La fille du ciel: Drame Chinois
Part 5
LOTUS-D'OR, _très douce à Porte-Flèche dont elle s'est tout de suite approchée._
Seigneur, voulez-vous mourir?... Et aussitôt après vous, je viderai moi aussi la coupe.... Voulez-vous mourir, seigneur?
PORTE-FLÈCHE, _après un silence, et comme en extase._
Non, ma belle fleur tremblante, ma belle fleur des lacs!... Avant que vous soyez venue là, je le voulais.... A présent, je ne le veux plus.... Laissez-moi rester un peu encore parmi les vivants, pour m'enivrer de cette parole d'amour que vous venez de dire.... Secourez ceux qui souffrent plus que moi, sans une amie ... et puis vous reviendrez, j'appuierai ma tête sur vos genoux, avant de m'en aller chez les Ombres....
LOTUS-D'OR
Qu'il soit fait tout ce que vous commanderez, cher seigneur.... Près de vous, oui, je vais revenir....
_Elle va se pencher sur d'autres blessés, suivie des yeux par le mourant. Les soldats, au fond, agrandissent le bûcher, apportant des poutres, des fagots, des branches. Une rumeur à droite, dans la coulisse, par où de nouveaux soldats arrivent._
L'IMPÉRATRICE
Qu'est-ce, là-bas?
LE CHEF DES SOLDATS
C'est notre envoyé Ouan-Tsi, qui a pu se rapprocher de nos murs, et nous rapportera les nouvelles du dehors.... Nous lui avons jeté les cordes, et le voici de retour.
L'IMPÉRATRICE
Ah!... Qu'il vienne!... (_Aux soldats qui, derrière elle, chargent toujours le bûcher._) Reposez-vous, mes amis!... C'est bien plus qu'il ne faut, allez, pour consumer mon corps.... Pourquoi donc faire le bûcher si grand?
LE CHEF DES SOLDATS
Pourquoi nous voulons tant de flamme.... Le Prince-Fidèle vous le dira, Majesté, en vous présentant notre requête suprême.
SCÈNE II
LES MÊMES, L'ENVOYÉ OUAN-TSI, _qui s'approche de l'Impératrice. Ses souliers, le bas de sa robe sont pleins de sang. Il se prosterne._
L'IMPÉRATRICE, _à Ouan Tsi prosterné._
Relève-toi, va!... Plus de prosternements. Nous voici tous égaux. Il n'y a plus qu'une seule et même grandeur, celle que nous donne, pareillement et à tous, la noblesse du sacrifice.... (_Ouan-Tsi se relève._) Maintenant, parle.... N'atténue rien.... D'ailleurs, je devine....
OUAN-TSI
Eh bien! oui, c'est fini, ô ma souveraine!... Votre palais seul tient encore.
L'IMPÉRATRICE
Oh! pas pour longtemps ...
OUAN-TSI
Les abords de vos murailles sont évacués.... Jusqu'à la fin de la nuit peut-être, ils nous laisseront vivre....
L'IMPÉRATRICE
Le reste de la ville, les citadelles de l'Ouest?...
OUAN-TSI
Aux mains des Tartares, tout!... Cette défroque d'un ennemi, seule, m'a sauvé.... Dans les rues, on brûle, on pille, on égorge.... Quelques milliers de femmes ont réussi à se jeter dans le fleuve.... Les autres, on les viole, en même temps qu'on les étrangle.... Le sang coule sur les pavés, autant que l'eau du ciel après l'orage.... Chaque ruisseau déverse au fleuve comme un grand éventail rouge.... Tout le long des rues, les morts, les torses encore chauds, se vident de leur sang, par l'entaille du cou tranché.... Bonne souveraine, pour venir, j'ai enjambé mille cadavres.... Mes pieds s'embarrassaient dans les longues chevelures, traînant après elles des têtes coupées.... O Majesté, c'est la fin!... (_Il s'agenouille à nouveau._) Et maintenant pardonnez-moi d'être le messager de malheur.
L'IMPÉRATRICE, _très calme._
Un brave et fidèle messager, que je remercie.... Relève-toi, t'ai-je dit, et, parmi mes derniers soldats, reprends ton poste suprême.... (_Ouan-Tsi se relève et se mêle aux soldats, qui, au fond de la scène, continuent de dresser le bûcher. A Cinnamome, en lui indiquant la buire et la tasse d'or_:) Allons, Cinnamome, c'est l'heure.
CINNAMOME
Oh! Majesté, pas encore.
_Les autres filles d'honneur, qui étaient disséminées parmi les blessés, ont entendu et reviennent en silence se grouper autour de la souveraine._
L'IMPÉRATRICE
Aimes-tu mieux qu'ils me prennent vivante?... L'homme qui était là, tu as entendu ce qu'il vient de dire.
ÉLÉGANCE
Mais le palais tient toujours!
LA PERLE
L'armée du Sud peut venir nous délivrer.
L'IMPÉRATRICE
Nous venger peut-être ... plus tard.... Mais nous délivrer.... Enfant, qui veux-tu qui nous délivre? (_A elle-même._) Ah! le secours mystérieux, que si follement j'espérais.... «_L'étoile,_ avait dit le bel espion trompeur, _l'étoile qui devait si bien veiller sur moi, quand tout fléchirait devant le triomphe du Dragon._» Enfant, qui veux-tu qui nous délivre?... Plus de poudre, plus de vivres, plus d'eau, plus rien; nous avons jeté les pierres de nos créneaux; les portes cèdent, les murailles croulent.... (_A Cinnamome._) Donne, va, c'est l'heure!...
ÉLÉGANCE
Parfois, quand on croit tout perdu, le destin change.
LA PERLE
O notre souveraine bien-aimée, ne hâtez pas l'irréparable.
L'IMPÉRATRICE
L'irréparable serait de trop tarder. (_Elle fait un signe impérieux à Cinnamome, qui verse le poison dans la coupe. Mais on entend une rumeur, au faite du rempart où vient de remonter le Prince-Fidèle, au-dessus de la porte barricadée. Le jour continue de baisser._) Qu'est-ce encore?
PRINCE-FIDÈLE
Un petit groupe de Tartares, venus témérairement sans armes, là, jusqu'au pied des murs.... L'un d'eux, l'air tranquille et superbe, se dit envoyé par leur Empereur.... Une communication suprême à Votre Majesté.... Sur un rouleau de soie jaune, à la lueur d'une torche qu'on vient d'allumer, il montre le sceau impérial des Tsin.
L'IMPÉRATRICE
Une communication? De l'Usurpateur à votre souveraine, une communication?... Mais l'idée seule n'en est-elle pas une insulte? Qu'on leur fasse grâce de la vie, à ces audacieux, mais que, sur l'heure, ils se retirent!
_Cinnamome insensiblement s'est reculée avec sa coupe de poison._
PRINCE-FIDÈLE, _qui est redescendu de la muraille et s'approche avec un air de mystère._
Celui qui a si haute mine, il me semble l'avoir déjà vu....
L'IMPÉRATRICE
Déjà vu? Où cela donc?
PRINCE-FIDÈLE, _plus près et baissant la voix._
Souveraine, il me semble.... Cet inconnu qui vint le jour du sacre.... J'en suis sûr, c'est lui....
L'IMPÉRATRICE, _se levant égarée._
Pourquoi parler bas?... Prince, vous m'offensez presque, avec ce ton de confidence, lorsqu'il s'agit de cet homme.... Vous voulez dire celui qui se présenta par imposture comme notre vice-roi du Sud ... celui-là, n'est-ce pas?
PRINCE-FIDÈLE
Oui!
L'IMPÉRATRICE
Eh bien, qu'on l'amène alors.... Jetez-lui les cordes nouées, et qu'il comparaisse ici devant moi.... (_On jette du haut du mur les échelles de corde._) Cache le poison, Cinnamome, et la buire d'or.... Il n'a pas besoin de savoir, celui qui arrive.... Est-ce que la fumée n'a pas noirci mon visage?...
CINNAMOME
Votre Majesté est pâle et belle.... Et ses yeux en ce moment resplendissent comme des astres....
_Les nouveaux venus émergent au-dessus du rempart, l'Empereur tartare d'abord, ensuite Puits-des-Bois et trois autres personnages vêtus comme eux en guerriers tartares, mais sans armes._
SCÈNE III
L'EMPEREUR TARTARE, L'IMPÉRATRICE.
_L'Empereur s'avance tandis que les quatre guerriers de sa suite restent en arrière. Sur un signe de l'Impératrice, les filles d'honneur et les autres assistants reculent jusqu'au fond de la scène._
L'EMPEREUR, _ployant le genou devant elle comme le jour du sacre._
O souveraine, ô guerrière! Puissent, un jour, s'éclaircir pour vous les destins noirs!
_Il se relève_
L'IMPÉRATRICE, _tremblante._
Ah! laissons les formules vaines! Les minutes nous sont avarement comptées.... Bas les masques, et parlons vite: qui êtes-vous? Un Tartare, hélas! n'est-ce pas?... Sans cela, vous n'auriez pu franchir leur cercle de fer.... Un Tartare, dites?
L'EMPEREUR
Oui!
L'IMPÉRATRICE
Un espion, alors, quand vous vîntes le jour du sacre? Rien qu'un espion, hélas!
L'EMPEREUR
Non! Un qui jouait sa vie, ce jour-là, comme à présent, pour sauver la vôtre.
L'IMPÉRATRICE
Ah! ma vie n'importe plus, et le droit de la sauver n'appartient à personne.... Auprès de l'Usurpateur qui règne à Pékin, quel rôle est le vôtre?... Ministre secret pour les aventureuses besognes? Non, grand dignitaire plutôt, dites?
L'EMPEREUR
Oui.
L'IMPÉRATRICE
Et prince?
L'EMPEREUR
Eh! qu'importe qui je suis! C'est de Votre Majesté qu'il s'agit, non de moi-même. Daignez entendre ce que l'Empereur....
L'IMPÉRATRICE, _interrompant._
Où est-il votre Empereur? A la tête de ses armées?
L'EMPEREUR, _avec embarras._
Mais ... non, dans son palais, là-bas.... Les rites, je ne vous l'apprendrai point, ne lui permettent pas d'en sortir.
_Pendant tout ce dialogue, on ne cesse d'entendre, dans les lointains de la ville, le canon de la bataille._
L'IMPÉRATRICE
Les rites, ah! les rites!... Vous voyez ce que j'en fais, des rites, moi qui suis la fille des Ming, la fille du Ciel et l'Invisible.... Je parais au milieu de mes soldats, je me bats comme eux!... Et c'est lui, votre Empereur-fantôme, qui ose m'envoyer un message?
L'EMPEREUR
Un message de grâce, on ose toujours....
L'IMPÉRATRICE
Dites plutôt qu'un message de grâce, c'est ce que l'on devrait oser le moins, lorsqu'on est lui et qu'il s'agit de moi!... Ah! en effet, ils s'y entendent, les Tartares, à faire grâce!... Vous venez de traverser ma ville de Nang-King, et vous avez vu? C'est beau, n'est-ce pas, leur œuvre?...
L'EMPEREUR
Hélas! J'ai vu, oui, avec horreur ... Mais, je puis l'attester sur ma vie, tels n'étaient pas les ordres qu'il avait donnés, mon souverain....
L'IMPÉRATRICE
Ah!... Un souverain alors qui n'a même pas la force de se faire obéir!... D'autres que vous, en effet, me l'avaient dit.... Je le haïssais déjà, de cette indéracinable haine de race que vous savez; à présent le mépris s'y ajoute. Oh! cet Empereur, qui fume l'opium dans son palais de momie, tandis que ses hordes de soldats vont à leur gré, à travers les provinces, laissant des traînées rouges et des charniers pour les vautours!...
Et si, par impossible, je m'humiliais jusqu'à l'accepter, sa grâce, qui me la garantirait après tout, puisqu'on ne lui obéit pas?... Contre cette armée de bêtes fauves, qui était là tout à l'heure, et va revenir hurler la mort derrière cette muraille, qui donc le ferait respecter, l'ordre de grâce de votre Empereur-fantôme?... Mais qui?
L'EMPEREUR
Moi!
L'IMPÉRATRICE
Vous! (_Plus douce et plus troublée._) Vous! Peut-être en effet, car vous ne semblez pas de ceux à qui l'on ose désobéir.... Du reste, votre superbe audace, de reparaître à cette heure!... Mais, si elle ne trompe pas, la loyauté que je lis dans vos yeux, cessez le jeu que vous faites, et, cette fois, répondez: Qui êtes-vous?
L'EMPEREUR
Qui je suis? Jusqu'ici rien; inexistant comme une fumée dans de l'ombre; rien, mais demain tout, peut-être si vous vouliez ... demain tout, et rayonnant à vos côtés comme un soleil dans de l'éther bleu....
L'IMPÉRATRICE, _reculant._
Ah! vous vous souvenez trop de mon indulgence, naguère, à tolérer vos énigmes. Dans le parfum de l'encens, dans la pompe et les atours, j'avais la faiblesse d'une femme. Aujourd'hui, non, vous me retrouvez plus haute et plus inaccessible, précisément parce que je suis vaincue et que je vais mourir.
L'EMPEREUR, _s'inclinant devant elle._
Oh! souveraine, jamais vous ne me fûtes plus sacrée.... Ne vous offensez pas de mes paroles et pour un temps encore laissez-moi mon masque et mon mystère. Écoutez seulement ceci: échappé de ce même palais où, il y a quinze jours à peine, vous m'étiez apparue dans la splendeur impériale, je courais vers Pékin, pour demander à l'Empereur, que vous haïssez tant, d'arrêter l'horrible guerre. En route, j'ai su qu'elles marchaient comme la foudre, nos armées tartares, et j'ai rebroussé, de toute la vitesse de mon navire et de mes chevaux, pour les donner de moi-même, les ordres d'apaisement et de trêve; j'en avais le droit, tenez: voici le sceau qui m'accorde, au nom des Tsin, les pleins pouvoirs. Vous l'avez dit, je ne suis pas de ceux à qui l'on ose désobéir ... du moins en face, quand c'est moi-même qui parle.... J'ai appris maintenant comment on ordonne et comment on impose.... Daignez seulement permettre aux vôtres de faire les signaux qui demandent grâce ... rien qu'un pavillon hissé là sur une tour ... et pas une de leurs têtes ne tombera, je le jure....
L'IMPÉRATRICE
Pour m'offrir cela, prince, il faut que vous ne soyez pas de sang impérial.... La Fille du Ciel n'accepte point la merci d'un Tartare!..
SCÈNE IV
LES MÊMES, PRINCE-FIDÈLE, UN VEILLEUR, _puis_ LE CHEF DES SOLDATS, _et_ LES SOLDATS.
UN VEILLEUR, _criant du haut d'un mirador démantelé qui est au faîte des remparts._
Une armée, là-bas, là-bas!... Ils reviennent, les Tartares! Des milliers, des milliers.... Dans le crépuscule, au loin, c'est, comme une traînée noire....
PRINCE-FIDÈLE
La distance?
LE VEILLEUR
Au tournant du fleuve, leur avant-garde arrive.... Ils remontent par la longue avenue de Sitche-Men.
PRINCE-FIDÈLE
Allons, leur dernier assaut.... Au tournant du fleuve seulement.... Donc, il nous reste une demi-heure....
LE VEILLEUR
Ils allument des torches.... Et maintenant j'entends sonner leurs trompes de guerre.
PRINCE-FIDÈLE
C'est bien!... Nous serons prêts ...
L'EMPEREUR, _implorant à mains jointes._
Souveraine!
L'IMPÉRATRICE, _comme prête à céder._
Pour moi, non!... J'ai dit ma volonté. Il suffit!... (_Désignant les soldats._) Mais tous ces braves-là, qui tombent d'épuisement, de faim et de soif.... (_A Prince-Fidèle._) Eh bien! oui, pour eux, qu'on les fasse, les signaux qui demandent grâce.
PRINCE-FIDÈLE, _avec stupeur._
Les signaux qui demandent grâce?...
L'IMPÉRATRICE
Oui, j'ai bien dit cela, ô mon noble sujet! Je l'ai bien dit!... Ma mort doit suffire aux vainqueurs. Puisqu'il n'y a plus d'espoir, à quoi bon ce carnage de la fin?... Les signaux, qu'on les fasse.
PRINCE-FIDÈLE
Pas un seul des combattants ne se rendra.
L'IMPÉRATRICE
Cependant, si je l'ordonne!... Ne suis-je déjà plus l'Impératrice?
PRINCE-FIDÈLE
Soumis en toutes choses à votre volonté, à cet ordre-là seulement vos soldats n'obéiront pas.
L'IMPÉRATRICE, _aux soldats._
Est-ce vrai?... Est-ce vrai?... Mes amis, à présent, je l'exige, vous m'entendez!... Oh! vous m'épargnerez cet excès d'angoisse, vous, mes chers révoltés!... Vous ne voudrez pas que je sois emportée dans l'autre monde sur les flots de votre sang....
_Les soldats baissent la tête et restent immobiles, tenant toujours leurs armes._
LE CHEF DES SOLDATS, _après un silence._
Majesté, le Prince a déjà répondu pour nous tous! Non, nous ne voulons pas de grâce.
L'IMPÉRATRICE, _revenant vers l'Empereur dans une exaltation soudaine de triomphe._
Ah! vous le voyez, me voici comme votre Empereur tartare: on ne m'obéit pas!... Allez le lui dire, à votre maître.... Et en même temps, vous lui conterez comment on sait mourir dans le palais des Ming.... Allez, Seigneur, vous avez votre congé.
L'EMPEREUR, _implorant avec plus d'instance._
Souveraine!... Et si c'était moi, à présent, qui l'implorais la grâce ... la grâce de rester ici et de tomber à vos côtés....
L'IMPÉRATRICE
L'honneur de tomber aux côtés de l'Impératrice, je ne l'accorde qu'à ces braves,--qui sont de ma race, entendez-vous,--et qui ont prodigué leur sang pour me défendre. Allez, Seigneur, j'ai dit. (_Se rapprochant de lui, parlant très bas et vite, cette fois, comme une affolée._) Un seul mot encore pourtant.... Mon fils, autour de qui l'armée du Sud tient toujours.... Mon fils ... puisque vous semblez tout oser et tout pouvoir ... essaieriez-vous de le délivrer, lui?... Mais non ... quand c'est la mère qui parle en moi, je déraisonne et ne sais plus.... Essayer cela, ce serait trahir le maître que vous devez servir ...
L'EMPEREUR
Je ne sers point de maître, je suis au-dessus des trahisons, libre comme les Dieux et seul devant ma conscience.... J'essaierai.... Je vivrai pour essayer....
L'IMPÉRATRICE
Faites ainsi!... Et, à ce prix-là ... plus tard, dans les nuages où tous les morts se retrouvent et se fondent ... mes Mânes ne seront point hostiles aux vôtres.... Maintenant, allez, Seigneur.... Nos dernières minutes nous sont nécessaires.... (_A Prince-Fidèle en lui faisant signe d'emmener l'Empereur tartare._) Prince, l'audience est close.
PRINCE-FIDÈLE, _à l'Empereur qui hésite à s'éloigner, comme sur le point de faire quelque révélation décisive._
Venez, Seigneur. Vous avez entendu notre souveraine vous donner congé.
_Il veut l'entraîner vers la partie des murailles par où il était descendu._
L'IMPÉRATRICE, _désignant la porte de bronze barricadée par des madriers._
Non, ouvrez cette porte: nous en avons le temps. Une dernière fois, je veux que l'on sorte de mon palais comme si j'avais encore la liberté et la puissance.... Ouvrez! (_Des soldats se précipitent, font tomber les madriers et ouvrent à deux battants la porte._) Rendez les honneurs au messager de grâce!...
_Les soldats mettent un genou en terre, le gong et les trompettes sonnent._
L'EMPEREUR
Oui, messager de grâce, malgré vous et quand même!... (_Se retournant sur le seuil et parlant comme un illuminé._) Du haut des nuées de l'orage sombre, le Dragon saura descendre.... Et dans ses serres, il recueillera doucement, malgré lui, le beau Phénix qui avait voulu mourir....
_Il sort suivi des quatre guerriers tartares. Les soldats barricadent à nouveau la porte avec des madriers et des pierres._
SCÈNE V
LES MÊMES, _moins_ L'EMPEREUR. _et_ LES TARTARES.
L'IMPÉRATRICE, _tandis que les filles d'honneur reviennent l'entourer._
Quel est cet homme ... qui ressemble à un Dieu?
LA PERLE
En tremblant nous le regardions de loin ...
ÉLÉGANCE
Ses yeux rayonnaient d'amour sublime...!
CINNAMOME
Mais Votre Majesté, si bonne envers tous, semblait hautaine envers lui.
L'IMPÉRATRICE, _sans répondre, répétant comme en rêve la phrase du sacre._
«Soyez attentive et anxieuse comme si vous portiez dans vos mains un vase trop rempli d'eau, dont pas une goutte ne doit tomber.»
LE VEILLEUR, _criant du haut du donjon qui surmonte la porte._
Les torches de leur avant-garde arrivent au tournant de l'avenue de l'Est.... On commence d'entendre rouler les chariots de leur artillerie....
L'IMPÉRATRICE
Déjà, au tournant de l'avenue de l'Est!... Pour venir à nous, la mort a des ailes.... (_Elle prend elle-même la coupe emplie de poison que Cinnamome avait cachée derrière une pierre._) Allons, c'est l'heure!... (_Aux filles d'honneur qui l'entourent, désignant le bûcher._) Quand le breuvage aura fait son œuvre, vous m'étendrez ici, et, dès que la flamme montera, bien haute et claire, alors, votre service à jamais terminé auprès de votre souveraine, vous viderez aussi le bol d'or, pour me suivre.... (_Elle laisse redescendre le bol de poison qu'elle avait commencé d'élever jusqu'à ses lèvres._) Prince-Fidèle ... j'aurais voulu lui dire adieu.... Qu'il vienne!...
_Pendant le dialogue précédent, Prince-Fidèle, au fond de la scène, une torche à la main, dirigeait un groupe de soldats armés de leviers et de pioches._
CINNAMOME
Là-bas, n'est-ce pas lui?
_Prince-Fidèle fait signe aux soldats de déplacer un rocher, qui démasque une étroite porte de bronze._
L'IMPÉRATRICE
Ah! j'ai compris....
LA PERLE
Que fait-il?...
L'IMPÉRATRICE
Ce qui devrait être fait.... Jugeant, lui aussi, que l'heure est venue pour moi de m'endormir, il préparait ma couche; ces galeries souterraines abritent mon tombeau. (_La porte de bronze s'ouvre. La Perle se jette à genoux et cache son visage. Lotus-d'Or, restée un peu en dehors du groupe, s'est agenouillée près de Porte-Flèche et lui parle bas, en lui soutenant le front._) Inutile à présent, ce tombeau orgueilleux, dès longtemps édifié dans le mystère.... Là plutôt, là parmi la belle flamme et la tumultueuse fumée, mon âme s'envolera vers les nuages.... Rien de moi ne restera, que les mains d'un Tartare puissent profaner; ils m'auront cernée vainement, je leur échappe dans l'air....
ÉLÉGANCE, _s'agenouillant aussi._
Mais, souveraine, puisqu'il est caché, ce tombeau, puisqu'il est inviolable, laissez au moins vos filles vous ensevelir là, dans la magnificence.... Laissez, de grâce, bien-aimée souveraine!... Cette flamme, pourquoi cette flamme?... Non, c'est trop horrible.
L'IMPÉRATRICE
Enfant, ignores-tu donc l'histoire de notre race?... Mon ancêtre, vaincu ici même, vaincu comme je le suis, et qui s'était donné la mort.... Une heure après, sa tombe violée, son corps dans la rue, jeté en pâture aux chiens et aux vautours.... Allons, j'ai dit ma volonté.... Prince-Fidèle, va l'appeler; il s'épuise à d'inutiles besognes; son sang tiens, coule ... inondant sa robe.... Sa blessure s'est rouverte, il n'y prend pas garde. Au moins qu'il ait le temps de recevoir mon adieu.... Va! je le veux....
_Élégance se relève et fait quelques pas vers le Prince. Pendant le dialogue précédent, Prince-Fidèle a fait allumer d'autres torches et les soldats qui les portent sont entrés dans le souterrain._
ÉLÉGANCE, _s'avançant vers Prince-Fidèle._
Prince!... L'Impératrice....
_Prince-Fidèle s'approche aussitôt de l'Impératrice._
SCÈNE VI
L'IMPÉRATRICE, PRINCE-FIDÈLE, LUMIÈRE-VOILÉE, LE CHEF DES SOLDATS, LE VEILLEUR.
L'IMPÉRATRICE, _à Prince-Fidèle._
Prince, je voulais vous dire adieu, et que ma dernière parole fût pour vous, avec mon remerciement suprême.
_Sa main élève la coupe empoisonnée._
PRINCE-FIDÈLE, _avec un geste comme pour l'arrêter._
Non, ma divine Impératrice, non!... L'heure du repos, hélas! n'est pas venue, ni pour vous, ni pour moi.... Non! votre lourde tâche n'est pas achevée encore!...
L'IMPÉRATRICE
Ma tâche, dites-vous, n'est pas terminée?... Mais le palais n'est plus que ruines, les portes cèdent, les murailles croulent ... Cette fois, nous ne tiendrons pas dix minutes.... C'est la fin!...
PRINCE-FIDÈLE
Eh! je ne le sais que trop, qu'il n'y a plus d'espérance!...
L'IMPÉRATRICE
Alors, laissez!... Puisqu'ils reviennent, les Tartares!... Tenez, je commence à les entendre sonner, moi aussi, leurs trompes de guerre!.. Qu'elle soit prise vivante, votre Impératrice, ou seulement qu'on trouve encore son cadavre pour le jeter aux corbeaux, ce n'est pas ce que vous voulez, je pense?
PRINCE-FIDÈLE
Écoutez, de grâce!... (_Il fait signe d'approcher à Lumière-Voilée qui venait d'apparaître au fond de la scène. L'Impératrice a déposé la coupe sur une pierre._) L'héroïque et dernier effort que nous comptions vous demander, nous avions différé de vous le faire connaître.... Souffrez que votre conseiller vous le dise, de notre part à tous.
LUMIÈRE-VOILÉE, _après avoir ployé le genou._
O Majesté, deux cent mille soldats sont morts pour vous.... Ces quelques centaines, qui restent ici dans nos murs, tout à l'heure vont encore sacrifier leur vie. Voulez-vous donc qu'ils meurent pour une cause perdue. ... (_Il fait signe au chef des soldats de s'approcher._) Daignez permettre à leur chef de vous implorer avec nous.
LE CHEF DES SOLDATS, _après s'être agenouillé._
Fièrement et sans regret, nous la donnons, notre vie, pour la souveraine ... qu'Elle fasse aussi ce que nous attendons de son courage, plus grand mille fois que celui de ses humbles défenseurs....
LUMIÈRE-VOILÉE
O Majesté, il faut les envier, ces hommes, qui vont mourir si glorieusement et si vite.... Notre devoir, à nous, est autre; il est plus long, il est plus terrible.
L'IMPÉRATRICE
Notre devoir, plus long et plus terrible?... Alors, qu'attendez-vous de moi?... Dites-le, ce qu'il faut faire; l'Impératrice vous obéira, mais dites-le, je ne comprends plus....
_Elle repose la coupe d'or._
PRINCE-FIDÈLE