Chapter 5
En entrant, les veuves de l'angekkok-poglit, voilées de leur capuce, les accueillirent par ces mots:
--Pumè que vous cherchez n'y est plus, hélas! il est allé trop loin!
Dans celle qui prononça à son oreille la formule de rigueur, Dubreuil crut reconnaître Toutou-Mak.
Il étendit le bras pour lui prendre la main; mais soit qu'il se fût trompé, soit que la jeune femme craignît de manquer à son devoir, les avances du capitaine restèrent sans réponse.
Tous les effets ayant appartenu à Pumè avaient été enlevés de la hutte comme impurs et déposés sur une pelouse voisine. Pour le repas, les convives se servirent de plats de bois et de chaudières de pierre ou d'argile empruntés ça et là. Cependant, comme on allait se mettre à table, c'est-à-dire s'accroupir à terre, Dubreuil remarqua, pendu au mur, un couteau de fabrique européenne, et qui était apparemment resté inaperçu dans le déménagement.
Après l'avoir examiné de près, il ne douta pas que ce ne fût son couteau perdu ou dérobé depuis quelque temps.
Sans plus de réflexion, il le décrocha, déclara que c'était sa propriété et le mit dans sa poche.
Cet acte souleva un moment d'horreur. Tous les assistants s'éloignèrent aussitôt de lui, comme d'un pestiféré.
Et l'angekkok, qui avait présidé aux obsèques, se levant, dit d'un ton prophétique:
--Innuit-Ili, tu as touché à un instrument souillé; va te purifier, ou tu mourras avant que douze lunes soient écoulées.
Pour ne pas froisser les sauvages par une violation publique de leurs coutumes, Dubreuil sortit de la cabane, mais non, on le pense bien, avec l'intention d'aller se déshabiller et se rouler nu sur les glaçons, considérés par les Groënlandais comme eau lustrale.
Il se posta derrière la hutte, et tâcha de voir, par quelque crevasse du mur, ce que faisait Toutou-Mak à l'intérieur.
Les désirs du jeune homme furent exaucés, car il découvrit la Biche-Agile près du lit d'une des veuves de feu Pumè. Cette femme venait d'accoucher. Près d'elle on découvrait encore certain vase qu'on a coutume de poser sur la tête des Esquimaues en mal d'enfant, pour faciliter leur délivrance.
La jeune mère saisit et coupa avec ses dents l'ombilic; puis elle plongea ses doigts dans un pot d'eau, que lui présenta Toutou-Mak, et les frotta sur les lèvres du marmot, en disant:
--_Imekautet_ (tu as bu beaucoup).
Après cela, on lui offrit du poisson à manger. Elle le prit, y goûta, en barbouilla la bouche de son nourrisson, et lui secouant légèrement la main:
--_Aiparpotet_ (tu as mangé en ma compagnie), prononça-t-elle.
Au bout de peu d'instants, elle se leva, s'habilla et vaqua à ses travaux, comme si rien d'insolite ne lui fût arrivé.
Dubreuil ne s'occupait plus d'elle, car Toutou-Mak avait passé dans une autre partie de la pièce. Bientôt, elle s'avança, capuchonnée de nouveau, vers la porte de la loge qu'elle quitta seule.
Guillaume sentit son coeur bondir de joie. Le soleil était couché depuis quelques instants. Il n'y avait personne aux environs. Le capitaine courut à la rencontre de Toutou-Mak.
D'un mot, elle l'arrêta et glaça son enthousiasme.
--As-tu fait la purification, mon frère?
Dubreuil ne voulut pas mentir.
--Pas encore; mais à quoi bon ces cérémonies vaines autant que ridicules? répondit-il en faisant un pas vers elle.
--Non, non, dit la jeune fille épouvantée, retire-toi, mon frère, si tu m'aimes, retire-toi, et garde-toi d'approcher créature humaine vivante avant d'avoir accompli le rite obligé!
--Où va ma soeur? dit-il pour changer la conversation.
--Toutou-Mak, repartit l'Indienne, va chercher ses ustensiles.
Et elle indiqua le mobilier du défunt.
--Qu'en veut-elle faire?
--Le rapporter dans la loge de l'angekkok-poglit, où il ne saurait nuire maintenant que l'odeur du mort est dissipée.
--Ma soeur souhaite-t-elle que je l'aide?
--Oh! non; Innuit-Ili, va te purifier, je t'en conjure.
--Je voudrais causer avec toi, Toutou-Mak, ma bien-aimée, dit Guillaume avec une chaleur communicative.
--Eh! s'écria-t-elle, la fille de Triuniak a le coeur gros aussi de ce désir...
--Eh bien! ce soir...
Elle secoua la tête avec mélancolie.
--Pourquoi pas ce soir?
--Innuit-Ili, cela est défendu.
--Défendu!
--Oui. Toutou-Mak ne doit point quitter avant trois lunes la loge de celui qui l'avait épousée. En parlant à un homme autre que son père, pendant son deuil, elle s'expose...
--Elle ne s'expose à rien. Tes jongleurs sont des misérables!
Et, du pied, le capitaine frappa le sol avec impatience.
--Elle s'expose au courroux de Torngarsuk, continua gravement la Groënlandaise.
--Ah! je me moque de ce...
--Mon frère! mon frère, va te purifier!
--Plus tard. Un mot encore.
--Je n'écoute plus.
--Un seul mot, un seul, ma belle, ma bonne Toutou-Mak? supplia Dubreuil.
--On vient, voici quelqu'un. Va te purifier, Innuit-Ili!
Et la Biche-Agile, qui avait ramassé à la hâte quelques pelleteries et ustensiles étendus sur le gazon, rentra brusquement dans la loge.
Le capitaine était dépité,--dépité contre le fanatisme de la jeune femme, dépité contre l'inconcevable timidité dont il avait fait preuve en cette circonstance.
--Lui avoir obéi comme un enfant! murmurait-il. Être resté là, immobile, à cinq pas d'elle, parce qu'elle me l'avait ordonné, au lieu de l'enlacer dans mes bras... Par Notre-Dame de Bon-Secours, suis-je un fou, un imbécile, un idiot, ou le capitaine Guillaume Dubreuil?... Est-ce que par hasard...
Une flèche sifflant à son oreille interrompit ce monologue.
Guillaume, qui, à ce moment, avait, par bonheur, fait un mouvement, se retourna et vit un homme fondant sur lui.
Cet individu brandissait une massue. Le capitaine n'avait pas d'arme. Pour lutter contre l'agresseur, il fallait recourir à toute son adresse. Avec la rapidité de l'éclair, le Français se fit cette réflexion, et, au lieu d'attendre son adversaire, se jeta, tête basse, dans ses jambes.
L'Uskimé ne prévoyait pas cette attaque, aussi soudainement exécutée que conçue. Il chancela et tomba tout de son long, en laissant échapper son casse-tête.
Guillaume le ramassa en un clin d'oeil, se précipita sur l'assaillant, et le menaçant du tomahawk:
--Pourquoi voulais-tu m'assassiner?
Le sauvage ne répondit point.
--Si tu ne parles, je t'assomme, reprit Dubreuil.
Même silence.
--Pour la dernière fois, je te préviens!
L'Uskimé poussa un sifflement aigu.
Aussitôt les gens rassemblés dans la loge de Pumè sortirent en désordre.
Dubreuil lâcha alors le sauvage, en disant:
--Ce misérable a voulu m'égorger!...
Les Esquimaux se mirent à ricaner, et l'antagoniste du capitaine s'esquiva.
--T'es-tu purifié, mon fils? lui demanda Triuniak.
--Oui, répondit-il, aussi irrité par cette question importune que par l'attentat dont il venait d'être l'objet.
--C'est bon; alors suis-moi.
--On allons-nous?
--Au logis. Mais laisse cette massue.
--C'est celle du vil meurtrier...
--Justement, mon fils; elle est impure.
--Encore!
Et le capitaine, malgré son exaspération, ne put s'empêcher de rire.
--Oui, elle est impure, repartit tranquillement Triuniak, car c'est la hache de Kougib.
--Kougib, le parent de Pumè?
--Lui. Et sa hache est impure comme toute sa personne, parce qu'il a ce matin porté un cadavre humain sur ses épaules.
--Je croyais cependant être son ami? fit Dubreuil en manière de réflexion.
--Si tu étais le sien, il n'est plus le tien, mon fils.
--Quel mal lui ai-je fait?
--Ah! il t'accuse d'avoir comploté avec Toutou-Mak la mort de Pumè.
--La mort de Pumè! nous! Tu m'avais pourtant dit que cette absurde calomnie était retombée sur ceux qui s'en étaient faits les fauteurs.
--Tu as des ennemis, mon fils, qui n'en a pas? dit sentencieusement Triuniak.
Puis il ajouta d'un ton méditatif:
--Ceux-là t'accusent encore. La preuve, Kougib te l'a donnée. Il veut sans doute venger l'angekkok-poglit, comme son plus proche parent. Il faut, mon fils, te mettre à l'abri de ses coups. Demain, nous partirons pour la chasse.
--Penses-tu, Triuniak, que je fuirai devant une inculpation aussi lâche que celui qui l'a faite? répondit fièrement le capitaine.
--Quand s'abat l'orage, il vaut mieux l'éviter, si on le peut, que de l'affronter. Innuit-Ili, demain, nous irons chasser le phoque.
--Mais Toutou-Mak? interrogea Dubreuil.
--Toutou-Mak n'a rien à craindre tant que durera son deuil, car elle est sous la protection de Leorugolu.
Tout en causant, ils étaient revenus à leur hutte.
Guillaume se coucha, assez mal impressionné par les événements de la journée.
Depuis quatre mois qu'il vivait au milieu des Esquimaux, l'idée de retourner dans son paya natal lui avait souvent fatigué l'esprit. Mais le moyen? Suivant toute probabilité, le malheureux jeune homme était condamné à végéter désormais et à rendre le dernier soupir dans ces glaciales contrées, véritable tombeau pour un Européen, parmi des sauvages d'une bienveillance équivoque, d'une brutalité très-franche, menant à l'excès, et toujours prêts à rendre l'étranger responsable de leurs mécomptes.
Dubreuil dormit peu. L'avenir lui apparut sous de noires couleurs. La pensée de Toutou-Mak, la certitude d'être aimé de cet être charmant, de la posséder bientôt tout entière, ne put même lui procurer un songe agréable.
A la pointe du jour, il se leva pour aider Triuniak à préparer ses kaiaks.
Le _kaiak_ est le canot ordinaire des Esquimaux mâles; les femmes ont aussi le leur, appelé _ommiah_. L'un et l'autre sont faits de peaux d'animaux marins tendues sur des côtes de bois ou de baleine, comme les anciens _vitilia navigia_ des Bretons. Je ne saurais mieux, comparer le kaiak qu'à une navette de tisserand, mais à une navette longue de dix à douze pieds, large de deux et demi à trois. Légère comme une écorce de liège, et glissant sur l'eau comme un patin sur la glace, cette embarcation est toute couverte, à l'exception d'un trou rond au milieu. L'Uskimé s'assied dedans par cette ouverture, les pieds tendus vers l'un ou l'autre bout. Avec le bas de sa camisole, sanglée au rebord du trou, de manière que l'eau n'y peut pénétrer, avec ses manches étroitement serrées au poignet, sa jaquette autour du col, embéguiné dans sa coiffe, il s'identifie tout entier avec la machine. «Ce n'est plus un batelier ordinaire, ce n'est plus le pêcheur dans sa barque, c'est l'homme avec des nageoires, l'homme devenu poisson.»
La casaque de mer du Groënlandais,--celle dont il se sert pour la pêche à la baleine,--complète d'ailleurs la transformation. C'est une espèce de chemise où l'habit, les culottes, les chaussures, ne constituent qu'une seule pièce. Elle est en peau de phoque cousue à points si serrés que l'eau n'y peut pénétrer. Sur la poitrine on remarque un petit tube en os, par lequel on fait pénétrer, en soufflant, autant d'air qu'il est jugé à propos pour que l'homme se soutienne sans aller au fond. Ce trou est ensuite bouché avec une cheville. A mesure que la quantité d'air est augmentée ou diminuée à l'intérieur du vêtement, l'on peut descendre ou remonter à volonté. Vêtu de ce scaphandre, l'Esquimau devient ainsi un vrai ballon qui court impunément sur l'eau sans y enfoncer.
Que la tempête gronde, il la brave! Que la mer furieuse renverse le frêle canot, il reviendra à la surface d'un seul coup de son aviron, plat aux deux bouts comme une spatule, qu'il tient par le milieu, et avec lequel il exécute dextrement les évolutions les plus rapides, les mouvements les plus étranges.
Dubreuil avait déjà appris à manoeuvrer un kaiak. Grâce à son adresse naturelle, il était devenu à cet exercice aussi habile qu'un Esquimau.
Triuniak et lui, munis de javelots et de harpons, mirent chacun un canot sur leurs têtes et s'acheminèrent vers l'Océan.
Le temps était lourd, brumeux. On touchait au mois d'octobre, le froid se faisait déjà sentir avec vivacité, et, pour une journée sereine, on en avait trois ou quatre que les brouillards, la gelée et la neige rendaient insupportables.
En arrivant à la côte, ils se débarrassèrent de leur kaiaks et cherchèrent une baie abordable pour les lancer à l'eau.
Tandis qu'ils rôdaient sur les hautes banquises, Triuniak aperçut, au fond d'un fiord, un pin de forte dimension que les vagues roulaient sur la grève.
Grande fut la joie de l'Esquimau, car il n'y avait pas d'arbres de cette taille au Groënland, lequel ne produit, on le sait, que des arbustes rabougris.
Tout le bois de consommation est ainsi apporté de lointaines contrées aux habitants par les tempêtes.
--Mon fils, dit Triuniak à Dubreuil, attends-moi ici. A nous deux, nous ne serions pas assez robustes pour traîner cet arbre au village, je vais y courir et je ramènerai nos chiens. Pendant mon absence, tu iras à la crique de l'ours, nous en sommes tout près. Je suis sûr que tu y trouveras les _pusi_[8].
[Note 8: Phoque, veau marin.]
--Ne t'inquiète pas, mon père, j'en aurai une provision à ton retour, cria le capitaine à l'Uskimé, qui rebroussait chemin à grands pas.
Après avoir lutté longtemps avec des chances diverses de victoire ou de défaite, le soleil perçait enfin le voile de brume qui le cachait dans la matinée.
L'éblouissement causé par sa réfraction sur l'immense plaine de glace qui entourait Dubreuil, le fit songer à ajuster ses yeux à neige, sortes de besicles faites avec un morceau d'ivoire, dont les Esquimaux se servent pour tempérer la lumière intense réfléchie par leurs blanches campagnes, et se préserver ainsi de cette horrible affection que les Canadiens Français appellent _aveuglement de neige_.
L'ivoire ou le bois employé à leur confection est évidé intérieurement, pour recevoir le revers du nez et la partie saillante du globe des yeux. Vis-à-vis de chaque oeil s'étend une fente transversale, très-étroite, longue d'environ un pouce et demi. En dehors, l'instrument est évasé sur les deux côtés, à angle oblique, en haut se trouve un petit rebord horizontal, qui se projette d'environ un pouce.
On assujettit ces lunettes par derrière, avec une lanière de peau de veau marin: les Uskimé en font encore usage, comme nous du télescope, pour voir à de grandes distances.
Aide de cet appareil, Dubreuil distingua, à un mille de lui, une troupe de phoques qui s'ébattaient gaiement à la tiède chaleur de l'astre diurne.
Le capitaine replaça son canot sur sa tête et se glissa, avec précaution, vers la crique à l'Ours, lieu où étaient rassemblés les veaux marins.
Quand il n'en fut plus éloigné que d'une centaine de pas, il descendit la côte, mit son kaiak à flot et nagea avec une vitesse incroyable, mais sans faire le plus léger bruit.
Il allait dans un tel silence qu'il passa inobservé par une troupe de lourds cormorans, occupés à pêcher dans une anse.
Arrivé à la hauteur de la crique, Dubreuil donna deux vigoureux coups de pagaie pour en doubler la pointe, saisit un _reineinek_ ou grand harpon auquel était fixée une longue ligne, et darda la pointe de l'arme dans le flanc d'un gros phoque qui venait de s'éveiller, au bruyant désordre de ses compagnons, frappés de panique par l'apparition du kaiak bien connu.[9]
[Note 9: Les pêcheurs, eu plutôt chasseurs de phoques, savent que cet amphibie est doué d'une certaine intelligence, et que, quand un troupeau a été chassé quelquefois par le même homme, il reconnaît cet homme et s'en défie plus que des autres chasseurs.]
Percé d'outre en outre, l'animal ne s'en roula pas moins dans l'eau et plongea.
Dubreuil laissa filer la ligne, attachée par l'autre extrémité à une peau de veau marin remplie d'air, destinée à servir de bouée pour suivre les traces du blessé.
Le phoque fuyant vers la haute mer, Guillaume lança son kaiak hors de la crique, pour lui donner la chasse, mais, en débouquant, une pierre décochée avec force l'atteignit au visage, il perdit l'équilibre et capota.
VI
DISPARITION
Dans la matinée de ce jour-là, en allant puiser de l'eau à la source commune, Toutou-Mak remarqua que Kougib et le futur angekkok-poglit passaient et repassaient fréquemment devant la cabane de son père. Ils la regardaient avec un air et des gestes qui inspirèrent des soupçons à la jeune fille. Évidemment, ils tramaient quelque perfidie. Toutou-Mak les suivit en cachette.
Les deux hommes prirent la route d'un petit bois de cormiers, distant de cinq ou six portées de flèche du village uskimè. Le chemin qui y conduisait était encaissé entre des rochers et tortueux. Bien de plus facile que de s'y glisser sans être aperçu. La jeune fille marcha sur leurs pas.
Arrivés dans le bois, ils s'arrêtèrent.
Toutou-Mak se coula derrière un buisson et écouta.
--Oui, disait Kougib, ils ont assassiné Pumè. J'en suis sûr. Comment expliquer autrement sa mort?
--Tu as bien raison, mon frère, répondit l'angekkok.
--Aussi, je vengerai la mort de Pumè.
--Torngarsuk l'ordonne. Ton empressement à devancer ses désirs lui sera agréable.
--Ah! si je n'avais pas manqué mon coup, hier! Il faut que ce blanc ait un charme pour détourner les traits.
--Sans doute, il connaît des choses que tu ne connais pas. Mais celui que dirige la main toute-puissante de Torngarsuk saura bien triompher de son ennemi. J'approuve ton dessein.
--Depuis longtemps on aurait dû en purger le pays.
--C'était aussi l'avis de Pumè.
--Ah! je le sais bien, répliqua Kougib. Sans Triuniak qui le protège, pour Le malheur de la tribu, il n'aurait pas fait long séjour parmi nous.
--On dit qu'il aime sa fille, fit l'angekkok insidieusement.
--Crois-tu, mon frère? demanda l'autre avec une expression haineuse.
--Et qu'elle l'aime aussi, ajouta le jongleur d'un ton négligent, mais qui cachait l'intention d'irriter son compagnon.
En effet, celui-ci avait été un des prétendants à la main de Toutou-Mak, et l'angekkok le savait fort bien.
--Tu dis qu'elle l'aime! s'écria. Kougib en fronçant les sourcils.
--Cela doit être. Pumè me l'a dit. Et, d'ailleurs, ne les a-t-on pas vus souvent ensemble? Qu'est-ce qu'ils allaient faire seuls, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, dis? On en a assez causé, dans la tribu.
Chaque parole du sorcier tombait comme une goutte d'huile bouillante sur le coeur de Kougib.
Il poussa un rugissement sourd et brisa dans ses mains un os de baleine qui lui servait de bâton.
--Et puis, ajouta l'angekkok, n'est-ce pas à ce misérable amour qu'il faut attribuer le meurtre de Pumè?
--Tu dis juste, trop juste, mon frère!
--Oh! continua le premier, enfonçant à plaisir le poignard dans la blessure, Toutou-Mak n'attendra pas la fin de son deuil pour épouser Innuit-Ili.
--Ne prononce plus son nom! il m'exaspère!
--Triuniak est décidé à la lui donner en mariage.
--Jamais! exclama Kougib.
--Si tu veux, certainement.
--Je le tuerai! fut-il répondu d'une voix rauque.
--Tous les angekkut te loueront de cet acte nécessaire, car Innuit-Ili est leur ennemi juré. Seulement, frappe bien et fort. Voici un _oriosi_[10] qui doublera la précision de ton oeil, la vigueur de ton bras.
[Note 10: Sorte de talisman.]
--Je remercie mon frère de sa bonté pour moi, dit Kougib en recevant du jongleur un sachet en peau, qu'il fourra dans sa botte.
--Tu dois te presser, dit le sorcier.
--Si je savais où il est, j'irais immédiatement.
--Torngarsuk m'a révélé qu'il était parti, ce matin, avec Triuniak, pour chasser.
--Où? dis-le moi.
--A la crique à l'Ours.
--Il y est avec Triuniak, fit Kougib en réfléchissant
--Est-ce que déjà mon frère aurait peur?
--Non, non, je n'ai pas peur. Mais ce Triuniak le défendra.
--Tant mieux!
Kougib fixa sur l'angekkok un regard inquisiteur.
--Mon frère a dit tant mieux; je ne comprends pas. Mon frère prétendrait-il me tromper?
--Les ministres de Torngarsuk ne trompent point, répondit sévèrement l'angekkok. Triuniak chasse avec Innuit-Ili. J'ai dit: tant mieux! parce que je pensais que Kougib avait la vue longue.
--Kougib n'a pas la vue longue, dit l'Esquimau en branlant la tête. Que mon frère ouvre donc encore son coeur.
L'angekkok jeta autour d'eux un regard rapide, et, croyant qu'ils étaient seuls, il reprit à voix basse, tandis que Toutou-Mak redoublait d'attention:
--Si Kougib attaque Innuit-Ili, Triuniak courra au secours de son ami, et Kougib les tuera tous les deux.
La Biche-Agile arrêta sur ses lèvres un cri d'horreur.
--Kougib comprend-il? poursuivit le jongleur.
--Pourquoi tuer aussi Triuniak?
--O l'aveugle! le sourd! proféra l'angekkok en levant les épaules. Mais tu ne vois donc pas que Triuniak mort, sa fille est à toi?
Kougib bondit d'admiration.
--Mon frère est grand, dit-il. Son oeil distingue dans le ciel, son oreille entend du fond de la terre.
--Va donc! et fie-toi toujours au serviteur de Torngarsuk! fit superbement le sorcier, dont la vanité avait été flattée par cet éloge naïf.
--Je pars tout de suite, mon frère.
--As-tu des armes?
--J'ai ma fronde et mon couteau. Mon arc a déçu mon attente. Je l'ai brisé.
--Songe que Torngarsuk veille sur toi!
L'angekkok, après ces mots, quitta son complice, qui prit aussitôt la direction de la crique à l'Ours.
Toutou-Mak sortit de son nid, dès qu'ils eurent disparu. Que d'agitation, que de trouble dans sa jeune âme! Son père et celui qu'elle aimait exposés à une mort qu'elle ne pouvait prévenir que par un acte condamné d'une manière absolue par les règles religieuses de son pays. Car les Esquimaux s'imaginent qu'une veuve qui, à partir du lendemain du décès de son mari, entre, durant les trois premiers mois de son deuil, en communication quelconque avec un homme, est destinée à périr dans le courant de l'année, ainsi que celui ou ceux à qui elle a parlé.
Si courte que fût la lutte des terreurs superstitieuses de la jeune femme avec ses tendresses, elle fut affreuse, de celles qui laissent sur le coeur des cicatrices indélébiles.
L'amour l'emporta.
Toutou-Mak s'élança sur la trace de Kougib. Puis craignant d'être surprise, elle prit une autre piste, qui devait la mener également à la crique à l'Ours.
Elle volait plutôt qu'elle ne courait sur la glace et sur la neige. Il fallait devancer l'assassin. Par malheur, dans son trouble, l'Indienne s'égara un peu. Elle perdit un temps précieux, et, quand elle atteignit le sommet d'un cap qui d'un côté dominait la crique, elle découvrit Kougib faisant déjà tourner une fronde autour de sa tête.
A cette vue, Toutou-Mak voulut crier, avertir son amant, dont elle n'était plus éloignée que de quelques pas. Ses organes refusèrent de la servir.
Elle s'affaissa, hors d'haleine, derrière un amas de congélations.
Ni Kougib, ni Dubreuil ne l'avait aperçue.
Après avoir lance sa pierre, constaté qu'elle avait frappé le but, et que le kaiak chaviré ne se redressait pas, le meurtrier détala au plus vite. Quoique blessé légèrement, Guillaume risquait de se noyer, car, étourdi par le coup, il ne faisait aucun effort pour remonter à la surface de l'eau.
Mais la faiblesse de Toutou-Mak ne fut que passagère.
Elle se relève, franchit la courte distance qui la sépare de la crique, se jette à la nage, et remorque le kaiak à la rive.
Peindre ses émotions dans ce moment serait impossible. Innuit-Ili vivait-il encore? avait-il succombé?
Aussitôt qu'elle a pu prendre pied, la Groënlandaise plonge sous le canot; elle le retient d'une main, et de l'autre défait le noeud qui lie la jaquette du batelier à la couverture de l'embarcation. Saisissant alors l'homme par les cheveux, elle l'arrache du kaiak et le traîne sur la grève.
Dubreuil n'était qu'évanoui. Il revint bien vite à lui, et grande fut sa surprise en voyant Toutou-Mak agenouillée, penchée sur son visage, qu'elle séchait sous ses baisers.
--Est-ce un rêve? Ah! puisse-t-il se prolonger! durer toujours! murmura-t-il.
Mais elle:
--Il est sauvé! il est sauvé!
Puis, elle s'éloigne vivement, et reparaît au bout de quelques minutes avec un habillement sec complet.
--Change tes vêtements mouillés contre ceux-ci, mon frère, dit-elle.
--Et toi, ma soeur?'
--Il y a dans la cache de notre père un autre accoutrement. Je vais aller le mettre. Dois-je t'aider?
--Non, je mie sens assez fort. Retire-toi, ma bonne soeur, car tu frissonnes.