La fille du ciel: Drame Chinois

Part 6

Chapter 63,538 wordsPublic domain

Ce qu'il faut faire, ô ma souveraine bien-aimée, il faut s'enfuir et vivre!...

L'IMPÉRATRICE, _avec violence._

Ah! non!... Tout ce que vous me demanderez.... Mais lâchement prendre la fuite, non!

LUMIÈRE-VOILÉE

S'enfuir, hélas! oui.... Échapper à l'ennemi, lui enlever l'enjeu de la guerre.... Et ainsi, la partie qu'il gagne ne lui fait rien gagner; la victoire n'est plus la victoire; bientôt le sang de nos héros enivre d'autres héros; une nouvelle armée se groupe autour de la Fille du Ciel, et la guerre recommence.

L'IMPÉRATRICE

Et le sang coule encore.... Et la Terre désertée peuple le royaume des Ombres.... Non, assez de morts.... J'ai peur, à la fin, peur d'être une souveraine meurtrière et fatale.... Tout ce sang, tout ce sang versé pour moi, il me semble que j'ai les mains rouges....

PRINCE-FIDÈLE

Il est inépuisable, le sang de vos sujets ... et leur dévouement est sans limite....

L'IMPÉRATRICE, _tout à coup très douce, et comme implorant._

Mais mon courage est à bout.... (_Désignant les soldats, qui entassent toujours le bois du bûcher._) Prince, j'aimerais mourir avec ceux-ci....

PRINCE-FIDÈLE

Vivez, pour que leur mort ne soit point stérile.... Vivez pour ramener notre jeune Empereur, que l'armée du Sud nous garde; vivez pour nous tous et pour lui....

L'IMPÉRATRICE

Mon fils!... Ah! ne prononcez pas ce nom-là.... Pour m'entraîner, n'essayez pas de faire jouer cette corde, c'est la seule que je vous défends de toucher. A l'instant précis où vous me l'avez arraché, j'ai eu la certitude que je ne reverrais jamais, jamais le cher petit visage, jamais les chers yeux.... Je trouve la force de tout entendre, excepté si l'on me parle de lui..., car, alors, voyez-vous, je redeviens une mère, rien qu'une mère, comme les autres femmes ... et je ne peux plus, je ne peux plus.... (_Elle détourne la tête, et sa phrase finit par des sanglots._) Oh! ne pas s'appartenir, ne pouvoir même pas laisser sur le chemin le fardeau de sa vie!... Être l'idole impersonnelle, dont tout un peuple dispose à son gré; être le triste fétiche que chacun veille des yeux comme les tablettes de ses ancêtres sur l'autel familial!...

PRINCE-FIDÈLE

Vous êtes la bannière étincelante, la déesse toujours radieuse, vers qui nous tournons les yeux dans la détresse suprême.... Et vous ferez ce que des millions de sujets vous demandent, par la bouche de ces quelques braves qui vont mourir.

LE VEILLEUR, _criant du haut du donjon._

Il se jette contre leur avant-garde, l'homme qui était ici tout à l'heure, le messager de grâce.... Avec les trois autres qui l'accompagnaient, il se jette contre leur avant-garde, comme pour les arrêter!... Oui ... il veut les arrêter, c'est bien cela. Et il semble commander en maître, et semer parmi eux l'épouvante....

L'IMPÉRATRICE, _au veilleur._

Bien!... Qu'on ne me parle plus de cet homme. Et toi, tu pourras bientôt descendre, pauvre veilleur dont la tâche est finie, et te joindre à tes frères d'armes pour mourir. Que nous importe à présent ce qu'ils font, les Tartares?... Nous ne sommes déjà plus de ce monde.... (_A Prince-Fidèle._) Mais encore faut-il que ce soit possible, ce que vous demandez!... De toutes parts investis!... Fuir par où, fuir comment?... Où se cacher? Où?

_Les soldats qui ont descellé le rocher sont restés devant la porte de bronze, tenant toujours les pioches et les leviers, et ils ont l'air d'attendre._

PRINCE-FIDÈLE

Là, dans ce tombeau!... Et, sur le ciment tout préparé qui scellera les roches, nous jetterons de la poussière ... quand vous serez entrée....

L'IMPÉRATRICE, _après un silence, lentement, soumise et morne._

Dans mon tombeau, murée vivante.... Soit! Et après?

PRINCE-FIDÈLE

Il y a ce couloir souterrain qui passe par les caveaux où dorment votre père et votre époux; vous le savez comme moi, il va déboucher parmi les broussailles, dans la campagne, au pied de la colline des Supplices....

L'IMPÉRATRICE, _très vite et haletant._

S'il n'est pas obstrué déjà par la terre, oui!... Et, tout autour de la colline des Supplices, les Tartares sont campés.

PRINCE-FIDÈLE

Nous attendrons qu'ils n'y soient plus ...

L'IMPÉRATRICE

Et de l'air pour nos poitrines, de l'air dans ces caveaux des morts, en trouverons-nous?

PRINCE-FIDÈLE

Je le crois, oui.... Mais emportons toujours ce breuvage, que tout à l'heure vous vouliez boire.

L'IMPÉRATRICE, _toujours très vite._

Et s'ils nous prennent là, les Tartares, s'il nous prennent comme des bêtes de nuit forcées dans leur terrier?... Rappelez-vous, ils avaient violé la tombe de mon aïeul....

PRINCE-FIDÈLE

Elle n'était pas cachée comme la vôtre.

L'IMPÉRATRICE, _toujours très vite._

Et des vêtements ensuite, pour fuir dans la campagne où l'ennemi rôde. (_Touchant sa robe de guerrière._) Pas avec ceux-là?

PRINCE-FIDÈLE

Des dépouilles d'ennemis nous serviront à souhait.... La terre doit en être jonchée....

L'IMPÉRATRICE

Pour vêtir votre Impératrice, des loques arrachées à quelque cadavre qui se décompose.... Soit! même à cela je consens.... Mais, pour vivre, dans ces couloirs de tombeau, pour durer, quand on n'est pas encore des ombres, il faut manger, vous savez bien!... Les derniers grains de riz, je les ai partagés ce matin avec vous et mes soldats!... Alors, quoi?...

PRINCE-FIDÈLE, _indiquant le tombeau._

Les gâteaux sacrés, là, sur la table des morts.

L'IMPÉRATRICE

Horreur et sacrilège!

LUMIÈRE-VOILÉE

Il n'y a pas de sacrilège, quand il s'agit de sauver la Dynastie Lumineuse.... Les Mânes augustes viendront eux-mêmes vous convier au repas; notre sacrifice nous les rendra indulgents et favorables.

L'IMPÉRATRICE, _lente, tout à coup._

Ainsi, je serai celle qui vivra dans les froides ténèbres, avec l'incertitude d'en sortir jamais; je serai celle qui se traînera comme une larve dans les souterrains peuplés de fantômes, mangeant à tâtons les offrandes pieuses qui se dessèchent sur les autels des morts.... Oh! oui, c'est plus épouvantable que de mourir ici.... Alors, j'accepte.... Emmenez-moi, je suis résignée!...

LE VEILLEUR, _du haut du mur._

Ils ont arrêté leur marche, les Tartares.... Un petit groupe seul s'avance en courant, sans armes, portant des écriteaux sur des hampes.... Malgré l'obscurité, on dirait les signes qui accordent grâce.

L'IMPÉRATRICE

Ah! la grâce imposée ... serait plus insultante encore.... Dans ma tombe emmurez-moi, prince, avant qu'ils soient ici!...

PRINCE-FIDÈLE, _désignant Lumière-Voilée._

Votre conseiller et moi-même, nous vous suivrons dans ces demeures (_Désignant les filles d'honneur_), et peut-être deux de ces jeunes filles, si elles se sentent assez fortes pour l'épreuve.

SCÈNE VII

LES MÊMES, LES FILLES D'HONNEUR.

L'IMPÉRATRICE

C'est cela ... Ma suite, ma funèbre cour et sans doute mon dernier cortège: quatre personnes.... (_Aux filles d'honneur._) Quelles seront les deux d'entre vous, mes filles, qui auront le courage de me suivre dans les noirs sentiers, là-bas?...

LES FILLES D'HONNEUR, _s'inclinant._

Toutes, nous sommes prêtes.... Que Votre Majesté daigne prononcer deux noms.

L'IMPÉRATRICE, _après un silence._

Elégance, Cinnamome.... (_Elégance et Cinnamome s'approchent de l'Impératrice._) Toutes, vous m'êtes chères, mais j'ai appelé celles qui, dans l'adversité, m'ont montré un cœur plus viril. (_Aux autres._) Et vous, mes fraîches fleurs si tôt fauchées, que l'eau de la Grande Délivrance vous mène hors de ce monde, très doucement, à travers la paix d'un sommeil.

LA PERLE

Aux blessés nous l'avons toute versée.

UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR

Nos buires sont vides.

LA PERLE

Le bûcher nous effraie.... Mais nous savons comment mourir, bonne souveraine.

UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR

Le lac du jardin est profond, au pied de l'île des Jades.

LA PERLE

Quand nous aurons conduit Votre Majesté jusqu'au seuil du sentier noir, en nous donnant la main, nous irons au bord du lac.

UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR

Sur la vase où nous dormirons tranquilles, les lotus nous enlaceront de leurs racines, et nous revivrons dans leurs fleurs....

L'IMPÉRATRICE, _à Lotus-d'Or qui est assise un peu à l'écart, tenant toujours sur ses genoux la tête mourante de Porte-Flèche._

Et toi, Lotus-d'Or?

LOTUS-D'OR

O Majesté, acceptez ici même mon suprême salut.... M'éloigner de lui, laisser retomber son front, pardonnez-moi si je n'en ai pas le courage....

_On commence d'entendre au dehors les trompes des Tartares, leurs gongs et une clameur qui se rapproche._

L'IMPÉRATRICE, _à Porte-Flèche et à Lotus-d'Or._

Tenez, pauvres fiancés sans lendemain, voici le cadeau de noces de votre Impératrice. (_Elle verse du breuvage empoisonné plein sa coupe d'or et le leur donne._) Adieu! Soyez unis par delà les nuages.... (_A Prince-Fidèle._) Allons, Prince, montrez-moi le chemin.... Me voici tout à fait prête.

LE CHEF DES SOLDATS, _s'avançant, à Prince-Fidèle._

Prince, parlez pour nous.

PRINCE-FIDÈLE

Vos soldats, Majesté, implorent une dernière grâce....

L'IMPÉRATRICE

Il est donc encore en mon pouvoir d'accorder une grâce.... Oh! tout, tout ce qu'ils voudront.

PRINCE-FIDÈLE

Vous demandiez pourquoi tant de bois qu'ils accumulaient: c'était pour eux-mêmes. Ils veulent mourir là avant l'entrée des Tartares.... Et cette grâce suprême qu'ils implorent, c'est que vous allumiez vous-même leur bûcher.

_Le chef des soldats s'agenouille et tend à l'Impératrice une torche enflammée._

L'IMPÉRATRICE, _aux soldats, acceptant la torche._

O mes bien-aimés soldats! Sachez tous que votre Impératrice vous suivra bientôt dans la mort! Elle n'accepte de vous l'ordre de fuir que pour essayer de vous venger; mais si des temps meilleurs surviennent pour la Dynastie Lumineuse, elle refusera de les vivre; devant vous tous, elle en fait ici le serment: sa tâche implacable une fois terminée, elle se hâtera de vous rejoindre chez les Ombres....

O victimes surhumaines! O vaincus auréolés de gloire! O mon héroïque armée!... Un jour viendra où l'histoire de votre fin sublime sera gravée dans le jade impérial, en lettres d'or, pour que la postérité pleure sur vous. (_Elle jette la torche dans le bûcher_) et que l'éclat de votre bûcher éblouisse le monde, éternellement!...

_Le bûcher prend feu. Les soldats se jettent en chantant dans les flammes._

LES SOLDATS, _chantant:_

Qu'il vive, notre Roi! Qu'il vive heureux et longtemps!

_Un nuage de fumée noire commence de les envelopper. On entend se rapprocher un gong qui résonne à coups espacés et la voix d'un héraut tartare._

LA VOIX DU HÉRAUT TARTARE, _du dehors et de très loin._

Ordre de l'Empereur. Respectez ceci!

PRINCE-FIDÈLE, _en hâte, au chef des soldats._

Le rocher, replacé comme nous avons dit! Murez vite! Et beaucoup de terre jetée sur le ciment frais, beaucoup de poussière....

_Le chef des soldats va rejoindre les quelques hommes qui attendent devant le tombeau, tenant les pioches et les leviers. L'Impératrice, Prince-Fidèle, Lumière-Voilée, Elégance et Cinnamome se dirigent vers la porte de bronze. Les autres filles d'honneur suivent en se donnant la main, elles s'agenouillent en arrivant près de la porte._

L'IMPÉRATRICE, _arrivée à la porte du tombeau, aux quatre personnes qui doivent y entrer avec elle._

Entrez d'abord. Je passe la dernière: ce sont mes funérailles!... Et puis, je veux encore une fois les regarder, mes héros, et là-bas, mon beau palais qui se dessine toujours. (_Aux filles d'honneur agenouillées._) Vous, mes filles chéries, relevez-vous, ne vous attardez pas, le lac où vous allez n'est pas proche d'ici....

_Les filles d'honneur s'en vont, en se donnant la main, et on entend leurs sanglots. L Impératrice franchit la porte et puis se retourne sur le seuil comme une hallucinée, regardant la flamme du bûcher qui commence de monter, et levant les bras en grands gestes extasiés._

Ah! la belle flamme rouge!... Ah! la belle fumée qui tourbillonne!... Il fait clair dans mon palais, pour le dernier soir. Et je les vois, leurs nobles âmes, qui montent, qui montent, dans le tournoiement des spirales brunes!...

LES SOLDATS, _chantant dans la flamme._

Dix mille années! Dix mille années!

L'IMPÉRATRICE, _aux soldats._

Allez, mes braves!... Montez, montez, volez, vers le ciel des ancêtres, planez là-haut chez le Dieu des nuages!...

LES SOLDATS, _plus faiblement._

Dix mille années! Dix mille années!

_On entend plus proches les coups de gong des Tartares au dehors._

L'IMPÉRATRICE, _aux soldats._

Et moi, je suis une morte comme vous, sachez-le bien! C'est plus tard seulement que je prendrai mon essor; mais déjà je suis une morte,--morte à tout ce qui ne sera pas vengeance, fureur de bataille, haine sans merci!... Et je referme sur moi ma porte de bronze! (_Aux soldats proches qui tiennent les leviers._) Scellez-la bien, mes amis, sur votre Impératrice! Roulez le grand rocher!... Murez-la bien dans son tombeau, la morte vivante!...

_Elle referme sur elle-même le battant de la petite porte de bronze. Le chef des soldats, avec quelques hommes qui restent, replacent le rocher, jettent en hâte le ciment et la poussière._

LA VOIX CHANTANTE DU HÉRAUT TARTARE,

_arrivé au pied de la muraille._

Ordre de l'Empereur! Respectez ceci: à tous, sans condition, grâce de la vie et de la liberté!...

Ouvrez et n'ayez point de crainte!... A tous l'Empereur fait grâce!...

UN DES SOLDATS _qui cimentent le rocher._

Trop tard, l'insulte de votre pardon!... Avant que vous ayez enfoncé nos portes, il n'y aura plus ici que des morts!

LA VOIX DU HÉRAUT TARTARE, _chantant au dehors._

Ouvrez et n'ayez point de crainte!... A tous, notre Empereur accorde la vie.

UN AUTRE DES SOLDATS

Non, pas même des morts pour la recevoir votre grâce! Plus rien que des cendres.

LE CHEF DES SOLDATS, _achevant de cimenter le rocher sur la porte du tombeau impérial._

Et notre beau Phénix, faute de pouvoir déployer ses ailes, se sera dérobé à vous sous la terre!...

LA VOIX DES SOLDATS, _s'affaiblissant toujours dans la flamme et la fumée._

Dix mille années à la Dynastie Lumineuse!... Dix mille années!

_La flamme et la fumée envahissent tout._

ACTE QUATRIÈME

PREMIER TABLEAU

Avant le lever du rideau, on a commencé d'entendre les vociférations de la foule, mêlées à des bruits de gongs et de sonnettes.

Le lieu des exécutions au pied des remparts de Pékin. Une colossale muraille grise, à créneaux, occupe tout le fond de la scène, et, vers la gauche, s'en va à perte de vue dans le lointain. Le long de cette muraille, les prisonniers chinois sont attachés à des poteaux, d'autres sont à la cangue, sous un écriteau rouge. Çà et là des têtes coupées et saignantes sont pendues à des clous. Il y a des taches de sang partout sur le sol. Une foule loqueteuse se presse sur le devant de la scène; les gens portent le costume de Pékin de nos jours, longue natte, robe de coton bleu, savon de peau de bique; des femmes tartares, du peuple aussi, sont coiffées de deux cornes de cheveux, avec de grossières fleurs artificielles. En avant et à gauche, la grande tente, largement ouverte, d'un général tartare: elle est en cuir verdâtre, avec toiture jaune, surmontée d'un clocheton d'argent; l'intérieur est tapissé de peaux de bêtes; autour du mât central, une table circulaire: tapis, pliants, petite table, un drapeau carré avec le nom du général. Gardes, soldats, sabre au clair. Des chameaux sont couchés alentour, parmi des ballots et des armes. Voitures, palanquins.

Au lever du rideau, la foule continue de vociférer tumultueusement. Des marchands de boissons chaudes se promènent avec des urnes de cuivre sur le dos; des barbiers agitent des sonnettes; des sorciers aveugles jouent de la flûte; des marchands de bonbons frappent sur des gongs. Des bourreaux, au premier plan, essuient les lames saignantes de leurs sabres.

SCÈNE PREMIÈRE

LES BOURREAUX, LA FOULE.

PREMIER BOURREAU, _essuyant son sabre, à deux jeunes femmes qui l'entourent._

C'est que nous avons les bras fatigués, mes petites belles....

UNE DES FEMMES

Ah!... Ils ont pourtant l'air solides, vos bras, monsieur le bourreau.

LE BOURREAU

Solides, je ne dis pas. Mais tout de même....

UN MARCHAND DE FLEURS

Pivoines impériales, lotus variés, toutes les Heurs de la saison!

UN MARCHAND DE FRUITS

Doux comme le miel, le fruit rouge des montagnes!

UN ENFANT TARTARE, _s'approchant du bourreau._

Dites, monsieur le bourreau, il faut frapper fort pour couper?

_Des hommes, portant un baquet plein d'eau pendu à l'épaule, arrosent le sol avec une grande cuiller de bois._

LE BOURREAU

C'est de l'adresse, mon petit agnelet ... trouver juste la place ... de l'adresse et de la force aussi, bien entendu... Ah! ça n'est pas en un jour, tu penses, que notre métier s'apprend....

UN MARCHAND DE BONBONS, _frappant sur un petit gong._

Elle a le goût de la canne à sucre, la gourmandise que je vends!

UN MARCHAND DE FRUITS

Ay! Ay! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le melon frais!

DES MENDIANTS, _jouant de la guitare._

Écoutez la légende du roi des Dragons:

_Ils chantent d'une voix suraiguë._

Auprès du lac des bambous, Trois hiboux, hiboux, hiboux!

DEUXIÈME BOURREAU, _à d'autres femmes, désignant des gens attachés aux poteaux._

Le deuxième groupe, là?... Tout à l'heure, son tour. Le maître des exécutions nous accorde un temps de repos, et nous l'avons bien gagné, hein?...

_Il appelle un marchand de boisson chaude et se fait servir._

UNE MERCIÈRE, _frappant sur un timbre._

Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage.... Voyez, jeunes femmes; voyez, jeunes filles!

UNE FEMME TARTARE, _à une autre._

Oh! regarder couper les têtes, moi je ne suis pas de celles qui s'y complaisent.... Et puis, n'est-ce pas un spectacle toujours pareil?... Non, mais c'est leur Déesse que j'aurais désiré voir....

DEUXIÈME FEMME TARTARE

Leur Déesse?... Leur Impératrice?... Tiens, et moi de même, et nous toutes aussi; voir leur Déesse, c'est cela qui nous intéresserait le plus!...

TROISIÈME FEMME TARTARE

Et on va te la montrer, comptes-y!

DEUXIÈME FEMME TARTARE

Pourquoi donc pas?... On nous montre bien leurs généraux, et leurs princes, et tous les autres.... Les prisonniers, c'est fait pour être vus, c'est pour ça d'ailleurs qu'on nous les a amenés jusqu'à Pékin.

TROISIÈME FEMME TARTARE

Oh! mais elle.... Il paraît que, pour nous la conduire ici, c'était tout le temps des égards en route comme pour une reine.... Et l'Empereur l'a fait mettre dans la Ville Interdite, vous savez, dans son palais même....

PREMIÈRE FEMME TARTARE

On dit qu'elle a des yeux, des yeux dont les petites gens comme nous ne peuvent pas supporter le regard....

FLEUR-DE-JASMIN

Oh!... Et puis, j'aurais peur, moi!... Une femme qui a été morte ... car elle a été morte la durée d'au moins deux lunes, vous savez!...

DEUXIÈME FEMME TARTARE

D'abord Fleur-de-Jasmin croit tout ce qu'on lui dit.

FLEUR-DE-JASMIN

Dame! chacun le sait bien, qu'elle a été morte.... Deux lunes, je vous dis, elle est restée pendant deux lunes dans son tombeau....

LE MARCHAND DE FRUITS

Ay! Ay! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le melon nouveau!

PREMIÈRE FEMME TARTARE

On sait bien aussi que les balles, la mitraille, tout cela passait au travers d'elle, comme au travers d'une ombre.... (_Avisant un chef des soldats qui est là._) Tenez, demandez plutôt à Lee-Phuang, qui était là quand on l'a prise; n'est-ce pas, Lee-Phuang?

LEE-PHUANG

Ah! pour ça oui, et j'en ai été témoin.... Les balles ne l'arrêtaient guère, leur Déesse....

DEUX SOUS-OFFICIERS, _amenant au supplice un nouveau groupe de prisonniers chinois, les mains liées de cordes, parmi lesquels, et fermant la marche, Prince-Fidèle, en vêtements souillés et déchirés._

Place!... Faites place!...

_Les prisonniers passent pour aller rejoindre les autres, qui attendent déjà leur tour d'exécution au pied de la muraille._

LEE-PHUANG, _aux femmes qui l'avaient interpellé._

Le dernier qui arrive là! Regardez! regardez!... Celui qui marche la tête si fière: le plus grand chef des rebelles de Nang-King. Il se nomme Prince-Fidèle, c'était le bras droit de la Déesse; au milieu de la bataille, tout le temps à ses côtés....

LA MERCIÈRE, _frappant sur son timbre._

Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage! Voyez, jeunes femmes voyez, jeunes filles!...

SCÈNE II

PRINCE-FIDÈLE, LE GÉNÉRAL TARTARE

LE GÉNÉRAL TARTARE, _sortant de sa tente et saluant Prince-Fidèle, qui passe et ferme la marche du dernier groupe des condamnés._

Entrez ici, noble vaincu. Ne regardez pas là-bas. Chaque homme ne doit mourir qu'une fois, et vous, vous mourrez à chaque tête qui tombera. Ce supplice ne vous suffit donc pas, de devoir être la dernière victime?...

PRINCE-FIDÈLE

Ma présence, peut-être, les soutient, mes pauvres soldats, si simplement héroïques.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Plutôt votre souffrance s'ajoute à leur peine.... Accordez l'honneur à un loyal ennemi de passer sous sa tente les dernières minutes de votre vie glorieuse.... Vous êtes déjà au-dessus des petitesses du monde et des rancunes implacables.

PRINCE-FIDÈLE

Le glaive n'est pas responsable, ni même bourreau.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Pas même le général.

_On attache les nouveaux prisonniers à des poteaux._

PRINCE-FIDÈLE

Je n'ai pas de rancune....

_Il entre sous la tente avec le général tartare._

LE GÉNÉRAL TARTARE

Et moi, je n'ai pas d'orgueil. Je sais que les sages réprouvent la guerre et estiment que l'œuvre du vainqueur se résout en la poussière de dix mille squelettes....

PRINCE-FIDÈLE

Et qu'on ne doit, aux triomphateurs, que des honneurs funèbres.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Oui, la gloire des armes n'est, vraiment, que la fumée d'un incendie....

_Ils se sont assis sur des pliants, et on leur sert du vin de riz. Pendant le dialogue suivant, les exécutions recommencent au fond de la scène, au milieu d'un remous de la foule. A chaque minute, on voit le sabre d'un bourreau décrire une courbe en l'air, et aussitôt après une nouvelle tête coupée, saignante, est accrochée à la grande muraille de Pékin qui ferme le tableau. Cris et tumulte, un peu assourdis, pendant la conversation des deux hommes sous la tente._

LE GÉNÉRAL TARTARE

Avant de quitter ce monde, n'avez-vous pas quelque mission, envers vos proches, qu'il vous serait précieux de voir accomplir?... Je m'en chargerais avec respect.

PRINCE-FIDÈLE

Ils ont péri, sans nul doute, tous ceux qui m'étaient chers. Je vous remercie de votre offre bienveillante.

LE GÉNÉRAL TARTARE

N'avez-vous pas quelque désir?...

PRINCE-FIDÈLE

Un seul: celui de connaître le sort de notre Impératrice. Dans cette bataille funeste où j'ai été fait prisonnier, elle combattait aussi. Est-elle vivante ou morte, libre ou captive?...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Elle est vivante, captive depuis une demi-lune seulement et, depuis hier, gardée à Pékin, non loin d'ici, dans la Ville Interdite.

PRINCE-FIDÈLE

Non loin d'ici, ma souveraine!... Ah! si les Dieux, las de nous frapper, pouvaient permettre.... Savoir qu'elle est là tout près!...

LE GÉNÉRAL TARTARE