Chapter 10
»--Ce qui n'empêchera pas d'en faire un en ta faveur, si tu y consens.
»--Pas d'objection, pas d'objection; faites, major.
»Il me baragouina alors un tas de phrases dans lesquelles je ne voyais que du feu, et, bref, finit par me percer un petit trou au milieu de la gorge, y introduisit une sorte de tube en argent, et me demanda si ça me faisait souffrir.
»En tous cas, ça ne me procure pas des jouissances excessives, répliquai-je.
»--Mais tu pourras néanmoins marcher jusqu'au lieu du supplice.
»--Cette bêtise.
»--Bon. Maintenant tu peux être certain de vivre aussi longtemps que Mathusalem.
»--Je ne le souhaite pas, major.
»Là-dessus, il me quitte, après quelques recommandations.
»L'opération avait duré jusqu'à deux heures du matin.
»A vrai dire, je ne comptais pas prodigieusement sur le cheneau que le major m'avait placé au beau milieu des oeuvres-vives.
»Cependant, quand le bourreau vint me chercher, il m'adressa un signe d'intelligence qui me parut de bon augure.
»--Je voudrais bien un verre de quelque chose, avant d'appareiller pour l'autre monde, lui dis-je.
»--Je ne vous le conseille pas, reprît-il en portant la main à son cou.
»C'était significatif.
»--En route, nom d'une bombe!
»--Ne haussez pas la voix, et même abstenez-vous de parler, me souffla-t-il à l'oreille.
»--Pourquoi ça?
»--Pourquoi! ça pourrait déranger l'appareil.
»--Brigand d'appareil! mais s'il ne réussit pas, je monterai là-haut sans être lesté; car crever sans avoir...
»--Marchons.
»Parole d'honneur! je me sentais le coeur gros de partir pour l'enfer, l'estomac vide.
»Néanmoins j'obéis.
»On m'a raconté que vingt minutes après cet entretien, je me balançais au bout d'une vergue, comme un drapeau au bout de sa drisse, et que les oiseaux de proie s'apprêtaient, en chantant mes funérailles, à banqueter sur ma carcasse.
»Quoi qu'il en soit, je me réveillai sur le pont du _Corbeau_, et voilà!»
--Mais, dit l'Cageux, on ne t'avait pas pendu.
--Pas pendu! que si! Pendu, tout ce qu'il y a de plus pendu. Seulement, lorsque le scherif eut dressé mon procès-verbal constatant mon décès, on me dépendit à la hâte et on me transféra à bord de notre navire, où, grâce aux soins du major, je fus radoubé, ragréé et capable de remettre à la voile dans l'espace d'une semaine. Trouvez-moi aujourd'hui des chirurgiens comme notre major Dupré![31]
[Note 31: Cette cure n'a rien d'invraisemblable. Les annales de la médecine offrent plusieurs traits du même genre. On se rappelle encore qu'en 1727, lors des troubles qui eurent lieu on Espagne, un individu, appartenant au parti libéral, fut pondu à Barcelone et sauvé par un chirurgien qui, antérieurement à la strangulation, lui avait pratiqué, près de l'os hyoïde, une incision dans laquelle il avait glissé une petite sonde pour entretenir un courant d'air entre les poumons du condamné et le monde ambiant.]
--Buvons à sa santé, dit Stephen.
--Ah! il a dignement mérité un toast, ajouta Mike. Ce qui m'étonne, c'est qu'il s'est laissé sombrer, lui qui a tant arraché de chrétiens à la Camarde.
--A sa santé! cria l'Cageux. Cependant je ne m'explique pas parfaitement...
--Qu'à cela ne tienne! interrompit brusquement le cabaretier; vide ton verre, cela vaudra mieux que de nous assommer avec tes réflexions aussi saugrenues que ta personne.
XIV
Ce dialogue fut suivi d'un intermède, durant lequel le choc des verres succéda au cliquetis des paroles.
Mais bientôt le bar-keeper fit remarquer que les bouteilles étaient vides.
--Va en chercher d'autres, ivrogne, lui répliqua Mike. Du reste, apporte ta cave ici, je veux la boire, ta cave, moi, et toi par-dessus le marché.
--Farceur! ricana Stephen en s'éloignant.
--Du même, encor du même, toujours et toujours du même! lui cria l'Irlandais. Le Champagne était ma liqueur favorite autrefois; je ne sais pas comment j'ai pu changer de goût. Ah! si ma bourse n'avait pas varié? mais tout est fragile en ce monde. Vanité des vanités, tout n'est que vanité... hormis le gin, le whiskey et le Champagne! le reste, psit! je m'en soucie comme d'une chaloupe défoncée, et toi, l'Cageux? tu ne dis rien, tu te tiens là comme une tanche pâmée sur une botte de paille! Je gage que tu es déjà pochard! blanc-bec, va! Deux verres de vin, ça leur tourne la boule à ces mariniers d'eau douce. Regarde-moi et imite-moi, je suis solide à un coup de liquide comme l'était le _Corbeau_ à un coup de mer. On n'a pas été corsaire pour rien, qu'en dis-tu, mon bonhomme?.. Ohé! qu'est-ce qui me passe donc devant les yeux! ça ressemble pas mal à un nuage... Bon, voilà que tout vire autour de moi... Eh! l'Cageux, pourquoi, diable, t'amuses-tu à danser comme ça sans ma permission, ce n'est pas joli de danser sans les camarades... La table et les chaises qui s'en mêlent... Allez! allez! je ferai l'orchestre... pas de raison pour que ça finisse! Quelle tempête! notre cabine roule de tribord à bâbord, comme si Lucifer la secouait dans ses bras... ohé! arrêtez, je m'oppose... Jette la dernière ancre, l'Cageux... Bravo! voilà Stephen... verse-moi à boire, l'ancien... je sue toutes les larmes de mon corps...
XV
L'ivresse de Mike avait pris un caractère d'hallucination fiévreuse; il était à présumer qu'une seule goutte de boisson forte achèverait de le tuer.
Se flattant de cet espoir, l'hôtelier, qui convoitait le magot de l'Irlandais, s'empressa de lui servir une forte rasade d'eau-de-vie.
Mais il s'était trompé dans ses conjectures; car à peine l'ex-flibustier eut-il ingurgité le breuvage, qu'une réaction s'opéra subitement dans ses manières.
Il recouvra une sorte de lucidité factice. Ce phénomène n'est point rare dans les cas d'ébriété complète.
--Je crois que tu as envie de me naufrager, mon drôle, dit-il à Stephen. Ah! ah! ça te ganterait d'hériter de la cargaison de l'ami Miko, hein?
--Bast! articula Stephen en se mordant les lèvres.
--A ton aise! prends-la si tu peux! En attendant, emplis le verre de ce pauvre Cageux qui doit être altéré comme une éponge desséchée au soleil des tropiques.
--Non; je ne bois plus.
--Tu dis?
--J'en ai assez; je m'en vas.
--Peuh!
--Il faut que je travaille demain.
--Je ne t'en empêcherai pas, tonnerre! le travail est l'ami de l'homme; mais il est une heure du matin, tu as encore vingt-quatre heures à passer avec nous pour être à demain; ainsi ne forçons pas la consigne. D'ailleurs, je veux vous conter l'histoire de mes louis,--une belle histoire!
--Ça va, dit Stephen.
XVI
«Pour lors, reprit Mike, le capitaine Larençon avait à bord du _Corbeau_, une coquine de femme qu'il aimait autant que je la détestais, car il est bon de vous dire qu'elle me rendait la pareille avec usure. Ça, simplement parce que j'avais averti le capitaine que la particulière avait du goût pour le lieutenant. Dieu de dieu! m'en a-t-elle valu des récompenses de garcettes, la gredine! heureusement je ne suis pas un ingrat, et et je l'ai payée capital et intérêts.
»Pour lors, un jour que nous flânions sur les côtes de Terre-Neuve, voilà que le matelot de vigie signale un brick--l'_Alcyon_, je n'oublierai jamais ce nom-là.
»En moins de rien, le brick, était coulé avec tout son équipage, et son chargement passé à notre bord.
»Le soir le capitaine Larençon m'appelle dans sa cabine.
»--Mike, me dit-il, n'y avait-il pas un grand jeune homme, pâle, aux cheveux blonds, parmi les passagers du navire que nous avons capturé cette après-midi?
»--Je ne le sais que trop, commandant, car ledit jeune homme pâle, aux cheveux blonds, a gratifié votre serviteur d'une paire de soufflets dont ses épaules garderont longtemps la mémoire.
»--Je ne te demande pas d'observations. Qu'est devenu ce jeune homme?
»--Ma foi, commandant, il a subi le sort ordinaire. Ça m'a fait de la peine, car il était brave, ce muscadin. Si vous l'aviez vu se défendre!
»--Pauvre Charles! murmura alors le capitaine Larençon; que n'ai-je su plus tôt!...
»--Comment...
»--C'était mon frère!
»--Votre frère!
»--Eh! oui; il se rendait au Canada. Les papiers qui sont sur cette table me l'ont appris. Mais ne dis-tu pas qu'il s'est bien battu?
»--Comme un lion, commandant! comme un lion! Avec une barre de cabestan, il a éreinté deux des nôtres, et blessé une demi-douzaine d'autres; et sans le second...
»--Sans le second?
»--Diable! Du train où il y allait, nous aurions bien pu passer un mauvais quart-d'heure.
»--Mais le second, le second! s'écria le capitaine en brisant la table d'un coup de poing signe qui m'annonça qu'il était temps de ferler les voiles, si je ne voulais pas recevoir une bourrasque par le travers.
»--Le second, répliquai-je, oh! il lui a envoyé une balle en pleine carène.
XVII
»--C'est bien! me cria-t-il alors, d'un ton aigu, comme le grincement d'une scie qui accroche un clou. Va-t-en:
»Vous comprenez que je ne me fis pas prier.
»Quel grain! Ah! si vous eussiez vu le capitaine Larençon! ventre de baleine! était-il un peu en colère! Quand je vous dirai que les écubiers lui sortaient de la tête, que ses cheveux étaient droits et raides sur son crâne, comme des cabillots dans les râteliers, que ses dents craquaient comme s'il eût-broyé des galets entre leurs marteaux, et que, dans ses mains crispées, il brisait la coquille de son sabre!
»Pour lors, je virai de bord.
»Le lendemain, pas plus de lieutenant sur le _Corbeau_ que dans la paume de ma main.
»On nous assura que, durant la nuit, notre dit lieutenant avait fait un plongeon dans la grande tasse.
»Les autres en prirent ce qu'ils voulurent, pour moi, je savais à quoi m'en tenir. Notre commandant avait lâché une bordée au second, vous sentez.
»Bon! A partir de ce moment, tout fila de mal en pis: le _Corbeau_ fit naufrage... Pauvre _Corbeau_, va! Le capitaine Larençon, trois des nôtres et moi échappèrent seuls.
»C'est dans les parages de Cuba que nous échouâmes.
»Après ça nous fîmes la traite des noirs, avec une barque affrétée par des armateurs.
»Chien de métier que celui de pourvoyeur de chair humaine, mille tonnerres!
Ȃa dura deux ou trois ans.
»Il y avait longtemps que nous étions débarrassés de cette chipie dont je vous ai parlé. Dans un abordage elle s'était fait larguer la poulaine[32], et le capitaine l'avait alors renvoyée à Montréal, avec une bonne pacotille de dollars, car dans ce temps-là, comme je l'appris plus tard, il n'était pas regardant, le capitaine!
[Note 32: La poulaine, dans le langage figuré des matelots est le nez du navire comme les écubiers en sont les yeux.
Par «larguer la poulaine», Mike veut dire couper le nez.]
»Le trafic africain ne donnait pas.
»Un beau matin, le commandant Larençon et moi, nous nous trouvâmes aussi à sec sur le pavé de New-York, que des morues sur une botte de paille.
»Faut vous dire que, malgré tout, je l'aimais encore le commandant; à preuve, c'est que je le suivais comme un chien.
»Ma foi! ne sachant plus où prendre le vent; nous nous étions engagés sur un baleinier, lui comme second, moi comme maître d'équipage, et nous avions touché trois mois de solde à l'avance, quand le capitaine me dit:
»--Bonne chance! bonne chance, troun de l'air, Mike.
»--Quoi donc, commandant?
»--Mon père est mort aux Indes, en laissant une fortune considérable.
»--Pas possible!
»--Aussi vrai que je te le dis. Mais il paraît que mon frère, Charles Bourgeot....
»--Bourgeot!
»--Oui, c'est mon nom véritable, Larençon n'est qu'un pseudonyme.
»--Et?
»--Et, comme on ne suppose pas que j'existe, mon frère Charles reste l'unique héritier....
»--Mais comment savez-vous?
»--En lisant un journal anglais j'ai vu qu'on mandait Charles Bourgeot au consulat de France: je m'y suis rendu. Le consul m'a dit que mon frère résidait à Québec, conçois-tu?
»--Mais, commandant, votre frère Charles, mais, n'est-ce pas lui qui....
»--Était à bord de l'_Alcyon_?
»--Je n'osais vous rappeler ce souvenir.
»--S'il y a au monde un Charles Bourgeot, natif de Marseille, c'est lui.
»--Bast! c'est impossible, puisqu'il a été tué et jeté à la mer.
»--Si c'est un imposteur, tant mieux!
»--De fait, vous serez le légataire universel.
»--En attendant, dépêchons-nous de faire voile vers la métropole du Canada.
»--Et notre engagement?
»--Imbécile!
»Nous sommes en route. Va, comme je te pousse, si tu t'orientes bien, tu toucheras à bon port.
»Après dix jours de marche, en bateau et en stage, nous jetons l'ancre à Québec.
»Fameuse ville, potence des potences, que Québec, quoique j'y aie dansé la danse des pendus! Quel gin, quel whiskey! et le rhum, donc!
»Enfin, nous amarrons.
»Le commandant Larençon ne perd pas un noeud de temps. Il vous fait des recherches, des recherches, et le même soir il est renseigné!
»--Mike, qu'il me dit.
»--Présent, capitaine.
»--Tu m'es dévoué!
»--Jusqu'à la culasse, capitaine.
»--Nous allons être riches, si tu veux.
»--Riches, ça m'accommode. Que devons-nous faire?
»--Nous aurons un trois-mâts, et tu seras mon second.
»--C'est diantrement de l'honneur, capitaine, mais que faut-il gréer pour cela?
»--Presque rien.
»--C'est encore mieux.
»--Cependant...
»--Ah! j'écoute.
»--Mon frère Charles, à ce qu'il paraît, n'a pas été tué comme tu le pensais, encore moins lancé à la mer.
»--Hein! j'en doute.
»--Voici ce qu'on m'a raconté; il aurait été blessé, serait demeuré inaperçu à bord de l'_Alcyon_, et après notre départ, un bateau-pilote l'aurait recueilli, transporté à Halifax.
»--Ça sent tonnerrement le mystère.
»--J'en conviens, mais il possédait des papiers qui ont établi son identité. Bref, il est venu à Québec où il s'est marié.
»--C'est toujours drôle!
»--Bref, il est mort dernièrement.
»--Ah! je commence à respirer, capitaine.
»--Mais il a laissé un enfant.
»--Et une femme?
»--Non, sa femme l'avait précédé au tombeau.
»--Resta l'enfant.
»--Oui, dit le capitaine, d'un air qui avait l'air d'avoir deux airs.
»--Connu, commandant.
»--Que veux-tu dire?
»--L'enfant nous gêne.
»--Troun de l'air!
»--Quel âge?
»--Deux ans à peine.
»--Facile de s'en délivrer.
»Je joignis les mains pour donner du sens à mes paroles.
»--Non, pas ça, répondit-il en se frappant le front; pas ça!
»Il était curieux, parfois, le capitaine Larençon: sur terre, une véritable poule mouillée.
»--J'exécuterai vos ordres.
»--Me jures-tu?...
»--Sur l'âme de mon père que je n'ai jamais connu!
»--Tu enlèveras l'enfant et me l'apporteras à Montréal, mais je ne veux pas que mal lui arrive.
»--On le soignera... fiez-vous à moi.
»Pour lors, le capitaine m'indiqua l'endroit où le poupard avait été mis en nourrice: puis il me dit:
»--Tu mettras le feu à la maison, tu sauveras la petite, pendant l'incendie, et la conduiras à Montréal.
»--Pourquoi mettre le feu à la maison?
»--Eh! afin qu'on croie l'enfant brûlé.
»--Magnifique, commandant, magnifique!
»Tout alla pour le mieux. Le capitaine se procura même,--je ne sais trop comment,--un lot de billets de banque, avec lesquels nous fîmes une ripaille, une ripaille... enfin!
»L'enfant fut mené chez la mère Juliette, à Montréal.
»La mère Juliette était l'ancienne maîtresse du capitaine Larençon. Ici, on l'avait baptisée la Camarde.»
XVIII
--La Camarde! interrompit l'Cageux, maintenant je me souviens d'elle comme d'hier Elle habitait une masure du faubourg Québec. C'était une femme hideuse, sans nez.
--C'est cela même, répliqua l'Irlandais.
--N'a-t-elle pas été rôtie avec sa cassine?
--Attends: tu le sauras.
Puis, Mike ayant bu un verre d'eau-de-vie, reprit son épouvantable récit:
XIX
«Donc j'avais transporté l'enfant chez la Camarde.
»C'était en hiver. Il faisait un froid... un froid de loup!
»Pour me réchauffer, je m'amusai à pinter quelques verres en attendant le capitaine mon bourgeois, comme il m'avait ordonné de l'appeler depuis que nous avions quitté la marine.
»Pendant ce temps la vieille sorcière ne s'avisa-t-elle pas de vouloir nager dans nos eaux. Ah! oui, c'est bien à Mike qu'on joue de ces tours-là.
»Le commandant arriva; plus d'enfant.
»Quelle rage! une tonne de salpêtre embrasée, quoi!
»Il commença à taper sur la Camarde, pif, paf, pouf! comme s'il eût touché sur un matelas. Jamais distribution ne fut plus équitable et plus complète! je jouissais dans ma peau comme un porc dans une mare. Tonnerre! avec quel courage le capitaine travaillait!
»Ce n'était que le début.
»Juliette prétendait que l'enfant avait gagné le large!
»Un enfant à la mamelle, il aurait fallu être bête pour avaler celle-là!
»Pour lors, je sentais se réveiller ma petite inimitié pour la Camarde. En voyant le capitaine Larençon bûcher, ça me donna envie d'en faire autant.--Fantaisie assez naturelle, n'est-ce pas? je suis sympathique et rancunier, en tonnerre, moi!
--Donc, je réfléchis que Juliette pouvait bien avoir caché l'enfant pour s'en servir contre nous, et je le dis au capitaine:
»--Stop!
»Bon, je jette le grappin d'abordage sur ma satanée Camarde qui s'était réfugiée dans la cuisine comme une sournoise, et je lui dis:
»--Où donc est la petite'
»--Sais pas.
»--Ah! ah! je vais te rafraîchir la mémoire.
»J'avais mon _knife_[33], un beau _knife_, un souvenir d'autrefois! le tirant de ma poche, j'en caresse la peau de la vieille--histoire de la raser, je vous assure, car elle avait des poils long comme des ralingues. Elle crie à son chien:
[Note 33: Un couteau.]
»--Ici, Hurleur!
»--Peuh!
»Maître Hurleur me chatouillait déjà les mollets.
»--Oh! oh! un moment, un moment;
»Deux coups de couteau envoient ledit chien où nous irons tous quelque jour.
»Juliette essaya de tirer une bordée.
»--Pas si vite, l'ancienne! Que diable, est-ce que deux amis comme nous se sépareront sans se serrer la main?
»--Au secours!
»--Où est la petite? réponds-moi, et dépêchons.
»--Je ne veux pas le dire.
»--Alors, je la déterrerai.
»Et mon couteau faisait une large trouée dans la carcasse de la Camarde. C'était justice. Jamais ma conscience ne m'a reproché ce péché véniel.
»Je trouvai l'enfant caché dans un caquet de guenilles.
»L'ayant rapportée au capitaine Larençon, je mis le feu à la cambuse qui, au bout d'une heure, était réduite en cendres.»
--Buvons encore, mille caronades! buvons, car j'achève.
XX
--Buvons, répéta l'Cageux se croyant en proie à un affreux cauchemar.
--Buvons jusqu'à la mort! ajouta Stephen atteint lui-même de l'ivresse qui flamboyait en gerbes de flammes dans le cerveau de ses hôtes.
--Oui, buvons des bouteilles, des tonnes! buvons un lac d'eau-de-vie.
Après une pause de quelques minutes, Mike reprit la parole.
XXI
«Ça finira mal. J'ai quelque chose qui m'avertit. Enfin...
»Pour lors, le capitaine devait faire disparaître l'enfant et se rendre en Europe, afin d'y recueillir la succession de feu son père. Moi, je devais l'attendre aux États-Unis, où il viendrait me prendre avec un nouveau corsaire.
»Il m'oublia.
»Seize années se passèrent sans que j'en entendisse parler. Durant cet intervalle, je roulai ma bosse de côté et d'autre, et par aventure tombai, il y a quelques semaines, à Montréal.
»J'étais aussi sec qu'un rat d'église.
»A mon âge on ne vit pas d'amour et d'eau claire.
»J'entre chez un changeur, je lui présente un _bill_ de ma façon. On m'empoigne sous prétexte que le bill était faux.
»Dix ans de pénitencier en perspective; quelle chance!
»Un brave jeune homme, un républicain, comme ils disent, devient mon compagnon de cachot. Nous tâchons de nous échapper. Il y parvient. Moi, je me fais rempoigner; mais une diablesse de sentinelle,--Dieu la bénisse!--m'avait blessé. Presque rien, un bobo! On m'envoie à l'infirmerie. Quelle chance! le lendemain soir, je réussis à dérober les habits d'un de nos gardiens; je me les flanque sur le dos, et vous tire loyalement ma révérence à la prison, par la grand'porte, s'il vous plaît. Ah! Mike n'a pas froid aux yeux. C'est moi qui vous le dis.
»Une fois dehors du pétrin, que faire? je commençais à tirer la langue, quand, dans une _bar_, on prononça le nom de Bourgeot.
»Bourgeot, me dis-je, hein! est-ce que ce serait le capitaine Larençon? Veillons au bossoir, tonnerre! Ça mérite considération.
»Un temps, deux mouvements, je suis chez mon particulier. Il était logé comme un prince; de la soie, du velours, de l'argenterie, plus que ça de genre! l'eau me montait à la bouche. Du reste il avait toujours beaucoup aimé la bagatelle, le capitaine Larençon!
»Pour lors, ledit Bourgeot arrive. C'était mon homme, mon ancien commandant, le capitaine Larençon! mais changé! il avait fait cargaison de graisse. Tout autre que moi ne l'eût pas reconnu.
»Dans ma joie, je courais pour l'embrasser.
»--Que voulez-vous?
»--Capitaine!
»Il pâlit.
»--Je suis Mike, votre...
»--Ce nom m'est étranger.
»Là-dessus, il me tourne le dos et on me campe à la porte.
»En ville, j'apprends que ce ruffien de Bourgeot était Français, natif de Marseille, débarqué ici, il y a plusieurs années, qu'il avait épousé une veuve et adopté le fils de cette femme.
»Il se donnait pour commerçant retiré des affaires, voyez-vous ça, ventre de baleine!
»Ah! mon vieux coquin, tu veux manger la poire que j'ai cueillie, minute! minute!
»J'aurais pu l'expédier à la potence par l'entremise du bourreau, mais ce moyen était compromettant, et le résultat peu fructueux.
»Je patientai.
»L'occasion de me venger s'offrit bientôt: hier, je sus d'un domestique, que mon ex-capitaine partirait dans la nuit pour sa maison de campagne.
»J'embauche deux Irlandais, et nous établissons une croisière, au pied de la montagne. Bateau, comme j'étais content! mon coeur battait.
Oh! les ingrats, je les déteste! Brigand de capitaine, m'avoir reçu comme ça, moi qui avais fait sa fortune!...»
XXII
Mike ne put compléter sa phrase. Plusieurs agents de police venaient d'envahir soudainement le cabaret et de se précipiter sur les trois buveurs.
En vain, ces derniers opposèrent une vive résistance, ils furent garrottés et conduits à la prison de Montréal, où l'Irlandais entra en répétant:
--Ventre de baleine! je pensais bien que ça finirait mal.
SEPTIÈME PARTIE
DEUX AMANTS
I
ALPHONSE A ANGÈLE
«New-York...,
»Mademoiselle,
»N'ayant point eu le bonheur de vous voir avant mon départ, je n'ai pu vous demander la permission de vous écrire quelquefois. Telle était cependant mon intention; j'en ai fait part à notre excellent ami, M. Jobinet. Pour toute réponse, il a souri. J'en ai conclu qu'une lettre de moi ne vous déplairait pas. Si je me suis trompé, excusez mon erreur, mademoiselle. Je ferai tout au monde pour la réparer, car rien ne me serait plus pénible à supporter que votre courroux.