Chapter 4
Le voilà reçu Angekkok. Les pouvoirs ne lui manquent pas. Cure des maladies, communications avec Torngarsuk; prévision de l'avenir; soin des affaires de la tribu; connaissance des époques favorables pour chasser ou pêcher; ascension au Ciel: il est apte à tout, même à descendre, comme feu Orphée: aux Enfers, c'est-à-dire aux plus profondes régions de la Terre, où le farouche Torngarsuk tient sa cour. Un jeune Angekkok ne doit cependant entreprendre le voyage qu'en automne, par la raison qu'alors le Ciel le plus bas,--l'arc-en-ciel, d'après les Esquimaux,--est plus près de la Terre.
Le voyage n'est pas aussi périlleux qu'il paraît tout d'abord.
Par une nuit bien sombre, on s'assemble dans une hutte; on s'assied; l'Angekkok arrive; il se fait attacher la tête entre les jambes, les mains derrière le dos. A côté de lui, un tambourin est placé. Les fenêtres, les portes sont hermétiquement fermées, toutes les lumières éteintes. L'assemblée entonne un chant traditionnel. Ensuite, le jongleur se met à faire des incantations: il prie, crie, se démène. Une voix formidable ne tarde pas à lui répondre. C'est celle de Torngarsuk, ou plutôt celle de notre sorcier, ventriloque de première force. Les assistants n'en sont pas moins frappés de stupeur. Nul n'oserait douter que Torngarsuk ne converse avec l'angekkok. Mettant les moments à profit, ce dernier se débarrasse des liens, monte à travers le toit de la cabane, et franchit les airs, jusqu'à ce qu'il parvienne au plus élevé des Cieux, où résident les âmes des bienheureux angekkut-poglit, qui s'empressent de lui donner les avis dont il a besoin. Une minute suffit à toutes ces opérations. N'êtes-vous pas convaincu, allez vous en assurer!
C'est là le premier degré de l'angekkokisme; mais, pour atteindre au rang d'angekkok-poglit, il est nécessaire de traverser plus d'un grade inférieur, de subir de nombreuses et dures épreuves.
Le candidat à ce haut office est garrotté, comme nous venons de dire, dans une loge ténébreuse. Le silence se fait. Soudain part un cri déchirant, puis des gémissements mêlés à des grondements féroces, un râle d'agonie, enfin, une exclamation de triomphe.
Bravo, ami angekkok!
On rallume les lampes, et le sorcier, libre de ses entraves, raconte à l'auditoire émerveillé qu'un ours blanc est entré dans la pièce, qu'il l'a saisi par le grand orteil avec ses dents, traîné au bord de la mer, où il s'est précipité avec lui. Là, un morse les a reçus, attrapés par une partie dont on tait le nom chez les civilisés, et dévorés en deux bouchées, ni plus, ni moins. Un à un, ses ossements sont revenus dans la hutte, son âme s'est alors levée du sol, et a de nouveau insufflé le feu de vie dans son corps.
Dès que le brave jongleur a fini son discours, les assistants battent des mains, frappent des pieds, poussent des ouah! assourdissants, et notre homme est passé Angekkok-poglit de la tribu, ou Grand-Maître de l'ordre sacro-saint des Angekkut, tyran en chef de cette fortunée tribu, par la grâce indéniable de Torngarsuk.
Le principe du droit divin reconnu au Groënland!
Or, c'était un honorable angekkok-poglit que Pumè, la Baleine, qui avait daigné abaisser ses regards sur la charmante Toutou-Mak.
Jugez si les répugnances de la jeune fille étaient supportables! Et c'était ce même angekkok-poglit, Pumè, la Baleine, qui, tapi dans le buisson de genévrier,--l'espionnage n'est pas du tout de mauvais ton, là-bas, au Succanunga--avait écouté l'édifiante conversation de sa future femme avec Innuit-Ili, l'Homme-Blanc! Jugez de son courroux!
Cet Homme-Blanc, Pumè ne l'aimait guère; disons mieux, il l'abhorrait. En pouvait-il être autrement? Dubreuil ne partageait pas le respect général pour sa révérende personne, il tournait ses mômeries en ridicule; il affichait des connaissances que Pumè n'avait pas, lui le docte des doctes, il poussait l'audace jusqu'à nier positivement l'omnipotence de Torngarsuk! O malheur! ô calamité! l'inquisition était chose encore ignorée au Groënland! Cependant, avec quelle suave volupté l'angekkok-poglit eût assouvi sa soif de vengeance! Pourquoi les Esquimaux sont-ils des sauvages bénins et hospitaliers? Que ne sont-ils plutôt initiés aux raffinements de la civilisation! Leurs prêtres sauraient comment on traite les irréligieux, les mécréants! Et la gloire du vrai Dieu y trouverait à s'exalter!
Au défaut de torture physique, Pumè essaya bien la torture morale contre le misérable étranger. Il fit circuler parmi les Illirsut le bruit que l'Homme-Blanc avait été envoyé au Succanunga par l'Esprit du mal, en ajoutant qu'il fallait le chasser pour préserver la contrée d'une ruine totale. Fidèles au mot d'ordre, les sorcières se firent les échos de l'angekkok.
Mais leurs clabauderies, leurs intrigues n'eurent aucun effet.
Dubreuil s'était conquis la sympathie générale. Il rendait aux Esquimaux une foule de petits services. Il leur enseignait à fabriquer des instruments nouveaux, à simplifier, à perfectionner les anciens, il était adroit, gai, fort comme dix Uski. On l'admirait autant qu'on le chérissait.
Ne réussissant pas à le renvoyer, Pumè se vit obligé de le tolérer, jusqu'à ce que se présentât une occasion de le faire disparaître.
--Ce soir, répéta-t-il, en sortant brusquement de sa cachette, ce soir Toutou-Mak sera l'épouse de l'angekkok-poglit.
--Et moi, je dis que non! s'écria Dubreuil furieux en faisant un mouvement pour se jeter sur le vieillard.
--Tais-toi! tais-toi, mon frère! il te tuerait par ses enchantements! intervint la Biche-Agile, remplie d'effroi, et qui s'était cramponnée au jeune homme afin de l'arrêter.
--Oui, nasilla pour la troisième fois, de sa voix éraillée, Pumè, en s'éloignant, oui, ce soir, Toutou-Mak partagera ma couche.
--Oh! mais, je jure bien que tu ne l'auras pas, vilain imposteur! repartit Dubreuil en français, oubliant dans son indignation que l'angekkok ne pouvait l'entendre.
--Laisse-le aller, mon frère, dit Toutou-Mak.
--Oui, qu'il aille au diable! s'écria le capitaine, toujours dans sa langue maternelle.
--Que dis-tu donc, Innuit-Ili?
--Je dis, répliqua le capitaine en groënlandais, que tu n'épouseras point ce vieux scélérat.
L'Indienne secoua désespérément la tête.
--Il le faut, murmura-t-elle.
--Il le faut? Qui peut t'y forcer?
--Lui!
--Pumè?
--Oui, Pumè.
--Allons donc!
--Mon frère, ses charmes sont infaillibles.
--Ses charmes! une duperie!
Et Dubreuil haussa les épaules.
--Je t'ai dit, reprit sérieusement la Biche-Agile, que sa puissance était surhumaine.
--Je n'y crois pas.
--Il a déjà tué ma pauvre mère.
--Alors, ma soeur, tu es disposée à te soumettre au caprice de cet insigne mystificateur!
--Puis-je faire autrement? soupira la jeune fille.
--Cela ne me paraît pas difficile.
--Mon frère se trompe. Il n'est point du la moine race que les Uski, il ne comprend pas que leurs angekkut-poglit ont reçu de Torngarsuk un pouvoir illimité sur eux.
--Peuh! proféra le capitaine du bout des lèvres.
Puis, après un moment de réflexion, il ajouta:
--Mais ne m'as-tu pas confié que tu aimes quelqu'un?
L'Indienne tressaillit, pencha la tête, et de l'extrémité de sa botte tracassa le gazon.
--Ne dois-je plus rappeler ce souvenir? demanda Guillaume en la regardant avec une curiosité malicieuse.
Toutou-Mak releva son visage. Il était baigné de larmes.
--Ah! ma soeur, ma bonne soeur, je t'ai fait de la peine, pardonne-moi! s'exclama le jeune homme d'un ton attendri.
--Non, mon frère, dit-elle, tes paroles n'ont pas fait de peine à la fille de Triuniak. Elle aime quelqu'un.
--Qui l'aime bien aussi, assurément, se hâta d'avancer Dubreuil.
Il y eut une pause, pendant laquelle l'Indienne, à son tour, fixa les yeux sur son interlocuteur.
Sans savoir pourquoi, celui-ci se sentit troublé.
--Eh bien, reprit-il avec vivacité, s'il t'aime, pourquoi ne pas fuir avec lui?
--Fuir! la vengeance de Pumè retomberait sur mon père et ma famille. Toutou-Mak, n'est point lâche.
Le capitaine admirait ce singulier mélange de superstition aveugle et de noblesse de caractère.
--Si, dit-il, je connaissais celui que tu aimes, je saurais bien l'engager à te déterminer.
--Tu le connais! tu le connais, Innuit-Ili! mais jamais ni lui ni d'autres ne me décideront à sacrifier mes parents à mon amour, s'écria-t-elle, en se précipitant vers Dubreuil avec une expression et un geste qui éclairèrent enfin celui-ci sur la nature des sentiments qu'il avait inspirés à la Groënlandaise.
Son coeur battit violemment, il l'attira contre son sein, et lui dit d'une voix vibrante d'émotion:
--Si c'est moi que tu aimes, Toutou-Mak, ah! si c'est moi que tu aimes, je te sauverai, ou je périrai avec toi!
Et en prononçant ces mots, il déposa un baiser passionné, sur les lèvres de la jeune fille.
L'aimait-il d'amour? Oui, il l'aimait ainsi, dans ce moment. Quel homme, jeune, impressionnable et vigoureux, peut résister au doux aveu de tendresse d'une jeune, fraîche et belle jeune fille?
Dubreuil était sincère ou croyait l'être. Certainement rien alors, pas même sa vie, ne lui eût coûté pour arracher Toutou-Mak au sort que semblaient lui réserver ses terreurs religieuses.
--Fuyons! s'écria-t-il, fuyons!... il y a, dans un lieu que je sais... près de la côte, un canot... viens! nous gagnerons quelque île voisine...
--Jamais, mon frère, je te le répète...
--Folle!
--Non, poursuivit-elle résolument, je n'abandonnerai pas mon père au courroux de l'angekkok.
Dubreuil voulut l'enlever, l'entraîner. Mais elle glissa entre ses bras et courut de toute sa vitesse vers les cabanes.
Notre aventurier la suivit à petits pas, en réfléchissant à cette scène bizarre.
Le soleil s'était couché derrière les glaciers, et le crépuscule jetait sur le vallon son voile de gaze légère.
Guillaume rentra dans la cabane de Triuniak. Mais il n'y trouva ni celle qu'il cherchait, ni son père. Il sortit de nouveau. On roulement de tambourin l'attira près de la loge habitée par l'angekkok-poglit. Les Esquimaux s'y introduisaient en foule. Il les imita, pensant que Toutou-Mak pouvait être à l'intérieur.
Mais là tout était ténèbres.
La voix de Pumè se faisait, entendre. Il annonçait avec emphase qu'il venait de soustraire à Leorugolu son _aglerutit_, lequel lui avait ordonné de prendre pour femme Toutou-Mak, seconde fille de Triuniak.
Vous plaît-il de savoir ce que c'est que Leorugolu, cette nouvelle, divinité de la mythologie, esquimaue?
Oyez:
Le haut et puissant seigneur Torngarsuk est marié comme un simple mortel. Il a épousé Leorugolu, dame fameuse, du cap Farewell au détroit de Behring, par sa prodigieuse hideur. Les dieux n'ont, paraît-il, pas le même goût que nous. L'empire du couple divin est fixé au centre de la Terre. Leorugolu règne sur tous les animaux marins, comme les narvals, les morses, phoques, baleines, etc. Un chien monstrueux garde l'entrée de sa demeure. Souvenez-vous du Cerbère antique! Un angekkok se présente-t-il à la porte, le molosse annonce le visiteur par des aboiements qui mettent les mers en furie. Voilà tout le secret des tempêtes. Si l'on veut pénétrer dans le palais, il faut attendre le moment où le mâtin s'endort. Son sommeil ne dure qu'un instant, seul un angekkok-poglit connaît cet instant. A force de patience et de ruse, il réussit à tromper la vigilance du terrible portier, et voici notre angekkok parvenu en une salle immense, où l'on remarque, avec Leorugolu, et placé sous une lampe, dont l'huile dégoutte par-dessus les bords, un vaste bassin, dans lequel nagent et s'ébattent toutes sortes d'oiseaux aquatiques.
Vraiment l'optimiste le plus enragé fermerait les yeux devant la maîtresse de céans. Elle a, déclarent ceux qui l'ont vue, la main grosse comme la queue d'une baleine, et les Esquimaux affirment qu'elle assomme un homme d'une chiquenaude. Je m'en rapporte volontiers à eux. Mais le lecteur me saura gré de ne pas pousser-plus loin la description.
A toute grandeur, tout honneur. Aussi comprendra-t-on aisément que l'abord de cette _forte_ femme soit difficile. Nul angekkok n'obtient cette rarissime faveur sans l'intercession de son Tornguk.
Le voyage aussi est long et pénible.
D'abord, on passe par le pays des âmes des défunts, qui ont, dit la chronique, bien meilleure mine que dans ce bas-monde et ne manquent de rien. Heureuse contrée! De là,--je suppose que vous ayez l'avantage d'être angekkok-poglit,--vous arrivez à un affreux tourbillon d'eau qu'il faut franchir, sur une grande roue de glace tournant avec une vélocité vertigineuse. Cette roue et ce tourbillon n'ont rien de très-rassurant. Mais n'ayez peur; avec l'aide de votre inséparable Tornguk, vous passerez, sans vous mouiller même la cheville du pied. Après cet exploit, on aperçoit une grande chaudière où mijotent des phoques,--destinés sans doute à la bouche auguste de Torngarsuk et de damoiselle son épouse. Après, c'est la niche du cerbère, dont nous avons parlé plus haut; après, la chambre de Leorugolu. Elle vous fait un accueil détestable, s'arrache les cheveux, saisit une aile d'oiseau tout humide, la fait flamber et vous la promène sous le nez.
Il est dans le cérémonial alors d'avoir une syncope, provoquée peut-être, mais bien justifiée, du reste, par la puanteur de l'épreuve. Leorugolu profite de la pâmoison de son visiteur pour le faire prisonnier. Décidément, elle a une étrange façon d'interpréter les lois de l'hospitalité.
Par bonheur le Tornguk est là, à son poste, toujours fidèle, toujours prêt à tirer son protégé d'un mauvais pas. Empoignant, sans le moindre respect, la femme de Torngarsuk par les cheveux, il la roue de coups, la bat comme plâtre, jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée. Ce n'est peut-être pas d'une délicatesse achevée, mais entre divinités! Enfin, Leorugolu a cédé à corps défendant. Les deux compères lui dérobent son _aglerutit_,--objet féminin que l'on ne nomme pas dans notre langue, en pudique compagnie,--avec lequel elle attire dans son domaine tous les poissons et habitants des eaux, et qui, de plus, jouit de l'inestimable propriété de donner à son possesseur les meilleurs conseils pour se diriger dans la vie et le moyen d'imposer ses volontés. Précieux talisman! que vous en semble? Une fois privée dudit aglerutit, tous les animaux marins abandonnent en bande Leorugolu, qui les avait transportés, les ingrats! de la froide mer en son beau paradis, et retournent à leurs baies accoutumées, où les groënlandais les prennent et les croquent à bouche que veux-tu.
Leur glorieuse prouesse accomplie, l'angekkok-poglit et son Tornguk rentrent joyeux et fiers chez eux, par la route la plus douce et la plus agréable qui se puisse imaginer.[5]
[Note 5: Pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir forgé cette fable à plaisir, nous renvoyons aux nombreuses descriptions du Groënland, et entre autres à celle de Hans Egède.]
Il y a des esprits sceptiques qui douteront que l'angekkok-poglit Pumè eût pu exécuter cette brillante expédition et en revenir en trois minutes; mais les Esquimaux sont des simples de coeur. Ils ajoutèrent une foi absolue aux paroles de Pumè, qui avait ramené à foison la gent poissonnière dans les pêcheries, sans même demander à voir le magique aglerutit; bonnes gens! aussi ne connaissent-ils ni enfer, ni purgatoire après cette vie!
--L'angekkok-poglit épousera Toutou-Mak, se mirent-ils à crier sur tous les tons de la gamme.
Ensuite, chacun courut chez soi pour y quérir son meilleur morceau de phoque, baleine ou caribou, afin de contribuer au festin nuptial.
La viande, la graisse, le poisson, l'huile arrivèrent profusément chez Pumè.
Les lampes furent rallumées, non pour éclairer la loge, car, dans ces contrées, la nuit est presque aussi claire que le jour, mais pour cuire les aliments.
Le repas fut bientôt servi. Il était splendide et se composait, indépendamment des mets habituels, de racines, appelées _tugloronit_, bouillies dans le spermaceti de baleine, salades faites avec de la bouse de renne tirée des intestins; entrailles de perdrix, gâteaux, confectionnés avec des raclures de peaux de veau marin; estomacs de caribous, tués avant qu'ils aient digéré leur pâture[6]; le plat par excellence: un couple de foetus de daim, rôtis, aussitôt après avoir été arrachés du ventre de la mère, et enfin un dessert de mûres de ronces nageant dans l'huile de baleine, comme dernier service[7]; le tout arrosé d'eau à la glace, car les Esquimaux-Groënlandais ne boivent pas l'huile, comme on le croit trop généralement.
[Note 6: Les sauvages du Mississipi, et en général, la plupart des Indiens de l'Amérique Septentrionale ont un goût très-vif pour ce genre de mets.--Voir, entre autres, le voyage du prince Maximilien de Wied Neuwied dans l'Amérique du Nord,--Je renverrai également aux Chippiouais, sixième volume des BRAMES DE L'AMÉRIQUE DU NORD.]
[Note 7: «Ce ventre de renne et la fiente de perdrix, préparés dans l'huile fraîche de baleine, sont pour ce peuple ce que sont parmi nous la bécasse et le coq de bruyère,» dit avec raison M. L.-E. Haton, dans son _Histoire pittoresque des voyages_.]
Il y avait de quoi faire fête complète.
Quand le banquet fut près de sa fin, deux illirsut, dépêchées par Pumè, se rendirent à la loge de Triuniak et enjoignirent à Toutou-Mak de les suivre.
Elle refusa, moins pour se conformer à la coutume du pays que poussée par son insurmontable aversion pour l'angekkok-poglit. Sans faire attention à ses refus, les deux sorcières se jetèrent sur elle, afin de la soumettre à leur désir.
Témoin de cette violence, Guillaume Dubreuil voulut la faire cesser, quoiqu'il connût bien l'usage groënlandais de procéder ainsi au mariage.
--Que mon frère demeure tranquille, dit Triuniak en le retenant.
--Mais ta fille déteste ce vieillard!
--La volonté de l'angekkok-poglit est la volonté de Torngarsuk, répondit tristement Triuniak, qui n'approuvait pas cette union, mais l'acceptait avec le stoïcisme indien, parce qu'il n'estimait pas qu'il y eût au monde une puissance capable de l'empêcher.
Les illirsut emportèrent la Biche-Agile, hurlant de douleur, se tordant en convulsions et faisant des efforts inouïs pour leur échapper.
Malgré sa résistance, ses cris, ses morsures, elles la déposèrent dans la cabane de Pumè, alors débarrassée de ses convives.
L'horrible petit vieux sourit d'un sourire diabolique à l'arrivée de la victime.
--Qu'on la mette là, dit-il en indiquant un lit aux sorcières, qui se retirèrent aussitôt.
Puis, bouillant de satisfaction et de luxure, il se précipita sur la jeune fille.
Chez les Esquimaux la décence exige qu'une nouvelle mariée ne se rende à son époux que contrainte par la force physique. Toutou-Mak usa largement du privilège pour repousser et frapper l'odieux angekkok. Il en résulta une lutte furieuse des deux côtés,--ignoble de l'un, pitoyable de l'autre,--sur laquelle je demande la permission de tirer le rideau.
Tout à coup, Pumè, qui était debout sur le lit, où il s'épuisait à étreindre la jeune fille, tomba lourdement à la renverse, en lâchant une exclamation de douleur.
Sa tête avait porté contre un des poteaux de la hutte, et il s'était fracassé le crâne.
V
KOUGIB
La nouvelle de la mort de Pumè se répandit de proche en proche jusqu'à la cabane de Triuniak. Elle y arriva grossie de force commentaires. Les mauvaises langues,--où n'y en a-t-il pas?--insinuaient que Toutou-Mak avait fait périr son mari, au moyen de sortilèges dont Innuit-Ili lui avait communiqué le secret. Le cas était grave. Les parents de l'angekkok pouvaient exiger une réparation sanglante. Triuniak, père de la Biche-Agile, courut à la loge du jongleur pour prendre des informations sur ce grave événement.
Dubreuil avait voulu l'accompagner, dans l'espérance de voir Toutou-Mak, mais il s'y était opposé, craignant avec raison que les Uski, irrités par les bruits qui circulaient sur la mort subite de leur angekkok-poglit, ne se livrassent à des violences contre l'étranger.
L'accident avait heureusement eu des témoins, deux premières femmes de Pumè, qui s'empressèrent de proclamer l'innocence de Toutou-Mak.
Triuniak revint à sa cabane doublement satisfait, car sa fille était dégagée d'une alliance à laquelle il s'était soumis contre son gré et il caressait, dans son esprit, l'idée de la marier, après son deuil, à Innuit-Ili, que depuis longtemps il souhaitait d'avoir pour gendre.
Celui-ci ne se possédait pas de joie. Sa nature mobile, ardente, s'était enflammée comme la poudre à l'étincelle jetée sur ses sentiments par la déclaration de Toutou-Mak. Et, plus d'une fois, tandis que les illirsut enlevaient la jeune fille, il tenta de s'échapper de la hutte de son hôte, sans but bien défini peut-être, mais en proie à une fièvre de colore qui aurait pu le pousser au crime.
Sa nuit, cependant, fut bercée par des rêves charmants.
Le lendemain, il suivit Triuniak aux funérailles de Pumè.
Tous les membres de la tribu, réunis autour de la cabane de l'angekkok-poglit, dans leurs vêtements les plus sales, faisaient entendre des cris lugubres, s'arrachaient; les cheveux et déchiraient leurs habits, en signe de douleur. Cette scène, moins attendrissante que grotesque, dura environ une heure.
Alors, par une fenêtre de la hutte, sortit un parent de Pumè, portant sur son dos le cadavre du jongleur, enveloppé et cousu dans sa plus belle pelisse.
Il fut suivi de l'une des veuves du défunt, si hermétiquement encapuchonnée qu'on ne pouvait distinguer ses traits. Mais par sa taille et sa démarche, Dubreuil jugea que ce n'était point la fille de Triuniak.
Cette femme tenait à la main un morceau de bois allumé. Elle fit le tour de la loge, en disant:
--Piklesrukpok (il n'y a plus rien à faire ici pour toi)!
Ensuite, les assistants recommencèrent leurs gémissements et se mirent en marche derrière le corps.
Au bout d'un quart d'heure, le cortège arriva dans un petit vallon jonché de tertres et d'amas de pierres. C'était le cimetière des Groënlandais. Une fosse de deux pieds de profondeur et de vingt de longueur était creusée dans le sol à peine dégelé à la surface, éternellement glacé au-dessous. Le cadavre y fut descendu et posé sur une couche de mousse, les jambes ployées sous le dos. A ses côtés on plaça, son canot, ses flèches, ses ustensiles et ses instruments de pêche et de chasse: non parce que les Uskimé croient que le trépassé aura besoin de tout cela dans le pays des âmes, mais afin que la vue des objets dont il se servait ne renouvelle plus leur chagrin, car ils disent que, s'ils pleuraient trop un mort, celui-ci pâtirait cruellement du froid dans le Ciel.
Cette cérémonie terminée, l'angekkok qui se proposait de succéder à Pumè dans son office, prit la parole, en dansant autour de la tombe et en frappant, avec un bâton, sur un tambourin fait; d'une côte de baleine tournée en cerceau, et recouverte d'une peau amincie.
--L'ami chéri de Torngarsuk s'en est allé, dit-il, sur le territoire des âmes, où il jouit d'un grand bonheur, j'en ai eu la révélation. Le soleil brille sans cesse d'un pur éclat dans le pays qu'il habite. Les rennes, les poissons de toutes sortes, les phoques et les morses abondent. La chasse et la pêche y sont faciles et agréables. Jamais les aliments ne manquent. Des chaudières, toujours bouillantes et toutes remplies de chair et de viande, sont constamment à la disposition de ceux qui ont faim, et les femmes les plus belles y préparent la couche de ceux qui veulent dormir.
»C'est dans cette délicieuse contrée qu'a été transporté Pumè; c'est là qu'iront aussi les Uski qui se montreront laborieux, adroits, dociles et surtout obéissants aux ordres des angekkut, ministres de Torngarsuk!»
Ayant dit, le jongleur donna, par un hurlement, le signal d'une nouvelle explosion de sanglots.
Le corps fut ensuite couvert d'une peau, avec un peu de gazon, sur lequel on entassa de grosses pierres, pour le préserver des oiseaux de proie et de bêtes fauves.
L'inhumation étant finie, les Uskimé reprirent le chemin de la loge du défunt, où les attendait le banquet des funérailles.