Chapter 10
Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit de Pétersbourg une lettre de notre parent le prince B... Après les premiers compliments d'usage, il lui annonçait que les soupçons qui s'étaient élevés sur ma participation aux complots des rebelles ne s'étaient trouvés que trop fondés, ajoutant qu'un supplice exemplaire aurait dû m'atteindre, mais que l'impératrice, par considération pour les loyaux services et les cheveux blancs de mon père, avait daigné faire grâce à un fils criminel; et qu'en lui faisant remise d'un supplice infamant, elle avait ordonné qu'il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir un exil perpétuel.
Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté habituelle, et sa douleur, muette d'habitude, s'exhala en plaintes amères. «Comment! ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même, comment! mon fils a participé aux complots de Pougatcheff? Dieu juste! jusqu'où ai-je vécu? L'impératrice lui fait grâce de la vie; mais est-ce plus facile à supporter pour moi? Ce n'est pas le supplice qui est horrible; mon aïeul a péri sur l'échafaud pour la défense de ce qu'il vénérait dans le sanctuaire de sa conscience[65], mon père a été frappé avec les martyrs Volynski et Khouchtchoff[66]; mais qu'un gentilhomme trahisse son serment, qu'il s'unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves révoltés,... honte, honte éternelle à notre race!» Effrayée de son désespoir, ma mère n'osait pas pleurer en sa présence et s'efforçait de lui rendre du courage en parlant des incertitudes et de l'injustice de l'opinion; mais mon père était inconsolable.
Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j'aurais pu me justifier si je l'avais voulu, elle se doutait du motif qui me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes infortunes. Elle cachait à tous les yeux ses souffrances, mais ne cessait de penser au moyen de me sauver.
Un soir, assis sur son sofa, mon père feuilletait le _Calendrier de la cour_; mais ses idées étaient bien loin de là, et la lecture de ce livre ne produisait pas sur lui l'impression ordinaire. Il sifflait une vieille marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui travaillait dans la même chambre, déclara tout à coup à mes parents qu'elle était forcée de partir pour Pétersbourg, et qu'elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mère se montra très affligée de cette résolution.
«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi, tu veux donc nous abandonner?» Marie répondit que son sort dépendait de ce voyage, et qu'elle allait chercher aide et protection auprès des gens en faveur, comme fille d'un homme qui avait péri victime de sa fidélité.
Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime supposé de son fils lui semblait un reproche poignant.
«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnête homme, et non pas un traître taché d'infamie!»
Il se leva et quitta la chambre.
Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de ses projets: ma mère, l'embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui accorder une heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit avec Palachka et le fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de moi, se consolait en pensant qu'il était au service de ma fiancée.
Marie arriva heureusement jusqu'à Sofia, et, apprenant que la cour habitait en ce moment le palais d'été de Tsarskoïé-Sélo, elle résolut de s'y arrêter. Dans la maison de poste on lui donna un petit cabinet derrière une cloison. La femme du maître de poste vint aussitôt babiller avec elle, lui annonça pompeusement qu'elle était la nièce d'un chauffeur de poêles attaché à la cour, et l'initia à tous les mystères du palais. Elle lui dit à quelle heure l'impératrice se levait, prenait le café, allait à la promenade; quels grands seigneurs se trouvaient alors auprès de sa personne: ce qu'elle avait daigné dire la veille à table; qui elle recevait le soir; en un mot, l'entretien d'Anna Vlassievna[67] semblait une page arrachée aux mémoires du temps, et serait très précieuse de nos jours. Marie Ivanovna l'écoutait avec grande attention. Elles allèrent ensemble au jardin impérial, où Anna Vlassievna raconta à Marie l'histoire de chaque allée et de chaque petit pont. Toutes les deux regagnèrent ensuite la maison, enchantées l'une de l'autre.
Le lendemain, de très bonne heure, Marie s'habilla et retourna dans le jardin impérial. La matinée était superbe. Le soleil dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu'avait déjà jaunis la fraîche haleine de l'automne. Le large lac étincelait immobile. Les cygnes, qui venaient de s'éveiller, sortaient gravement des buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord d'une charmante prairie où l'on venait d'ériger un monument en l'honneur des récentes victoires du comte Roumiantzeff[68]. Tout à coup un petit chien de race anglaise courut à sa rencontre en aboyant. Marie s'arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voix de femme.
«N'ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.»
Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à-vis du monument, et alla s'asseoir elle-même à l'autre bout du siège. La dame l'examinait avec attention, et, de son côté, après lui avoir jeté un regard à la dérobée, Marie put la voir à son aise. Elle était en peignoir blanc du matin, en bonnet léger et en petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans; sa figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une gravité tempérée par le doux regard de ses yeux bleus et son charmant sourire. Elle rompit la première le silence:
«Vous n'êtes sans doute pas d'ici? dit-elle.
--Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province.
--Vous êtes arrivée avec vos parents?
--Non, madame, seule.
--Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule.
--Je n'ai ni père ni mère.
--Vous êtes ici pour affaires?
--Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à l'impératrice.
--Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre d'une injustice ou d'une offense?
--Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice.
--Permettez-moi une question: qui êtes-vous?
--Je suis la fille du capitaine Mironoff.
--Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des forteresses de la province d'Orenbourg?
--Oui; madame.»
La dame parut émue.
«Pardonnez-moi, continua-t-elle d'une voix encore plus douce, de me mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour; expliquez-moi l'objet de votre demande; peut-être me sera-t-il possible de vous aider.»
Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue, l'attirait involontairement et lui inspirait de la confiance. Marie prit dans sa poche un papier plié; elle le présenta à sa protectrice inconnue qui le parcourut à voix basse.
Elle commença par lire d'un air attentif et bienveillant; mais soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux tous ses mouvements, fut effrayée de l'expression sévère de ce visage si calme et si gracieux un moment auparavant.
«Vous priez pour Grineff, dit la dame d'un ton glacé. L'impératrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passé à l'usurpateur, non comme un ignorant crédule, mais comme un vaurien dépravé et dangereux.
--Ce n'est pas vrai! s'écria Marie.
--Comment! ce n'est pas vrai? répliqua la dame qui rougit jusqu'aux yeux.
--Ce n'est pas vrai, devant Dieu, ce n'est pas vrai. Je sais tout, je vous conterai tout; c'est pour moi seule qu'il s'est exposé à tous les malheurs qui l'ont frappé. Et s'il ne s'est pas disculpé devant la justice, c'est parce qu'il n'a pas voulu que je fusse mêlée à cette affaire.»
Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà.
La dame l'écoutait avec une attention profonde.
«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut terminé son récit. Et en apprenant que c'était chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec un sourire:
«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à personne de notre rencontre. J'espère que vous n'attendrez pas longtemps la réponse à votre lettre.»
À ces mots elle se leva et s'éloigna par une allée couverte. Marie Ivanovna retourna chez elle remplie d'une riante espérance.
Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-elle, pendant l'automne, à la santé d'une jeune fille. Elle apporta le _samovar_, et, devant, une tasse de thé, elle allait reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu'une voiture armoriée s'arrêta devant le perron. Un laquais à la livrée impériale entra dans la chambre, annonçant que l'impératrice daignait mander en sa présence la fille du capitaine Mironoff.
Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle.
«Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, l'impératrice vous demande à la cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous présenterez-vous à l'impératrice, ma petite mère? Je crois que vous ne savez même pas marcher à la mode de la cour. Je devrais vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripière, pour qu'elle vous prêtât sa robe jaune à falbalas?»
Mais le laquais déclara que l'impératrice voulait que Marie Ivanovna vînt seule et dans le costume où on la trouverait. Il n'y avait qu'à obéir, et Marie Ivanovna partit.
Elle pressentait que notre destinée allait s'accomplir; son coeur battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse s'arrêta devant le palais, et Marie, après avoir traversé une longue suite d'appartements vides et somptueux, fut enfin introduite dans le boudoir de l'impératrice. Quelques seigneurs, qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement passage à la jeune fille. L'impératrice, dans laquelle Marie reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:
«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J'ai fait tout régler, convaincue de l'innocence de votre fiancé. Voilà une lettre que vous remettrez à votre futur beau-père.»
Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l'impératrice, qui la releva et la baisa sur le front.
«Je sais, dit-elle, que vous n'êtes pas riche, mais j'ai une dette à acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez tranquille sur votre avenir.»
Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l'impératrice la congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de mon père, sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard sur Pétersbourg.
Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff; mais on sait, par des traditions de famille, qu'il fut délivré de sa captivité vers la fin de l'année 1774, qu'il assista au supplice de Pougatcheff, et que celui-ci, l'ayant reconnu dans la foule, lui fit un dernier signe avec la tête qui, un instant plus tard, fut montrée au peuple, inanimée et sanglante. Bientôt après, Piôtr Andréitch devint l'époux de Marie Ivanovna. Leur descendance habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison seigneuriale du village de ... on montre la lettre autographe de Catherine II, encadrée sous une glace. Elle est adressée au père de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de son fils, des éloges donnés à l'intelligence et au bon coeur de la fille du capitaine.
NOTES
[1: Célèbre général de Pierre le Grand et de l'impératrice Anne.]
[2: Qui veut dire maître, pédagogue. Les instituteurs étrangers l'ont adopté pour nommer leur profession.]
[3: Ce mot signifie _qui n'a pas encore sa croissance_. On appelle ainsi les gentilshommes qui n'ont pas encore pris de service.]
[4: Avdotia, fille de Basile. On sait qu'en Russie le nom patronymique est inséparable du prénom, et bien plus usité que le nom de famille.]
[5: Diminutif de Piôtr, Pierre.]
[6: Anastasie, fille de Garasim.]
[7: Chef-lieu du gouvernement d'Orenbourg, le plus oriental de la Russie d'Europe, et qui s'étend même en Asie.]
[8: Pelisse courte n'atteignant pas le genou.]
[9: Jean, fils de Jean.]
[10: Le rouble valait alors, comme aujourd'hui le rouble d'argent, quatre francs de notre monnaie.]
[11: Pierre, fils d'André]
[12: Espèce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.]
[13: Ouragan de neige.]
[14: Tapis fait de la seconde écorce du tilleul et qui couvre la capote d'une _kibitka_.]
[15: Parrain du mariage.]
[16: Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.]
[17: Fleuve qui se jette dans l'Oural.]
[18: Bouilloire à thé.]
[19: Cafetan court.]
[20: Les paysans russes portent la hache passée dans la ceinture ou derrière le dos.]
[21: Lit ordinaire des paysans russes.]
[22: Allusion aux récompenses faites par les anciens tsars à leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.]
[23: Maisons de paysans.]
[24: Grossières gravures enluminées.]
[25: Jean, fils de Kouzma.]
[26: Formule de politesse affable.]
[27: Officier subalterne de Cosaques.]
[28: Alexis, fils de Jean.]
[29: Basile (au féminin), fille d'Iégor.]
[30: Jean, fils d'Ignace.]
[31: Diminutif de Maria.]
[32: Soupe russe faite de viande et de légumes.]
[33: En russe, on dit tant d'âmes pour tant de paysans.]
[34: Poète célèbre alors, oublié depuis.]
[35: Ils sont écrits dans le style suranné de l'époque.]
[36: Poète ridicule, dont Catherine II s'est moquée jusque dans son _Règlement de l'ermitage_.]
[37: Manière méprisante d'écrire le nom patronymique.]
[38: Formule de consentement.]
[39: Environ trois pouces.]
[40: De Catherine II.]
[41: Jurement tatar.]
[42: Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie épouvantail.]
[43: Robe parée; c'est l'usage, chez les Russes, d'enterrer les morts dans leurs plus riches habits.]
[44: Ceintures que portent tous les paysans russes.]
[45: Pierre III.]
[46: Petite armoire plate et vitrée où l'on enferme les saintes images, et qui forme un autel domestique.]
[47: Chef militaire chez les Cosaques.]
[48: À vapeur.]
[49: Pièce de cinq kopeks en cuivre.]
[50: Le premier des faux Démétrius.]
[51: Allusion aux anciennes formules des suppliques adressées au tsar: «Je frappe la terre du front, et je présente ma supplique à tes yeux lucides...».]
[52: Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume barbare a été abolie par l'empereur Alexandre.]
[53: Blanc-bec.]
[54: Il y a également dans le russe un mot forgé avec le verbe suborner.]
[55: Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua Pougatcheff.]
[56: Nom d'un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté longtemps contre les troupes impériales.]
[57: Pour la torture.]
[58: Légère escarmouche où l'avantage était resté à Pougatcheff.]
[59: Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes.]
[60: Titre d'un officier supérieur.]
[61: Nom général des établissements métallurgiques de l'Oural.]
[62: Diminutif de Iéméliane.]
[63: Après s'être avancé jusqu'aux portes de Moscou, qu'il aurait peut-être enlevé si son audace n'eût faibli au dernier moment, Pougatcheff, battu, avait été livré par ses compagnons pour cent mille roubles. Enfermé dans une cage de fer et conduit à Moscou, il fut exécuté en 1775.]
[64: Petit chariot d'été.]
[65: Un aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le Grand.]
[66: Chefs du parti russe contre Biron, sous l'impératrice Anne; ils furent tous deux suppliciés avec barbarie.]
[67: Anne, fille de Blaise.]
[68: Roumiantzeff, vainqueur des Turcs à Larga et à Kagoul, en 1772.]