Chapter 6
Toutou-Mak retourna à une petite grotte naturelle, formée par les glaçons, dans laquelle Triuniak avait l'habitude de serrer des provisions et de chaudes fourrures pour parer aux accidents, assez nombreux, qui arrivent à la chasse des amphibies.
Sa toilette était terminée lorsque Dubreuil la rejoignit dans la grotte. Il avait à la tête une blessure large, mais nullement dangereuse.
Toutou-Mak y appliqua une espèce de charpie, faite avec l'amiante[11], afin que l'impression de l'eau froide ne l'envenimât point, et, s'asseyant près du jeune homme qui l'interroge avec les yeux plus encore qu'avec les lèvres, elle lui conte l'incident du matin.
[Note 11: «Plusieurs montagnes (du Groënland) sont remplies d'amiante, ou pierre de lin incombustible, semblable à des éclats de bois. Lorsque l'amiante est battue, amollie dans l'eau chaude, on la peigne comme de la laine. Sa qualité singulière est que le feu, lui tenant lieu de savon et de lessive, blanchit ce linge, loin de le consumer. Les Groënlandais en font des allumettes pour leurs lampes. Tant qu'elles sont imbibées d'huile, elles brûlent sans se consumer comme le coton.»--_Collection abrégée des Voyages_, par Bancarel.]
En entendant le récit de cet infâme complot, Dubreuil avait peine à modérer sa colère.
--Oh! dit-il, en la pressant avec transport dans ses bras, que ne puis-je fuir avec toi, ma bien-aimée, joie de mon âme, soleil de ma vie! Que ne puis-je t'emporter dans ma belle patrie!
--Oui, soupira la Groënlandaise, tu songes à partir, à me quitter!
--Te quitter! oh! non, je le jure! Non, jamais je ne t'abandonnerai! j'en prends à témoin tes dieux et le mien!
--Vrai, tu m'aimes ainsi? fit-elle avec une candeur charmante, en cachant sa tête dans le sein de Guillaume.
Ils étaient profondément émus l'un et l'autre. Dubreuil sentait son cerveau s'enflammer, son coeur battre à rompre sa poitrine, ses doigts frémissants se nouèrent à la taille souple de la jeune femme, dont les douces caresses l'avaient embrasé d'un feu irrésistible.
Mais elle comprit le péril de la situation, se rejeta soudain en arrière, et s'écria d'une voix vibrante, qui calma l'impétuosité du capitaine:
--Mon père! malheureux, nous oublions Triuniak!
--Triuniak! je t'ai dit, ma soeur, qu'il était allé au village chercher des chiens.
--Kougib le rencontrera!
--Je te devine, Toutou-Mak!
--Oh! cours à sa défense.
--Tu m'accompagneras.
--Non, non, cela ne se peut. J'ai enfreint la loi du Succanunga, pour toi...
--Quelle loi? que veux-tu dire?
--Rien, mon frère, rien, répliqua-t-elle en pâlissant, vole au secours de Triuniak! mais promets-moi de lui cacher l'entrevue que tu as eue avec sa fille.
--Comment?
--Je t'expliquerai cela... plus tard... Sois prompt, ô mon bien-aimé!
En renouvelant cette recommandation, Toutou-Mak chargeait sur sa tête le costume déjà glacé dont elle s'était dépouillée, et quittait la grotte par le sentier qui l'avait amenée.
Dubreuil prit l'autre piste.
A moitié route du village esquimau, il rencontra Triuniak arrivant avec un attelage de chiens aux oreilles courtes et droites, au poil rude comme celui des loups.
--Quel motif t'a donc fait abandonner la chasse, mon frère? Tu es tout essoufflé! Du sang sur ton visage!
--Ce n'est rien, une égratignure. Mon père ne s'est-il pas croisé avec Kougib?
--Non. C'est lui qui t'a mis dans cet état?
--Je le crains.
--Tu ne l'as donc pas vu Innuit-Ili? fit Triuniak avec quelque surprise.
--Je ne l'ai pas vu, mais j'ai lieu de supposer que c'est lui qui m'a lancé une pierre, tandis que je harponnais un phoque.
--Nul autre ne l'aurait osé, dit l'Uskimé d'un air rêveur.
--Enfin, je suis heureux que le scélérat n'ait pas attaqué aussi mon père.
--Pourquoi m'aurait-il attaqué?
--Je ne sais, je ne sais, balbutia le capitaine... Un pressentiment... Mais allons chercher l'arbre!
--La blessure n'est pas profonde? demanda Triuniak avec intérêt.
--Oh! non, une simple écorchure.
--Mon fils, reprit l'Esquimau avec gravité, il est nécessaire que tu t'éloignes de la tribu, pendant quelques lunes. Sans cela, ta vie courrait les plus grands risques.
--Mais où veux-tu que j'aille, père?
--Je réfléchirai. En attendant, comme voici notre arbre, aide-moi à le tirer de l'eau.
Aussitôt, ils attachèrent le pin avec des cordes de peau, et, s'attelant à ces cordes en même temps que les chiens, ils le halèrent sur la berge.
Là, Triuniak en abattit les branches avec une hache de silex, aussi tranchante que l'acier, et, après l'avoir élagué du faîte à la racine, il enfouit précieusement les rameaux sous des glaçons.
De nouveau, les mâtins furent attelés à l'arbre. Le Groënlandais les siffla d'une façon particulière, et ils partirent au galop, en traînant derrière eux l'énorme pièce de bois.
Le convoi rentra au village sur le tard. Les deux hommes n'avaient échangé que de rares paroles; l'un et l'autre étaient préoccupés par d'absorbantes réflexions.
Le jour suivant, Dubreuil, en se levant, trouva Triuniak en train de mettre en ordre son traîneau d'expédition, charpente en os de baleine, que recouvrait un léger, mais solide plancher de frêne.
--Nous allons chasser le caribou, lui dit son hôte. Fais un paquet de tes vêtements et prends toute les armes, car nous demeurerons plusieurs jours dehors.
Sur le traîneau, on chargea une tente, du poisson fumé, un pot d'huile, des effets de campement, et Triuniak donna le signal du départ.
Ce voyage précipité contrariait fort Dubreuil. Malgré l'assurance que lui avait réitérée l'Uski que Toutou-Mak n'aurait rien à redouter pendant leur absence, il se sentait le coeur lourd, oppressé, comme à la veille de quelque événement sinistre. Que deviendrait-elle? qui serait là pour la protéger, si, méprisant la loi du deuil, Kougib tentait de lui faire violence? Qui la soignerait si une maladie imprévue fondait sur elle? La quitter! la quitter sans la voir, sans lui presser la main! Cette idée seule ne suffisait-elle pas à bouleverser l'esprit du capitaine? Prier Triuniak de retarder, d'ajourner son entreprise, eût été inutile. Jamais le sauvage ne revenait sur un plan arrêté. Long à se déterminer, prudent dans ses actes, il était inébranlable quand il avait une fois pris une résolution.
Dubreuil avait bien la ressource d'une indisposition feinte. Mais outre que le mensonge prémédité lui répugnait, il tenait à prouver à son misérable agresseur qu'il avait encore manqué son coup.
C'était peut-être le meilleur moyen de l'empêcher de recommencer ses entreprises homicides, car notre Français savait parfaitement que la superstition agissait plus sur les Uskimé que la morale ou la raison. En le voyant sain et dispos, Kougib se figurerait qu'il était invulnérable.
Sous l'empire de ces considérations, le capitaine s'abstint donc de toute observation et suivit Triuniak qui se dirigeait vers l'ouest.
Le pays qu'ils parcoururent ce jour-là était montueux, semé à de longs intervalles de petits bouquets de peupliers et de saules nains, jonché de cailloux de jaspe et de marcassites jaunes comme l'or. La solitude était grande: elle effrayait par son silence mortel. A peine, parfois, un lièvre blanc déboulant d'un genévrier, ou un faucon gris traversant les airs à tire d'ailes, donnait-il une courte animation au paysage. Au reste, partout une affreuse désolation, des rocs noirs et nus, des abîmes insondables, des ravins lacérant le sol, des glaciers déchirant la nue.
Au soleil couché, les voyageurs campèrent sur le bord d'une source et allumèrent du feu avec deux morceaux de bois sec vigoureusement frottés l'un contre l'autre.
Après leur repas, Triuniak, qui s'était montré taciturne dans la journée, dit brusquement à Dubreuil:
--Innuit-Ili, ton coeur ne s'est-il pas attendri pour celui de Toutou-Mak? Réponds-moi ouvertement.
Étonné de cette question soudaine, Guillaume eut un moment d'hésitation.
--Si je me suis trompé, reprit l'Esquimau, réponds toujours, ce qui a été dit n'aura pas été dit.
--Tu me parles comme un père, Triuniak, je te parlerai comme un fils, dit le capitaine en regardant franchement son hôte à la lueur de leur lampe.
--Mes oreilles sont prêtes à t'entendre, Innuit-Ili.
--Eh bien, oui, j'aime ta fille, je la désire pour épouse.
L'Esquimau s'inclina vers lui et lui lécha le visage, marque de la plus vive affection ou considération chez les Uski.
--Ton désir sera satisfait, car, moi aussi, je t'aime, dit Triuniak; mais avant de t'engager, écoute mon discours.
--Laisse couler les paroles de ta bouche, mon père; ce sont celles d'un sage, leur son est doux comme le murmure du ruisseau, leur sens est fort et pénétrant comme la lance du narval.
--Apprends, dit gravement Triuniak, que Toutou-Mak n'est pas la fille de mon sang. C'est l'enfant d'une race dégénérée, ennemie de la nôtre, qui habite, dans une île, là-bas vers le soleil levant. Toute jeune, elle fut prise dans une guerre et je l'adoptai pour lui sauver la vie mais Toutou-Mak a été engendrée par une nation maudite, les Indiens-Rouges. J'ai dit.
--Mon père, s'écria Dubreuil, j'aime Toutou-Mak telle qu'elle est. L'épouser sera pour moi un bonheur, car elle est bonne autant que belle, et je lui dois...
Il allait ajouter «la vie.» Mais le souvenir de la défense qui lui avait était faite fit expirer le mot au bord de ses lèvres.
Heureusement Triuniak n'insiste point. Ils causèrent encore un instant, et, roulés dans des peaux de morse, ils s'endormirent d'un profond sommeil.
Le lendemain, ils continuèrent leur route sans apercevoir de gibier. Mais le troisième jour, les chiens lancèrent tout à coup un renne d'une taille superbe. Il avait au moins cinq pieds de la sole au garrot, et ses magnifiques andouillers, à large empaumure, dépassaient le sommet des plus grands arbres.
Aussitôt, les deux chasseurs se mirent à sa poursuite: à la furie muette des chiens, car dans l'Amérique du Nord ces animaux n'aboient pas, le renne répondit d'abord par un cri de défi. Leste sur ses jarrets d'aciers, il bondissait avec une merveilleuse agilité, faisait deux ou trois cents pas, puis s'arrêtait, se retournait fièrement et avait l'air de provoquer la meute. Mais, au bout d'une heure de ce manège, comme les molosses ne quittaient pas ses brisées, il se décida à prendre un grand parti.
En ce moment, la chasse parcourait les rampes d'une montagne escarpée qui s'élevait par gradins à pic.
Triuniak, monté sur un des degrés supérieurs, tâchait de devancer le renne pour le tirer du haut d'une pointe de rocher, tandis que Guillaume Dubreuil suivait et appuyait les chiens.
Ce qu'avait prévu l'Uski arriva. La bête vint se heurter contre un mur de granit. Il fallait ou sauter plus bas, ou faire tête à la meute. Le renne se retourna pour juger de la force de ses ennemis, et pendant qu'il calculait ses chances d'évasion, en fouillant avec fureur la terre de son sabot, Triuniak lui décocha un flèche qui le perça au défaut de l'épaule.
Le noble quadrupède tomba, et les chiens se ruèrent sur lui comme des loups affamés.
--Prends garde à toi, mon frère, il n'est pas encore mort, cria le Groënlandais à Dubreuil, accourant à toutes jambes.
Mais, déjà, il était trop tard; le renne s'était relevé, comme mu par un ressort, et s'était jeté, en poussant une plainte déchirante, sur le capitaine, qu'il renversa d'un coup de sa terrible ramure.
Triuniak s'élança vers le jeune homme qui gisait horriblement mutilé près du corps expirant du monarque des montagnes groënlandaises.
Tant bien que mal il pansa ses blessures, l'installa sur son traîneau et revint à marches forcées au village.
En y arrivant, le pauvre père apprit que Toutou-Mak, sa fille chérie, avait disparu depuis la nuit de son départ.
VII
LA FUITE
L'hiver était venu, le long, le terrible, hiver des régions boréales, avec ses froids épouvantables qui font fendre les arbres, éclater les rochers, avec ses épais brouillards, ses vapeurs de glace fumantes[12], qui brûlent, enlèvent la peau de quiconque s'expose à leur contact, avec ses tourmentes de neige, qui répandent la désolation et la mort partout où elles traînent leur livide linceul.
[Note 12: Les Canadiens-Français leur ont donné le nom de fumée de glace. Ce sont des vapeurs qui jaillissent des crevasses de la glace marine ou de la surface des lacs, et qui, formant dans l'air un réseau transparent et solide, sont souvent poussées par le vent, rasent le sol, dévastent tout devant elles, et tuent parfois les hommes et les animaux qu'elles atteignent.]
Alors se lamentent les êtres vivants: l'homme murmure dans sa hutte souterraine, le renard glapit aigrement à la recherche d'une maigre proie, l'ours grogne en sa tanière, les lourds cétacés mugissent dans les antres marins, et les corbeaux croassent d'un ton lugubre sous un ciel de plomb.
Le capitaine Guillaume Dubreuil n'avait pas quitté son lit de souffrances depuis trois mois. Cependant l'état du malade s'améliorait, au grand contentement du pauvre Triuniak, car son protégé avait bien failli succomber aux affreuses blessures que lui avait faites le renne. Et, plus d'une fois, le patient s'était rappelé le proverbe français: _Au cerf la bière, au sanglier le mière_. Accablé par les douleurs physiques et morales, il souhaitait presque de mourir.
Que lui importait la vie! quel charme offrait-elle maintenant à son esprit abattu, à son coeur flétri! Toutou-Mak n'avait pas été retrouvée, malgré les minutieuses recherches de Triuniak. Il n'était pas probable qu'elle reparût au village. N'était-il même pas préférable qu'elle n'y revint jamais, si elle existait encore? Kougib, l'infâme Kougib l'avait enlevée. On n'en pouvait plus douter, puisque sa loge était vide depuis la nuit où l'on avait cessé de voir Toutou-Mak!
Cependant, à mesure qu'il renaissait à la santé, Dubreuil reprenait quelque goût aux choses de ce monde. Il achevait de se perfectionner dans la langue esquimaue, et recueillait soigneusement toutes les informations qu'il pouvait obtenir sur la topographie du pays et des contrées avoisinantes.
C'est ainsi qu'il apprit que la partie du Succanunga où il se trouvait était séparée au nord-ouest d'une terre moins aride et plus chaude, par un bras de mer que les Uskimé avaient traversé jadis en une demi-lune pour aller s'établir au sud, sur une île très-rapprochée de cette terre, et où la nuit était égale au jour.
--C'est là, lui dit un vieillard qui lui donnait ces indications, c'est là qu'Ajut a reconnu son frère Anningait dans son amant.
Guillaume savait que les Groënlandais appellent de ces noms le soleil et la lune. Mais, pour eux, la lune est un jeune homme (Anningait), le soleil est une jolie femme (Ajut).
--Comment cela? demanda-t-il.
--Je vais te le dire, mon frère.
Un soir, Ajut et Anningait étaient réunis avec plusieurs amis, dans une loge de cette île où ils se régalaient de chair d'ours et de graisse de phoque. On avait allumé des lampes, quoique ce fût en été, car, là-bas, ce n'est pas comme chez nous, il fait sombre la nuit. Anningait avait une passion pour sa soeur à l'insu de celle-ci. Après le banquet, il voulut lui faire des caresses sans être vu, et par conséquent il éteignit les lumières. Mais elle, très-curieuse comme la plupart des femmes, n'aimait pas ces caresses dérobées. Alors, elle noircit ses mains avec de la suie, afin d'en marquer les mains, la face et les vêtements de l'amant inconnu qui s'adressait à elle. Telle est la raison des taches qu'on distingue sur Anningait; car, portant, en cette circonstance, un costume de peau de daim blanche, il fut tout maculé de suie. Ajut sortit ensuite pour allumer une mèche de mousse. Anningait en fit autant. Mais la flamme de sa mousse fut éteinte. C'est pourquoi Anningait (la lune) ressemble à un charbon ardent et ne brille pas comme Ajut (le soleil). Tous deux rentrèrent dans la maison, Anningait se mit à poursuivre Ajut, qui s'enfuit dans les airs, l'autre courant sur ses pas. C'est ainsi qu'ils continuent de se donner la chasse, quoique la carrière d'Ajut soit bien plus élevée que celle d'Anningait.
--Revenons à ce que tu me disais, mon père, reprit Dubreuil, après cette explication. Cette île est située au sud?
--Oui, mon fils, au sud de la terre ferme.
--Son climat est moins rigoureux que celui-ci?
--Beaucoup moins. On y voit de grandes forêts d'arbres comme celui que tu as ramené de la côte avec Triuniak. Le gibier abonde. Les lacs et les rivières ne restent gelés que pendant cinq lunes, et la mer, tout autour, est poissonneuse.
--L'île est-elle habitée?
--Elle est peuplée par des hommes rouges, appelés Boethics.
--Ah! ce sont les Indiens-Rouges! s'écria Dubreuil, se rappelant que Triuniak lui avait dit que Toutou-Mak était originaire de cette tribu.
Les paroles du vieillard l'intéressaient vivement, car, si elles étaient exactes, cette île devait émerger de l'Océan atlantique, sur la route de France, vers la mer polaire, par les 47° de latitude nord environ. Mais, en apprenant qu'elle avait été la patrie de l'infortunée Toutou-Mak, l'intérêt du capitaine augmenta encore, sans qu'il sût vraiment pourquoi.
--Ce sont des hommes rouges, ennemis des hommes cuivrés, répondit son interlocuteur.
--Tu les as vus, mon père?
--Je les ai vus, il y a bien, bien des lunes, quand les Uski sont allés vers l'Orient, pour y établir leur résidence. Nous comptions alors une foule d'hommes braves et déterminés. Mais la maladie, le scorbut, les a fait tomber comme tombe la neige dans un tourbillon, et les gens de l'île nous ont repoussés.
--Je croyais que vous aviez été les plus forts!
--Les plus forts! Si nous l'eussions été, mon fils, est-ce que nous habiterions le Succanunga? est-ce que nous aurions quitté cette île après l'avoir conquise? Penses-tu que les Uski n'aimeraient pas mieux résider sous un ciel doux où l'hiver ne dure que sept mois, où l'été fait mûrir toute sorte de fruits savoureux, où les cours d'eau sont obstrués par le saumon, les bois encombrés par les rennes, que d'arracher une maigre subsistance à cette ingrate et détestable contrée! De mon temps les jeunes gens étaient plus courageux! Ah! ils ne se seraient pas laissé ainsi endormir dans la misère et le dénuement, tandis qu'à quelques journées d'eux règnent l'abondance et la fertilité!
Et le vieil Esquimau secoua douloureusement sa tête blanchie par les ans.
--Cette île, mon père en connaît-il le nom?
--Les Boethics l'appellent Baccaléos.[13]
[Note 13: C'est à cette île qu'on donne à présent le nom de Terre-Neuve.]
--Baccaléos! fit Dubreuil tressaillant et passant les mains sur son front, comme pour évoquer des souvenirs; j'ai déjà entendu prononcer ce nom... oui... par des pêcheurs normands, ajouta-t-il en aparté.
--Les hommes rouges, dit le vieillard, m'ont rapporté avoir vu des hommes blancs comme toi, avec qui ils avaient échangé du poisson contre des ustensiles de même matière que les boutons de l'habit que tu avais en arrivant chez nous. Des hommes blancs étaient, disaient-ils, montés sur des _konè_[14] aussi hauts qu'une montagne de glace et aussi grands qu'une baleine.
[Note 14: Le plus grand canot des Esquimaux. Ils s'en servent pour la pêche de la baleine.]
--Mais baccaléos n'est-il pas le nom d'un poisson? s'enquit le capitaine Guillaume, prêtant une attention de plus en plus vive à ces renseignements.
--Oui, c'est le nom d'un poisson long comme une flèche, à grosse tête, couvert d'écailles grises sur le dos, blanches sous le ventre, avec des taches jaunes. Il fraie quelquefois dans nos baies, mais rarement.
--La molue[15] pensa Dubreuil, la description est parfaite.
[Note 15: Nom donné autrefois à la morue.]
--On le prend sur le bord de la mer, en quantités si considérables qu'une seule pêche suffirait pour nourrir tout notre village pendant une saison.
--Mais l'île est-elle vaste?
--Ah! mon fils, je ne sais pas quelle est son étendue. Je me rappelle, cependant, avoir entendu dire qu'il fallait une lune à un kaiak pour en faire le tour.
--Mon père y est demeuré longtemps?
--Deux ans, mon fils. Fait prisonnier par les hommes rouges, je suis resté en captivité jusqu'à ce que j'aie pu m'échapper.
--As-tu connu les parents de Toutou-Mak? interrogea Dubreuil d'un ton mélancolique.
--Non, je n'ai pas connu les parents de la fille adoptée par Triuniak. Je sais seulement que son père commandait les hommes rouges. Elle tomba entre les mains des Uski le jour de notre débarquement dans l'île. Mais comme je fus pris moi-même ce jour-là, je ne savais pas ce qu'elle était devenue, quand, à mon retour, je la retrouvai ici.
--Mon frère pourrait-il me dire quel est le caractère de ces Indiens?
--Je les déteste et je les méprise. Ce sont les enfants d'une chienne et d'un loup, s'écria le vieillard avec autant de dédain que de dégoût.
Vainement Dubreuil essaya-t-il de le questionner davantage sur ce sujet, il n'en put tirer une réponse satisfaisante.
Avec les données et les notions qu'il avait acquises, le capitaine dressa, sur une peau de renne bien passée, une carte des côtes du pays où il supposait être, avec le bras de mer désigné par le vieillard, et l'île de Baccaléos, par rapport à leur position présumée sur le globe.
Tout grossièrement esquissée qu'elle fût, cette carte ne manquait pas d'exactitude.
Sa confection, loin de décourager Guillaume par la vue de la grande distance où il était de sa patrie, lui releva le moral. Il se dit qu'avec un bateau de quelques tonneaux on pourrait franchir l'Océan, ou tout au moins le détroit dont lui avait parié le Groënlandais, de là gagner Baccaléos, et pourquoi pas ensuite les rives de France? Peut-être que, tandis qu'on serait sur l'île, un vaisseau européen y viendrait faire la traite!
Au pis aller, mieux valait cent fois mourir d'une prompte mort au fond de la mer que de périr lentement sur les glaces du Succanunga.
Mais le bateau, où le trouver? Partir en kaiak eût été un suicide? L'ommiah ou le konè n'offrent guère plus de chance! quoique l'un et l'autre soient une embarcation assez spacieuse, où les Esquimaux logent leurs femmes, leurs enfants et leurs effets, quand ils entreprennent quelque lointaine expédition, et quoique ce fût assurément sur ces bateaux qu'ils avaient dû passer à Baccaléos. Mais ils connaissaient la route, étaient en nombre, et rompus à ce genre de navigation.
Dubreuil, pourtant, avait fini par se décider à fuir, à tout hasard, sur un konè, dès que l'hiver serait fini, quand il lui vint une idée.
Il appela Triuniak;
--Mon père, lui dit-il, voudrait-il me faire un présent?
--Tout ce que j'ai est à toi, Innuit-Ili, répondit cordialement l'Esquimau.
--Je désire avoir l'arbre que nous avons trouvé près de la crique à l'Ours.
--Le pin? dit Triuniak:, presque fâché d'avoir engagé sa parole.
--Ce pin?
--Que veut en faire mon fils?
--Je veux faire un grand canot.
--Le Groënlandais se mit à rire.
--Innuit-Ili se moque de Triuniak, dit-il gaiement.
--Tu verras que non, mon père.
La torche de l'espérance était rallumée dans son cerveau. Le capitaine recouvra promptement ses forces, son activité, son intelligence. Donnez un but noble aux passions de l'homme, elles le conduiront bien, elles feront son bonheur, mais, pour Dieu, gardez-vous de les supprimer, car vous ne feriez plus de lui qu'un être faible, mou, sans utilité pour les autres, à charge à lui-même. La passion, c'est le mobile et l'expression de la vitalité.
Que vos efforts tendent donc toujours à lui imprimer une direction utile, jamais à l'étouffer.
Dès qu'il se put lever, Guillaume Dubreuil alla visiter son arbre, enseveli sous six pieds de neige, devant la cabane de Triuniak. Il le fit exhumer. C'était un pin de la grande espèce, dont le tronc mesurait dix toises en longueur et quatre de circonférence.
Sur son emplacement même, le capitaine bâtit une cabane voûtée, avec des moellons taillés dans un banc de neige durcie, sur lesquels on répandit de l'eau chaude pour cimenter la maçonnerie par la gelée. Des disques de glace, placés de distance en distance, éclairaient l'intérieur de la hutte.