Chapter 7
Enfermé chaudement dans son chantier, avec une hache de pierre et une bisaiguë en dent de narval, il équarrit le gigantesque pin, lui donna la forme d'un vaisseau; avec le feu et une herminette dont il avait emprunté le tranchant à une défense de morse, il le creusa, l'évida et obtint ainsi une embarcation longue de cinquante pieds, profonde de cinq.
Les Uskimé étaient dans l'admiration. Jamais ils n'avaient vu pareil navire.
Leur surprise ne devait pas en rester là.
Guillaume fit abattre tous les plus gros arbres qu'on put trouver aux environs. Malgré l'imperfection de ses instruments et la mauvaise qualité du bois, il réussit à fabriquer des planches, dont il fit une quille, des bordages et des préceintes pour son vaisseau. Le tout fut recouvert de peaux, afin de le rendre étanche autant que pour le consolider.
Avec ses oeuvres mortes, le bâtiment eut alors sept pieds d'élévation, et une largeur de cinq.
Enchanté d'une construction dont il espérait tant, Guillaume songea à la ponter sur toute son étendue. Mais le bois lui manquait. Il fallut se contenter d'élever deux demi-ponts à la proue et à la poupe, avec une passerelle au-dessus du maître-bau, passerelle destinée à soutenir le mât principal du bâtiment.
On pense bien que, dans ces travaux, Dubreuil fut aidé par Triuniak et plusieurs Uskimé, tous ignorant le but du capitaine, beaucoup comptant toutefois que le navire leur servirait un jour pour opérer une descente sur l'île des Indiens-Rouges.
Seul, Triuniak soupçonnait peut-être les intentions de son hôte. Mais il était trop prudent pour laisser percer ses conjectures.
La coque du bateau terminée, Guillaume s'occupa du gréement. Il eut grand'peine à se procurer l'arbre nécessaire pour son mât principal. Quant aux voiles, aux cordages, les phoques, morses et rennes en firent les frais. Il manquait encore une ancre. L'ingéniosité du capitaine y suppléa. Dans une lourde pierre, façonnée en croissant, il ficha solidement des défenses de walrus: ce furent les pattes, une corne de narval, plantée au milieu du caillou, fut la verge; un fanon et un os de baleine, les jas et l'arganeau.
A la fin de mai, l'oeuvre était terminée: mais Dubreuil avait plus d'une fois besogné sans relâche pendant quinze heures.
Restait une opération d'exécution difficile: le lancement, car on était à plus d'une lieue de la côte.
Tous les traîneaux du village sont rassemblés. Le bâtiment est assujetti sur les uns. Sur les autres, on place ses mâts, ses agrès.
Cinquante chiens sont attelés à la pesante machine, qui s'ébranle et suit bientôt un chenan de glace uni, disposé à cet effet.
On arrive à la côte.
Là, Dubreuil, qui songe à tout, qui veille à tout, a préparé un plan incliné, et un bâti latéral de glaçons, avec un bassin d'eau entièrement libre au-dessous.
Par le moyen de leviers et de rouleaux, le navire est poussé dans le coulisseau, des Uskimé placés derrière, avec des câbles fixés à la poupe, l'empêchent de plonger trop précipitamment dans les flots.
Le capitaine donne un signal convenu, ses hommes filent leurs lignes, et la _Toutou-Mak_ (ainsi Guillaume avait-il baptisé le bateau) glisse doucement et arrive sans accident à la mer, où elle se balance avec grâce, aux acclamations de tous les spectateurs.
Le coeur de Dubreuil était trop plein. Oubliant la compagnie qui l'entourait, il tomba à genoux, éleva ses mains vers le ciel, et remercia celui qui avait inspiré son entreprise et lui avait prêté le courage et l'adresse pour la mener à bien.
Ensuite, il établit le gouvernail, le mat de beaupré et le grand mât au sommet duquel furent arborées les couleurs de France, sous forme d'un pavillon blanc, en duvet de cygne, tissé, hélas! pour un autre usage, par la pauvre Toutou-Mak.
La journée ne pouvait se terminer sans une fête.
Elle eut lieu dans le chantier, Triuniak présida aux préparatifs; tous ceux qui avaient concouru à la construction de la _Toutou-Mak_ y assistèrent avec leurs femmes.
Ce fut, comme toujours, une colossale goinfrerie, aux dépens des troupeaux amphibies de la côte.
Des chants, des danses au son du tambourin, vinrent ensuite seconder le travail de la digestion, et, pour bouquet, les Uskimé se livrèrent fort amicalement à l'échange de leurs huileuses cunè. Un simple rideau de pelleterie tendu dans le fond de la loge voilait seul les doux mystères des Groënlandais, qui, à tour de rôle, allaient s'ébattre dans la voluptueuse retraite.
De bonne heure, Dubreuil avait quitté ses convives et il s'était retiré à bord de son navire; car, craignant que la malveillance de quelque ennemi ne détruisît, par l'eau ou par le feu, l'ouvrage qui lui avait coûté tant de patience, il avait résolu d'en faire sa demeure, jusqu'au jour de son départ.
Le brave capitaine, réfléchissant à ce départ, le désirait et l'appréhendait en même temps. Il lui semblait dur de se sauver comme un criminel, de délaisser Triuniak qui le traitait en fils, et auquel il s'était sincèrement attaché. Si l'Esquimau eût voulu l'accompagner, avec quelle satisfaction il l'aurait associé à sa fortune! Mais Triuniak aimait trop, sans doute, la terre qui l'avait vu naître pour se risquer dans un voyage d'aventure. Le prévenir de ce voyage? Non. Il chercherait à arrêter Dubreuil par telle ou telle considération. Peut-être son dépit de n'être pas écouté le pousserait-il à anéantir le vaisseau!
--Non, non, s'écria Guillaume, je dois mettre à la voile brusquement, sans souffler mot de mon projet, et à la grâce de Dieu!
Cette exclamation venait de lui échapper, le lendemain matin, alors qu'il arrimait différents objets dans sa cabine, quand un kaiak se présenta à la poupe de la _Toutou-Mak_.
Ce canot amenait Triuniak.
Le Groënlandais monta lestement à bord. Son visage était soucieux. Dubreuil le remarqua, mais il attendit que l'Uski lui fit volontairement part du motif de sa gravité inaccoutumée.
--Mon fils, dit-il, après s'être accroupi sur le plancher, tu ne m'as jamais dit dans quelles intentions tu bâtissais ce grand kuné. J'ai respecté ton secret, je le respecterai encore. Mais, promets-moi, au nom de ce Dieu des blancs, dont tu m'as si souvent entretenu, que tu ne te proposes pas de me quitter.
La question était faite carrément. Impossible de s'y soustraire. Le capitaine prit un parti décisif. Le mensonge lui était odieux. Il répondit donc nettement:
--Je ne te cacherai pas davantage, mon père, que le souvenir de ma patrie me tourmente cruellement. Ni ta bonté, ni ta sollicitude incessante pour moi n'ont pu triompher du sentiment qui m'agite, en songeant à mes chers parents. Ah! ajouta-t-il d'une voix altérée, si ta fille, si Toutou-Mak fût devenue mon épouse, je me serais fixé à jamais dans le pays qu'elle habitait. Mais, depuis qu'elle a disparu, la vue des lieux où elle passa sa jeunesse afflige mon âme. J'ai résolu; de m'en éloigner, de regagner la France, ou de périr dans l'abîme.
--Triuniak le savait, dit l'Uskimé; il comprend, tes chagrins, Innuit-Ili; il n'est point irrité contre toi. Mais pourquoi as-tu douté de sa tendresse?
--O mon père, je n'en ai jamais douté, le ciel m'est témoin! s'écria Dubreuil.
--Tu t'abuses toi-même, car ce dessein grossissait ton coeur, et tes lèvres étaient muettes.
Le capitaine baissa la tête, et l'Uski continua;
--Si tu réussis, reviendras-tu nous voir?
--Oh! oui, je reviendrai avec des bateaux deux fois plus grands que celui-ci, et des instruments, des provisions pour récompenser les Groënlandais de leur généreuse hospitalité.
--Tu reviendras! répéta Triuniak, d'un air songeur.
--Je te le jure, mon père.
--Si je t'accompagnais, tu me ramènerais avec toi?
Et l'Indien plongea ses yeux perçants dans ceux du jeune homme.
--Quoi! s'exclama-t-il, tu m'accorderais ce bonheur!
--Innuit-Ili, j'ai perdu l'enfant que je chérissais. J'éprouve peu d'affection pour sa soeur. Toutou-Mak n'étant plus, toutes mes tendresses se sont portées sur toi. Je ne puis te laisser partir seul. Dans un rêve, Torngarsuk m'a conseillé d'unir ma destinée à la tienne, si tu t'obstinais à quitter le Succanunga, mais à une condition, c'est de ne point laisser mes ossements sur une terre étrangère!
Le capitaine leva la main en disant:
--Au nom du Dieu des chrétiens, moi Guillaume Dubreuil, naufragé sur cette côte, je prend» l'engageaient solennel, si tu me suis dans ma patrie, Triuniak, de t'y faire respecter et soigner, comme tu m'as fait respecter et soigner ici, et de te reconduire ou faire reconduire au Succanunga dès que tu en manifesteras la volonté.
--Bien, mon fils, j'ai foi en ta parole, dit l'Esquimau en l'embrassant. A présent, nous devons nous hâter de faire nos apprêts, car je crains que l'angekkok-poglit ne fasse incendier ton bâtiment, qu'il prétend être une invention du diable.
--Si nous avions des provisions en abondance, dans deux jours nous voguerions vers la France. Ah! je te remercie de te joindre à moi. Si tu savais, Triuniak, comme mon coeur saignait à la pensée de me séparer de toi.
--Des provisions, dit l'Uskimé! j'ai tout le train de derrière d'un renne, plus de cinquante poissons secs, dix pots d'huile, trois carcasses de morse, et les cinq phoques tués avant hier; n'est-ce pas suffisant?
--Oui, ce serait suffisant, dit Dubreuil, mais l'eau douce! tu n'as pas de vases assez grands pour en mettre la quantité indispensable! voilà ce qui m'inquiète.
--Pas de vases, mon fils! tu oublies les outres dont nous nous servons comme de...
--Ah? tu as raison! tu as raison! je n'y pensais plus! s'écria le capitaine en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre.
Le soir même, les vivres et l'eau étaient à bord de la _Toutou-Mak_. Durant la journée suivante Dubreuil et Triuniak y embarquaient leurs armes, leur mobilier, tout ce qu'ils possédaient, ainsi que deux kaiaks et un ommiah, pour servir de chaloupe.
Et le lendemain, après avoir remorqué le navire hors de l'anse où il était mouillé, les deux hardis aventuriers déployaient leurs voiles à une bonne brise nord-est, et quittaient les rives du Groënland, escortés par les sinistres prédictions des habitants du village, que la nouvelle de leur départ avait attirés sur la côte.
VIII
LA TRAVERSÉE
La Toutou-Mak présentait certainement un aspect des plus pittoresques, avec ses varangues garnies de peaux, et ses voiles de basane huilées à fond, pour les préserver de l'action de l'eau et du soleil.
Dans son ensemble, elle avait, il est vrai, à peu près la physionomie d'un vaisseau ordinaire; en y mettant beaucoup de bonne volonté, on l'aurait prise de loin pour une goélette. Mais, de près, c'était autre chose. Elle n'appartenait à aucun ordre de l'architecture navale; et, sans doute, si elle eût touché à quelque port civilisé, les habitants l'auraient considérée avec la même surprise qui frappa les Indiens quand, pour la première fois, ils aperçurent des vaisseaux européens. J'ai même lieu de croire que la figure placée au-dessus de l'éperon n'aurait pas du tout rassuré nos braves riverains. Dieu sait, cependant, quel soin le capitaine Dubreuil avait apporté à la sculpture de cette figure, le portrait intentionné de la fille de Triuniak, on l'a deviné. Il avait pourtant soulevé l'enthousiasme des Groënlandais, ce portrait, voyez un peu! Aucun qui n'eût reconnu la jeune et charmante Toutou-Mak. Et c'est ainsi que varient les goûts, la manière d'apprécier, déjuger les objets!
Quant aux marins qui montaient l'étrange bateau, à cette époque, vous et moi nous eussions crié qu'ils descendaient de la lune; peut-être même nous serions-nous signés! Le diable prenait tant et de si grotesques masques au XVe siècle. Vite! un prêtre, un moine, de l'eau bénite! Prions, mes frères, la fin du monde approche! Souvenez-vous que ce n'est que par notre intercession que la réalisation des funestes prédictions de l'an Mil a été retardée. Un exorcisme! un exorcisme!
Le fait est que les deux bateliers le disputaient par leur extérieur et par leur contraste personnel, en singularité avec le bâtiment. Tout velus de la tête aux pieds, l'un porteur d'une longue barbe noire, encadrant des joues d'une blancheur de marbre, l'autre la face glabre, d'un rouge de batterie de cuisine, ils avaient un faux air de l'Esprit malin, sous deux de ses métamorphoses favorites: le beau séducteur qui enlevé les jeunes filles, abuse des jeunes femmes, et le vilain démon qui s'introduit le soir, par la cheminée, au foyer du prolétaire pour lui acheter son âme.
Sans grand effort d'imagination, leurs bottes fourrées auraient recelé le pied fourchu, sous leur capuchon, plus d'un oeil perçant aurait distingué les indispensables cornes.
Assis à la poupe de son bâtiment, Guillaume Dubreuil tenait la barre du gouvernail; Triuniak, posté tantôt sur la passerelle, tantôt sur le pont de l'avant, manoeuvrait les voiles sous ces ordres.
Et la _Toutou-Mak_ marchait à merveille, la coquette! elle eût lutté avec le plus fort voilier qui fût encore sorti du havre de Dieppe. Suivant le calcul de Dubreuil, elle filait sept à huit noeuds. Depuis leur départ du Succanunga, c'est-à-dire depuis trois jours, ils avaient bien fait soixante lieues.
Triuniak ne se possédait pas de ravissement.
--Mon fils est le premier des angekkok-poglit, dit-il en s'approchant, une après-midi, du capitaine.
--Ah! si j'avais seulement une boussole! fit Dubreuil.
L'Esquimau ne savait, comme de raison, ce que c'était que la boussole. Dubreuil essaya, en vain, de lui expliquer le mécanisme de cet instrument.
--Si je le possédais, fit-il, et si le vent ne nous était pas trop contraire, avant deux lunes nous serions en France!
--Mais, repartit le sauvage, puisque ton pays est au soleil levant, nous irons bien sans le secours de ce que tu appelles une boussole.
--Oui, si les nuits sont claires et le temps toujours serein. Alors je pourrai m'orienter.
--Je croyais t'avoir entendu dire qu'à l'est, il faisait, dans cette saison, une chaleur qui ne cessait qu'à la lune des neiges.
--Oui, je t'ai dit cela, et c'est vrai.
--S'il fait chaud, le soleil brille alors, s'écria l'Uskimé, enchanté de sa logique, car, suivant ses idées groënlandaises, il n'y avait guère de chaleur possible sans soleil.
--Non, lui répondit Guillaume. Dans ma patrie, la chaleur est souvent excessive, et le ciel couvert. Mais c'est moins cela que je redoute que les brouillards.
--S'il fait du brouillard, on aborde, et on attend dans les îles qu'il soit passé, repartit Triuniak, qui ne concevait pas qu'on pût être éloigné de plus d'une journée de la terre.
Sans répondre à cette naïveté, Guillaume lui demanda:
--Es-tu certain, mon père, qu'il existe devant nous, à peu de journées, un pays habité?
--J'en suis sûr, car je l'ai traversé.
--Combien de temps es-tu resté en chemin?
--L'Uskimé compta sur ses doigts.
--Un quart de lune, dit-il ensuite.
--Tu as donc trouvé des îles sur la route?
--Sans doute, mon fils. Ou eussions-nous campé? Mais aurais-tu le désir de t'arrêter chez les Indiens-Rouges? ajouta-t-il d'un ton méfiant.
--Je ne sais, dit le capitaine. Où le vent me poussera, j'irai, j'avoue néanmoins que, si je le puis, je jetterai l'ancre à Baccaléos.
--Pour t'y faire égorger! les Boethics mangent les autres hommes.
--On m'a appris que ces gens trafiquent avec les blancs. Je le crois, car j'ai déjà entendu parler de leur île par nos pêcheurs. Aussi, ai-je confiance que, reconnaissant en moi un Blanc, ils ne me feront aucun mal. Quant à toi, mon bon père, je saurai bien te défendre... Ah! qu'est-ce que cela?
Un choc violent avait ébranlé le navire dans toute sa charpente.
--Aurions-nous touché? pensa Dubreuil. Mais quoi? en pleine mer. C'est impossible... à moins d'un écueil sous-marin, ou un glaçon!...
Et il cria à Triuniak;
--Mon frère, abats les voiles.
Cependant le bateau recevait des secousses alarmantes; il roulait de bâbord à tribord d'une façon inconcevable, car l'Océan était calme et la brise régulière, quoique forte.
Laissant le gouvernail, Guillaume s'élança à l'avant du navire, qui formait leur soute aux provisions.
Quelle fut la stupéfaction du capitaine, en apercevant une longue corne de narval passée à travers la joue de tribord. Elle ressortait de plus de deux pieds sous le pont. Un de ces dangereux cétacés avait rencontré le vaisseau, et s'était pris par son arme dans la carène: il n'y avait pas à en douter. Le cas était d'une gravité extrême; car, en doublant d'efforts pour se dégager, l'énorme poisson menaçait de faire chavirer l'embarcation De plus, le bois se fendait là où il l'avait troué, et l'eau commençait à ruisseler dans la cale.
Dubreuil appela:
--Triuniak! Triuniak!
L'Esquimau accourut.
--Que me veux-tu, mon fils?
--Tiens! lui dit Guillaume.
--Le poisson à la longue corne!
--Oui, c'est un narval; mais n'y a-t-il aucun remède?
Attends, Innuit-Ili.
En disant cela, Triuniak se dépouillait de sa casaque et de ses bottes. Aussitôt déshabillé, il saisit un harpon, et sauta à la mer. Le vaisseau était en panne. Triuniak plongea sous la quille.
Peu à peu, Dubreuil, qui se tenait sur le beaupré, vit la mer se teindre en rouge, son bâtiment oscilla avec violence pendant une minute, puis les mouvements diminuèrent et cessèrent tout à fait.
Triuniak reparut à la surface des vagues.
Il tendit son harpon au capitaine, en prononçant ces mots:
--Il est mort. Innuit-Ili, donne moi une corde avec un crochet.
Quant il eut ce qu'il avait demandé, l'Esquimau replongea, demeura quelques secondes sous l'eau, remonta au-dessous et dit:
--Mets un kaiak à la mer.
Dubreuil lui obéit à l'instant.
Triuniak s'aidant des liures de beaupré, grimpa dans le canot, fixa à sa ceinture la corda que lui avait remise Guillaume, et lança, de toute sa vigueur, l'esquif en avant de la _Toutou-Mak_, après avoir dit, au capitaine:
--Mon frère va presser sur la corne.
Ses instructions furent exécutées, et, au bout d'un quart d'heure à peine, le poisson, auquel Triuniak avait lié son crochet, cédant à la traction du canot d'un côté, à la poussée du capitaine de l'autre, quitta le bois dans lequel il s'était enchevillé, et flotta à la remorque du kaiak.
Quand Dubreuil eut fermé la voie d'eau, on hissa le narval à bord de la Toutou-Mak.
Il avait vingt pieds de long.
Les aventuriers, ayant autant de provisions qu'il leur en fallait, se contentèrent de déchausser sa magnifique lance d'ivoire, et abandonnèrent la carcasse aux goélands, après avoir levé quelques filets pour leur repas du jour.
On avait retendu les voiles, et le navire cinglait admirablement, en faisant route vers l'est-nord-ouest.
Dans la soirée, Dubreuil, qui avait établi son domicile près du gouvernail, ne remarqua pas sans appréhension un point noir courant au ciel, du septentrion en orient.
C'était le précurseur trop fidèle d'une tempête.
Elle éclata au milieu de la nuit. D'abord, le vent s'éleva par degrés: l'Océan grossit, écuma. Ensuite retentirent de longs mugissements. Quelques paquets de mer balayèrent le gaillard d'avant. Pour empêcher que l'eau n'emplît l'espace libre compris entre les deux ponts, ce qui aurait déterminé la submersion du navire, Guillaume fit couvrir cet intervalle de peaux huilées.
Le vent augmentait.
Aux flancs de la _Toutou-Mak_, il fouettait furieusement les vagues, tordait son grand mat comme un roseau, jouait avec le frêle, bâtiment, qu'il lançait de la cime d'une montagne liquide dans le fond d'un gouffre, le rattrapait au moment où il semblait devoir être englouti, le renvoyait au sommet d'une lame géante, et le traitait enfin comme le volant d'une raquette.
Jusque-là, pour un marin expérimenté, le danger n'était pas extrême.
Mais les rafales sèches, stridentes, ne tardèrent pas à fondre sur le malheureux navire. Elles le martelaient à droite, à gauche, en avant, en arrière, partout. On eût dit qu'elles voulaient le fracasser, le réduire en pièces. Avec elles, l'Océan se prit à pousser des rugissements atroces, et à déferler sur la poupe et la proue de la _Toutou-Mak_ avec une rage telle que Dubreuil fut obligé de quitter sa place, de peur d'être emporté par l'ouragan.
Du reste, le gouvernail ne fonctionnait plus. La nuit était si noire qu'on ne voyait pas d'un bout du vaisseau à l'autre; le naufrage, la mort paraissaient inévitables.
Dans la cabine régnait une obscurité profonde, et il y avait déjà un demi-pied d'eau.
Triuniak chantait au milieu des ténèbres, mais son chant était lugubre. C'était comme la prière des agonisants.
--Torngarsuk n'a pas voulu protéger le voyage d'Innuit-Ili, dit-il au capitaine.
--Implore plutôt le Dieu des blancs et laisse là ton idole! répondit sèchement Dubreuil.
Alors, il s'aperçut que l'eau haussait dans la cabine.
--Vais-je me laisser abattre? s'écria-t-il, vais-je périr faute d'essayer de me sauver? Non. Je ne serais plus moi. Aide-toi, te ciel t'aidera!
L'Esquimau continuait son antienne.
--Triuniak, lui dit-il, cherche un vase et imite-moi.
--Pourquoi faire? dit insoucieusement le Groënlandais.
--Vider l'eau qui envahit notre bateau.
--Ce sera un travail sans fruit, mon fils.
--Non, non, s'écria Guillaume, frappant du pied avec impatience; fais comme moi, il y a encore de l'espoir!
Le capitaine s'empara d'un vaisseau de bois, et courageusement se mit à rejeter dans la mer l'eau qui, à tout instant, envahissait son navire. Ce travail était pire que celui de Pénélope, car Dubreuil ne parvenait pas à arrêter le flot qui montait de plus en plus.
Triuniak s'était difficilement décidé à le seconder. Il l'assistait de mauvaise grâce, avec la tiédeur d'un homme convaincu que sa mort est proche et que nul effort ne le pourrait sauver.
D'ailleurs, il ne se plaignait ni ne murmurait; il attendait froidement l'accomplissement de sa destinée. Bien qu'il paralysât l'activité habituelle de son compagnon, ce stoïcisme obligeait Dubreuil à une secrète admiration.
La Toutou-Mak commençait à enfoncer; le capitaine jeta la meilleure partie des provisions par-dessous bord. Ce moyen suprême lui réussit. Le bateau se maintint à fleur d'eau, jusqu'à ce que, vers le matin, la tourmente s'apaisa tout à coup.
Un beau et joyeux rayon de soleil jaillit à l'horizon comme pour saluer la trêve que venaient de signer les éléments.
Sa brillante clarté réconforta le capitaine.
Cependant ils n'étaient point encore sauvés.. L'Océan moutonnait autour d'eux. Leur bateau, fatigué, défoncé, ouvert en vingt places, menaçait de sombrer. Nulle part on ne distinguait une côte, et les deux navigateurs avaient de l'eau jusqu'à la ceinture.
--Allons, hardi, mon père! criait Dubreuil, vidons notre koné.
L'Esquimau, lui aussi, s'était senti ranimé par l'apparition de l'aurore.
Il lutta d'ardeur avec le capitaine, et, après un travail opiniâtre qui dura jusqu'à midi, ils eurent la satisfaction de voir leur embarcation à peu près asséchée, et leurs voies d'eau aveuglées avec des morceaux de peau de phoque.
Le grand mât avait été cassé. On le raccommoda du mieux possible, ainsi que le gouvernail, et le navire reprit assez légèrement sa route.
--Innuit-Ili, dit Triuniak au Français, tandis qu'ils mangeaient une tranche de morse à demi avarié par l'eau de la mer, je veux apprendre à connaître le Dieu de ta race, car il est plus fort que celui des Uski. Il a battu Torngarsuk: tu m'enseigneras à le remercier.
--Mets-toi à genoux, joins tes mains, et répète avec moi les paroles que je vais prononcer, répondit aussitôt Dubreuil.
Ils se prosternèrent tous deux sur le pont, et, d'une voix profondément émue, Guillaume récita le Credo, cette éloquente reconnaissance de la divinité par les chrétiens.
--Tu m'instruiras dans ta religion, mon fils, dit l'Uski, quand ils eurent élevé à l'Éternel l'hymne de leur gratitude.
--Oui, mon père, dès que nous serons en France.
Et, à part lui, il ajouta:
--Seigneur, faites que nous y arrivions un jour! Si ce n'est pour moi, que ce soit pour la conversion de ce bon sauvage, et pour la glorification de votre saint nom!