La fille du ciel: Drame Chinois

Part 7

Chapter 73,492 wordsPublic domain

Sur la fin de ce combat, qui fit tant d'honneur aux vaincus, elle a pu s'échapper avec un millier de soldats. Mais la retraite était coupée et depuis longtemps l'impériale guerrière aurait été prise, si des ordres contradictoires, entravant nos mouvements comme à plaisir, ne lui avaient donné la faculté de retarder de jour en jour sa captivité. On eût dit que quelqu'un de puissant veillait sur elle avec une singulière sollicitude, l'avertissait des dangers ou s'efforçait de les écarter de sa route.

PRINCE-FIDÈLE

Que celui-là vive de longs jours heureux et que sa renommée soit impérissable!...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Ah! quand donc finira cette guerre toujours renaissante qui imprègne le sol de la patrie du sang de ses fils?

PRINCE-FIDÈLE

Elle ne finira, je le crains bien, que par l'extermination d'une des deux races.... Pourtant la haine serait moins farouche peut-être, si les vainqueurs, après la victoire, traitaient les vaincus avec plus de clémence.... Pas tant d'exécutions! Pas tant de sang!... Tout soldat qui ne peut plus défendre sa vie devrait être sacré.

LE GÉNÉRAL TARTARE

On offre aux vôtres la vie sauve, s'ils se soumettent; tous refusent.

PRINCE-FIDÈLE

Leur héroïsme devrait être une raison de plus de les épargner.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Que faire?... Notre devoir est d'obéir.

PRINCE-FIDÈLE

Pas jusqu'au crime. Une petite pierre peut quelquefois enrayer un lourd chariot. Nous, les chefs, en sacrifiant seulement notre vie, nous pouvons sauver des foules.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Comment cela?...

PRINCE-FIDÈLE

En résistant à l'iniquité.... Vous souvenez-vous?... Une autre guerre, toute pareille à celle-ci, le sac d'une ville, l'ordre au bourreau de faucher toutes les têtes comme à présent; alors, un jeune chef, fou de douleur à l'idée d'un pareil carnage, trouve de tels accents pour supplier le général de faire grâce, ou tout au moins de restreindre les exécutions, que celui-ci consent à limiter la tuerie au temps que pourra mettre à se consumer une baguette de parfum. Le parfum s'allume, la première tête va tomber; mais le jeune chef, frémissant d'horreur, saisit la baguette, la réduit en poussière, et court au bourreau en criant: «C'est fini! c'est fini! on fait grâce!» Puis, comme il a désobéi, il va se briser la tête contre un rocher.... A ce héros, le peuple éleva un temple, qui se dresse aujourd'hui encore sur une haute colline et dont les marches, depuis des siècles, n'ont cessé d'être jonchées de fleurs fraîches.

LE GÉNÉRAL TARTARE, _rêveur._

A ce héros, le peuple éleva un temple!...

SCÈNE III

LES MÊMES, LA FOULE, _puis_ UN OFFICIER.

_Depuis quelques instants, la foule, plus turbulente, commence à murmurer contre le carnage. Devant une nouvelle troupe de condamnés que l'on amène, des cris éclatent._

LA FOULE

Oh! oh! assez! assez!

UNE VOIX

Les ministres de l'Empire sont des bouchers!

UN HOMME, _montant sur les épaules de ses voisins._

Assez! assez!... Mort aux tigres!...

PRINCE-FIDÈLE, _sous la tente, voyant que le général tartare se lève._

Sans doute, c'est mon tour?...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Non, non. Restez encore, nous serons avertis.

UN AUTRE HOMME, _sur la place._

Oui! Mort aux tigres!... (_Il se baisse et trempe le bout de sa ceinture dans le sang._) Et je vais l'écrire, moi, tenez, sur cette muraille: Mort aux tigres!

_Il monte sur une pierre et commence, avec le bout de sa ceinture, à tracer des caractères sur un pan de muraille. Le général est sorti de la tente._

UN OFFICIER

Des hommes par ici!... Qu'on disperse cette foule insolente!... Arrêtez celui qui écrit ...

LE GÉNÉRAL TARTARE, _s'avançant précipitamment._

Qui donc commande sans mon ordre?...

L'OFFICIER

Seigneur, un commencement d'émeute ... n'est-ce pas mon devoir?...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Vous n'avez d'autre devoir que d'obéir.... (_Il renvoie d'un geste les soldats qui s'étaient avances pour saisir l'homme._) Les bourreaux doivent être las: une seconde fois, que le chef des exécutions leur donne l'ordre de se reposer.

L'OFFICIER

Pendant combien de minutes?

LE GÉNÉRAL TARTARE

Aussi longtemps que mon sabre restera fixé ici.

_Il l'enfonce dans le sol._

PRINCE-FIDÈLE, _bas au général._

Prenez garde, mon généreux ennemi! Peut-être va-t-on croire que vous avez peur.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Des vivants, non.... Mais des spectres, c'est vrai oui, j'ai peur des spectres....

_Ils entrent ensemble sous la tente. La foule, dont la rumeur va croissant, s'écarte de la place des exécutions, laissant voir les corps sans tête qui gisent à terre, et les mares de sang. Les marchands reprennent leurs cris et leurs musiques._

LE MARCHAND DE FLEURS

Pivoines royales, lotus variés, toutes les fleurs de la saison!

LE GÉNÉRAL TARTARE, _dans la tente, à Prince-Fidèle._

Vous le voyez, je me compromets, comme le héros de votre légende, et cependant on ne m'élèvera point de temple.

PRINCE-FIDÈLE

Mais vous n'espérez pas les sauver, ceux des miens qui restent encore?...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Qui sait!... Tant que les têtes ne sont pas détachées des épaules.... Vous entendez dehors: le flot du peuple irrité grossit toujours.... Souvent une courte émeute a délivré bien des victimes.... Je puis être débordé, avoir la main forcée: le ciel le veuille!...

PRINCE-FIDÈLE

Votre noble générosité m'encourage à vous demander une grâce.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Ce sera une joie pour moi de l'accorder.

PRINCE-FIDÈLE

Avant de m'agenouiller là-bas, contre la muraille sanglante, je souhaiterais obtenir une heure de liberté, sur ma parole....

LE GÉNÉRAL TARTARE

La parole d'un homme tel que vous est plus solide qu'une chaîne de fer à ses jambes ou qu'une cangue de bois de cèdre à ses épaules.... Une heure oui, même une heure et demie, nous pouvons attendre.... L'emploi que vous voulez en faire, peut-être le deviné-je: c'est la grande captive, n'est-ce pas, que vous rêvez de revoir.... Là, je ne puis, hélas! en rien vous servir.... Les Dieux vous viennent en aide!... (_Présentant une robe brodée d'or qui est accrochée au mât de la tente._) Une seule chose: consentez à revêtir une de mes robes; elle vous sera toujours une sauvegarde.

PRINCE-FIDÈLE

Comment oserais-je?...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Je vous en prie.... Ce vêtement me deviendra précieux, au contraire, pour vous avoir protégé. (_Il passe la robe à Prince-Fidèle, qui ne résiste plus, et puis il soulève une portière au fond de la tente._) Par là, Prince, fuyez!...

Exit _Prince-Fidèle._

SCÈNE IV

LE GÉNÉRAL, UN COURRIER DE L'EMPEREUR, UN OFFICIER, LES PRISONNIERS, LA FOULE.

_Un grand mouvement dans la foule, qui vociférait toujours. Et on entend, au fond de la scène, les trompettes sonner._

LE GÉNÉRAL TARTARE, _sortant de sa tente, à un officier qui est là._

Qu'est-ce donc?... Le salut rituel!... Qu'arrive-t-il encore?

L'OFFICIER

Un courrier de l'Empereur.

_Des soldats se rangent en haie sur le passage du courrier et mettent un genou à terre. Le courrier est à cheval et porte sur l'épaule un petit paquet enveloppé de soie jaune._

LE COURRIER, _mettant pied à terre._

Ordre de l'Empereur.

_Deux soldats apportent aussitôt une table sur laquelle on pose la lettre, puis on allume des parfums: le général met en hâte sa veste de cérémonie, salue trois fois le message et le prend enfin._

LE GÉNÉRAL TARTARE, _au courrier, après avoir examiné l'enveloppe._

Pourquoi cet ordre arrive-t-il si tard? il est parti au point du jour de la Ville Interdite, et la distance n'est pas longue.

LE COURRIER

C'est vrai; seigneur, mais des gens malintentionnés étaient postés à plusieurs endroits sur ma route. J'ai dû faire un détour, et mon cheval a renversé bien du monde avant de dépasser les obstacles.

LE GÉNÉRAL TARTARE, _à demi-voix._

Que le ciel délivre notre Empereur des méchants qui oppriment sa volonté!

LE COURRIER, _de même._

Que le ciel vous exauce pour le bonheur du peuple!...

LE GÉNÉRAL TARTARE. _Il ouvre la lettre. A part, après l'avoir lue._

Voilà qui sauve bien des existences, sans compter la mienne.... (_A la foule._) Ordre de l'Empereur, écoutez tous: «Telle est mon expresse volonté; je fais grâce de la vie, sans condition, à tous les captifs de la guerre, chefs et soldats, et je leur accorde la liberté entière. Respectez ceci.»

_Il montre le sceau de l'Empire._

LA FOULE

Dix mille années! Dix mille années à notre Empereur!

_On commence à détacher les prisonniers._

LE GÉNÉRAL TARTARE, _à la foule._

Écoutez encore. L'ordre devait arriver à temps pour sauver tous les condamnés. Des obstacles, semés sur la route du messager, sont la cause d'irréparables malheurs dont le maître, mal obéi, n'est pas responsable.

LA FOULE

Malheur aux ministres infidèles! Mort aux tigres!

_Les femmes s'empressent aussi à détacher les prisonniers qui s'approchent du général._

L'OFFICIER, _bas à un autre._

Notre général laisse pousser de tels cris séditieux....

DEUXIÈME OFFICIER

Dites même qu'il les provoque!

LE GÉNÉRAL TARTARE, _aux prisonniers._

Mes amis, écoutez un sage conseil: ne vous attardez point en ce lieu maudit. Autour du grand Dragon qui fait grâce, hurlent des fauves, toujours exaspérés de lâcher leur proie.... Allez! ne perdez pas une minute. Mais ne fuyez point par la campagne; trop facilement on vous rejoindrait. Dispersez-vous, égarez-vous dans la ville immense, dans les quartiers purement chinois où la foule ne saurait vous trahir....

LES PRISONNIERS

Nous suivrons vos avis. Le ciel épande sur vous ses faveurs....

_Ils saluent et se dispersent. Le général reprend son sabre, fiché en terre, et le remet lentement au fourreau._

LA FOULE

Mort aux tigres! Dix mille années à notre Empereur!...

_Pendant que le rideau descend, ou que la nuit se fait sur le théâtre pour un changement instantané, on entend encore les cris des marchands._

LE FLEURISTE

Pivoines royales! Lotus variés, toutes les fleurs de la saison!

LA MERCIÈRE

Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage! Voyez, jeunes femmes; voyez, jeunes filles!

DEUXIÈME TABLEAU

La grande salle du trône au Palais de Pékin, immense, entièrement rouge et or: le trône, au milieu sur une estrade où l'on monte par trois escaliers bordés de brûle-parfums et d'emblèmes. Colonnes de laque rouge, soutenant un plafond très élevé, où d'énormes dragons d'or se tordent parmi des nuages rouges; le plus grand, comme détaché, prêt à tomber du ciel, tient dans sa gueule une boule d'or, juste au-dessus du trône. Par terre, tapis jaune où se contournent des dragons de vingt mètres de longueur. Sur le côté de la scène, un carillon: il est fait de plaques de marbre alignées et suspendues par des chaînes d'or à un immense châssis dont les pieds d'or représentent des monstres, et dont les angles supérieurs sont ornés de phénix d'or déployant leurs ailes vers le plafond. Près de l'entrée principale, deux eunuques tiennent des chasse-poussières en queue de rhinocéros. On prépare une grande audience solennelle, à l'occasion du triomphe des armées tartares. Des blocs de porcelaine, représentant des monstres, sont posés en rang sur les tapis; ils marquent les places où doivent se tenir et se prosterner les différents groupes de dignitaires. Des personnages en robe de gala vont et viennent avec agitation. On parle bas, on marche en silence. Attitude respectueuse. On s'incline en passant devant le trône.

SCÈNE PREMIÈRE

OFFICIERS DU PALAIS, DIGNITAIRES, ET MAITRES DES CÉRÉMONIES.

PREMIER MAITRE DES CÉRÉMONIES, _mettant en ligne un des derniers blocs de porcelaine._

Là; le dix-huitième groupe des grands lettrés s'arrêtera là, face au trône, mais tourné un peu de biais.

DEUXIÈME MAITRE DES CÉRÉMONIES.

Tout me semble ainsi réglé pour le mieux.... Nous serons prêts.

UN OFFICIER

L'Empereur, prétend-on, est extrêmement fébrile depuis ce matin....

DEUXIÈME OFFICIER

On l'affirme en effet.... Lui si sombre et abattu depuis quelques jours ... tellement que chaque victoire de ses armées paraissait l'accabler comme un désastre.

TROISIÈME OFFICIER

Oui, qui eût dit qu'il exigerait un tel apparat pour célébrer son triomphe?...

QUATRIÈME OFFICIER

Et vous savez la nouvelle?... La prisonnière doit y paraître.

TROISIÈME OFFICIER

Laquelle?...

QUATRIÈME OFFICIER

Laquelle!... Voyons, est-ce que cela se demande? La grande, bien entendu, l'unique, celle dont tout le monde ... l'ex-impératrice des rebelles.

CINQUIÈME OFFICIER, _ironiquement._

Ah! la Déesse!... Alors on va la voir.

SIXIÈME OFFICIER

Et on pourra juger de sa puissance surnaturelle, à moins qu'elle l'ait perdue.

QUATRIÈME OFFICIER

Oh! pour de la puissance, elle en a toujours.... Hier au soir, par ordre de l'Empereur, on a décapité deux eunuques, coupables seulement de lui avoir annoncé la mort de son fils, sans y mettre les formes....

TROISIÈME OFFICIER

Et moi, je sais des détails, par la Grande Maîtresse.... Ce matin, elle a daigné parler, la Déesse, pour demander des vêtements de deuil.... Alors, dans les réserves de feu l'impératrice-mère on est allé chercher ce qu'il y avait de plus magnifique, en fait de robes blanches et de souliers blancs.

SCÈNE II

LES MÊMES, LE GRAND CHAMBELLAN.

LE GRAND CHAMBELLAN, _entrant par une porte du fond._

Ordre de l'Empereur!... (_Tous écoutent en courbant la tête._) Que les membres du conseil privé, les ministres, les dignitaires, revêtus de leur costume d'apparat, se réunissent en silence dans les galeries voisines de la salle du trône, prêts à entrer quand Sa Majesté frappera TROIS FOIS sur ce gong. (_Il désigne le grand gong placé au pied des marches du trône._) Personne ici. Et des gardes à toutes les portes.

_Tous saluent et s'apprêtent à sortir._

SCÈNE III

LES MÊMES, UN HÉRAUT ET LE GRAND MAITRE DES CÉRÉMONIES.

LE HÉRAUT, _paraissant à une porte et tenant à la main un grand écriteau de laque au bout d'une hampe d'or._

Faites silence.

LE GRAND MAITRE, _entrant avec Puits-des-Bois._

Sortez tous! Fermez les portes! Voici l'Empereur!

_Tous sortent effarés. Le grand maître et Puits-des-Bois restent seuls; ils se prosternent, et l'Empereur paraît._

SCÈNE IV

L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS, LE GRAND MAITRE DES CÉRÉMONIES.

L'EMPEREUR, _sombre, en grand costume._

Combien de têtes, dites-vous, étaient déjà tombées?

LE GRAND MAITRE

Cinquante à peine, sire!... Votre général, comme par un pressentiment de la clémence de Votre Majesté, avait mené les choses avec une audacieuse lenteur....

L'EMPEREUR

Il en sera récompensé par le ciel et par moi.... Quant aux grands de ma cour qui osèrent arrêter mon courrier de grâce, ceux-là, oui, qu'on me les trouve, et que le bourreau les fauche demain.... Comment les Dieux permettent-ils qu'au sommet où je suis, le bien soit presque irréalisable, tandis que le meurtre est si aisé!... Maintenant, allez!... (_Indiquant Puits-des-Bois._) J'ai besoin de m'entretenir avec mon conseiller....

_Le grand maître sort._

SCÈNE V

L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS.

L'EMPEREUR, _à Puits-des-Bois, toujours prosterné._

Relève-toi, ami, nous sommes seuls.... Mon projet, n'est-ce pas, tu l'as deviné: je veux qu'elle vienne là, elle, auprès de moi. (_Montrant le trône._) Pâle et dans la blancheur de son deuil, peu importe, je veux qu'elle vienne là, à mes côtés, sur ce trône.... Aujourd'hui, la faire reconnaître par mon peuple comme mon épouse; que les grands de ma cour se prosternent devant leur Impératrice, en même temps que devant leur Empereur.... Sans elle, vois-tu, il n'y a pour moi ni empire ni triomphe ...

PUITS-DES-BOIS

Elle a consenti?...

L'EMPEREUR

Hélas! le sais-je, si elle acceptera?... Je me suis dérobé jusqu'ici à cette entrevue de charme et d'épouvante.... C'est maintenant, c'est ici même, que nous nous reverrons pour la première fois.... Le ciel me soit en aide!... Tu diras que je suis toujours un enfant: j'ai voulu entourer de magnificence notre heure décisive.... Ah! s'il n'y avait pas entre nous cette mort de son fils, je tremblerais moins....

PUITS-DES-BOIS

Son fils! Mais vous avez fait tout au monde pour le sauver.... Puisque votre conscience ne vous reproche rien, Sire, il convient mieux à vos projets que cet enfant soit en paix chez les Ombres.... L'imposer à vos Tartares eût été bien dangereux.... Tandis qu'une dynastie mêlée, un autre fils qui naîtrait de votre sang et du sien....

L'EMPEREUR

Un fils qui me viendrait d'elle!... Oh! ami, tais-toi!... Les rêves trop beaux, il ne faut pas les formuler.... (_Il frappe sur le gong un seul coup léger._) Allons, va!... Voici l'instant terrible de la revoir.... Va!... (_A un officier qui se présente, appelé par le gong._) Qu'on amène ici la captive, avec les égards que j'ai commandés. Allez! (_Rappelant l'officier qui s'en va._) Attendez encore.... (_A Puits-des-Bois qui s'en allait aussi._) Non, sa fierté pourrait s'offenser d'être ainsi amenée en ma présence. Plutôt, qu'elle soit ici la première au rendez-vous; et c'est moi ensuite qui aurai l'air de comparaître devant elle, comme un vaincu demandant grâce. (_A l'officier qui attend._) Dès que je serai sorti, faites introduire ici l'Impératrice, et qu'on la laisse seule.... Allez, cette fois!...

_L'officier sort par le fond._

PUITS-DES-BOIS, _en s'en allant avec l'Empereur._

Elle vous aime, sire!... Ayez confiance.... Quelle est la femme, même presque déesse, qui ne céderait pas?

L'EMPEREUR

Elle, justement!... Elle seule.

PUITS-DES-BOIS

Mais puisqu'elle vous aimait....

L'EMPEREUR

Et aujourd'hui, ne doit-elle pas me haïr?... Tant de sang, que des traîtres ont fait couler malgré moi.... Partout, mes ordres de grâce, interceptés ou changés en arrêts de mort.... La haine, l'implacable haine de nos deux peuples, toujours triomphante....

PUITS-DES-BOIS

Mais vous avez cependant sauvé tant d'existences.... Et elle doit le savoir....

L'EMPEREUR, _en s'éloignant._

Oh! cette heure, dont le souvenir encore enchante ma vie!... Cette heure, là-bas, dans le jardin de son palais, au milieu de cette foule ou nous étions si seuls, quand elle m'avait pris dans son regard, et que nos âmes se sont unies en une étreinte souveraine.... Mais maintenant, voici qu'à l'idée de la revoir, je tremble comme un coupable.

_L'Empereur sort avec son conseiller par une porte latérale. Deux eunuques et deux suivantes amènent aussitôt l'Impératrice, jusqu'au pied du trône, et, après s'être prosternés, se retirent, la laissant seule. Elle est en grand deuil tout blanc, les mains liées par une corde de soie._

SCÈNE VI

L'IMPÉRATRICE, _puis_ PRINCE-FIDÈLE.

L'IMPÉRATRICE, _bas à elle-même._

Tant d'égards dont ils m'entourent ... m'épouvantent ... plus que le supplice et la mort. Pourquoi son palais, à lui, au lieu d'un cachot.... Lui, lui, qu'ose-t-il espérer? Lui, que me veut-il?...

PRINCE-FIDÈLE, _vêtu de la robe du général tartare, entre en courant par une porte du fond et se prosterne aux pieds de l'Impératrice._

Oh! le ciel est encore clément, puisqu'il permet qu'avant de mourir je me prosterne une dernière fois devant mon Impératrice adorée.

L'IMPÉRATRICE, _avec calme et égarement._

Vous? C'est vous qui êtes ici?... Cher prince!... Alors, sommes-nous donc partis de la Terre, est-ce déjà notre réunion plus haut que la vie?... Sans cela, par où seriez-vous venu, comment, par quel sortilège, à travers tous ces murs qui font peur?...

PRINCE-FIDÈLE, _toujours prosterné._

L'audace ne coûte pas, quand on n'a plus rien à perdre.... Et puis les Dieux, sans doute, étaient avec moi.... Oui, j'ai passé, comme par sortilège, ainsi que vous dites, j'ai passé les murs, les portes gardées.... Un de ses soldats, à lui, m'a guidé aussi, pour ce qui me restait d'or.... Pardonnez-moi, voici que je pleure: est-ce de joie ou de détresse, je ne sais plus.... De joie, oui ... car je ne souhaitais que cette grâce: avoir revu Votre Majesté, lui avoir dit une fois, à genoux, ma vénération passionnée ... qui, si près de la mort, n'offense plus, n'est-ce pas.... Et surtout, lui offrir le présent magnifique, le présent qui délivre de tous les outrages du vainqueur.... Elle est donc accomplie jusqu'au bout, ma mission de sujet fidèle, car ce présent, je l'ai apporté à mon Impératrice.

L'IMPÉRATRICE

Le poison! (_Comme un cri de délivrance et de triomphe._) Ah!...

PRINCE-FIDÈLE, _offrant un poignard._

Le poison.... Hélas! je n'ai pas pu.... Rien que cela, tenez.

L'IMPÉRATRICE

Eh bien! mais cela suffit.... Frappez-moi, avant qu'il paraisse, lui!

PRINCE-FIDÈLE, _se relevant et se jetant en arrière._

Oh! ma bien-aimée souveraine!... Ne commandez point à votre serviteur, qui vous a toujours obéi ... ne lui commandez point ce qui est trop au-dessus de ses forces....

L'IMPÉRATRICE

Non, vous ne voulez pas?... Alors donnez!... Je frapperai moi-même.... J'essaierai.... Je pourrai....

PRINCE-FIDÈLE, _apercevant les mains attachées._

Mais, vos mains.... Oh! moi qui n'avais pas vu!...

L'IMPÉRATRICE

Ah! c'est vrai....

PRINCE-FIDÈLE

Dois-je les délier? Avons-nous le temps?

L'IMPÉRATRICE

Non, trop long.... Là, dans les plis de ma robe, cachez l'arme.... (_Le Prince hésite encore._) Vous n'osez pas?... C'est vrai, toucher la souveraine!... Oh! vous pouvez; c'est comme une morte à présent, votre Impératrice.

PRINCE-FIDÈLE, _cachant le poignard dans le corsage._

Mais, avec ces liens, comment?...

L'IMPÉRATRICE Ah! il les fera délier, celui devant qui je vais comparaître.... Et puis,--on est excusable, n'est-ce pas, de changer d'idée, si près de la mort,--je voulais que vous me frappiez avant qu'il vienne.... A présent, j'aime mieux le revoir, lui, l'Empereur.

PRINCE-FIDÈLE

Le revoir?... Vous le connaissez donc?

L'IMPÉRATRICE

Oui ... Restez jusqu'à ce qu'il soit là.

PRINCE-FIDÈLE

Oh! non, que l'on ne me trouve pas ici!

L'IMPÉRATRICE

Qu'importe? au point où nous en sommes....

PRINCE-FIDÈLE

C'est que.... Là-bas, les dernières têtes tombent.... On fait l'appel de ceux qui restent.... Il est temps ... mon tour vient.... Ils m'avaient laissé libre une heure sur ma parole.... Je ne voudrais pas avoir eu l'air de fuir....

L'IMPÉRATRICE

Alors, oui, partez, prince.... Adieu ... Je vous rejoindrai bientôt, tous, mes fidèles!... A ceux qui restent dites-le, que je vais vous rejoindre....

_Prince-Fidèle part en courant._

SCÈNE VII

L'EMPEREUR, L'IMPÉRATRICE.

_L'Empereur entre et s'approche. L'Impératrice demeure impassible les yeux à terre._

L'EMPEREUR

Fille du Ciel, daignez lever les yeux vers le vainqueur désolé qui s'incline devant vous; daignez le regarder et vous souvenir; sans doute, vous le reconnaîtrez, mais puissiez-vous le regarder sans haine!

L'IMPÉRATRICE, _comme absente et les yeux toujours baissés._

Pour le reconnaître, je n'ai besoin ni de réentendre sa voix, ni de revoir son visage. Dans mon esprit, la lumière s'est faite pendant les heures de ma captivité: avant d'entrer ici, je savais en quelle présence j'allais être amenée.... (_Un silence pendant lequel l'Empereur reste incliné._) A la fille des Ming, que peut avoir à dire l'empereur des Tartares?...

L'EMPEREUR, _regardant les mains de l'Impératrice, qu'attache une corde de soie._