équipage demeurera à sa tâche pendant quatre heures nouvelles, jusqu'à ce que le patron dise:
»--Allons, mes gars, m'est avis qu'il faut nous apprêter (non pas nous, mais la prise).
»C'est ainsi qu'il se permet le calembour, quand il est en belle humeur, le patron!
»Après avoir rempli de la sorte cent cinquante barils, une succession de vents de l'est et de lourds brouillards nous assaillit, et pendant trois semaines nos lignes chômèrent. Nous croisâmes le long de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et des côtes du Canada; nous remontâmes aussi les côtes du Saint-Laurent, et je vis presque l'instant où je pouvais aller embrasser ma bonne mère à Québec.
»Mais, hélas! c'eût été un bonheur trop grand pour moi, sans doute. Il me fut refusé.
»Chaque jour, cependant, nous découvrions d'innombrables quantités de poissons. En vain, nous jetions nos lignes, les maquereaux ne voulaient pas mordre.
»Nous hélâmes les patrons de quarante bateaux-pêcheurs au moins et échangeâmes invariablement ces paroles:
»--Avez-vous pris du poisson depuis peu?
»--Non.
»--En avez-vous vu?
»--Oui.
»--Où?
»--Il y en a considérablement dans la Baie.
»--Je sais.
»--Vous y êtes allé?
»--Oui, j'en ai pris.
»--Et maintenant?
»--Maintenant, il ne veut pas mordre.
»D'aventure, une goélette éloignée d'un demi-mille environ, et nageant dans les mêmes eaux que nous, se gréait pour nous inviter à une joute. Inutile de vous dire que toujours nous acceptions le défi avec enthousiasme. C'était un incident agréable au milieu de l'ennui qui nous dévorait.
»Car c'est une chose triste que de n'avoir rien à faire du matin au soir! La monotonie des scènes pèse sur l'esprit d'un poids de plomb, et, pour mon compte, je crois que je n'aurais jamais le courage de demeurer six mois sur un bâtiment pris par un calme plat.
»Enfin, notre maître-queux, qui était toujours au guet, signala un banc de maquereaux. Je vous laisse à penser si la nouvelle fut accueillie avec des transports d'allégresse.
»Les lignes furent tendues en un clin d'oeil; le poisson happa les amorces avec une voracité dont je n'avais point eu encore d'exemple, et, en moins de deux heures, nous en eûmes capturé plus de vingt barils.
»Grande fut la satisfaction à bord du Franklin. Le soir, après la journée, il y eut bal et réjouissances sur le pont. On fit une distribution extraordinaire de rhum et nos matelots passèrent une partie de la nuit à fêter l'heureuse capture.
»Tournant ensuite vers le cap septentrional de l'île du prince Edouard, nous rencontrâmes plusieurs navires, tous chargés de maquereaux. Le temps était fort beau, quoique un peu froid, avec une brise accidentelle du nord-ouest. Nous continuions la pêche avec des résultats fort agréables, lorsqu'un matin le patron nous dit:
»--Allons, mes gars, ça commence à bien faire! Il faut en laisser pour la saison prochaine. Demain nous irons déposer notre fret à Saint-Jean.
»Au moment où il parla ainsi, nous étions sur un banc de maquereaux. Ce jour-là, nous ajoutâmes dix-huit barils de poissons aux autres prises que nous avions déjà faites, et notre pêche fut terminée.
»Le dimanche suivant nous touchâmes à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, où je suis depuis lors, achevant d'inspecter l'établissement de pêcherie de mon armateur, et attendant un navire qui me ramènera à New-York.
»Je vous ai, mademoiselle, donné ces détails sur mon petit voyage, afin que vous les communiquiez à M. Jobinet. Comme il doit fréter, l'année prochaine, un navire pour faire la pêche au maquereau, et comme il m'a demandé des informations à ce sujet, il ne sera peut-être pas fâché de savoir de quelle manière les Yankees pratiquent cette pêche.
»Je serais mille fois heureux si ma relation pouvait lui être de quelque utilité. Pour moi, je ne me croirai jamais libéré de la dette de gratitude que j'ai contractée envers lui.
»Je ne parle pas de ce que je vous dois à vous, mademoiselle, ni à vos dignes protecteurs, Pierre Morlaix, et à sa respectable mère; mais si le témoignage le plus sincère et le plus ardent d'un coeur profondément touché par vos nobles qualités, ne vous semble pas une vaine protestation, soyez convaincue que vous avez pour jamais celui d'un homme qui demande chaque jour au ciel la faveur de vous consacrer toute son existence.
»ALPHONSE.
»Réponse, je vous prie, à New-York.»
XVII
Il y avait déjà quelques jours qu'Angèle avait reçu cette lettre et elle songeait à y répondre lorsqu'un matin Pierre Morlaix entra précipitamment dans sa chambre.
--Angèle!
--Eh bien, qu'avez-vous? qu'y a-t-il? demanda celle-ci, surprise de l'agitation qui régnait sur le visage ordinairement serein du charretier.
--Ce qu'il y a, bonté divine! s'écria Pierre; ce qu'il y a... oh! j'étouffe de joie...
--Mais, mon Dieu! comme vous paraissez ému!
--Allons, viens! suis-moi... il faut que tu m'accompagnes sur-le-champ! Ah! Seigneur Jésus, je m'en doutais ben!... Cependant, qui eût pensé?... Quelle histoire! quelle histoire! je n'en reviens pas...
--Qu'est-ce donc?
--Ce que c'est, ce que c'est, poursuivit Pierre avec une volubilité étonnante, je vas te le dire: mais, auparavant, laisse-moi t'embrasser, car le bonheur me suffoque... je ne sais pas ce que je dis.
--Voyons, calmez-vous, fit Angèle, en lui rendant caresse pour caresse.
--Me calmer! eh! oui, qu'on se calmera! mais comme tout cela est merveilleux! Faut-il que le hasard soit grand!
--Enfin...
--Oui, oui; je ne te tiendrai pas plus longtemps sur des charbons... Mais sortons et monte dans ma voiture. Je t'expliquerai tout cela en chemin. Vite, embarquons!
La jeune fille essaya encore quelques objections, mais inutilement. Pierre lui prit le bras et l'entraîna vers sa calèche, qui attendait à la porte.
XVIII
--Où allons-nous? demanda Angèle, après s'être installée.
--Pas de soin, ma fille, répondit le charretier, en excitant les chevaux; pas de soin, tu le sauras bientôt, un tout p'tit brin de patience.
La voiture volait avec la rapidité du vent, en soulevai derrière elle un nuage de poussière.
Après cinq minutes de cette course furieuse, Pierre arrêta ses chevaux devant le palais de justice, près de la place Jacques Cartier.
XIX
Une véritable marée humaine refluait du prétoire vers la rue Notre-Dame, et la foule s'écoulait ou s'attroupait, grondeuse, autour de l'édifice, avec tous les signes d'un vif désappointement.
Voici ce qui s'était passé:
Traduit devant la cour d'assises de Montréal, l'Irlandais Mike, autant par forfanterie que par désespoir d'échapper jamais à la corde, avait fait les aveux les plus complets, c'est-à-dire qu'il avait recommencé le récit de son histoire personnelle.
Je laisse à penser si cette narration fit une profonde impression sur l'auditoire et les juges.
Pierre Morlaix, mêlé à la multitude des assistants, prêtait une oreille avide à l'exposé de ce tissu d'horreurs,--exposé fait d'un ton froid, parfois railleur et toujours animé par le pittoresque de l'expression.
Mike arriva à l'enlèvement de la petite fille. Interrogé sur la date de cet enlèvement, il donna une réponse qui fit tressaillir le charretier.
Le président du tribunal ayant demandé à l'inculpé s'il savait ce qu'était devenu l'enfant:
--Non, répondit-il; mais il est probable que le capitaine l'aura coulé bas.
--Cet enfant avait-elle quelques signes distinctifs?
--Je me souviens que ses yeux étaient noirs comme l'aile d'un corbeau et ses cheveux blonds comme l'or, répondit Mike.
--Et rien de plus particulier?