La fille du pirate

Chapter 12

Chapter 123,870 wordsPublic domain

--Rien, rien du tout, s'écria brusquement Morlaix. D'abord, les pressentiments mentent comme les astrologues, et M. le curé dit qu'il ne faut pas y ajouter foi, sous peine de péché.

--Pierre, oh! pitié, fit la jeune fille affolée, pitié pour une pauvre orpheline; dévoilez-moi tout ce que vous savez, tout ce que vous présumez de ma famille! C'est si cruel, voyez-vous, de ne connaître ni son père, ni sa mère! Ah! mon Dieu! Je ne pensais pas...

--Allons, allons, ne te désole pas comme ça, mon enfant, dit Pierre ému jusqu'aux larmes. Ça me fend le coeur de te voir pleurer. Moi qui donnerais tout au monde, jusqu'à mon dernier attelage--un attelage ben superbe cependant--pour te sentir heureuse. Quelle idée subite aussi...

--Pierre, vous ne répondez pas à ma question, interrompit Angèle d'un ton suppliant.

--C'est vrai; mais...

--Vous voulez donc me faire mourir! s'écria-t-elle avec cet accent désespéré dont toutes les femmes connaissent le diapason, et lequel manque rarement de vaincre l'opiniâtreté de ceux qui les aiment.

--Moi, te faire mourir! est-ce que tu y penses, Angèle! Je passerais au feu pour satisfaire un de tes caprices. Pour te le prouver, je vas te dire ce que j'ai supposé quelquefois, en songeant à cette nuit-là. Mais au moins ne dis plus que je veux te faire mourir.

--Parlez, Pierre, mon ami, mon père, oh! parlez vite, dit Angèle, en pressant les grosses mains basanées et calleuses du charretier dans ses petites mains blanches et satinées.

--Eh ben! il m'est venu à l'esprit que cet inconnu que j'avais embarqué en sortant du Griffinton et débarqué au coin de la rue Visitation, n'était pas étranger à....

Le charretier hésita.

--A? répéta anxieusement la jolie fille.

--A... ma foi, je cherche le mot.

--A moi?

--Oui, c'est pour trouver ça que je me creusais la tête.

Angèle poussa un soupir de désappointement

--Pas étranger à moi, reprit-elle ensuite. Quel rapport! Qui a pu vous suggérer une semblable conjecture?

--Ah! voilà! je l'ignore moi-même. Ça m'est venu un jour dans la cervelle, puis ça y est revenu un autre jour, puis un autre, et malgré tous mes efforts pour me débarrasser de cette imagination, elle est toujours là qui me tient en souci. Mais, continua-t-il en se frappant le front, j'ai eu tort de te parler de ça, puisque ça ne sert de rien. Il y a plus de seize ans que cette histoire est arrivée; et maintenant qu'aucun indice n'a justifié mes présomptions, il aurait mieux valu me taire que de mettre, par mon bavardage, ton esprit à la torture.

--Seize ans, hélas! ce n'est que trop réel, murmura Angèle. Jamais je ne déchirerai le voile qui couvre ma naissance; il faut renoncer aux joies de ce monde.

--Renoncer aux joies de ce monde! Qu'est-ce que j'entends, dit Pierre stupéfait. Tu déraisonnes, petite. Quoi! toi qu'on a surnommée la jolie fille du faubourg Québec; toi qui as reçu une éducation comme pas une des demoiselles les plus huppées, toi que chacun envie, toi qui pourrais, si tu voulais, ne rien faire du matin au soir, et qui hériteras, quelque beau matin, de dix mille écus, que nous t'avons amassés, ma mère et moi, toi, chère enfant, tu crois au malheur, parce que....

--Oh! je me souviens de toutes vos bontés pour moi, Pierre, dit Angèle en sanglotant,--le dévouement de toute ma vie ne suffirait pas pour payer la dette de reconnaissance...

--Chut! assez causé, interrompit le charretier en lui fermant la bouche sous un baiser. Allons, séchez-moi ces beaux yeux, mademoiselle la méchante; nous dînerons, et après, pour te distraire, je te mènerai faire un tour de promenade à la Longue-Pointe, dans la nouvelle calèche que j'ai achetée pour toi, mauvaise fille.

--Non, dit Angèle, je ne puis y aller; des travaux pressants...

--Encore ton travail! qu'as-tu besoin de travailler, je te demande un peu! Tant pis, pour cette fois, je ne te lâche pas. L'ouvrage se fera comme il voudra.

--Pardon, mon ami; c'est impossible.

--Pas plus impossible que de te prendre par le bras et de te conduire comme ça.

Joignant le geste à la parole, Pierre entraîna sa fille adoptive dans la salle.

--Un couvert de plus, la bonne femme, dit-il en entrant, l'enfant va manger la soupe avec nous.

--Non, ma mère, dit Angèle en arrêtant madame Morlaix; excusez-moi, je n'ai pas faim.

--Bast! l'appétit vient en mangeant.

--En vérité, je ne saurais. Laissez, j'ai besoin de retourner chez moi.

--Es-tu malade?

--Non, répartit-elle avec un sourire forcé.

Après quelques nouvelles instances des braves gens qui l'avaient recueillie, Angèle put regagner son domicile.

Tandis qu'elle descendait la rue des Voltigeurs, Pierre la suivit du regard en marmottant:

--Ou je me trompe fort, ou la petite n'est pas dans son assiette ordinaire. Faudra que je la surveille.

XI

Arrivée à son domicile, Angèle relut la lettre d'Alphonse, et, s'approchant ensuite d'un pupitre en palissandre, cadeau de M. Jobinet, commença une réponse. Mais à peine les premières lignes étaient-elles écrites, que la jeune fille, mécontente sans doute d'elle-même, déchira le papier qui les renfermait. Une seconde tentative épistolaire eut le même sort, la troisième fut plus heureuse, car après vingt minutas de travail, notre héroïne déposa la plume d'un air satisfait et parcourut des yeux sa missive.

Elle était ainsi conçue:

«Montréal...

»Je vous remercie bien de votre lettre, monsieur; la nouvelle que votre santé est bonne m'a fait grand plaisir, car je craignais que tant d'émotions diverses, supportées en si peu de jours, jointes aux fatigues d'un long voyage n'eussent altéré votre constitution. Grâces à Dieu, il n'en est rien; ma sainte patronne a exaucé les voeux que je n'ai cessé de faire pour vous; je la prierai encore afin qu'elle vous continue sa protection. C'est si bon de prier, quand l'on est inquiète ou chagrine! Moi, voyez-vous, monsieur, je suis une pauvre fille, toute simple, et je vous avouerai franchement que je ne comprends rien à toutes vos subtilités philosophiques, plus propres à mon sens à obscurcir le jugement qu'à l'éclairer. Sans doute, il ne serait pas seyant que je me permisse de vous donner un conseil; vous avez tant appris dans les livres que vous ririez de mon ignorance, si elle prétendait indiquer une direction à votre savoir, mais il me semble, monsieur, que vous cherchez à débrouiller des énigmes trop au-dessus de notre faible entendement.

»Pourquoi donc doutez-vous? et de quoi doutez-vous?

»La Providence ne vous a-t-elle pas montré assez qu'elle prêtait son appui à ceux qui souffrent injustement? Enfin, serait-il croyable que, sans l'aide de notre divin Sauveur, vous eussiez échappé à tant d'ennemis conjurés pour votre perte? Non, cela ne peut être. Un aveugle ne nierait pas des faits aussi palpables; conséquemment vous, qui avez l'intelligence pour vous illuminer, la raison pour guider vos appréciations, vous ne devez pas discuter semblable évidence. Du moins, c'est de cette façon que je comprends les choses. Au cas où vous croiriez que je suis dans l'erreur, ne tentez pas de me désabuser; vous n'y parviendriez pas. Je souhaiterais sincèrement que vous eussiez la foi qui m'anime, car vous seriez heureux dans vos malheurs, monsieur, oui, bien heureux!

»Ne voilà-t-il pas que je tombe dans le même travers que vous? Pourtant, de ma part, ce travers est doublement excusable. N'avez-vous point provoqué et ne suis-je pas tenue par mes principes mêmes et ma foi à condamner, par conséquent, à combattre ce qui motive vos tristes incertitudes?

»Mais je ne veux point, cependant, prolonger une discussion qui répugne à mon caractère, et dans laquelle vous obtiendriez encore l'avantage sur moi.

»Maintenant, vous ne serez peut-être pas fâché de recevoir quelques nouvelles de votre famille et du pays. J'en sais qui ne manqueront pas, sans doute, de vous intéresser.

»D'abord, si vous avez conçu quelques inquiétudes sur la santé de votre bonne mère et de vos frères et soeurs, rassurez-vous, monsieur, je suis à même de vous dire qu'ils se portent tous bien et prient, chaque soir et matin, le Tout-Puissant de veiller à votre bonheur sur cette terre. Votre mère, monsieur, a fait écrire, à mon père adoptif... Si vous saviez combien elle témoigne de sollicitude pour tout ce qui vous concerne! Pauvre femme affligée, vous avez bien raison de l'aimer! Ça doit être si bon d'aimer sa mère! celle qui nous a donné le jour, qui nous a inculqué sa propre vie, son âme, dans le lait dont elle nourrissait nos jeunes ans!

»Quel plaisir, dites, de prouver sa reconnaissance à celle qui s'est tant et si souvent sacrifiée pour nous! Oh! il me semble que je n'aurais pas assez de jours pour m'acquitter, vis-à-vis de ma mère clés la dette originelle que j'ai contractée en venant au monde!

»Une mère! il faut n'avoir jamais connu la sienne propre, pour savoir ce qu'il y a de douceur ou d'amertume indicible dans ces mots: Une mère!

»Ah! monsieur, vous paraissez aimer tendrement, passionnément votre mère; mais aimez-la encore davantage, car cet amour est le plus sacré des devoirs, la plus inexprimable des jouissances, le plus beau des amours.

»Aimer sa mère! que cela doit être délicieux! ciel! il me semble que j'expirerais de contentement si j'embrassais, si je voyais ma mère!

»N'est-ce pas, monsieur, qu'il n'y a point ici-bas, d'affection plus charmante, plus grande que celle d'une, mère? une mère pour laquelle on n'a point de secrets: une mère qui nous connaît mieux que nous-mêmes, qui sait et nos qualités et nos défauts; qui, après nous avoir gratifiés de la vie physique, s'occupe à nous insuffler la vie morale; qui lit dans nos pensées, étouffe le germe des mauvaises, féconde la semence des bonnes! une mère!

»Ah! monsieur, il leur est défendu de jamais se plaindre à ceux qui ont une mère. Qu'est-ce que la souffrance, qu'est-ce que l'exil, qu'est-ce que toutes ces petites misères qui escortent notre court passage sur cette planète, quand nous avons une mère près de nous ou que nous espérons retrouver un jour!

»Notre Seigneur et Sauveur du monde, Jésus, n'était-il pas soutenu par la présence de sa mère, la bonne et sainte Marie, en montant la Croix au calvaire de ses tortures?

»Et puis, quand au penser de sa mère on peut joindre celui d'un père!--Seuls, les orphelins comprennent combien est dure la privation de ces êtres sacrés!

»Aux orphelins toutes les tristesses, tous les dégoûts, toutes les insultes, tous les déboires! à eux le droit de gémir et d'envisager la mort comme un bienfait: à eux les plaintes dérobées, les larmes secrètes, les désespoirs étouffés!

»Il y a encore une classe de malheureux plus désolés que les orphelins!...

»A mon tour, monsieur, de faire appel à votre indulgence. Je m'oublie dans mon égoïsme, au lieu de vous raconter les choses capables de vous intéresser.

»Vous souvenez-vous de ces gens qui nous ont arrêtés sur la lisière du bois, quand nous allions chez notre excellent ami, monsieur Jobinet? eh bien, il paraîtrait que ces scélérats attendaient là un citoyen très-respectable de notre ville, qu'ils l'ont assassine et dépouillé d'une grosse somme d'or. Leur procès est commencé. Aujourd'hui, on dit qu'il y aura de curieuses révélations de la part d'un Irlandais, un nommé Mike, celui, si je ne me trompe pas, qui s'est évadé de prison avec vous. Je me souviens de la figure de ce bandit, et je frémis rien qu'en songeant à ce type ignoble de dégradation.

»Égorger son semblable pour quelques louis! est-ce bien possible! se vouer à un horrible supplice, et se damner éternellement! Mon Dieu! tout cela m'étonne si fort que j'ai peine à y croire.

»M. Bourgeot,--l'homme assassiné,--a un beau-fils. Penseriez-vous que Jacques, c'est le nom de son fils,--a dit que la mort de son père était méritée? Mais qu'est-ce donc que le monde! je n'aurais jamais cru à cela si je ne l'avais entendu de mes propres oreilles, oui, monsieur, devant moi, le fils a dit en pariant de son beau-père:

»--Bast, après tout, il était assez vieux pour faire un mort!

»Oh! mais c'est épouvantable; je n'en reviens pas. Moi qui détestais déjà ce Jacques Bourgeot, je vous demanda un peu si, depuis, je l'ai pris en amitié!

»Ma lettre est déjà bien trop longue, il est temps que je termine. Bon courage donc, monsieur. Espérons que votre mauvaise étoile s'éclipsera pour faire, de nouveau, place à la bonne, et qu'un jour vous serez rendu à vos parents et à ceux qui vous aiment.

»En attendant, croyez-moi,

»Monsieur,

»Votre servante,

»ANGÈLE.»

XII

Deux mois s'écoulèrent sans qu'Angèle reçut une réponse à sa lettre.

La jeune fille était fort inquiète; ses parents adoptifs la voyaient dépérir chaque jour, et déjà ils regrettaient les soins dont ils avaient entouré le fugitif, quand, un matin, Angèle arriva chez eux toute joyeuse.

--Il m'a écrit! il m'a écrit! cria-t-elle en entrant.

--Ah! fit le charretier avec une expression radieuse qui prouvait qu'il était soulagé d'un grand poids.

--J'savais qu'i n'était pas malhonnête en toute, c'te jeunesse, dit la mère Morlaix.

--Voici sa lettre, reprit Angèle; elle est longue; voulez-vous que je vous la lise?

--Comme de raison, répliqua la bonne femme.

--Il est à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, dit Angèle.

--A Saint-Jean-de-Terre-Neuve!

--Oui, il est allé surveiller une pêche pour le compte de l'armateur qui l'emploie. Mais je vais vous lire la lettre.

La mère Morlaix et son fils se rapprochèrent de leur protégée, laquelle, tirant de son corsage un paquet de papiers assez volumineux, commença d'une voix claire et musicale.

XIII

«Saint-Jean de Terre-Neuve...

»Surtout ne m'en veuillez pas, chère mademoiselle; votre lettre si bienveillante, si aimée m'est parvenue au moment où mon patron m'ordonnait d'aller visiter un établissement de pêcherie qu'il à ici. Il fallait partir sur-le-champ, sans cela, je vous eusse écrit tout d'abord. Mais le navire mettait à la voile; et, depuis lors, je n'ai point quitté la mer.

»Ah! sans cette circonstance, avec quel bonheur j'aurais pris la plume pour vous dire combien je vous suis obligé des preuves d'affection que vous daignez témoigner au malheureux exilé. Si vous saviez comme elle m'a soulagé, votre lettre, comme elle m'a réconcilié avec moi-même! Les beaux sentiments qui l'animent ont fait une profonde impression sur mon coeur. Fortuné mille fois, qui pourra passer ses jours près d'une personne aussi raisonnable que belle, aussi pieuse que douce, aussi indulgente pour les écarts d'autrui, que sévère pour elle-même! Ah! je vous aime, je ne puis vous le cacher. N'en rougissez pas, mademoiselle, mon amour est pur, et jamais il ne me fera manquer au respect, à la reconnaissance éternelle que je vous dois. Cet aveu ne me coûte point, car il est celui d'un homme honnête, qui désire uniquement votre félicité et qui vous obéira en toutes les choses que vous lui commanderez, sachant bien que la droiture de votre jugement ne saurait l'engager au mal.

»Maintenant, vous êtes mon amie, n'est-ce pas? Voulez-vous me permettre de vous conter les petits incidents de mon excursion? Ils sont assez piquants, et si je réussis à les dire convenablement, je suis sûr qu'ils vous intéresseront:

»D'abord; quand je me présentai au capitaine du navire, avec les lettres de crédit de notre armateur, le premier me demanda si j'avais déjà péché le maquereau.

»--Jamais, lui répondis-je.

»--Jamais, dit-il. Oh! alors je ne puis vous prendre à mon bord.

»--Mais l'armateur....

»--L'armateur! Qu'est-ce que ça me fait? Il me faut des hommes exercés ou rien. Les novices encombrent un bâtiment. Ils gênent les matelots, tombent malades; il faut les ramener à terre. Je n'en veux pas.

»--Quoi, vous me refusez!

»--Désolé, mais je n'y puis rien. Que l'armateur me donne un surveillant exercé, s'il le veut. Pour un _greenhorn_[35], ça ne me va pas plus qu'un verre d'eau quand j'ai du rhum à discrétion.

[Note 35: Novice, naïf, niais.]

»--Mais j'ai des connaissances en marine. Je puis au besoin faire le métier de charpentier à bord.

»--Vraiment!

»--Sur ma parole.

»--Alors, c'est une autre affaire, dit le capitaine en se ravisant.

»--Ainsi, c'est convenu?

»--Oui, mais à une condition.

»--Dites.

»--Vous remplacerez mon charpentier, qui est parti en bordée ce matin.

»--Autant que les devoirs de mon emploi me le permettront.

»--Sans doute, grommela le capitaine, car de même que tous ses collègues, il n'aimait pas les surveillants qu'on leur impose.

»Je fus installé à bord dans une mauvaise cabine, juste à peine assez grande pour qu'un homme s'y put remuer, et où nous couchions, quatre: le pilote, le premier maître, un mousse et moi.

»Avant le départ, pour les bancs de Terre-Neuve, je m'étais renseigné sur la question des pêcheries.. Les caps Anne et Cod sont les deux points principaux où l'on fait la guerre au maquereau, sur les côtes de l'Amérique septentrionale.

»La flotte, employée chaque année à cette pêche, se partage en deux sections: l'une suit le poisson dans l'Atlantique, depuis les caps de la Delaware jusqu'aux rivages occidentaux de la Nouvelle-Écosse. Ces bâtiments nombreux et de petite dimension se tiennent toujours en vue les uns des autres, et, comme ils couvrent l'Océan d'amorces, ils capturent généralement plus de poissons que ne le feraient des vaisseaux occupés isolément à la même besogne dans les mêmes eaux.

»Cinq cents navires environ, jaugeant de soixante-dix à cent vingt tonneaux, forment ce qu'on homme la flotte de la baie ou l'autre section, organisation totalement distincte de la première.

»Parmi ces bâtiments, ceux qui sont affrétés pour le cap Anne sont les plus petits; ils jaugent de soixante-dix à quatre-vingt-dix tonneaux. Ceux du cap Cod en ont de quatre-vingt-dix à cent vingt. Une vive émulation règne entre les gens des deux caps. Elle dégénère souvent en des rixes sanglantes.

»Les pêcheurs ne reçoivent pas de salaires; mais ils ont droit à la moitié du poisson pris, déduction faite, sur leur part, de ce qui est dû pour les frais d'appât, les gages du maître-queux, et le prix, par baril, de l'inspection» l'empaquetage et la salaison.

»Le dernier article coûte environ sept francs par baril. En somme, on peut évaluer aux trois septièmes environ les bénéfices nets qui reviennent à chaque homme sur la prise générale: Les patrons des navires fournissent toutes les provisions, le sel, les hameçons, les lignes, le plomb, l'étain, etc., et habituellement ils se réservent le droit de vendre le poisson au plus haut prix qui leur est offert avant que le vaisseau soit prêt à recommencer un autre voyage.

»L'équipage peut, toutefois, disposer à son gré de sa part, mais rarement il use de ce privilège, préférant s'en rapporter aux propriétaires qui font la vente et remettent l'argent à leurs hommes.

»De gros marchands de New-York ou de Boston achètent, d'ordinaire, les maquereaux quelques jours avant le retour du ou des navires. Les prix varient naturellement suivant la qualité.

»Saint-Jean possède huit ou dix établissements affectés à ce négoce. Tous ont un intérêt plus ou moins grand sur chaque navire qui mouille à leurs quais. Il en est peu qui perdent de l'argent. Les provisions que l'on embarque sont d'habitude excellentes: le meilleur boeuf, porc salé, café, thé, chocolat, sucre, riz, mélasse, beurre, patates, farine, etc., car nos pêcheurs vous ont un palais délicat! Ils se sont fait la plus haute idée de la nécessité de bien vivre, veulent à chaque repas du pain frais et chaud, ainsi que leurs gâteaux pour le thé, et des pâtisseries toutes les fois qu'ils ont faim c'est-à-dire à tout moment.

»En somme, le cuisinier est, aux yeux de ces épicuriens d'eau salée, un personnage d'une importance égale à celle du patron. La première question d'un matelot à l'autre est celle-ci:

»--Quel est votre patron?

»Puis:

»--Quel est votre cuisinier?

»Les réponses sont-elles satisfaisantes, le questionneur demande un engagement. Et il la fait aussitôt cette demande. Je dis demande, car un bon pêcheur peut toujours obtenir un engagement. Étant par là indépendant, il se montre difficile dans son choix.

»Les quatre cinquièmes des équipages sont des Yankees ou des Nouveaux-Écossais; le reste se compose d'Anglais, Irlandais, Canadiens, Écossais, Allemands et de quelques Portugais, Suisses ou Norvégiens.

»Ce sont communément des marins de première classe, car ils tiennent presque toujours la mer d'un bout de l'année à l'autre: sept mois à la pêche de la morue, et cinq à celle du maquereau. Cette dernière est peut-être la plus profitable; en tous cas, elle est la plus agréable.

»En janvier, on affrète les goélettes pour les Grands-Bancs ou pour le banc Georges. Le dernier est à deux cents milles à l'est de Boston, en plein Atlantique. Il n'a ni port, ni abri. Les navires courent sur leurs ancres pendant la tempête et les grains; et les matelots sont continuellement soumis aux plus rudes fatigues, aux plus cruelles intempéries. Un grand nombre se gèlent les mains et les pieds.

»Nulle merveille qu'ils soient vigoureux et hardis et qu'ils soient toujours bien accueillis dans la marine militaire ou marchande; nulle merveille, non plus, que la mort fauche sans cesse dans leurs rangs avant qu'ils ait atteint la vieillesse.

»Les bâtiment? qui vont aux Grands-Bancs ne sont guère abrités; mais le voyage est plus long, et beaucoup de matelots le préfèrent à cause de la certitude de plus gros profits.

»En juin, ces bâtiments s'assemblent dans le port. On les peint, on les nettoie, on fait leur toilette avant de les expédier à la Baie. Tout le monde prend joyeusement part au travail car le changement des Bancs à la Baie ressemble à l'heure de la récréation, après la réclusion dans une salle d'école.

»Toutes les goélettes sont peintes à peu près de la même manière, en noir avec une bande blanche, et les mâts enrubannés ou bariolés de jaune.

»Ils sont aussi gréés de même, portant généralement un grand mât,--mais pas de hunier de misaine,--focs et focs volants, grande voile et voile de misaine, avec toile de beaupré pour les brises légères. On les construit de manière à ce qu'ils unissent la solidité à la capacité; et celui qui peut gagner un mille sur sept, en naviguant au vent, est généralement considéré comme un bon voilier. Aux yeux d'un homme de terre, tous les navires d'une flotte paraissent semblables vus à une courte distance; mais l'expérience et la pratique ont appris aux pêcheurs à établir, dans le gréement et la coque, cent points de différence qui échappent aux pékins, comme disent les soldats français.

»De fait, j'ai souvent, à l'aide d'une longue-vue, aperçu à l'horizon la pointe d'un grand mât et peut-être une voile de perroquet, alors que tous les gens de l'équipage pouvaient dire où se dirigeait ce navire, quelle était sa forme et même son nom.

»Les vaisseaux coûtent de quinze à vingt-cinq mille francs la pièce. Le patron est généralement intéressé pour un quart, dont les dividendes, avec son tant pour cent (de 3 à 5 %), sur la part de la prise appartenant au navire, forment la seule différence entre sa portion et celle de l'équipage; et il arrive quelquefois qu'il y a à bord des pêcheurs qui gagnent plus sur un voyage que le patron lui-même, quoique de tels exemples soient rares.

»Le travail du patron est de moitié plus pénible que celui de l'équipage, car il lui faut être debout toute la nuit, quand il y a des indices d'une augmentation ou d'un changement de vent. De plus, il doit jeter l'appât pour tenir le poisson près du navire, rester au gouvernail tandis que le navire file à travers les bancs de maquereaux et en entrant au port comme en en sortant.

»Par dessus tout cela, il a mission de veiller à ce que rien ne se détériore dans le gréement ou la coque du vaisseau. En un mot, sa vie est en proie à une anxiété continuelle et n'obtient qu'une récompense minime pour tant de peines.