Chapter 4
Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma mère; mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon père, je pressentais que mon amitié ne le toucherait pas extrêmement, et qu'il la traiterait de folie de jeunesse. Je l'avouai franchement à Marie Ivanovna; mais néanmoins je résolus d'écrire à mon père aussi éloquemment que possible pour lui demander sa bénédiction. Je montrai ma lettre à Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante qu'elle ne douta plus du succès, et s'abandonna aux sentiments de son coeur avec toute la confiance de la jeunesse.
Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: «Vois-tu bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre aux arrêts; mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi Ivanitch, il est enfermé par mon ordre, et sous bonne garde, dans le magasin à blé, et son épée est sous clef chez Vassilissa Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à son aise et de se repentir.»
J'étais trop content pour garder dans mon coeur le moindre sentiment de rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon commandant, avec la permission de sa femme, consentit à lui rendre la liberté. Chvabrine vint me voir. Il témoigna un profond regret de tout ce qui était arrivé, avoua que toute la faute était à lui, et me pria d'oublier le passé. Étant de ma nature peu rancunier, je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je voyais dans sa calomnie l'irritation de la vanité blessée; je pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.
Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis. J'attendais avec impatience la réponse à ma lettre, n'osant pas espérer, mais tâchant d'étouffer en moi de tristes pressentiments. Je ne m'étais pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous étions assurés d'avance de leur consentement.
Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettre à la main. Je la pris en tremblant. L'adresse était écrite de la main de mon père. Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car, d'habitude, c'était ma mère qui m'écrivait, et lui ne faisait qu'ajouter quelques lignes à la fin. Longtemps je ne pus me décider à rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle: «À mon fils Piôtr Andréitch Grineff, gouvernement d'Orenbourg, forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de découvrir, à l'écriture de mon père, dans quelle disposition d'esprit il avait écrit la lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les premières lignes je vis que toute l'affaire était au diable. Voici le contenu de cette lettre:
«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37]. Et non seulement je n'ai pas l'intention de te donner ni ma bénédiction ni mon consentement, mais encore j'ai l'intention d'arriver jusqu'à toi et de te bien punir pour tes sottises comme un petit garçon, malgré ton rang d'officier, parce que tu as prouvé que tu n'es pas digne de porter l'épée qui t'a été remise pour la défense de la patrie, et non pour te battre en duel avec des fous de ton espèce. Je vais écrire à l'instant même à André Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse de Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée. Qu'adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu'il te corrige, quoique je n'ose pas avoir confiance en sa bonté.
«Ton père,
«A. G.»
La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers. Les dures expressions que mon père ne m'avait pas ménagées me blessaient profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie Ivanovna me semblait aussi injuste que malséant; enfin l'idée d'être renvoyé hors de la forteresse de Bélogorsk m'épouvantait. Mais j'étais surtout chagriné de la maladie de ma mère. J'étais indigné contre Savéliitch, ne doutant pas que ce ne fût lui qui avait fait connaître mon duel à mes parents. Après avoir marché quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je m'arrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère: «Il paraît qu'il ne t'a pas suffi que, grâce à toi, j'aie été blessé et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère».
Savéliitch resta immobile comme si la foudre l'avait frappé.
«Aie pitié de moi, seigneur, s'écria-t-il presque en sanglotant; qu'est-ce que tu daignes me dire? C'est moi qui suis la cause que tu as été blessé? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine devant toi pour recevoir l'épée d'Alexéi Ivanitch. La vieillesse maudite m'en a seule empêché. Qu'ai-je donc fait à ta mère?
--Ce que tu as fait? répondis-je. Qui est-ce qui t'a chargé d'écrire une dénonciation contre moi? Est-ce qu'on t'a mis à mon service pour être mon espion?
--Moi, écrire une dénonciation! répondit Savéliitch tout en larmes. Ô Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que m'écrit le maître, et tu verras si je te dénonçais.»
En même temps il tira de sa poche une lettre qu'il me présenta, et je lus ce qui suit:
«Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne m'as rien écrit de mon fils Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères, et de ce que ce soient des étrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi que tu remplis ton devoir et la volonté de tes seigneurs? Je t'enverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir caché la vérité et pour ta condescendance envers le jeune homme. À la réception de cette lettre, je t'ordonne de m'informer immédiatement de l'état de sa santé, qui, à ce qu'on me mande, s'améliore, et de me désigner précisément l'endroit où il a été frappé, et s'il a été bien guéri.»
Evidemment Savéliitch n'avait pas eu le moindre tort, et c'était moi qui l'avais offensé par mes soupçons et mes reproches. Je lui demandai pardon, mais le vieillard était inconsolable. «Voilà jusqu'où j'ai vécu! répétait-il; voilà quelles grâces j'ai méritées de mes seigneurs pour tous mes longs services! Je suis un vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je suis la cause de ta blessure! Non, mon père Piôtr Andréitch, ce n'est pas moi qui suis fautif, c'est le maudit _moussié_; c'est lui qui t'a appris à pousser ces broches de fer, en frappant du pied, comme si à force de pousser et de frapper on pouvait se garer d'un mauvais homme! C'était bien nécessaire de dépenser de l'argent à louer le _moussié_!»
Mais qui donc s'était donné la peine de dénoncer ma conduite à mon père? Le général? il ne semblait pas s'occuper beaucoup de moi; et puis, Ivan Kouzmitch n'avait pas cru nécessaire de lui faire un rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupçons s'arrêtaient sur Chvabrine; lui seul trouvait un avantage dans cette dénonciation, dont la suite pouvait être mon éloignement de la forteresse et ma séparation d'avec la famille du commandant. J'allai tout raconter à Marie Ivanovna: elle venait à ma rencontre sur le perron.
«Que vous est-il arrivé? me dit-elle; comme vous êtes pâle!
--Tout est fini», lui répondis-je, en lui remettant la lettre de mon père.
Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendit la lettre, et me dit d'une voix émue: «Ce n'a pas été mon destin. Vos parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volonté de Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il n'y a rien à faire, Piôtr Andréitch; soyez heureux, vous au moins.
--Cela ne sera pas, m'écriai-je, en la saisissant par la main. Tu m'aimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter aux pieds de tes parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels; ils nous donneront, eux, leur bénédiction, nous nous marierons; et puis, avec le temps, j'en suis sûr, nous parviendrons à fléchir mon père. Ma mère intercédera pour nous, il me pardonnera.
--Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie: je ne t'épouserai pas sans la bénédiction de tes parents. Sans leur bénédiction tu ne seras pas heureux. Soumettons-nous à la volonté de Dieu. Si tu rencontres une autre fiancée, si tu l'aimes, que Dieu soit avec toi[38]. Piôtr Andréitch, moi, je prierai pour vous deux.»
Elle se mit à pleurer et se retira. J'avais l'intention de la suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors d'état de me posséder et je rentrai à la maison. J'étais assis, plongé dans une mélancolie profonde, lorsque Savéliitch vint tout à coup interrompre mes réflexions.
«Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de papier toute couverte d'écriture; regarde si je suis un espion de mon maître et si je tâche de brouiller le père avec le fils.»
Je pris de sa main ce papier; c'était la réponse de Savéliitch à la lettre qu'il avait reçue. La voici mot pour mot:
«Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, j'ai reçu votre gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâcher contre moi, votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les ordres de mes maîtres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien, mais votre serviteur fidèle, j'obéis aux ordres de mes maîtres; et je vous ai toujours servi avec zèle jusqu'à mes cheveux blancs. Je ne vous ai rien écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne pas vous effrayer sans raison; et voilà que nous entendons que notre maîtresse, notre mère, Avdotia Vassilievna, est malade de peur; et je m'en vais prier Dieu pour sa santé. Et Piôtr Andréitch a été blessé dans la poitrine, sous l'épaule droite, sous une côte, à la profondeur d'un _verchok_ et demi[39], et il a été couché dans la maison du commandant, où nous l'avons apporté du rivage: et c'est le barbier d'ici, Stépan Paramonoff, qui l'a traité; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte bien; et il n'y a rien que du bien à dire de lui: ses chefs, à ce qu'on dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le traite comme son propre fils; et qu'une pareille _occasion_ lui soit arrivée, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a quatre jambes et il bronche. Et vous daignez écrire que vous m'enverrez garder les cochons; que ce soit votre volonté de seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu'à terre.
«Votre fidèle esclave,
«ARKHIP SAVÉLIEFF.»
Je ne pus m'empêcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en état d'écrire à mon père, et, pour calmer ma mère, la lettre de Savéliitch me semblait suffisante.
De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait presque plus et tâchait même de m'éviter. La maison du commandant me devint insupportable; je m'habituai peu à peu à rester seul chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Iégorovna me fit des reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service l'exigeait. Je n'avais que de très rares entrevues avec Chvabrine, qui m'était devenu d'autant plus antipathique que je croyais découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je m'abandonnai à une noire mélancolie, qu'alimentaient encore la solitude et l'inaction. Je perdis toute espèce de goût pour la lecture et les lettres. Je me laissais complètement abattre et je craignais de devenir fou, lorsque des événements soudains, qui eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner à mon âme un ébranlement profond et salutaire.
VI
POUGATCHEFF
Avant d'entamer le récit des événements étranges dont je fus le témoin, je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait le gouvernement d'Orenbourg vers la fin de l'année 1773. Cette riche et vaste province était habitée par une foule de peuplades à demi sauvages, qui venaient récemment de reconnaître la souveraineté des tsars russes. Leurs révoltes continuelles, leur impatience de toute loi et de la vie civilisée, leur inconstance et leur cruauté demandaient, de la part du gouvernement, une surveillance constante pour les réduire à l'obéissance. On avait élevé des forteresses dans les lieux favorables, et dans la plupart on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens possesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui auraient dû garantir le calme et la sécurité de ces contrées, étaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiets et dangereux pour le gouvernement impérial. En 1772, une émeute survint dans leur principale bourgade. Cette émeute fut causée par les mesures sévères qu'avait prises le général Traubenberg pour ramener l'armée à l'obéissance. Elles n'eurent d'autre résultat que le meurtre barbare de Traubenberg, l'élévation de nouveaux chefs, et finalement la répression de l'émeute à force de mitraille et de cruels châtiments.
Cela s'était passé peu de temps avant mon arrivée dans la forteresse de Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait tranquille. Mais l'autorité avait trop facilement prêté foi au feint repentir des révoltés, qui couvaient leur haine en silence, et n'attendaient qu'une occasion propice pour recommencer la lutte.
Je reviens à mon récit.
Un soir (c'était au commencement d'octobre 1773), j'étais seul à la maison, à écouter le sifflement du vent d'automne et à regarder les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint m'appeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis à l'instant même. J'y trouvai Chvabrine, Ivan Ignatiitch et l'_ouriadnik_ des Cosaques. Il n'y avait dans la chambre ni la femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d'un air préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors l'_ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et nous dit:
«Messieurs les officiers, une nouvelle importante! écoutez ce qu'écrit le général.»
Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:
«_À monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk, capitaine Mironoff_ (secret).
«Je vous informe par la présente que le fuyard et schismatique Cosaque du Don Iéméliane Pougatcheff, après s'être rendu coupable de l'impardonnable insolence d'usurper le nom du défunt empereur Pierre III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles dans les villages du Iaïk, et pris et même détruit plusieurs forteresses, en commettant partout des brigandages et des assassinats. En conséquence, dès la réception de la présente, vous aurez, monsieur le capitaine, à aviser aux mesures qu'il faut prendre pour repousser le susdit scélérat et usurpateur, et, s'il est possible, pour l'exterminer entièrement dans le cas où il tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos soins.»
* * * * *
«Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant en ôtant ses lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c'est facile à dire. Le scélérat semble fort, et nous n'avons que cent trente hommes, même en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n'y a pas trop à compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch.» L'_ouriadnik_ sourit. «Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez ponctuels; placez des sentinelles, établissez des rondes de nuit; dans le cas d'une attaque, fermez les portes et faites sortir les soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Cosaques. Il faut aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le temps.»
Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouzmitch nous congédia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que nous venions d'entendre.
«Qu'en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.
--Dieu le sait, répondit-il, nous verrons; jusqu'à présent je ne vois rien de grave. Si cependant...» Alors il se mit à rêver en sifflant avec distraction un air français.
Malgré toutes nos précautions, la nouvelle de l'apparition de Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que fût le respect d'Ivan Kouzmitch pour son épouse, il ne lui aurait révélé pour rien au monde un secret confié comme affaire de service. Après avoir reçu la lettre du général, il s'était assez adroitement débarrassé de Vassilissa Iégorovna, en lui disant que le père Garasim avait reçu d'Orenbourg des nouvelles extraordinaires qu'il gardait dans le mystère le plus profond. Vassilissa Iégorovna prit à l'instant même le désir d'aller rendre visite à la femme du pope, et, d'après le conseil d'Ivan Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur qu'elle ne la laissât s'ennuyer toute seule.
Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur-le-champ, et prit soin d'enfermer Palachka dans la cuisine, pour qu'elle ne pût nous épier.
Vassilissa Iégorovna revint à la maison sans avoir rien pu tirer de la femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son absence, un conseil de guerre s'était assemblé chez Ivan Kouzmitch, et que Palachka avait été enfermée sous clef. Elle se douta que son mari l'avait trompée, et se mit à l'accabler de questions. Mais Ivan Kouzmitch était préparé à cette attaque; il ne se troubla pas le moins du monde, et répondit bravement à sa curieuse moitié:
«Vois-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se sont mis en tête d'allumer du feu avec de la paille; et comme cela peut être cause d'un malheur, j'ai rassemblé mes officiers et je leur ai donné l'ordre de veiller à ce que les femmes ne fassent pas de feu avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles.
--Et qu'avais-tu besoin d'enfermer Palachka? lui demanda sa femme; pourquoi la pauvre fille est-elle restée dans la cuisine jusqu'à notre retour?»
Ivan Kouzmitch ne s'était pas préparé à une semblable question; il balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa Iégorovna s'aperçut aussitôt de la perfidie de son mari; mais, sûre qu'elle n'obtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions et parla des concombres salés qu'Akoulina Pamphilovna savait préparer d'une façon supérieure. De toute la nuit, Vassilissa Iégorovna ne put fermer l'oeil, n'imaginant pas ce que son mari avait en tête qu'elle ne pût savoir.
Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ignatiitch occupé à ôter du canon des guenilles, de petites pierres, des morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d'ordures que les petits garçons y avaient fourrées. «Que peuvent signifier ces préparatifs guerriers? pensa la femme du commandant. Est-ce qu'on craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il possible qu'Ivan Kouzmitch me cachât une pareille misère?» Elle appela Ivan Ignatiitch avec la ferme résolution de savoir de lui le secret qui tourmentait sa curiosité de femme.
Vassilissa Iégorovna débuta par lui faire quelques remarques sur des objets de ménage, comme un juge qui commence un interrogatoire par des questions étrangères à l'affaire pour rassurer et endormir la prudence de l'accusé. Puis, après un silence de quelques instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la tête:
«Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu'adviendra-t-il de tout cela?
--Eh! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est miséricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre; j'ai nettoyé le canon. Peut-être bien repousserons-nous ce Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera personne ici.
--Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?» demanda la femme du commandant.
Ivan Ignatiitch vit bien qu'il avait trop parlé, et se mordit la langue. Mais il était trop tard, Vassilissa Iégorovna le contraignit à lui tout raconter, après avoir engagé sa parole qu'elle ne dirait rien à personne.
Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien à personne, si ce n'est à la femme du pope, et cela par l'unique raison que la vache de cette bonne dame, étant encore dans la steppe, pouvait être enlevée par les brigands.
Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui couraient sur son compte étaient fort divers. Le commandant envoya l'_ouriadnik_ avec mission de bien s'enquérir de tout dans les villages voisins. L'_ouriadnik_ revint après une absence de deux jours, et déclara qu'il avait vu dans la steppe, à soixante verstes de la forteresse, une grande quantité de feux, et qu'il avait ouï dire aux Bachkirs qu'une force innombrable s'avançait. Il ne pouvait rien dire de plus précis, ayant craint de s'aventurer davantage.
On commença bientôt à remarquer une grande agitation parmi les Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s'assemblaient par petits groupes, parlaient entre eux à voix basse, et se dispersaient dès qu'ils apercevaient un dragon ou tout autre soldat russe. On les fit espionner: Ioulaï, Kalmouk baptisé, fit au commandant une révélation très grave. Selon lui, l'_ouriadnik_ aurait fait de faux rapports; à son retour, le perfide Cosaque aurait dit à ses camarades qu'il s'était avancé jusque chez les révoltés, qu'il avait été présenté à leur chef, et que ce chef, lui ayant donné sa main à baiser, s'était longuement entretenu avec lui. Le commandant fit aussitôt mettre l'_ouriadnik_ aux arrêts, et désigna Ioulaï pour le remplacer. Ce changement fut accueilli par les Cosaques avec un mécontentement visible. Ils murmuraient à haute voix, et Ivan Ignatiitch, l'exécuteur de l'ordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire assez clairement:
«Attends, attends, rat de garnison!»
Le commandant avait eu l'intention d'interroger son prisonnier le même jour; mais l'_ouriadnik_ s'était échappé, sans doute avec l'aide de ses complices.
Un nouvel événement vint accroître l'inquiétude du capitaine. On saisit un Bachkir porteur de lettres séditieuses. À cette occasion, le commandant prit le parti d'assembler derechef ses officiers, et pour cela il voulut encore éloigner sa femme sous un prétexte spécieux. Mais comme Ivan Kouzmitch était le plus adroit et le plus sincère des hommes, il ne trouva pas d'autre moyen que celui qu'il avait déjà employé une première fois.
«Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, lui dit-il en toussant à plusieurs reprises, le père Garasim a, dit-on, reçu de la ville...
--Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de Iéméliane Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois.»
Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux: «Eh bien, ma petite mère, dit-il, si tu sais tout, reste, il n'y a rien à faire; nous parlerons devant toi.
--Bien, bien, mon petit père, répondit-elle, ce n'est pas à toi de faire le fin. Envoie chercher les officiers.»
Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant sa femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée par quelque Cosaque à demi lettré. Le brigand nous déclarait son intention de marcher immédiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques et les soldats à se réunir à lui, et conseillait aux chefs de ne pas résister, les menaçant en ce cas du dernier supplice. La proclamation était écrite en termes grossiers, mais énergiques, et devait produire une grande impression sur les esprits des gens simples.
«Quel coquin! s'écria la femme du commandant. Voyez ce qu'il ose nous proposer! de sortir à sa rencontre et de déposer à ses pieds nos drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en avons vu de toutes sortes! Est-il possible qu'il se soit trouvé des commandants assez lâches pour obéir à ce bandit!
--Ça ne devrait pas être, répondit Ivan Kouzmitch; cependant on dit que le scélérat s'est déjà emparé de plusieurs forteresses.
--Il paraît qu'il est fort, en effet, observa Chvabrine.
--Nous allons savoir à l'instant sa force réelle, reprit le commandant; Vassilissa Iégorovna, donne-moi la clef du grenier. Ivan Ignatiitch, amène le Bachkir, et dis à Ioulaï d'apporter des verges.