Chapter 9
Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule Akoulina Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en clignant de l'oeil d'une manière significative. Puis il s'assit dans sa _kibitka_, en donnant l'ordre de retourner à Berd, et lorsque les chevaux prirent leur élan, il se pencha hors de la voiture et me cria:
«Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous nous reverrons encore.»
En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles circonstances!
Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour notre départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil équipage du commandant. En un instant les chevaux furent attelés. Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents, enterrés derrière l'église. Je voulais l'y conduire; mais elle me pria de la laisser aller seule, et revint bientôt après en versant des larmes silencieuses. Le père Garasim et sa femme sortirent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeâmes à trois dans l'intérieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et moi, et Savéliitch se jucha de nouveau sur le devant.
«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr Andréitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope; bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!»
Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j'aperçus Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une sombre haine. Je ne voulus pas triompher lâchement d'un ennemi humilié, et détournai les yeux.
Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour toujours la forteresse de Bélogorsk.
XIII
L'ARRESTATION
Réuni d'une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait le matin même tant d'inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire à mon bonheur, et je m'imaginais que tout ce qui m'était arrivé n'était qu'un songe. Marie regardait d'un air pensif, tantôt moi, tantôt la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs étaient trop fatigués d'émotions. Au bout de deux heures, nous étions déjà rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi à Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la célérité qu'on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque barbu dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m'aperçus que grâce au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un favori du maître.
Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre. Nous nous approchâmes d'une petite ville où, d'après le commandant barbu, devait se trouver un fort détachement qui était en marche pour se réunir à l'usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et au cri de: «Qui vive?» notre postillon répondit à haute voix:
«Le compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.»
Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec d'affreux jurements.
«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux épaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta bourgeoise.»
Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu'on me conduisît devant l'autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major. Savéliitch me suivait en grommelant:
«En voilà un, de compère du tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô Seigneur Dieu, comment cela finira-t-il?»
La _kibitka_ venait au pas derrière nous.
En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éclairée. Le maréchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour annoncer sa capture. Il revint à l'instant même et me déclara que Sa Haute Seigneurie[60] n'avait pas le temps de me recevoir, qu'elle lui avait donné l'ordre de me conduire en prison et de lui amener ma bourgeoise.
«Qu'est-ce que cela veut dire? m'écriai-je furieux; est-il devenu fou?
--Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le maréchal des logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné de conduire Votre Seigneurie en prison, et d'amener Sa Seigneurie à Sa Haute Seigneurie, Votre Seigneurie.»
Je m'élançai sur le perron! les sentinelles n'eurent pas le temps de me retenir, et j'entrai tout droit dans la chambre où six officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu'après l'avoir un moment envisagé je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui m'avait si bien dévalisé dans l'hôtellerie de Simbisrk!
«Est-ce possible! m'écriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?
--Ah bah! Piôtr Andréitch! Par quel hasard? D'où viens-tu? Bonjour, frère; ne veux-tu pas ponter une carte?
--Merci; fais-moi plutôt donner un logement.
--Quel logement te faut-il? Reste chez moi.
--Je ne le puis, je ne suis pas seul.
--Eh bien, amène aussi ton camarade.
--Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.
--Avec une dame! où l'as-tu pêchée, frère?»
Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d'un ton si railleur que tous les autres se mirent à rire, et je demeurai tout confus.
«Eh bien, continua Zourine, il n'y a rien à faire; je te donnerai un logement. Mais c'est dommage; nous aurions fait nos bamboches comme l'autre fois. Holà! garçon, pourquoi n'amène-t-on pas la commère de Pougatcheff? Est-ce qu'elle ferait l'obstinée? Dis-lui qu'elle n'a rien à craindre, que le monsieur qui l'appelle est très bon, qu'il ne l'offensera d'aucune manière, et en même temps pousse-la ferme par les épaules.
--Que fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle commère de Pougatcheff parles-tu? c'est la fille du défunt capitaine Mironoff. Je l'ai délivrée de sa captivité et je l'emmène maintenant à la maison de mon père, où je la laisserai.
--Comment! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout à l'heure? Au nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire?
--Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, je t'en supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont horriblement effrayée.»
Zourine fit à l'instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-même dans la rue pour s'excuser auprès de Marie du malentendu involontaire qu'il avait commis, et donna l'ordre au maréchal des logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai à coucher chez lui.
Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul avec Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m'écouta avec une grande attention, et quand j'eus fini, hochant de la tête:
«Tout cela est bien, frère, me dit-il; mais il y a une chose qui n'est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnête officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-moi, je t'en conjure: le mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien à toi de t'embarrasser d'une femme et de bercer des marmots? Crache là-dessus. Écoute-moi, sépare-toi de la fille du capitaine. J'ai nettoyé et rendu sûre la route de Simbirsk; envoie-la demain à tes parents, et toi, reste dans mon détachement. Tu n'as que faire de retourner à Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des rebelles, il ne te sera pas facile de t'en dépêtrer encore une fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira d'elle-même, et tout se passera pour le mieux.»
Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je sentais que le devoir et l'honneur exigeaient ma présence dans l'armée de l'impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le conseil de Zourine, c'est-à-dire à envoyer Marie chez mes parents, et à rester dans sa troupe.
Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu'il eût à se tenir prêt à partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il commença par faire le récalcitrant.
«Que dis-tu là, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te servira, et que diront tes parents?»
Connaissant l'obstination de mon menin, je résolus de le fléchir par ma sincérité et mes caresses.
«Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon bienfaiteur. Ici je n'ai nul besoin de domestique, et je ne serais pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En la servant, tu me sers moi-même, car je suis fermement décidé à l'épouser dès que les circonstances me le permettront.»
Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de stupéfaction inexprimable.
«Se marier! répétait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira ton père? et ta mère, que pensera-t-elle?
--Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu'ils connaîtront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon père et ma mère ont en toi pleine confiance. Tu intercéderas pour nous, n'est-ce pas?»
Le vieillard fut touché.
«Ô mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu veuilles te marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle, que ce serait pécher que de laisser passer une occasion pareille. Je ferai ce que tu désires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu, et je dirai en toute soumission à tes parents qu'une telle fiancée n'a pas besoin de dot.»
Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de Zourine. Dans mon agitation, je me remis à babiller. D'abord Zourine m'écouta volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus vagues, puis enfin il répondit à l'une de mes questions par un ronflement aigu, et j'imitai son exemple.
Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, elle en reconnut la justesse, et consentit à leur exécution. Comme le détachement de Zourine devait quitter la ville le même jour, et qu'il n'y avait plus d'hésitation possible, je me séparai de Marie après l'avoir confiée à Savéliitch, et lui avoir donné une lettre pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu tout éplorée; je ne pus rien lui répondre, ne voulant pas m'abandonner aux sentiments de mon âme devant les gens qui m'entouraient. Je revins chez Zourine, silencieux et pensif, il voulut m'égayer, j'espérais me distraire; nous passâmes bruyamment la journée, et le lendemain nous nous mîmes en marche.
C'était vers la fin du mois de février. L'hiver, qui avait rendu les manoeuvres difficiles, touchait à son terme, et nos généraux s'apprêtaient à une campagne combinée. Pougatcheff avait rassemblé ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. À l'approche de nos forces, les villages révoltés rentraient dans le devoir. Bientôt le prince Galitzine remporta une victoire complète sur Pougatcheff, qui s'était aventuré près de la forteresse de Talitcheff: le vainqueur débloqua Orenbourg, et il semblait avoir porté le coup de grâce à la rébellion. Sur ces entrefaites, Zourine avait été détaché contre des Bachkirs révoltés, qui se dispersèrent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi les routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous consolions de notre inaction par l'idée que cette petite guerre d'escarmouches avec des brigands allait bientôt se terminer.
Mais Pougatcheff n'avait pas été pris: il reparut bientôt dans les forges de la Sibérie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et recommença ses brigandages. Nous apprîmes bientôt la destruction des forteresses de Sibérie, puis la prise de Khasan, puis la marche audacieuse de l'usurpateur sur Moscou. Zourine reçut l'ordre de passer la Volga.
Je ne m'arrêterai pas au récit des événements de la guerre. Seulement je dirai que les calamités furent portées au comble. Les gentilshommes se cachaient dans les bois; l'autorité n'avait plus de force nulle part; les chefs des détachements isolés punissaient ou faisaient grâce sans rendre compte de leur conduite. Tout ce vaste et beau pays était mis à feu et à sang. Que Dieu ne nous fasse plus voir une révolte aussi insensée et aussi impitoyable!
Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint à fuir de nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouvelle de la prise du bandit et l'ordre de s'arrêter. La guerre était finie. Il m'était donc enfin possible de retourner chez mes parents. L'idée de les embrasser et de revoir Marie, dont je n'avais aucune nouvelle, me remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et me disait en haussant les épaules: «Attends, attends que tu sois marié; tu verras que tout ira au diable».
Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de tant de victimes innocentes et l'idée du supplice qui l'attendait ne me laissaient pas de repos. «Iéméla[62], Iéméla, me disais-je avec dépit, pourquoi ne t'es-tu pas jeté sur les baïonnettes ou offert aux coups de la mitraille? C'est ce que tu avais de mieux à faire[63].»
Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus tard, j'allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu'un coup de tonnerre imprévu vint me frapper.
Le jour de mon départ, au moment où j'allais me mettre en route, Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier à la main et d'un air soucieux. Je sentis une piqûre au coeur; j'eus peur sans savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et m'annonça qu'il avait à me parler.
«Qu'y a-t-il? demandai-je avec inquiétude.
--Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son papier. Lis ce que je viens de recevoir.»
C'était un ordre secret adressé à tous les chefs de détachements d'avoir à m'arrêter partout où je me trouverais, et de m'envoyer sous bonne garde à Khasan devant la commission d'enquête créée pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me tomba des mains.
«Allons, dit Zourine, mon devoir est d'exécuter l'ordre. Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l'intimité de Pougatcheff est parvenu jusqu'à l'autorité. J'espère bien que l'affaire n'aura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars à l'instant.»
Ma conscience était tranquille; mais l'idée que notre réunion était reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après avoir reçu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma _téléga_[64], deux hussards s'assirent à mes côtés, le sabre nu, et nous prîmes la route de Khasan.
XIV
LE JUGEMENT
Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fût mon éloignement sans permission d'Orenbourg. Je pouvais donc aisément me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas défendu de faire des sorties contre l'ennemi, mais on nous y encourageait. Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient être prouvées par une foule de témoins et devaient paraître au moins suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires que j'allais subir et arrangeais mentalement mes réponses. Je me décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure et tout entière, bien convaincu que c'était à la fois le moyen le plus simple et le plus sûr de me justifier.
J'arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et presque réduite en cendres. Le long des rues, à la place des maisons, se voyaient des amas de matières calcinées et des murailles sans fenêtres ni toitures. Voilà la trace que Pougatcheff y avait laissée. On m'amena à la forteresse, qui était restée intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre les mains de l'officier de garde. Celui-ci fit appeler un maréchal ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid. De là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai seul dans un étroit et sombre cachot qui n'avait que les quatre murs et une petite lucarne garnie de barres de fer.
Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis ni mon courage ni l'espérance. J'eus recours à la consolation de tous ceux qui souffrent, et, après avoir goûté pour la première fois la douceur d'une prière élancée d'un coeur innocent et plein d'angoisses, je m'endormis paisiblement, sans penser à ce qui adviendrait de moi.
Le lendemain, le geôlier vint m'éveiller en m'annonçant que la commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à travers une cour, à la demeure du commandant, s'arrêtèrent dans l'antichambre et me laissèrent gagner seul les appartements intérieurs.
J'entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge, d'un aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes, ayant au plus une trentaine d'années, d'un extérieur agréable et dégagé; près de la fenêtre, devant une autre table, était assis un secrétaire, la plume sur l'oreille et courbé sur le papier, prêt à inscrire mes dépositions.
L'interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le général s'informa si je n'étais pas le fils d'André Pétrovitch Grineff, et, sur ma réponse affirmative, il s'écria sévèrement:
«C'est bien dommage qu'un homme si honorable ait un fils tellement indigne de lui!»
Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations qui pesaient sur moi, j'espérais les dissiper sans peine par un aveu sincère de la vérité. Mon assurance lui déplut.
«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais nous en avons vu bien d'autres.»
Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle époque j'étais entré au service de Pougatcheff, et à quelles sortes d'affaires il m'avait employé.
Je répondis avec indignation qu'étant officier et gentilhomme, je n'avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu'il ne m'avait chargé d'aucune sorte d'affaires.
«Comment donc s'est-il fait, reprit mon juge, que l'officier et le gentilhomme ait été seul gracié par l'usurpateur, pendant que tous ses camarades étaient lâchement assassinés? Comment s'est-il fait que le même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et amicalement avec les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble? D'où provient une si étrange intimité? et sur quoi peut-elle être fondée, si ce n'est sur la trahison, ou tout au moins sur une lâcheté criminelle et impardonnable?»
Les paroles de l'officier aux gardes me blessèrent profondément, et je commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment s'était faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au milieu d'un ouragan; comment il m'avait reconnu et fait grâce à la prise de la forteresse de Bélogorsk. Je convins qu'en effet j'avais accepté de l'usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais j'avais défendu la forteresse de Bélogorsk contre le scélérat jusqu'à la dernière extrémité. Enfin, j'invoquai le nom de mon général, qui pouvait témoigner de mon zèle pendant le siège désastreux d'Orenbourg.
Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu'il se mit à lire à haute voix:
«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de l'enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait entré en relations avec le brigand, relations réprouvées par la loi du service et contraires à tous les devoirs du serment, j'ai l'honneur, de déclarer que ledit enseigne Grineff s'est trouvé au service à Orenbourg, depuis le mois d'octobre 1773 jusqu'au 24 février de la présente année, jour auquel il s'absenta de la ville, et depuis lequel il ne s'est plus représenté. Cependant, on a ouï dire aux déserteurs ennemis qu'il s'était rendu au camp de Pougatcheff, et qu'il l'avait accompagné à la forteresse de Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. D'un autre côté, par rapport à sa conduite, je puis...»
Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté:
«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?»
J'allais continuer comme j'avais commencé et révéler ma liaison avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis soudain un dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me vint à l'esprit que, si je la nommais, la commission la ferait comparaître; et l'idée d'exposer son nom à tous les propos scandaleux des scélérats interrogés, et de la mettre elle-même en leur présence, cette horrible idée me frappa tellement que je me troublai, balbutiai et finis par me taire.
Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une certaine bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de mon trouble. L'officier aux gardes demanda que je fusse confronté avec le principal dénonciateur. Le général ordonna d'appeler le _coquin d'hier_. Je me tournai vivement vers la porte pour attendre l'apparition de mon accusateur. Quelques moments après, on entendit résonner des fers, et entra... Chvabrine. Je fus frappé du changement qui s'était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d'une voix faible, mais ferme. D'après lui, j'avais été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais tous les jours jusqu'à la ligne des tirailleurs pour transmettre des nouvelles écrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin j'étais décidément passé du côté de l'usurpateur, allant avec lui de forteresse en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de nuire à mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l'écoutai jusqu'au bout en silence, et me réjouis d'une seule chose: il n'avait pas prononcé le nom de Marie. Est-ce parce que son amour-propre souffrait à la pensée de celle qui l'avait dédaigneusement repoussé, ou bien est-ce que dans son coeur brûlait encore une étincelle du sentiment qui me faisait taire moi-même? Quoi que ce fût, la commission n'entendit pas prononcer le nom de la fille du commandant de Bélogorsk. J'en fus encore mieux confirmé dans la résolution que j'avais prise, et, quand les juges me demandèrent ce que j'avais à répondre aux inculpations de Chvabrine, je me bornai à dire que je m'en tenais à ma déclaration première, et que je n'avais rien à ajouter à ma justification. Le général ordonna que nous fussions emmenés; nous sortîmes ensemble. Je regardai Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d'un sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je n'eus plus à subir de nouvel interrogatoire.
Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre au lecteur; mais j'en ai entendu si souvent le récit, que les plus petites particularités en sont restées gravées dans ma mémoire, et qu'il me semble que j'y ai moi-même assisté.
Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur était offerte de donner asile à une pauvre orpheline, ils voyaient une grâce de Dieu. Bientôt ils s'attachèrent sincèrement à elle, car on ne pouvait la connaître sans l'aimer. Mon amour ne semblait plus une folie même à mon père, et ma mère ne rêvait plus que l'union de son Pétroucha à la fille du capitaine.
La nouvelle de mon arrestation frappa d'épouvante toute ma famille. Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents l'origine de mon étrange liaison avec Pougatcheff, que, non seulement ils ne s'en étaient pas inquiétés, mais que cela les avait fait rire de bon coeur. Mon père ne voulait pas croire que je pusse être mêlé dans une révolte infâme dont l'objet était le renversement du trône et l'extermination de la race des gentilshommes. Il fit subir à Savéliitch un sévère interrogatoire, dans lequel mon menin confessa que son maître avait été l'hôte de Pougatcheff, et que le scélérat, certes, s'était montré généreux à son égard. Mais en même temps il affirma, sous un serment solennel, que jamais il n'avait entendu parler d'aucune trahison. Les vieux parents se calmèrent un peu et attendirent avec impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle était très agitée, et ne se taisait que par modestie et par prudence.