Chapter 11
»Cette lettre, je vous la dois, comme je vous dois la vie. Deux fois vous m'avez arraché à une mort certaine et je n'ai pu encore vous exprimer les sentiments de reconnaissance qui débordent mon coeur. N'est-ce pas, mademoiselle, que je serais bien ingrat, si maintenant j'oubliais votre sublime dévouement et les périls que vous avez courus pour me mettre en sûreté! Peut-être aurait-il été plus convenable que j'adressasse ma missive à votre bon père Morlaix; peut-être l'eussiez-vous préféré; mais j'éprouve, en songeant à vous, une émotion inexprimable, des palpitations étranges que je n'oserais confier à un homme. Vous êtes femme et vous saurez me comprendre; ou du moins vous ne rirez pas de moi, naïf jeune homme, à peine entré dans la vie, qui n'ai vu le monde que dans un chantier ou à travers les livres. Ces livres m'ont dit que votre sexe était meilleur et plus délicat que le nôtre. Je le crois, car ma mère est bien bonne, allez, mademoiselle! et si la douleur se glisse maintenant dans mon âme, c'est quand je pense à cette pauvre vieille mère que mon exil doit affliger si cruellement. Mon Dieu! pourquoi donc n'aimons-nous pas autant nos parents lorsque nous sommes auprès d'eux que lorsque nous en sommes séparés? Cela ne viendrait-il pas de ce que près d'eux nous n'avons pas conscience de leur affection? Ces mille petits soins, ces attentions vigilantes dont ils nous entourent, semblent naturels parce que l'on y est accoutumé. Nous n'y attachons pas de prix, sachant ou croyant qu'ils nous sont dus; mais que nous quittions le foyer domestique, qu'au lieu de voix amies nous entendions autour de nous des voix étrangères, qu'au lieu de la prévoyance maternelle, nous soyons obligés de demander aide à des soins mercenaires, et nous commençons à apprécier la valeur des liens du sang. L'affection qu'alors on porte à sa famille trouve sans doute son mobile dans l'égoïsme; on aime ses proches beaucoup pour soi; mais cet égoïsme est si naturel de part et d'autre! c'est une chaîne si douce à porter que je la regarde comme le plus grand des bienfaits que nous ait donnés la Providence. Oh! oui, car aimer les nôtres pour nous-mêmes c'est les inviter à nous aimer et entretenir ainsi dans la société de saintes relations dont la Bienveillance et la Charité tiennent les fils imperceptibles.
»Mais je m'oublie à vous parler un langage auquel une jeune fille n'est pas habituée. Pardon je n'ai, voyez-vous, personne à qui je puisse communiquer toutes les pensées qui flottent devant mon imagination, depuis mon arrivée ici. Ma mère est bonne, mais elle n'a jamais su lire dans mon coeur et j'ai un caractère si expansif!
Si cette lettre vous ennuie, jetez-la au feu! Cependant soyez assurée, mademoiselle, que vous aurez toujours, en moi, un ami fidèle jusqu'à la mort. Que bizarre est notre rencontre! et qu'il doit y avoir de force dans votre caractère, d'héroïsme dans votre noblesse pour m'avoir secouru comme vous l'avez fait! Une autre que vous se serait évanouie, ou aurait crié au secours; mais vous, mademoiselle, vous n'avez pas frémi, vous n'avez pas tremblé! vous m'avez soigné, moi inconnu, moi couvert de sang et de vêtements misérables, vous m'avez soigné, comme une soeur soigne un frère! Oh! je me le rappelle, en reprenant mes sens je crus un instant que mon âme ravie à son enveloppe terrestre avait été transportée dans une autre sphère où une sylphide, un ange l'avait prise sous sa protection.
»Le rêve dura longtemps, jusqu'au jour où je m'éveillai dans cette blanche chambrette, que vous savez. Combien j'eusse été heureux d'expirer durant ces heures de fièvre ardente! Je nageais dans un tel océan de bonheur!
»Néanmoins, chose singulière, que je ne m'explique pas! après être sorti du délire, en vous apercevant, à quelques pas de moi, en me convainquant que je n'étais pas le jouet d'un rêve, que la réalité m'environnait, je pris goût à l'existence, j'envisageai avec effroi les dangers de ma position, je priai, dans mon coeur, l'Éternel de m'arracher du trépas.
»Quelle est donc la signification de ces incohérences? Aujourd'hui encore, tantôt je me cramponne à la vie de toute la puissance de mon être, tantôt je suis prêt à m'abandonner au désespoir.
»Je voudrais ne vous parler que de vous, mademoiselle; j'aurais plaisir à vous dire combien,--malgré notre courte connaissance,--je me suis pénétré de la sublime harmonie de vos qualités; il me serait agréable de retracer les poétiques images que votre présence fait concevoir, mais les malheureux n'ont d'amour que pour leurs misères vraies ou supposées. C'est principalement dans la lutte avec l'infortune que nous nous cuirassons de personnalité. Qu'il faut de courage pour supporter la douleur au sein de la gaîté! J'avais cru que je possédais ce courage; la prison, la triste perspective d'une condamnation à mort me trouvaient insensible. Sans mon compagnon de cachot, jamais peut-être la pensée d'une évasion ne me fût venue. Il me semble que j'aurais marché d'un pas ferme au supplice. D'où vient que, maintenant, je suis plein d'hésitations et d'incertitudes? Les États-Unis ne sont-ils pas la plus magnifique contrée possible? N'ai-je pas la gloire de prospérer en paix, à l'ombre de la bannière étoilée! Oh! quel mystère que nos passions!
»Dès ma plus tendre enfance j'ai chéri la République. En sortant du collège, je soupirais pour le jour où je pourrais aller m'établir dans les États. A présent, j'y suis: matériellement j'ai autant de jouissances que j'ai prétendu en avoir, et, je le confesse, la mélancolie règne constamment sur mon front. En quittant les rives de notre fleuve majestueux, ma poitrine s'est soulevée et des larmes abondantes ont coulé de mes yeux. N'eussent été les exhortations de M. Jobinet, qui m'accompagna jusqu'à Saint-Jean, je me serais livré à mes ennemis, plutôt que de m'exposer aux tristesses de l'exil. Oh! oui, j'ai laissé là-bas, sur le sol natal, la meilleure partie de moi-même. Québec, Montréal, je vous vois sans cesse, dans mon sommeil, comme dans mes insomnies. En vain, j'ai cherché ici quelques distractions. Le bruit, le mouvement m'irritent; les théâtres me sont insupportables. Ni la méchanceté, ni l'envie ne forment l'essence de mon tempérament; et je me surprends à envier la fortune de ces heureux de la terre qui passent à côté de moi emportés dans leurs brillants équipages; et je déteste parfois ces femmes étincelantes de parure que je vois au spectacle! N'est-ce pas honteux! La vertu ne serait-elle donc qu'un masque sous lequel on déguiserait plus ou moins habilement les tentations, les vices secrets! ou bien ne serait-elle que le triomphe accidentel de la raison, sans cesse aux prises avec la bestialité? Où est la lumière sacrée? où est le vrai?
»Mon Dieu! mon Dieu! qu'il est difficile d'être sage ici-bas! Nous contemplons, nous aimons, nous admirons ou nous regardons, nous jalousons, nous haïssons!
»Affreux dilemme!
»Oh! qu'il se trouve faible, l'homme quand il s'essaie à la définition!
»Est-il né pour la souffrance ou la félicité?--Le savoir l'écrase, l'ignorance l'abrutit.
»Nous devons accepter la science de la vie formulée ou la rejeter. Mais si nous l'acceptons, que reste-t-il au progrès, à la perfectibilité? Rien. Marche! nous crie une voix intérieure, et nous marchons d'ombre en obscurité, d'obscurité en ténèbres, de ténèbres en opacité?
»L'antiquité éclairée trébuche dans son acheminement.
»Les âges contemporains ferment les yeux pour franchir le précipice: Entendez-vous ce cri de Shakspeare:
»_To be or not to be!_»
»Ne tremblez-vous pas à l'expression de Montaigne?
»Que sais-je?»
»Et les fluctuations de Gassendi, les ballottements de Descartes, les tressaillements de Locke, les sueurs froides de Pascal, le rire amer des Encyclopédistes, ne nous abreuvent-ils pas d'incertitudes?
»De quoi vais-je vous entretenir, mademoiselle?
»Pure, chaste et douce, vous affectionnez le bien par sentiment plutôt que par devoir. Tout vous sourit en cette vie; votre sentier est jonché de fleurs odorantes, n'est-ce pas mal à moi de vous montrer les épines qui hérissent le mien?
»Mais j'ai toute confiance, en votre bonté. Elle excusera mes écarts, n'est-ce pas? Il doit être si doux de pardonner au malheur!
»A New-York, ma situation financière est tolérable. J'ai trouvé de l'ouvrage comme employé chef chez un armateur. Mes compagnons de travail compatissent à mes maux et vraiment je serais content de ma destinée, si le souvenir de la patrie.... enfin!
»Adieu! mademoiselle; puisse ma lettre ne pas être repoussée en parvenant à sa destination! Elle porte avec elle tout mon espoir et l'expression de la reconnaissance inaltérable, d'un homme qui sacrifierait, si vous l'exigiez, sa vie pour la vôtre.
»ALPHONSE MAIGRET.
»P. S. Après ma mère et vous, mon coeur appartient tout entier à nos amis Pierre Morlaix et Jobinet.»
II
Qu'on juge de l'étonnement d'Angèle en lisant cette singulière lettre!
Les fleurs de sensibilité (hérissées par les ronces du doute) qui y épanchaient leurs suaves parfums, causèrent à la jeune fille un trouble inexprimable. Si elle ne comprit pas tout d'abord les terreurs qui frémissaient dans le sein d'Alphonse, si sa philosophie absinthée de tristesse s'égarait dans des régions trop aériennes pour empoisonner le coeur religieux et croyant de notre héroïne, les vagues aspirations qu'on voyait trembloter dans cette lettre, comme la goutte de rosée à l'extrémité d'une branche d'aubépine, les demi-aveux qu'on y dévoilait, devaient toucher et séduire une femme.
Peut-être, en écrivant, l'exilé s'ignorait-il lui-même: mais Angèle, avec la pénétration de son sexe, surprit le secret d'Alphonse.
Sûre d'être sérieusement aimée, elle se demanda si elle aimait.
Alors, la rougeur monta à ses joues, son pouls battit violemment.
Ce fut tout: la jeune fille laissa échapper le papier qu'elle tenait dans ses blanches mains, et son imagination se prit à vaguer à travers les bocages odorants de la rêverie.
D'abord, de gracieuses images, papillons folâtres aux ailes d'or et d'émeraude, voltigèrent devant ses yeux à demi clos.
Elle se promena sur le bord d'un beau lac, ombragé par les rameaux des arbres touffus, mollement appuyée au bras d'un ange: l'onde murmurait à leurs pieds; les vives libellules jouaient sur les touffes de nénuphar; l'abeille bourdonnante pompait le suc des plantes aromatiques; et perdu dans le feuillage, un rossignol conviait la nature aux délices de ses harmonieux concerts!
Qu'il faisait bon marcher ainsi, oublier la vie, pour s'enivrer aux charmes de cette amoureuse journée.
Ils avançaient lentement, bien lentement, échangeant de rares paroles; mais ces paroles étaient autant de perles précieuses, de mélodies ineffables: et puis elles étaient entrecoupées de ces longs silences, qui sont les plus chers entretiens des âmes aimantes.
Comme ils savouraient le bonheur d'exister l'un par l'autre!
Et le sentier fleuri, sur le bord du lac, se déroulait toujours charmant; et aucun nuage n'ouatait l'azur du ciel, et ils s'endormaient ainsi dans l'extase d'une mutuelle félicité....
III
Tout à coup, Angèle tressaillit: ses traits se décomposèrent, une sueur froide baigna son front, ses doigts se joignirent convulsivement et de sa bouche tomba une exclamation déchirante:
--Mon Dieu!
L'illusion avait fui! Adieu, gracieuses images, papillons folâtres! adieu, beau lac, frais ombrages, vives libellules, abeille bourdonnante, rossignol aux magiques vocalisations! adieu, ciel d'azur!
Pauvre Angèle, quelle tempête soudaine vous a donc jetée sur le roc de la réalité!
Douteriez-vous aussi, vous!
Mais non, c'est impossible! belle, humaine, charitable, pétrie par les grâces; élevée par de pieuses gens dont vous partagez toute la foi; riche de jeunesse, d'espérance, vous êtes inaccessible au scepticisme!
Et cependant, cependant, votre pied s'est posé sur un serpant caché sous l'herbe embaumée; cependant, voilà que l'odieux reptile a roulé autour de votre corps tiède et satiné, son corps froid et visqueux, voici qu'il dresse sa tête hideuse et cherche l'endroit le plus sensible de votre coeur pour y instiller, dans une morsure, son mortel venin.
Pauvre, pauvre Angèle!
IV
Il y a dans les sociétés un tyran, plus despotique que la loi, un maître plus fort que la raison, un bourreau plus impitoyable que l'exécuteur des hautes oeuvres.
Ce bourreau, ce maître, ce tyran, c'est le préjugé. Le préjugé est la pierre d'achoppement du progrès: le Gibraltar de l'idiotisme, le terre à terre de la civilisation.
On déracine les abus, on supprime d'un coup les mauvais règlements, en une heure on brise les gouvernements, en un jour on concasse les trônes, comme un verre de cristal; mais pour détruire le préjugé, l'arme des siècles est à peine suffisante.
...Certains préjugés sucés avec le lait Deviennent des tyrans jusque dans la vieillesse.
a dit Chénier. Remplacez le mot «vieillesse» par le mot _mort_, et vous aurez une idée complète, malheureusement vraie.--Le préjugé est une sève féconde, dont toute l'influence ne saurait être détruite que par une autre sève, celle de l'éducation... et encore!
Nul de nous, hélas! n'est exempt de préjugés! Fils de l'entêtement et de la tradition, les préjugés sont mis en nourrice chez la paresse, ensuite formés à l'école de l'habitude et définitivement portés à l'empire du monde par l'amour-propre individuel.
Le préjugé ne compte guère qu'un antagoniste avec lequel il livre depuis un siècle une lutte acharnée.
Cet antagoniste, c'est le livre: le livre le harcèle, le pousse dans ses derniers retranchements, l'assiège, l'affame, et ne lui laisse ni trêve, ni merci!
Étonnez-vous donc que tant de gens momifiés attaquent, comme pernicieux, le développement de la presse!
Le préjugé vous dit:
Les enfants sont solidaires des fautes de leurs parents, les parents solidaires des fautes de leurs enfants.
En d'autres termes:
Un fils vole, assassine; une fille pèche contre l'honneur; le père et la mère doivent être méprisés!
Et réciproquement,
Le préjugé nous dit encore:
Si tu tues tu seras tué: le juge qui te condamnera à mort sera respecté, considéré; le bourreau qui exécutera la sentence sera méprisé, vilipendé!
Le préjugé nous dit--oh! c'est horrible:--tu n'as pas demandé à vivre, pourtant tu as été lancé sur cette terre, que tu te hâterais de quitter sans la crainte de commettre une lâcheté, et on te montre au doigt, on te crache l'insulte au visage, on te fuit comme un pestiféré, quoique tu sois honnête, instruit, doué de nobles et brillantes qualités, parce que... le nom de ton père est resté en blanc sur les registres de l'état civil!
Tu ne connais pas ton père, tu ne peux présenter au monde le sarcophage d'un nom, alors tu n'es qu'un ilote, un paria; va-t-en, lépreux!
--Mais je ne suis pas l'auteur de mon être.
--N'importe!
--Je travaille à me rendre utile.
--N'importe, nous ne voulons pas de toi.
--Je me sacrifierai pour mes semblables.
--Tes sacrifices!... fi donc!
--Je serai votre valet.
--Mon valet, toi! quelle audace!
--Votre esclave.
--Rien...
Bâtard, à moins que tu ne puisses opposer un préjugé à un autre préjugé, à moins que tu ne puisses doubler d'or le mystère de ta naissance, il te faut boire les dédains des descendances putatives.
Le livre, par contre, vous dit:
L'homme, sur cette terre, n'est responsable que de ses propres actions. Lui, qu'assiègent tant de vicissitudes, ne saurait justement se rendre passible des fautes d'autrui. Si une longue suite d'aïeux illustres, si des enfants célèbres peuvent jeter de la gloire sur un nom, le péché d'un père le crime d'un fils, ne doivent pas rejaillir sur l'autre.
Le livre vous dit encore:
Sois honnête, fais le bien pour le bien, cherche à être heureux autant que possible en ce bas monde, sans nuire à ton prochain, et tu rempliras ainsi la mission que chacun de nous a reçue avec la naissance.
Il vous dira:
Le privilège de la noblesse héréditaire est une absurdité.
Les honneurs que donnent la fortune sont inférieurs à ceux que donnent les talents personnels.
Les mariages d'argent--ces ventes qui font de deux êtres libres, jeunes, des esclaves pour l'avenir--sont des monstruosités: c'est dans le travail et l'amour que repose le bonheur réel.
Il osera même ajouter que eux qui prétendent
étouffer les passions sont des sots ou des hypocrites, parce que les passions sont aussi nécessaires à l'existence d'un état social que les aliments nutritifs à l'existence de l'homme.
Il ira bien plus loin, ma foi! ce diable de livre en faveur duquel M. A. Karr écrivait, dernièrement, de si jolies choses dans ses _Bourdonnements_.
V
Comme des éclairs dans une nuit obscure, les réminiscences du préjugé luirent tout à coup à l'esprit; d'Angèle.
Pauvre chère enfant, un mystère enveloppait sa naissance dans des plis ténébreux: elle ne connaissait ni père ni mère légitimés par la loi. Et cette même loi au front de la jeune fille gravait en lettres de feu le stigmate:
BÂTARDE!
Qu'importaient alors sa beauté, ses agréments physiques! que faisaient alors ses vertus, son éducation, ses rares qualités intellectuelles!
C'est-à-dire que le monde la rejetait de son sein; que son amant, à cet aveu, allait fuir épouvanté, et qu'il lui faudrait à elle inhumer la honte de ses parents dans un couvent, où même elle ne serait peut-être pas entièrement à l'abri des préventions du vulgaire!
Mon Dieu! pourquoi donc nous avez-vous inoculé le virus de l'affliction dès notre origine? Serait-ce parce que, de même que toute douleur physique est un pas vers la mort, toute douleur morale est un pas vers la vertu? ou serait-ce parce que l'humanité est éternellement destinée à souffrir dans sa lutte entre le cylindre du passé et le cylindre de l'avenir?
Effroyable problème!
VI
Angèle, tombée à genoux devant une image de la Vierge, priait.
Rien n'est plus propre à raffermir la foi religieuse que l'amour qui en est la base. L'amour répugne autant à l'athéisme que la sensitive au souffle glacial de l'hiver.
La prière de la jolie fille du faubourg Québec dura longtemps; et, lorsqu'elle se releva, la sérénité brillait sur son visage. Telle, après une tempête, une rose se redresse doucement sur sa tige pour saluer le retour d'un soleil vivifiant. Encore perlée par les gouttes de pluie, la reine des fleurs rayonne d'un plus bel incarnat, parfume l'air de plus doux arômes.
Ayant jeté sur ses épaules une mantille et posé sur sa tête un petit chapeau de paille, Angèle se rend chez Pierre Morlaix.
Ce fut d'un pas léger qu'elle fit le trajet de la rue du Loup à la rue des Voltigeurs.
Cependant, en approchant de la demeure du charretier, sa démarche se ralentit insensiblement, et lorsqu'elle arriva à la maison de briques, aux contrevents verts, où s'était écoulée la plus grande partie de son enfance, elle tremblait comme la feuille d'érable agitée par les vents d'automne.
Les palpitations augmentèrent encore quand elle mit le pied sur le seuil de la porte, et s'accrurent bientôt à ce point qu'elle fut obligée de s'appuyer au mur pour ne pas tomber.
Pauvre, pauvre Angèle, que méchant est ce monde qui vous cause tant de douleurs!
VII
Après une minute de repos pour comprimer les battements de son sein, et mettre de l'ordre dans son esprit, Angèle entra.
La mère Morlaix était seule dans la salle, occupée à brunir sa batterie de cuisine.
--Jésus seigneur! te v'là, mon enfant, dit-elle en quittant son travail pour embrasser Angèle; mais d'où est-ce que tu r'sous [34] comme ça? y a au moins un siècle qu'on n't'a vue; j'créyais quasiment qu't'étais malade.
[Note 34: sors.]
--Malade! non, ma bonne mère, répliqua la jeune fille, ébauchant un sourire contraint. J'ai eu beaucoup d'ouvrage cette semaine, et...
--Et tu t'es fatiguée, c'est-y pas honteux! j'vous demande un peu, si c'est pas tannant d's'échigner comme ça, quand tu pourrais rester cheux nous, ousqu'on ne te refuse rien.
--C'est vrai...
--Vrai, Angèle, oui, ben vrai, car c'est pas pour dire, on t'aime ici, plus que tes père-z-et mère ne t'ont jamais aimée.
Ces derniers mots, prononcés sans mauvaise intention, avivèrent toutes les plaies d'Angèle: deux larmes brûlantes brillèrent au coin de ses paupières.
--Bon, v'là-t-y pas que tu vas geindre, à c't'heure, poursuivit la vieille. Qu'est-ce que t'as? tu n'es plus toi, ma fille... jadis si gaie, si riante; maintenant...
--Pierre est-il ici? interrompit Angèle, pour couper court à cette intempérance de langue qui la gênait.
--Pierre y va-t-arriver prendre son dîner.
T'as-t-y quèque chose de particulier à lui dire?
Un bruit de voiture résonna en ce moment au dehors.
C'était le charretier.
La jolie fille courut à sa rencontre.
VIII
--Mon ami, lui dit Angèle, je désirerais vous parler.
--Aussitôt que j'aurai remisé ma calèche.
--Non, tout de suite, c'est très-important.
--Allons, allons, je t'écoute, dit Pierre, surpris au plus haut point.
--Pas ici: montons à votre chambre.
--La bonne femme, dit le charretier, en passant dans la salle avec Angèle, ayez donc l'oeil à mes chevaux, je vous prie; l'enfant a quelque chose à me communiquer.
--Que mystère encore! murmura madame Morlaix.
IX
Parvenus dans la chambre du charretier, Angèle lui dit résolument:--Pierre, je vous dois tout, je le sais: votre mère et vous m'avez généreusement tenu lieu de parents; mais, dites-moi, ne connaissez-vous rien de ma famille véritable?
--De ta famille? fit le cocher reculant d'un pas.
--Oh! je vous en supplie?
--Tu voudrais nous quitter; est-ce qu'on t'a fait de la peine?
--Oh! non, pleura la jeune fille; vous ne m'avez témoigné que trop de bontés. Ma vie tout entière ne suffira point pour acquitter ma dette de reconnaissance que j'ai contractée envers vous; mais...
--Hélas! je te comprends, dit Pierre ému. On t'aura reproché de n'avoir ni père ni mère, et...
--Vous vous trompez, personne ne m'a...
Les sanglots lui coupèrent la voix.
--Chère fille bien-aimée, notre tendresse ne te suffit donc plus? s'écria le charretier en la baisant passionnément au front.
--Que dites-vous là, mon ami?
--C'est que, vois-tu, Angèle, je ne sais rien, rien que ce que je t'ai déjà raconté. J'ai cherché dès lors; aujourd'hui même je cherche, et...
--Et? répéta la jeune fille palpitante d'anxiété.
--Et, reprit Pierre en secouant tristement la tête, je ne sais rien de plus.
Une nuit de janvier 18... en revenant du Griffinton, je rencontrai un individu qui embarqua près de moi et se fit conduire à la rue de la Visitation. Là, il descendit, en m'ordonnant de l'attendre, mais ne reparut plus. Dans mon traîneau, il avait oublié un portefeuille en maroquin noir contenant vingt billets de cinquante piastres chacun et un chiffon de papier que j'ai perdu: je mis le tout dans ma poche et revins à la maison que nous habitions ma mère et moi, dans le faubourg Saint-Louis. Au coin de la rue Perthuis j'aperçus un paquet blanc déposé contre une porte; je m'en emparai: c'était toi, mon enfant, endormie dans une couverture.
--Et, dit Angèle, avec une agitation indicible, cette couverture, les langes qui m'entouraient n'avaient aucune marque?
--Non, repartit le charretier, aucune, si ce n'est pourtant comme l'empreinte d'une main teinte en rouge. On aurait dit du sang.
--Quelle énigme! ô mon Dieu, c'est affreux! s'écria la jeune fille, en pressant convulsivement ses mains contre ses yeux.
X
--Oui, reprit le charretier comme s'il répondait à une question mentale, oui, c'est bien mystérieux, pour le certain. J'ai souvent rêvé à cette nuit-là. C'était le bon temps où je possédais Carillon et la Brune, deux bêtes... ah! enfin... Et il faisait un frète que la barbe en fumait... Oh! je ne l'oublierai jamais... puis ces pressentiments... Bast! il ne faut pas y croire... les pressentiments, c'est de la bêtise.
--Des pressentiments! s'écria Angèle qui ne perdait pas un mot de ce monologue; des pressentiments! que vous disaient-ils?