La fille du capitaine

Chapter 8

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--Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune fille que tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la contraindre à devenir sa femme.

--Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s'écria Pougatcheff d'un air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi à sa tête et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.

--Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix enrouée. Tu t'es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement de la forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu as déjà offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour chef; ne va donc pas offenser à présent les gentilshommes en les suppliciant à la première accusation.

--Il n'y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié, dit à son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de mal de faire pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de bien questionner M. l'officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre visite? S'il ne te reconnaît pas pour tsar, il n'a pas à te demander justice; et s'il te reconnaît, pourquoi est-il resté jusqu'à présent à Orenbourg au milieu de tes ennemis? N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d'y allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grâce nous est envoyée par les généraux d'Orenbourg.»

La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon trouble.

«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me semble que mon feld-maréchal a raison. Qu'en penses-tu?»

Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui répondis avec calme que j'étais en sa puissance, et qu'il pouvait faire de moi ce qu'il voulait.

«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est votre ville.

--Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.

--En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de faim.»

L'usurpateur disait la vérité; mais d'après le devoir que m'imposait mon serment, je l'assurai que c'était un faux bruit, et que la place d'Orenbourg était suffisamment approvisionnée.

«Tu vois, s'écria le petit vieillard, qu'il te trompe avec impudence. Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et la peste sont à Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore comme un mets d'honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet ce jeune garçon, pour qu'ils n'aient rien à se reprocher.»

Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son camarade.

«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu'à pendre et à étrangler. Il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait où ton âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux faire mourir les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur la conscience?

--Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d'où te vient cette pitié?

--Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur, et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable d'avoir versé du sang chrétien. Mais j'ai tué mon ennemi, et non pas mon hôte, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur, mais non à la maison et derrière le poêle, avec la hache et la massue, et non pas avec des commérages de vieille femme.»

Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents: «Narines arrachées!

--Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en donnerai, des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra aussi. J'espère en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un jour, et jusque-là prends garde que je ne t'arrache ta vilaine barbiche.

--Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les chiens galeux d'Orenbourg frétillaient des jambes sous la même traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens à nous se mordaient entre eux.»

Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l'entretien, qui pouvait se terminer pour moi d'une fort désagréable façon. Me tournant vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: «Ah! j'avais oublié de te remercier pour ton cheval et ton _touloup_. Sans toi je ne serais pas arrivé jusqu'à la ville, car je serais mort de froid pendant le trajet.»

Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur. «La beauté de la dette, c'est le payement, me dit-il avec son habituel clignement d'oeil. Conte-moi maintenant l'histoire; qu'as-tu à faire avec cette jeune fille que Chvabrine persécute? n'aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh?

--Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m'apercevant du changement favorable qui s'opérait en lui, et ne voyant aucun risque à lui dire la vérité.

--Ta fiancée! s'écria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tôt? Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes noces.»

Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui dit-il; nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-nous à souper. Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le matin est plus sage que le soir.»

J'aurais refusé de bon coeur l'honneur qui m'était proposé; mais je ne pouvais m'en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants du maître de l'_isba_, couvrirent la table d'une nappe blanche, apportèrent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et de bière. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois à la table de Pougatcheff et de ses terribles compagnons.

L'orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien avant dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des convives. Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons se levèrent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. Sur l'ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, où je trouvai Savéliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous clef. Mon menin était si étonné de tout ce qu'il voyait et de tout ce qui se passait autour de lui, qu'il ne me fit pas la moindre question. Il se coucha dans l'obscurité, et je l'entendis longtemps gémir et se plaindre. Enfin il se mit à ronfler, et moi, je m'abandonnai à des réflexions qui ne me laissèrent pas fermer l'oeil un instant de la nuit.

Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_ attelée de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. Pougatcheff, que je rencontrai dans l'antichambre, était vêtu d'un habit de voyage, d'une pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses convives de la veille l'entouraient, et avaient pris un air de soumission qui contrastait fort avec ce que j'avais vu le soir précédent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m'ordonna de m'asseoir à ses côtés dans la _kibitka_.

Nous prîmes place.

«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher tatar qui, debout, dirigeait l'attelage.

Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'élancèrent, la clochette tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.

«Arrête! arrête!» s'écria une voix que je ne connaissais que trop; et je vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff fit arrêter.

«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m'abandonne pas dans mes vieilles années au milieu de ces scél...

--Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.

--Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en prenant place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir rassuré un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour toi, et je ne parlerai jamais du _touloup_ de lièvre.»

Ce _touloup_ de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement Pougatcheff. Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas entendre cette mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop. Le peuple s'arrêtait dans la rue, et chacun nous saluait en se courbant jusqu'à la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes de tête à droite et à gauche. En un instant nous sortîmes de la bourgade et prîmes notre course sur un chemin bien frayé.

On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques heures je devais revoir celle que j'avais crue perdue à jamais pour moi. Je me représentais le moment de notre réunion; mais aussi je pensais à l'homme dans les mains duquel se trouvait ma destinée, et qu'un étrange concours de circonstances attachait à moi par un lien mystérieux. Je me rappelais la cruauté brusque, et les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le défenseur de ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu'elle fût la fille du capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était capable de tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité par d'autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma tête.

Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?

--Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et maintenant je voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le bonheur de ma vie dépend de toi.

--Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?»

Je répondis qu'ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j'espérais, non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.

«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur. Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore aujourd'hui, le petit vieux voulait me prouver à toute force que tu es un espion et qu'il fallait te mettre à la torture, puis te pendre. Mais je n'y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la voix de peur que Savéliitch et le Tatar ne l'entendissent, parce que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton _touloup_. Tu vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le prétend ta confrérie.»

Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas devoir le contredire, et ne répondis mot.

«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court silence.

--Mais on dit que tu n'es pas facile à mater. Il faut en convenir, tu nous as donné de la besogne.»

Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour-propre. «Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier. Connaît-on chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff[58]? Quarante généraux ont été tués, quatre armées faites prisonnières. Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?»

La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle. «Qu'en penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre Frédéric?

--Fédor Fédorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos généraux, et vos généraux l'ont battu. Jusqu'à présent mes armes ont été heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d'autres quand je marcherai sur Moscou.

--Et tu comptes marcher sur Moscou?»

L'usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu sait,... ma rue est étroite,... j'ai peu de volonté,... mes garçons ne m'obéissent pas,... ce sont des pillards,... il me faut dresser l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs cous avec ma tête.

--Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les abandonner toi-même avant qu'il ne soit trop tard, et avoir recours à la clémence de l'impératrice?»

Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir est passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j'ai commencé. Qui sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été tsar à Moscou.

--Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jeté par une fenêtre, on l'a massacré, on l'a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et on l'a dispersée à tous les vents.»

Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch, tout endormi, vacillait de côté et d'autre. Notre _kibitka_ glissait rapidement sur le chemin d'hiver... Tout à coup j'aperçus un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la rive escarpée du Iaïk. Un quart d'heure après, nous entrions dans la forteresse de Bélogorsk.

XII

L'ORPHELINE

La _kibitka_ s'arrêta devant le perron de la maison du commandant. Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et étaient accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de l'usurpateur; il était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa barbe. Le traître aida Pougatcheff à sortir de voiture, en exprimant par des paroles obséquieuses son zèle et sa joie. À ma vue il se troubla; mais se remettant bientôt: «Tu es avec nous? dit-il; ce devrait être depuis longtemps».

Je détournai la tête sans lui répondre.

Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que je connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le diplôme du défunt commandant, comme une triste épitaphe. Pougatcheff s'assit sur ce même sofa où maintes fois Ivan Kouzmitch s'était assoupi au bruit des gronderies de sa femme. Chvabrine apporta lui-même de l'eau-de-vie à son chef. Pougatcheff en but un verre, et lui dit en me désignant: «Offres-en un autre à Sa Seigneurie».

Chvabrine s'approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour la seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n'était pas content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance. Pougatcheff lui fit quelques questions sur l'état de la forteresse, sur ce qu'on disait des troupes de l'impératrice et sur d'autres sujets pareils. Puis, tout à coup, et d'une manière inattendue:

«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi.»

Chvabrine devint pâle comme la mort. «Tsar, dit-il d'une voix tremblante, tsar,... elle n'est pas sous ma garde, elle est au lit dans sa chambre.

--Mène-moi chez elle», dit l'usurpateur en se levant.

Il était impossible d'hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.

Chvabrine s'arrêta dans l'escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez exiger de moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un étranger entre dans la chambre de ma femme.

--Tu es marié! m'écriai-je, prêt à le déchirer.

--Silence! interrompit Pougatcheff, c'est mon affaire. Et toi, continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas l'important. Qu'elle soit ta femme ou non, j'amène qui je veux chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi.»

À la porte de la chambre Chvabrine s'arrêta de nouveau et dit d'une voix entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu'elle a la fièvre, et depuis trois jours elle ne cesse de délirer.

--Ouvre!» dit Pougatcheff.

Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire qu'il avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied; la serrure céda, la porte s'ouvrit et nous entrâmes.

Je jetai un rapide coup d'oeil dans la chambre et faillis m'évanouir. Sur le plancher et dans un grossier vêtement de paysanne, Marie était assise, pâle, maigre, les cheveux épars. Devant elle se trouvait une cruche d'eau recouverte d'un morceau de pain. À ma vue elle frémit et poussa un cri perçant. Je ne saurais dire ce que j'éprouvai.

Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer sourire: «Ton hôpital est en ordre!»

Puis, s'approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi ton mari te punit-il ainsi?

--Mon mari! reprit-elle; il n'est pas mon mari; jamais je ne serai sa femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si l'on ne me délivre pas.»

Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me tromper, s'écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?»

Chvabrine tomba à genoux.

Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de vengeance. Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux pieds d'un déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir.

«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache bien qu'à ta première faute je me rappellerai celle-là.»

Puis, s'adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie fille, je suis le tsar».

Marie Ivanovna lui jeta un coup d'oeil rapide, et devina que c'était l'assassin de ses parents qu'elle avait devant les yeux. Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans connaissance. Je me précipitais pour la secourir, lorsque ma vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre et s'empressa autour de sa maîtresse. Pougatcheff sortit, et nous descendîmes tous trois dans la pièce de réception.

«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons délivré la jolie fille; qu'en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer chercher le pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je serai ton _père assis_, Chvabrine le garçon de noce, puis nous nous mettrons à boire, et nous fermerons les portes...»

Ce que je redoutais arriva. Dès qu'il entendit la proposition de Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête.

«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n'est pas la nièce du pope: elle est la fille d'Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la prise de cette forteresse.»

Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.

«Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il avec la surprise de l'indignation.

--Chvabrine t'a dit vrai, répondis-je avec fermeté.

--Tu ne m'avais pas dit cela! reprit Pougatcheff dont le visage s'assombrit tout à coup.

--Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer devant tes gens qu'elle était la fille de Mironoff? Ils l'eussent déchirée à belles dents; rien n'aurait pu la sauver.

--Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n'auraient pas épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien fait de les tromper.

--Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais comment t'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. Seulement, ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et à ma conscience de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu as commencé. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu nous amènera. Et nous, quoi qu'il t'arrive, et où que tu sois, nous prierons Dieu chaque jour pour qu'il veille au salut de ton âme...»

Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff.

«Qu'il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir jusqu'au bout, ou pardonner jusqu'au bout; c'est là ma coutume. Prends ta fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne bonheur et raison.»

Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m'écrire un sauf-conduit pour toutes les barrières et forteresses soumises à son pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié. Pougatcheff alla faire l'inspection de la forteresse; Chvabrine le suivit, et moi je restai, prétextant les préparatifs de voyage.

Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je frappai:

«Qui est là?» demanda Palachka.

Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la porte.

«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d'habillement. Allez chez Akoulina Pamphilovna; je m'y rends à l'instant même.»

J'obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de tout ce qui s'était passé.

«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment allez-vous? Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie Ivanovna, que n'a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite colombe! Mais dites-moi, mon père, comment vous en êtes-vous tiré avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tué? Eh bien! pour cela merci au scélérat!

--Finis, vieille, interrompit le père Garasim! ne radote pas sur tout ce que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr Andréitch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus.»

La femme du pope me fit honneur de tout ce qu'elle avait sous la main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment Chvabrine les avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna; comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se séparer d'eux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles par l'entremise de Palachka, fille adroite et résolue, qui faisait, comme on dit, danser l'_ouriadnik_ lui-même au son de son flageolet; comment elle avait conseillé à Marie Ivanovna de m'écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en peu de mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu'ils l'avaient trompé.

«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch! bien, fin renard!»

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de paysanne, et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et bienséance.

Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur. Nos hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu'à causer avec eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie ose raconta tout ce qui lui était arrivé depuis la prise de la forteresse, me dépeignit toute l'horreur de sa situation, tous les tourments que lui avait fait souffrir l'infâme Chvabrine. Nous rappelâmes notre heureux passé, en versant tous deux des larmes. Enfin je pus lui communiquer mes projets. Il lui était impossible de demeurer dans une forteresse soumise à Pougatcheff et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser à me réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment toutes les calamités d'un siège. Marie n'avait plus un seul parent dans le monde. Je lui proposai donc de se rendre à la maison de campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle proposition. La mauvaise disposition qu'avait montrée mon père à son égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon père tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille d'un vétéran mort pour sa patrie.

«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde ne saurait plus nous séparer.»

Marie Ivanovna m'écoutait dans un silence digne, sans feinte timidité, sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que moi, que sa destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais elle répéta qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes parents. Je ne trouvai rien à répliquer. Mon projet devint notre commune résolution.

Une heure après, l'_ouriadnik_ m'apporta mon sauf-conduit avec le griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m'annonça que le tsar m'attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre en route. Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet homme, terrible et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et pourquoi ne pas dire l'entière vérité? Je sentais en ce moment une forte sympathie m'entraîner vers lui. Je désirais vivement l'arracher à la horde de bandits dont il était le chef et sauver sa tête avant qu'il fût trop tard. La présence de Chvabrine et la foule qui s'empressait autour de nous m'empêchèrent de lui exprimer tous les sentiments dont mon coeur était plein.