Chapter 2
Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent d’étonnement. J’ordonnai au cocher d’aller où l’autre voulait. Les chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_ s’avançait avec lenteur, tantôt soulevée sur un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se balançant de côté et d’autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements d’une barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des gémissements profonds, en tombant à chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je m’enveloppai dans ma pelisse et m’endormis, bercé par le chant de la tempête et le roulis du traîneau. J’eus alors un songe que je n’ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le lecteur m’excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa propre expérience combien il est naturel à l’homme de s’abandonner à la superstition, malgré tout le mépris qu’on affiche pour elle.
J’étais dans cette disposition de l’âme où la réalité commence à se perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de l’assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait toujours et que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup je crus voir une porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de notre maison seigneuriale.
Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l’attribuât à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et je vois ma mère venir à ma rencontre avec un air de profonde tristesse. «Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton père est à l’agonie et désire te dire adieu.» Frappé d’effroi, j’entre à sa suite dans la chambre à coucher. Je regarde; l’appartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste et abattue. Je m’approche sur la pointe du pied. Ma mère soulève le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction.» Je me mets à genoux et j’attache mes regards sur le mourant. Mais quoi! au lieu de mon père, j’aperçois dans le lit un paysan à barbe noire, qui me regarde d’un air de gaieté. Plein de surprise, je me tourne vers ma mère: «Qu’est-ce que cela veut dire? m’écriai-je; ce n’est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande sa bénédiction à ce paysan? -- C’est la même chose, Pétroucha, répondit ma mère; celui-là est ton _père assis_[15]_;_ baise-lui la main et qu’il te bénisse.» Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan s’élança du lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit à la brandir en tous sens. Je voulus m’enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysan m’appelait avec douceur en me disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse». L’effroi et la stupeur s’étaient emparés de moi...
En ce moment je m’éveillai. Les chevaux étaient arrêtés; Savéliitch me tenait par la main.
«Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.
-- Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.
-- Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te réchauffer.»
Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une moindre violence. Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’oeil. L’hôte nous reçut près de la porte d’entrée, en tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une _loutchina_[16] l’éclairait. Au milieu étaient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.
Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan d’une soixantaine d’années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à thé, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je n’avais jamais en plus grand besoin. L’hôte se hâta de le servir.
«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.
-- Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix d’en haut.
Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux yeux étincelants.
«Eh bien! as-tu froid?
-- Comment n’avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué? J’avais un _touloup;_ mais, à quoi bon m’en cacher, je l’ai laissé en gage hier chez le marchand d’eau-de-vie; le froid ne me semblait pas vif.»
En ce moment l’hôte rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de la soupente. Son extérieur me parut remarquable. C’était un homme d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une expression assez agréable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux étaient coupés en rond. Il portait un petit _armak_[19] déchiré et de larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. «Faites- moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un verre d’eau-de-vie; le thé n’est pas notre boisson de Cosaques.»
J’accédai volontiers à son désir. L’hôte prit sur un des rayons de l’armoire un broc et un verre, s’approcha de lui, et, l’ayant regardé bien en face: «Eh! Eh! dit-il, te voilà de nouveau dans nos parages! D’où Dieu t’a-t-il amené?»
Mon guide cligna de l’oeil d’une façon toute significative et répondit par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger; il mangeait de la graine de chanvre; la grand’mère lui jeta une pierre et le manqua. Et vous, comment vont les vôtres?
-- Comment vont les nôtres? répliqua l’hôtelier en continuant de parler proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la femme du pope l’a défendu; le pope est allé en visite et les diables sont dans le cimetière.
-- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de l’oeil une seconde fois), remets ta hache derrière ton dos[20]; le garde forestier se promène. À la santé de _Votre Seigneurie_!»
Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala d’un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente.
Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce n’est que dans la suite que je compris qu’ils parlaient des affaires de l’armée du Iaïk, qui venait seulement d’être réduite à l’obéissance après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait parler d’un air fort mécontent et jetait des regards soupçonneux tantôt sur l’hôte, tantôt sur le guide. L’espèce d’auberge où nous nous étions réfugiés se trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup à un rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas même penser à se remettre en route. L’inquiétude de Savéliitch me divertissait beaucoup. Je m’étendis sur un banc; mon vieux serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du poêle[21]; l’hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à ronfler, et moi-même je m’endormis comme un mort.
En m’éveillant le lendemain assez tard, je m’aperçus que l’ouragan avait cessé. Le soleil brillait; la neige s’étendait au loin comme une nappe éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai l’hôte, qui me demanda pour mon écot une telle misère, que Savéliitch lui-même ne le marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupçons de la veille s’étaient envolés tout à fait. J’appelai le guide pour le remercier du service qu’il nous avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un demi-rouble de gratification.
Savéliitch fronça le sourcil.
«Un demi-rouble! s’écria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as daigné toi-même l’amener à l’auberge? Que ta volonté soit faite, seigneur; mais nous n’avons pas un demi-rouble de trop. Si nous nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous finirons par mourir de faim.».
Il m’était impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent, d’après ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je trouvais pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme qui m’avait tiré, sinon d’un danger de mort, au moins d’une position fort embarrassante.
«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas donner un demi-rouble, donne-lui quelqu’un de mes vieux habits; il est trop légèrement vêtu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de lièvre.
-- Aie pitié de moi, mon père Piôtr Andréitch, s’écria Savéliitch; qu’a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le premier cabaret.
-- Ceci, mon petit vieux, ce n’est plus ton affaire, dit le vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grâce d’une pelisse de son épaule[22]; c’est sa volonté de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais d’obéir.
-- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d’une voix fâchée. Tu vois que l’enfant n’a pas encore toute sa raison, et te voilà tout content de le piller, grâce à son bon coeur. Qu’as-tu besoin d’un _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes maudites grosses épaules.
-- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin; apporte vite le _touloup_.
-- Oh! Seigneur mon Dieu! s’écria Savéliitch en gémissant. Un _touloup_ en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le donne-t-on? À un ivrogne en guenilles.»
Cependant le _touloup_ fut apporté. Le vagabond se mit à l’essayer aussitôt. Le _touloup_, qui était déjà devenu trop petit pour ma taille, lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il parvint à le mettre avec peine, en faisant éclater toutes les coutures. Savéliitch poussa comme un hurlement étouffé lorsqu’il entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il était très content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu’à ma _kibitka_, et il me dit avec un profond salut: «Merci, Votre Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De ma vie je n’oublierai vos bontés.» Il s’en alla de son côté, et je partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch. J’oubliai bientôt le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en peau de lièvre.
Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé par la vieillesse. Ses longs cheveux étaient tout blancs. Son vieil uniforme usé rappelait un soldat du temps de l’impératrice Anne, et ses discours étaient empreints d’une forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En lisant son nom, il me jeta un coup d’oeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu de temps qu’André Pétrovich était de ton ache; et maintenant, quel peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...»
Il ouvrit la lettre et si mit à la parcourir à demi-voix, en accompagnant sa lecture de remarques:
«Monsieur,
«J’espère que Votre Excellence...» Qu’est-ce que c’est que ces cérémonies? Fi! comment n’a-t-il pas de honte? Sans doute, la discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu’on écrit à son vieux camarate?... «Votre Excellence n’aura pas oublié!...» Hein!... «Eh!... quand... sous feu le feld-maréchal Munich...pendant la campagne... de même que... nos bonnes parties de cartes.» Eh! eh! _Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines? «Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espiègle...» «Hum!... le tenir avec des gants de porc-épic...» Qu’est-ce que cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe... Qu’est-ce que c’est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il en se tournant vers moi.
-- Cela signifie, lui répondis-je avec l’air le plus innocent du monde, traiter quelqu’un avec bonté, pas trop sévèrement, lui laisser beaucoup de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des gants de porc-épic.
-- Hum! je comprends... «Et ne pas lui donner de liberté...» Non, il paraît que gants de porc-épic signifie autre chose... «Ci-joint son brevet...» Où donc est-il? Ah! le voici... «L’inscrire au régiment de Séménofski...» C’est bon, c’est bon; on fera ce qu’il faut... «Me permettre de vous embrasser sans cérémonie, et... comme un vieux ami et camarade.» Ah! enfin, il s’en est souvenu... Etc., etc... Allons, mon petit père, dit-il après avoir achevé la lettre et mis mon brevet de côté, tout sera fait; tu seras officier dans le régiment de***; et pour ne pas perdre de temps, va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête homme. Là, tu serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n’as rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour un jeune homme. Aujourd’hui, je t’invite à dîner avec moi.»
«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela m’aura-t-il servi d’être sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela m’a-t-il mené? dans le régiment de*** et dans un fort abandonné sur la frontière des steppes kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en compagnie de son vieil aide de camp. La sévère économie allemande régnait à sa table, et je pense que l’effroi de recevoir parfois un hôte de plus à son ordinaire de garçon n’avait pas été étranger à mon prompt éloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je pris congé du général et partis pour le lieu de ma destination.
CHAPITRE III _LA FORTERESSE_
La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes d’Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpés du Iaïk. La rivière n’était pas encore gelée, et ses flots couleur de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par la neige. Devant moi s’étendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes réflexions, tristes pour la plupart. La vie de garnison ne m’offrait pas beaucoup d’attraits; je tâchais de me représenter mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m’imaginais un vieillard sévère et morose, ne sachant rien en dehors du service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre vétille. Le crépuscule arrivait; nous allions assez vite.
«Y a-t-il loin d’ici à la forteresse? demandai-je au cocher.
-- Mais on la voit d’ici», répondit-il.
Je me mis à regarder de tous côtés, m’attendant à voir de hauts bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu’un petit village entouré d’une palissade en bois. D’un côté s’élevaient trois ou quatre tas de foin, à demi recouverts de neige; d’un autre, un moulin à vent penché sur le côté, et dont les ailes, faites de grosse écorce de tilleul, pendaient paresseusement.
«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné.
-- Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où nous venions de pénétrer.
J’aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient étroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] étaient couvertes en chaume. J’ordonnai qu’on me menât chez le commandant, et presque aussitôt ma _kibitka_ s’arrêta devant une maison en bois, bâtie sur une éminence, près de l’église, qui était en bois également.
Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j’entrai dans l’antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, était occupé à coudre une pièce bleue au coude d’un uniforme vert. Je lui dis de m’annoncer. «Entre, mon petit père, me dit l’invalide, les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai dans une chambre très propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin était dressée une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplôme d’officier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre étaient rangés des tableaux d’écorce[24], qui représentaient la _Prise de Kustrin _et _d’Otchakov_, le _Choix de la fiancée_ et l’_Enterrement du chat par les souris_. Près de la fenêtre se tenait assise une vieille femme en mantelet, la tête enveloppée d’un mouchoir.
Elle était occupée à dévider du fil que tenait, sur ses mains écartées, un petit vieillard borgne en habit d’officier. «Que désirez-vous, mon petit père?» me dit-elle sans interrompre son occupation. Je répondis que j’étais venu pour entrer au service, et que, d’après la règle, j’accourais me présenter à monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard borgne, que j’avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame interrompit le discours que j’avais préparé à l’avance.
«Ivan Kouzmitch[25] n’est pas à la maison, dit-elle. Il est allé en visite chez le père Garasim. Mais c’est la même chose, je suis sa femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi, mon petit père.»
Elle appela une servante et lui dit de faire venir _l’ouriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement de son oeil unique. «Oserais-je vous demander, me dit-il, dans quel régiment vous avez daigné servir?» Je satisfis sa curiosité.
«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez daigné passer de la garde dans notre garnison?»
Je répondis que c’était par ordre de l’autorité.
«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la garde? reprit l’infatigable questionneur.
-- Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la route. Il a autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux tes mains. Et toi, mon petit père, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne t’afflige pas trop de ce qu’on t’ait fourré dans notre bicoque; tu n’es pas le premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on s’habitue. Tenez, Chvabrine, Alexéi Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans qu’on l’a transféré chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était arrivé. Voilà qu’un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l’un l’autre, et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux témoins. Que veux-tu! contre le malheur il n’y a pas de maître.»
En ce moment entre l_’ouriadnik_, jeune et beau Cosaque. «Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement à monsieur l’officier, et propre.
-- J’obéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l’_ouriadnik_ Ne faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?
-- Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est déjà logé très à l’étroit; et puis c’est mon compère; et puis il n’oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur l’officier... Comment est votre nom, mon petit père?
-- Piôtr Andréitch.
-- Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch?
-- Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il n’y a que le caporal Prokoroff qui s’est battu au bain avec la femme Oustinia Pégoulina pour un seau d’eau chaude.
-- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les tous deux.
-- C’est bon, Maximitch, va-t’en avec Dieu.
-- Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»
Je pris congé; l’_ouriadnik_ me conduisit à une _isba_ qui se trouvait sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la forteresse. La moitié de l’_isba_ était occupée par la famille de Siméon Kouzoff, l’autre me fut abandonnée. Cette moitié se composait d’une chambre assez propre, coupée en deux par une cloison. Savéliitch commença à s’y installer, et moi, je regardai par l’étroite fenêtre. Je voyais devant moi s’étendre une steppe nue et triste; sur le côté s’élevaient des cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée j’étais condamné à passer ma jeunesse!... Une tristesse amère me saisit; je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré les exhortations de Savéliitch, qui ne cessait de répéter avec angoisse: «Ô Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait ma maîtresse si l’enfant allait tomber malade?»
Le lendemain, à peine avais-je commencé de m’habiller, que la porte de ma chambre s’ouvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de traits peu réguliers, mais dont la figure basanée avait une vivacité remarquable.
«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans cérémonie faire votre connaissance. J’ai appris hier votre arrivée, et le désir de voir enfin une figure humaine s’est tellement emparé de moi que je n’ai pu y résister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez vécu ici quelque temps.»
Je devinai sans peine que c’était l’officier renvoyé de la garde pour l’affaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait beaucoup d’esprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il me dépeignit avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du commandant, sa société et en général toute la contrée où le sort m’avait jeté. Je riais de bon coeur, lorsque ce même invalide, que j’avais vu rapiécer son uniforme dans l’antichambre du capitaine, entra et m’invita à dîner de la part de Vassilissa Iégorovna. Chvabrine déclara qu’il m’accompagnait.
En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues queues et des chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton. Dès qu’il nous aperçut, il s’approcha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit à commander l’exercice. Nous allions nous arrêter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d’aller sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna, promettant qu’il nous rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous n’avez vraiment rien à voir.»
Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me traita comme si elle m’eût dès longtemps connu. L’invalide et Palachka mettaient la nappe.
«Qu’est-ce qu’a donc aujourd’hui mon Ivan Kouzmitch à instruire si longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le chercher pour dîner. Mais où est donc Macha[31]?»
À peine avait-elle prononcé ce nom, qu’entra dans la chambre une jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les cheveux lissés en bandeau et retenus derrière ses oreilles que rougissaient la pudeur et l’embarras. Elle ne me plut pas extrêmement au premier coup d’oeil; je la regardai avec prévention. Chvabrine m’avait dépeint Marie, la fille du capitaine, sous les traits d’une sotte. Marie Ivanovna alla s’asseoir dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait apporté le _chtchi_[32]. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l’appeler.
«Dis au maître que les visites attendent; le _chtchi_ se refroidit. Grâce à Dieu, l’exercice ne s’en ira pas, il aura tout le temps de s’égosiller à son aise.»
Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard borgne.
«Qu’est-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table est servie depuis longtemps, et l’on ne peut pas te faire venir.
-- Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch, j’étais occupé de mon service, j’instruisais mes petits soldats.
-- Va, va, reprit-elle, ce n’est qu’une vanterie. Le service ne leur va pas, et toi tu n’y comprends rien. Tu aurais dû rester à la maison, à prier le bon Dieu; ça t’irait bien mieux. Mes chers convives, à table, je vous prie.»
Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait pas un moment et m’accablait de questions; qui étaient mes parents, s’ils étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était leur fortune? Quand elle sut que mon père avait trois cents paysans: