Chapter 8
--Un oiseau! cria tout à coup le Groënlandais, en montrant un guillemet noir qui venait de se percher au haut du mât.
--Mon père, nous approchons de la terre. Ce volatile en est le messager. Tu vois que le Dieu que j'adore a exaucé nos prières, dit Dubreuil plein de joie.
Bientôt, des pétrels se mirent à croiser dans le sillage de la _Toutou-Mak_. Ces jolis habitants de l'air, planant gracieusement sur leurs ailes déployées, se balançaient, une minute, puis rasaient le navire avec la rapidité de la flèche. Ils allaient, partaient, revenaient, décrivaient cent évolutions, et finissaient par s'abattre pour faire une course pédestre à la cime des flots.
--Voici la côte! dit Dubreuil.
Et son doigt indiqua une ligne blanche, vivement incidentée, qui découpait le ciel droit devant eux.
Elle avait avec celle du Groënland une frappante ressemblance.
Triuniak mit ses yeux à neige pour l'examiner.
Au bout d'un moment, il dit à Dubreuil:
--Innuit-Ili, je reconnais ce rivage. C'est celui où nous avons abordé, il y a quinze hivers, quand nous sommes allés faire la guerre aux Irkili[16].
[Note 16: C'est ainsi que les Esquimaux nomment quelquefois les Indiens-Rouges.]
--Quoi! ce n'est pas Baccaléos! fit le capitaine d'un ton désappointé.
--Heureusement, mon fils, car ici nous trouverons des amis et tout ce dont nous aurons besoin, tandis qu'à Baccaléos, nous serions accueillis par les flèches et la fureur de l'ennemi, plus cruel que la tempête à laquelle nous venons d'échapper.
--Est-ce une île?
--Non, c'est une terre ferme, comme le Succanunga. Elle est peuplée par des gens de notre race. Ils furent nos alliés autrefois. J'espère qu'ils feront bonne réception à Triuniak et à son ami.
--Mais l'île de Baccaléos, où est-elle?
--A l'orient de cette terre, dont elle n'est séparée que par un étroit canal.
Sur cette indication, le capitaine eut, une seconde, l'idée de mettre le cap plus à l'est, quoique le vent le portât directement à la côte. Mais le délabrement de son embarcation l'en empêcha.
A la nuit tombante, ils entrèrent dans une baie, où Dubreuil jeta l'ancre.
Le lendemain, dès l'aube, ils lancèrent leurs kaiaks à la mer et gagnèrent le rivage. Il était encore jonché de glaçons, mais les approches de l'été se manifestaient de toutes parts. L'air avait plus de chaleur qu'au Groënland, la brise moins de vivacité.
Au sommet de la côte, l'oeil se reposait, à un mille de distance au plus, sur de vertes pelouses, ornées de jolis arbres, dont les boutons d'émeraude commençaient à s'ouvrir aux haleines bienfaisantes de la saison nouvelle.
Ce réjouissant spectacle rappelait trop au capitaine une scène de la fin de février, dans sa patrie, pour ne pas l'émouvoir doucement. Mais la comparaison ne se pouvait longtemps soutenir. Ces montagnes de glace, ces amas de neige fondante, cette absence d'êtres humains, la _sauvagerie_ de ces lieux vous ramenaient bien vite et bien douloureusement au milieu de la mer septentrionale. Eût-il voulu caresser davantage ses illusions, Dubreuil y aurait été enlevé, tout d'un coup, par un grondement que les chasseurs les plus intrépides n'entendent jamais sans émoi.
--Les ours! les ours blancs! s'écria Triuniak.
Le capitaine, levant la tête, aperçut une douzaine de ces féroces animaux à la crête d'un cap glacé.
Ils étaient grands, maigres, décharnés. Leurs prunelles étincelaient de cruauté, et leur langue rouge, pendant d'une gueule armée de crocs aigus, semblait avoir soif de sang.
Ils coururent hardiment, deux par deux, sur nos voyageurs. Leurs intentions étaient très-claires. Il n'y avait pas à s'y tromper.
Dubreuil et Triuniak avaient des armes, plus une bravoure à toute épreuve. Mais quelle bravoure, quelles armes opposer à une bande de cette espèce! Le meilleur parti à prendre, le plus sage, c'était de battre en retraite. Où aller? la question se dressait redoutable, pressante! Les ours ne quitteraient cas aisément leur proie.
--Retournons à nos Canots, fit le capitaine à Triuniak.
Aussitôt ils se laissèrent glisser en bas de la côte. La troupe ennemie y arriva au moment où ils venaient de se jeter dans leurs embarcations.
--Au navire! c'est au navire qu'il faut nous rendre! dit Dubreuil.
--Les ours nous y suivront!
--N'importe! Nous nous défendrons. Partout ailleurs ils nous atteindraient, ou le reflux nous emporterait vers la haute mer, ce qui serait tomber d'un péril dans un autre.
La _Toutou-Mak_ était mouillée à un demi mille de la plage. On n'avait pu l'approcher plus près, à cause des glaçons dont le fond de la baie était encombré.
Le chemin était difficultueux pour un canot entre ces glaçons. Les ours, qui s'étaient précipités à la mer sans hésiter, gagnèrent sur les kaiaks. Peu s'en fallut même que celui de Dubreuil ne fût rejoint et coulé par un des carnassiers.
Il levait déjà sa lourde patte, aux griffes acérées, sur le mince esquif, quand Triuniak le frappa à la tête d'un coup de pagaie, qui tourna contre l'Esquimau la fureur de l'animal.
Pour s'y soustraire, le Groënlandais quitta son canot et sauta sur un glaçon. Stupidement, comme l'avait deviné Triuniak, l'ours passa sa rage sur le kaiak qu'il déchira en morceaux.
Pendant ce temps, l'indien, se faisant un radeau du glaçon, arrive au navire où Dubreuil l'a précédé, monte sur le pont, et prend position près de son ami.
--Voilà, dit gaiement le capitaine, une compagnie dont nous nous serions volontiers privés.
--Si tu n'as pas peur, mon fils, nous nous en tirerons, dit l'Indien.
--Peur! dit Dubreuil en riant. Ah! père, tu ne me connais donc pas encore! Tiens, juge si j'ai peur!
Et, brandissant une angovikak ou lance non barbelée, il la planta dans l'oeil d'un ours qui cherchait à escalader le vaisseau.
La douleur fit malheureusement lâcher soudain prise à l'animal; il retomba dans l'eau, et Guillaume, qui tenait la lance à deux mains, perdant son point d'appui, fut entraîné dans cette chute.
IX
LA RIXE
Le reste de la troupe arrivait avec une effrayante célérité.
Pour secourir son ami, s'il échappait aux griffes de l'animal blessé, Triuniak n'avait qu'un moyen. Il l'employa.
Sautant à la soute aux provisions, l'Esquimau saisit dans ses bras cinq ou six gros quartiers de phoque, et remonta, d'un bond, sur le gaillard d'avant.
Les ours arrivaient en groupe sous la poulaine du navire.
Triuniak leur lança la pâture, morceau par morceau. Les bêtes affamées se précipitèrent, en grognant, en se disputant, sur cette proie, et, pour un moment au moins s'écartèrent de la _Toutou-Mak_.
Pendant ce temps, sans perdre son sang-froid, Dubreuil avait plongé sous le vaisseau et reparaissait à la poupe.
--Mon frère, lui dit Triuniak, change de pelisse et de bottes, tu en as le loisir. J'amuse nos ennemis.
Une minute après, la toilette du capitaine était faite.
Muni d'une nouvelle lance, il se remettait à son poste à côté de Triuniak.
A cet instant, une pique sortit obliquement de l'eau, puis une tête longue, blanche, pantelante, puis le corps du monstre que Guillaume avait blessé. Péniblement, et en soufflant comme un soufflet de forge, il gravit sur un glaçon. On le vit ensuite arracher, avec ses énormes griffes, l'arme fichée dans son oeil, la briser de fureur, ramasser de la neige dans sa patte et l'appliquer sur sa plaie, comme s'il eût eu connaissance des effets styptiques du froid.
Cela fait, il leva son mufle sanglant vers ses ennemis, articula un grognement et revint à la charge.
Triuniak l'attendait de pied ferme; il lui décocha une agliguk, flèche volante, qui le renversa cette fois pour ne se relever jamais. Ses compagnons alors se ruèrent sur son cadavre, le tirèrent sur la plage et le déchiquetèrent à belles dents.
Repus par ce banquet _fratriphage_, ils s'éloignèrent enfin, délivrant nos voyageurs des transes assez vives qu'ils leur avaient causées.
Cependant le retour de ces redoutables carnassiers était à craindre; c'est pourquoi Triuniak proposa de les poursuivre tandis que l'apaisement de leur faim les rendait lourds et plus faciles à tuer. Dubreuil approuva son conseil. Comme nos hommes avaient perdu un kaiak, ils retournèrent à la côte sur leur ommiah.
En arrivant au sommet, ils découvrirent les ours fuyant vers le nord, ardemment pressés par une bande d'Esquimaux.
--Voilà nos alliés, dit Triuniak, en montrant les Indiens.
--Penses-tu, mon père, que nous devions nous montrer à eux? demanda Dubreuil.
--Je t'ai dit qu'ils nous recevront comme des frères.
--Mais il y a longtemps que tu ne les as vus. Peut-être leurs dispositions ont-elles changé depuis lors.
--Le coeur des enfants de Torngarsuk ne change jamais, répondit Triuniak l'un ton convaincu.
--Je te crois. Pourtant, j'aimerais mieux les éviter. Nous n'avons pas besoin d'eux. Il y a ici des pins, de la résine, le gibier paraît abondant. Si tu étais de mon avis, nous ferions à notre navire les réparations qu'il exige, et nous repartirions immédiatement.
Cette proposition ne paraissait pas sourire au Groënlandais. Peut-être les dangers qu'il avait courus le dégoûtaient-ils déjà de son projet, peut-être le désir de revoir d'anciens amis l'emportait-il dans son esprit sur toute autre considération. Quoi qu'il en soit, il répondit à Dubreuil:
--Mon fils, nous ne poumons éviter tes Uski de ce pays.
--Oh! dans-quatre ou cinq jours nous remettrons à la voile!
--Mais les Uski chassent constamment dans ces parages. Si nous avions l'air de les fuir, ils nous traiteraient en ennemis. Je te le dis, portons-leur des présents.
--Des présente! nous n'en avons pas.
--Mon fils a oublié qu'il nous reste un morse tout entier. Nous les inviterons à le partager avec nous.
--Soit! que Triuniak fasse comme il l'entend! dit le capitaine en refoulant le dépit que lui causait l'obstination du Groënlandais.
Ils marchèrent donc à la rencontre des Esquimaux. Au surplus, eussent-ils voulu se cacher alors, qu'il était trop tard. On les avait aperçus, et les chasseurs avaient détaché deux de leurs hommes pour reconnaître les étrangers.
Parvenus à quelques pas d'eux, les émissaires firent une halte et préparèrent leurs armes avec des intentions hostiles.
Ils étaient vêtus à peu près comme les Esquimaux du Groënland, mais ils en différaient beaucoup par leur physionomie dure et repoussante. En leur présence, on se sentait devant une tribu belliqueuse et d'humeur jalouse.
--Dépose tes armes, mon fils, dit Triuniak au capitaine, en jetant sur la neige son arc, ses flèches et sa lance.
Dubreuil lui obéit à contre-coeur.
Triuniak s'avança paisiblement alors vers les arrivants. Mais ceux-ci restèrent armés.
--Mon frère, dit le Groënlandais, je suis Triuniak du Succanunga. J'ai fait avec vous la guerre aux Boethics. Voulez-vous allumer une lampe avec nous?
--Pourquoi mon frère a-t-il quitté le Succanunga? s'écria l'un des Indiens, dans la même langue que Triuniak, mais avec un accent que Dubreuil eut quelque peine à saisir.
--Moi et mon fils Innuit-Ili, nous avons quitté le pays pour visiter les braves guerriers d'Itteblinik,[17] répondit-il.
[Note 17: Mot à mot: _contrée des marais glacés_ (Labrador).]
--Est-ce bien là la raison? fit le sauvage d'un ton soupçonneux.
--La langue de Triuniak n'est pas fourchue et son coeur est droit, répliqua fièrement le Groënlandais. Que mes frères demandent à mon fils!
Dubreuil s'approcha alors.
A sa vue, les nouveaux venus poussèrent un cri de surprise.
--Heigh-yaou!
--C'est, reprit Triuniak, un homme blanc que j'ai adopté.
--Heigh-yaou! heigh-yaou! répétaient les autres.
--Nos frères feront-ils amitié avec nous?
Mais les Uskimé, après avoir échangé un regard d'intelligence, tournèrent les talons et coururent à toutes jambes rejoindre leurs compagnons qui disparaissaient dans le lointain.
Cette brusque rupture sembla contrarier Triuniak. Un nuage passa sur son front, il mâchonna quelques paroles inintelligibles et alla reprendre ses armes, qu'il examina avec soin.
--Mon père n'est pas satisfait, dit Dubreuil en l'imitant.
--Non; mais attendons.
--Ne vaudrait-il pas mieux rentrer sur le vaisseau? Là, nous pourrions nous défendre, en cas d'attaque.
--Ton conseil est prudent, Innuit-Ili; mais si nous témoignions de la crainte, nous en inspirerions aussi, et comme nous ne sommes pas les plus forts, cette crainte nous serait funeste. On ne redoute pas un homme qui vous tend la main, on se met en garde contre celui qui se cache.
--Je veux bien admettre la justesse de ton raisonnement, père. Néanmoins, qu'allons-nous faire? Nous ne pouvons demeurer ici jusqu'au retour des Uski. Qui sait même s'ils reviendront?
--Ils reviendront, sois-en sûr, mon fils.
--Pas avant qu'ils aient terminé leur chasse! fit Guillaume avec une teinte d'impatience.
--Peut-être, répondit le Groënlandais d'un air rêveur.
--Dressons alors notre tente.
--Oui. J'irai au koné pendant que tu prépareras un emplacement. Je rapporterai les peaux, les piquets et des provisions, afin que nous fassions chaudière lorsque les Uski arriveront.
Ils se trouvaient à un demi-mille environ de la baie où était mouillée la _Toutou-Mak_. Mais, de ce lieu, on ne la pouvait apercevoir, à cause de la grande élévation des falaises de glace qui bastionnaient la rade.
Triuniak s'étant éloigné, Dubreuil se mit à creuser des trous pour y ficher les pieux de leur tente.
Tout occupé à sa besogne, il ne vit pas venir un individu qui se glissait, en rampant, derrière les glaçons épars sur la côte, et avançait doucement, en prenant toutes les précautions possibles pour n'être pas découvert.
Parvenu, de la sorte, à une vingtaine de pas de Dubreuil, il allongea sa tête au-dessus d'un banc de neige, regarda le Français, comme pour s'assurer de l'identité de son homme, puis il s'agenouilla, essaya avec le doigt la corde de son arc, y mit une flèche et ajusta.
Une seconde de plus, c'en était fait de Guillaume.
Mais à ce moment il leva les yeux, et ses regards tombèrent droit sur l'ennemi.
Celui-ci en fut tellement surpris que sa main trembla, et le trait mortel, déviant du but, passa à quelques lignes du capitaine.
--Kougib! s'écria Dubreuil, se précipitant en trois bonds sur l'assassin.
L'Esquimau se sauva. Mais le Français avait le jarret solide, il attrapa son meurtrier, le saisit par le capuchon de sa jaquette. Un seul effort de Kougib mit en deux le vêtement, dont une partie resta entre les mains du capitaine, qui tomba à la renverse.
--Ah! scélérat, tu ne m'échapperas pas! proférait-il en se relevant lestement.
Mais le Groënlandais avait gagné du terrain.
Dubreuil n'aurait pas réussi à l'atteindre de nouveau; il eut recours à son arc, qu'il portait sur le dos au moment de l'attaque. Il avait l'oeil aussi sûr que le poignet. Sa flèche frappa Kougib entre les épaules.
La douleur arracha un cri au sauvage.
Cependant, il continua sa course. Mais le sang coulait abondamment de sa blessure. Ses forces diminuaient. Bientôt le frisson circula dans ses veines; ses jambes chancelaient. Il s'arrêta, tourna la tête. Innuit-Ili fondait sur lui.
Kougib pensa que sa dernière heure était proche; mais il avait encore assez de vigueur pour vendre chèrement son existence, sinon pour perpétrer enfin l'horrible vengeance qu'il méditait depuis la mort de Pumè.
Se laissant choir sur le dos, comme s'il était épuisé, sous lui il cacha une flèche, et repoussa son carquois et son arc, afin d'ôter toute méfiance à son adversaire.
Cette perfidie fut déjouée.
Dubreuil avait trop appris à le connaître pour ne pas rester sur ses gardes.
Certain de tenir l'Indien en son pouvoir, il recula à deux pas, et le menaçant de sa lance:
--Misérable! lui cria-t-il, voilà trois fois que tu attentes à mes jours! La première, je t'avais pardonné, mais aujourd'hui tu expieras tes forfaits.
Une grimace railleuse contracta les traits du sauvage.
--Ris encore, car c'est ton dernier rire.... Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, je me laisserai aller à la pitié, car je te méprise plus que je ne te crains, mais à une condition: tu me diras ce que tu as fait de la fille de Triuniak.
Kougib ne répondit pas. Le corps immobile comme une statue, mais le visage étincelant d'animation, il narguait le capitaine.
--Veux-tu parler? commanda Dubreuil, en brandissant sa lance.
--L'Uski, dit-il froidement, se moque d'Innuit-Ili. C'est un fils de louve blanche.
--Où est Toutou-Mak? reprit Dubreuil, peu sensible à cette injure.
--Kougib le sait.
--Et Kougib me le dira!
--Kougib est libre d'ouvrir ses lèvres ou de les fermer, répliqua l'Indien avec hauteur.
--Si tu refuses, je te tuerai comme un chien.
--Je suis entre tes mains; tue-moi, si tu le veux.
Cette audace, ce dédain de la mort émerveillèrent le capitaine Dubreuil. L'intimidation n'ayant pas de prise sur l'Esquimau, il recourut à la douceur, car il lui importait bien plus de connaître le sort de Toutou-Mak que de se constituer le bourreau de cette brute superstitieuse. C'était là où l'attendait Kougib.
--Non, dit le capitaine, non je ne te ferai point de mal; je panserai même ta blessure, si tu consens à répondre un mot, un seul! La fille de Triuniak vit-elle?
--Ah! fit le Groënlandais du fond de sa gorge, comme s'il allait expirer, ah! je meurs... soulève-moi, mon frère... soulève...
Ses paupières se fermaient, sa bouche frissonnait, ses membres grelottaient.
Dubreuil tomba dans le piège. Croyant que Kougib était sous l'empire du froid qui précède le trépas, il oublia ses ressentiments, sa prudence habituelle, et se pencha vers lui pour le mettre sur son séant.
L'Indien guettait ce moment, comme le carcajou guette sa proie.
D'un élan il fut sur pied, sa flèche serrée dans la main droite; d'un autre, l'arme fut plantée sur la poitrine du Français. Mais celui-ci avait amorti le coup en le parant avec son bras. Le dard glissa sur les côtes, et Dubreuil, étreignant le sauvage par la taille, le renversa à terre.
Un moment ils roulèrent comme deux serpents entrelacés.
Baignés de sang, la respiration haletante, se martelant des mains, des pieds, de la tête, ils luttèrent pendant plus de cinq minutes, sans que la victoire parût tourner d'un côté plutôt que d'un autre. Si le capitaine était plus robuste le Groënlandais était plus agile; si le premier était moins grièvement blessé, l'autre avait l'habitude de ces combat corps à corps, et peut-être aurait-il fini par triompher de son antagoniste; mais une idée le préoccupait: c'était de retirer de sa botte un couteau placé dans une gaine cousue à la tige, suivant la coutume esquimaue.
Cette pensée le perdit: car, ayant dégagé une de ses mains, il n'eut plus la force de contenir avec l'autre Dubreuil, qui le coucha sous lui, et, d'un foudroyant coup de poing en plein visage, lui fit perdre connaissance.
Aussitôt, le capitaine lia les pieds de l'Indien avec la corde de l'un des arcs, puis il retourna son corps inerte, et avec la corde de l'autre arc lui attacha solidement les poignets derrière le dos.
Après cette double opération, Dubreuil ouvrit sa pelisse examina sa blessure.
Elle était sans gravité.
Laissant Kougib, toujours insensible, derrière le monticule de glace et de neige fondante où cette scène s'était passée, il reprit le chemin du campement, dont il était à une distance assez grande.
A son arrivée, il trouva Triuniak inquiet de son absence et qui le cherchait aux environs.
--Kougib! lui cria-t-il de loin.
--Kougib!! Que veux-tu dire, Innuit-Ili?
--Kougib est ici... Je l'ai vu!
--Ah! mon fils, dis-tu vrai? Où est-il? répliqua Triuniak, avec une agitation qui devait être intérieurement bien puissante, puisqu'elle s'exprimait dans tout son maintien.
--Il est là, à demi-mort, fit Dubreuil en indiquant la direction du théâtre du drame.
--Mais, Toutou-Mak? fut-il demandé d'une voix altérée.
--Nous saurons ce qu'elle est devenue.
--Il ne l'a point tuée!
--J'espère que non.
--Oh! s'écria le Groënlandais, pleurant de joie, remercie ton Dieu pour moi, Innuit-Ili, remercie-le bien et dis-lui que Triuniak a le coeur bon, qu'il lui fera tous les présents...
--Viens vite! viens vite, mon père! Allons chercher Kougib. Nous le traînerons ici. C'est lui qui nous apprendra où est Toutou-Mak, et, ajouta-t-il d'un ton sombre, s'il refuse de parler, je me charge de l'y contraindre.
--Courons, courons! mais qu'auparavant je t'embrasse! dit Triuniak, en proie à une émotion inexprimable.
Et il se jeta dans les bras du jeune homme.
De pareilles effusions sont si contraires à la réserve habituelle des Esquimaux, que, peu après, Triuniak en rougit comme d'une action mauvaise.
--Il faut me pardonner, mon fils, dit-il à Dubreuil, qui ne songeait, certes, guère à lui en vouloir, il faut me pardonner, car j'aime tant ma fille... ma belle Toutou-Mak:
--Je te pardonne de si grand coeur que, si nous avions le temps, je te prierais de recommencer, père, répondit le capitaine en souriant.
Accélérant le pas, ils furent bientôt transportés sur la lieu du combat.
Mais, à leur profond mécompte, ils ne trouvèrent que des traces de sang et des débris de cordes, le corps de Kougib n'y était plus.
X
CAPTIF
L'évanouissement de l'Esquimau n'avait été que momentané.
Bien vite il reprit ses sens. Ne voyant plus son adversaire, Kougib essaya de se lever. Ses liens l'en empêchèrent. Il se mit sur son séant, il regarda autour de lui. Il était seul. Le Groënlandais porta les yeux sur ses bottes; un sourire de satisfaction éclaira son visage tout meurtri. Il avait aperçu son couteau. Dès lors, sa délivrance n'était plus une question.
Kougib se plie en deux, saisit le couteau avec ses dents et tranche aisément les légères cordes qui lui attachent les pieds. Restaient les mains, mais l'Esquimau était libre de marcher, de courir; c'était le principal.
Le voici debout, conservant toujours son couteau entre les dents. Grande est sa faiblesse. Cependant, il fait un pas, deux, il peut se soutenir, se traîner: une poignée de neige rafraîchit sa bouche brûlante. Il s'éloigne tout à fait du lieu où il a failli perdre la vie, et chemine péniblement jusqu'à un village, à cinq ou six milles dans l'intérieur des terres.
Là, Kougib s'arrêta, s'assit sur un tronc d'arbre, le visage penché sur la poitrine, et se mit à pousser des hurlements. Une troupe d'hommes, de femmes et d'enfants ne tarda pas à se former autour de lui. Tous étaient extraordinairement étonnés de l'état dans lequel ils le voyaient,--couvert de sang, et les mains attachées derrière le dos.
Longtemps il conserva la position qu'il avait choisie en arrivant, sans faire autre chose que de jeter, à des intervalles réguliers, un cri lamentable. La consternation se peignait sur toutes les physionomies.
Enfin, dans l'après-midi, rentra au village une troupe de gens armés, qui portaient sur leurs épaules les dépouilles de deux ours blancs. C'étaient les chasseurs que nos aventuriers avaient aperçus le matin sur la côte. Ils firent halte devant le blessé, s'informant avec intérêt de ce qui était advenu.
Kougib semblait n'avoir attendu que ce moment pour éclater, car il se releva lentement, se tourna vers le couchant et dit d'une voix courroucée: