La fille des indiens rouges

Chapter 15

Chapter 153,800 wordsPublic domain

Au sud se déploya une immense arcade, blanche comme l'argent poli, tandis qu'au nord se superposaient plusieurs courbes concentriques, toutes coupées en deux parties exactement semblables par le plan du méridien magnétique, et inondant la voûte céleste de torrents de clarté. A chaque moment, des lueurs brillamment colorées traversaient l'espace sombre entouré par ces arceaux sur lesquels voltigeait, de côté et d'autre, une fulguration éblouissante, vacillant dans sa course et multipliant à l'infini ses zones capricieuses. Peu à peu les rayons augmentèrent, s'approchèrent du zénith avec un redoublement de vitesse, et se réunirent en un faisceau de pierreries. Tout d'un coup l'hémisphère entier on fut sillonné, et, comme le bouquet dans un feu d'artifice, apparut la _couronne de l'aurore boréale_, spectacle qui défie toute description. L'intensité de la lumière, le sombre prodigieux et la volatilité de ces traits de feu, le mélange grandiose de toutes les couleurs du prisme à leur plus haute magnificence, diapraient le dais éclatant des cieux et offraient une scène à la fois effrayante, enchanteresse et sublime. Mais la merveilleuse beauté de cette scène ne dura qu'une minute. L'émail des tons se dégrada, les rayons cessèrent leur mouvement latéral et se transformèrent en scintillante irradiation, avec un pétillement pareil à celui d'une fusée. Malgré la soudaineté de l'effulgescence, elle fut d'une incomparable splendeur à la dissolution de l'aurore, qui s'accomplit avec une régularité extraordinaire.

Dubreuil était dans l'extase; il avait remarqué une boule ignée qui courut apparemment de l'est à l'ouest et réciproquement, avec une telle rapidité, que ce double trajet n'en sembla faire qu'un, l'un après l'autre, elle alluma sans doute les divers rayons: ils étaient rangés dans l'ordre le plus régulier, en sorte que la base des chacun d'eux composait un cercle croisant le méridien magnétique à angles droits. Les différents cercles s'élevèrent successivement, de façon que les plus voisins du zénith paraissaient séparés par un intervalle plus grand que ceux proches de l'horizon, indice à peu près certain que leur distance réelle était tout à fait la même.

Ravi par le météore, le plus beau en ce genre qu'il eût jamais admiré, même au Succanunga, le capitaine Dubreuil avait presque oublié l'étrangeté de sa situation. Shanandithit, qui veillait à côté de lui près du corps de son mari, la lui rappela.

--Je suis contente, dit-elle. Le Grand Esprit a éclairé son _spimia kakoum_ [33] pour recevoir Kouckedaoui. Maintenant j'ai séché mes larmes. Je puis reposer. Que mon frère fasse comme moi!

[Note 33: Ciel, terre d'en haut.]

Et l'Indienne s'endormit, le coeur allégé par la satisfaction de ses sentiments superstitieux.

Le lendemain cependant, au point du jour, les cris du désespoir s'élevèrent de nouveau dans le camp. L'usage le commandait: chacun hurlait ou gémissait. Le bouhinne trouva même mauvais que Dubreuil ne suivît pas l'exemple général, il lui reprocha vertement sa froideur.

Mais l'intention d'indisposer les Boethics contre l'étranger était la cause unique de ce reproche, car, au fond, il n'avait jamais eu grande affection pour le défunt, à qui il ne pardonnait pas de lui avoir enlevé l'homme blanc.

Guillaume se moqua des récriminations du sorcier; mais Triuniak l'engagea à plus de modération, de crainte qu'il ne leur advint malheur.

--Tu as, mon fils, lui dit-il, la promptitude de la flèche qui part d'un arc. Cela nuit à ton courage. Ici, nous devons nous comporter avec prudence, parce que nous sommes au milieu de gens cruels qui nous égorgeraient sur le moindre soupçon. Notre ami et notre défenseur mort, il faut ruser avec eux si nous voulons arriver sains et saufs à leur village.

--Ah! s'écria Dubreuil, la ruse, la fausseté ne me conviennent pas.

--Quand on est le moins fort, on tâche d'être le plus habile.

--Où veux-tu en venir? repartit le jeune homme impatienté.

--Fais comme moi. Je ne connais pas et je n'aime pas le Manitou des Indiens-Rouges, mais, étant avec eux, j'ai l'air de le connaître et de l'aimer.

Dans mon pays, on dit que quand on est avec les loups il faut hurler avec eux, reprit Dubreuil en souriant.

--C'est cela, mon fils, et c'est ce que je voudrais te voir pratiquer.

A ce moment, leur entretien fut interrompu par les femmes boethiques, qui venaient chercher le cadavre de Kouckedaoui pour l'ensevelir. Il fut lavé dans la mer, peint de couleurs fraîches et placé nu dans une sorte de cercueil en écorce, fabriqué expressément pour cet usage.

Pendant que leurs squaws vaquaient à ces occupations, les hommes recueillaient et faisaient fondre de grandes quantités de résine. La bière et son contenu furent posés gros du feu, et on la remplit de résine liquide afin de pouvoir conserver le corps jusqu'au jour des obsèques, qui devaient avoir lieu au village, éloigné de plus de dix journées.

Inutile de répéter que ces cérémonies s'accomplirent, au milieu des chants et des gémissements.

Le liquide refroidi, figé, on porta le cercueil dans le canot du chef, et le bouhinne en voulut chasser Dubreuil.

--Dis-lui que je ne m'en irai pas, ordonna celui-ci à l'homme qui leur servait d'interprète.

--Non, cède, mon fils, intervint Triuniak.

--Moi, céder à ce charlatan! jamais!

--Je veux que tu sortes, enjoignit le bouhinne.

--Non, je ne sortirai pas.

--Tu nous exposes, dit Triuniak...

--Kouckedaoui m'a commandé avant de mourir de le ramener à l'oudenanc; je le lui ai promis, je tiendrai ma parole, interrompit Dubreuil d'un ton ferme.

Ces paroles ayant été traduites au magicien, il se mit en fureur:

--L'homme blanc a la langue crochue; il ment! s'exclama-t-il.

--Ah! je mens! qu'il ose dire encore que je mens! riposta le capitaine bouillant de colère.

--Du calme, mon fils! disait Triuniak en le retenant; du calme! Ne vois-tu pas qu'il cherche une excuse, un prétexte pour te frapper?

Dubreuil était trop irrité pour écouter la voix de la raison. La discussion allait dégénérer en une rixe, qui aurait pu être fatale aux deux adversaires, quand le chef appelé à succéder au défunt s'interposa.

Il s'avança entre eux et dit:

Kouckedaoui a-t-il confié à Innuit-Ili le soin de son corps?

--Oui, dit Triuniak, j'étais présent, j'ai entendu.

--Quelle valeur a l'affirmation d'un étranger, d'un Yak! fit le bouhinne d'un air méprisant.

Triuniak reçut l'insulte avec un flegme imperturbable.

--Cette affirmation peut être vraie, et je la crois telle: je sais combien Kouckedaoui aimait son ami blanc, reprit le jeune chef.

--Oui, elle est vraie, s'écria Shanandithit; j'ai entendu Kouckedaoui faire la recommandation à Innuit-Ili, car mon canot était proche du sien.

--La parole de ma soeur est décisive! dit le chef.

--Bien, marmotta le bouhinne entre ses dents, j'abandonne le canot. Que ce blanc, l'ennemi de notre race, y monte! On ne me verra pas aux funérailles de Kouckedaoui. Et le courroux du Tchougis s'appesantira sur les Boethics.

Cela dit, il se retira fièrement et s'embarqua dans son propre chiman.

La flotte remit à la voile. Favorisée par une belle brise nord-est, elle traversa le détroit en quelques heures, et mouilla dans l'anse aux Sauvages, sur la côte occidentale de Baccaléos ou Terre-Neuve[34].

[Note 34: Pour la clarté de mon récit, on me permettra de donner désormais aux localités les noms sous lesquels les désignèrent, un peu plus tard, les navigateurs européens.--Voyez les cartes de l'île de Terre-Neuve par Champlain (édition Tross), Charlevoix, J. Mac-Gregor, Montgomery Martin, Brué, etc.]

Possédant un établissement de pêche au fond de cette anse, les Boethics y firent escale, pour en charger les produits sur leurs canots.

Comme on ne devait repartir que le jour suivant, Dubreuil résolut d'explorer le littoral. Il s'éloigna, muni de ses armes et accompagné de son chien. Le temps était sombre, brumeux. Tout en levant des plans et en prenant des notes, notre Français s'amusait à tuer des outardes, si nombreuses en ces parages. Il en avait fait bonne provision et retournait au camp, lorsque son chien donna tout à coup de la voix et mit sur pied un renard bleu. Les Indiens rouges, comme les Esquimaux du sud, faisaient grand cas de la robe de cet animal. Ils la mettaient au-dessus de toute autre pelleterie.

Quoique la nuit approchât, Dubreuil ne put résister au désir de poursuivre le renard. Il se jeta donc dans une épaisse futaie d'épinettes, de platanes et de bouleaux, et s'y enfonça, pour chercher une éclaircie et y attendre la bête que Dieppe ne manquerait pas de lui ramener. Il n'en trouva point, et quand il voulut revenir, la chasse étant partie au loin, il s'aperçut, non sans émoi, qu'il s'était égaré. Guillaume essaya de s'orienter, par l'examen de la mousse au tronc des arbres, car la mousse envahit, comme on le sait, les parties exposées au nord, tandis que celle du sud restent sèches et lisses. Mais ce moyen même lui fit bientôt défaut; les ténèbres tombèrent avec rapidité et le forcèrent de suspendre sa marche.

Las, physiquement et moralement, Dubreuil s'assit au pied d'un pin, résolu d'y demeurer jusqu'à ce que l'apparition des étoiles ou le retour de Dieppe lui permît de reprendre sa course:--l'un ou l'autre pouvant lui servir de guide. Mais les étoiles ne se montrèrent pas et Dieppe ne revint que le lendemain matin, au moment où le capitaine se remettait en route, harassé par une nuit que le hurlement des loups et le grognement des ours avaient tout autant troublée que l'inquiétude.

Grâce au chien, il retrouva aisément sa piste. Il accéléra le pas pour arriver à la pêcherie avant le départ des Boethics; des craintes sérieuses assiégeaient l'esprit du pauvre jeune homme. Elles ne se réalisèrent que trop, l'établissement était libre lorsqu'il l'atteignit.

Guillaume Dubreuil fut, un instant, saisi de stupeur: seul, ou plutôt entouré d'ennemis, sur une terre inconnue, froide, d'une fertilité médiocre, et sans autres ressources pour se protéger, pour le nourrir, qu'un arc, quelques flèches et une hache de pierre!

Mais le capitaine avait la trempe de l'acier: son esprit était souple comme un ressort. Il rebondit bien vite, et Dubreuil examina sa position avec son sang-froid ordinaire. D'après les informations qu'il avait recueillies, et d'après ses calculs, l'île pouvait avoir cent cinquante lieues de long, sur soixante-dix de large, et le lac de l'Indien-Rouge était, en ligne directe, situé environ au tiers de sa longueur, ou à une quarantaine de lieues de l'anse aux Sauvages. Le village boethic s'élevait sur la pointe occidentale de ce lac. S'y rendre n'eût donc pas été une entreprise bien difficile pour un homme en bateau. Mais Dubreuil n'en avait pas. Derrière les Indiens il n'était resté aucune embarcation. Ils avaient tout emmené. Tenter le voyage par terre, c'était une entreprise hasardeuse. Comment traverser ces bois si fourrés, ces marais, ces fleuves dont l'île paraissait couverte?

--Restaurons-nous d'abord, et nous réfléchirons ensuite à notre aise, car estomac creux fait cerveau vide, se dit Dubreuil, en soufflant sur quelques tisons, provenant des feux que les sauvages avaient allumés la veille.

Si rien n'est propre à ragaillardir un homme abattu, affamé, comme la flamme pétillante et aromatique du bois de pin, il est peu de mets qui le réconfortent et le mettent mieux en belle humeur qu'une bonne oie grasse, rôtie à la chaleur de cette flamme.

Après avoir apaisé sa faim et reposé ses membres, Dubreuil se leva. Il avait pris la détermination de suivre à pied le bord de la mer, comme devant lui offrir plus de ressources pour subsister.

La hauteur et l'escarpement des falaises ne tardèrent pas à modifier son itinéraire. Il pénétra dans l'intérieur de l'île, passant tantôt à travers des halliers épais de genévriers, tantôt des marécages ou des prairies basses, tantôt escaladant des collines, et tantôt franchissant des rivières à la nage. On ne rencontrait aucun serpent, aucun reptile venimeux. La chasse pourvoyait abondamment aux besoins du jeune homme; l'eau ne lui manquait pas. Mais des myriades de moustiques et de maringouins lui faisaient, jour et nuit, une guerre impitoyable. Ni la fumée de son camp, ni la graisse dont il s'oignait le corps en se couchant, ne le mettaient à l'abri de leurs irritantes obsessions. Il avait le visage et les mains boursouflées de pustules, qui le faisaient cruellement souffrir.

Un soir, le hardi pionnier avait établi sa hutte sous une haute montagne porphyritique, de laquelle descendait bruyamment un ruisseau torrentueux. Au pied, comme une coupe d'émeraude, s'arrondissait un petit lac, encaissé dans une pelouse du plus beau vert.

Dubreuil s'évertuait à harponner, avec une flèche, de superbes truites, qu'on voyait frayer sur le sable, au bas de la chute. Tout à coup, ses yeux distinguent au fond de l'eau un objet brillant. Il plonge le bras et retire une pépite d'un jaune éclatant et de la grosseur d'une noix. Il la frotte sur son vêtement, l'examine... c'est de l'or, de l'or pur! Le ruisseau en charrie des quantités soit en grains, soit en paillettes, Dubreuil est enchanté, émerveillé, ébloui. Il en ramasse, en ramasse encore; des rêves insensés enflamment son cerveau, enfièvrent son corps. Millionnaire! il y a de quoi perdre la tête!

Mais le voici qui rejette ces trésors et s'écrie dans un rire ironique:--Ah! pauvre niais! De quoi te serviraient toutes ces richesses? A te charger inutilement. Une de ces excellentes truites ferait assurément bien mieux ton affaire!

Et tout l'or retourna sur le lit du torrent, à l'exception de quelques parcelles, que le jeune homme garda par curiosité. Pourtant, son sommeil fut agité, la nuit suivante. Il eut des rêves fantastiques de palais merveilleux, de fêtes féeriques, de femmes mille fois belles et voluptueuses. Et, le lendemain, il ne reprit pas son voyage sans adresser un coup d'oeil de regret à cette mine précieuse.

--Puisse-je revenir ici quelque jour! pensa-t-il tout haut.

--Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils reviennent! cria, en langue Scandinave, une voix derrière lui.

Guillaume avait appris cette langue au couvent des Bénédictins. Tremblant de surprise et de joie, il leva la tête en disant:

--Un Européen! où êtes-vous?

Et la même voix répéta;

--Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils reviennent!

Tournant les yeux du côté d'où partait Je son, Dubreuil aperçut alors une espèce de singe, à longue Barbe, perché au sommet d'un arbre.

--Qui êtes-vous? demanda-t-il.

Mais, pour la troisième fois, la voix redit:

--Le blanc! le blanc! les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils reviennent!

Puis, l'être bizarre qui proférait ces paroles se laissa glisser du haut de l'arbre à terre, avec l'agilité d'un chat, jeta un regard curieux au Français, et s'enfuit dans le bois, en recommençant son cri.

--Voilà, se dit Dubreuil, une étrange aventure et une créature plus étrange encore. Que peut être cet individu?

--Ni un Esquimau, ni un Boethic, assurément, car les uns et les autres n'ont point de barbe. Ils s'épilent avec des coquilles.--Un Européen? ce n'est pas probable. Il m'a paru nu comme un ver et noir comme un corbeau. Serait-ce une espèce d'animal que je ne connais pas? une sorte de perroquet répétant, comme ceux d'Afrique que j'ai vus au monastère, tout ce qu'ils ont entendu dire? Cependant Kouckedaoui ou les gens que j'ai interrogés sur les productions de cette île m'en auraient parlé. Voyons cet arbre; peut-être me renseignera-t-il.

Il s'approcha de l'arbre et remarqua que son tronc était percé de plusieurs trous, par lesquels coulait, dans de petits baquets posés au pied, une sève jaunâtre et visqueuse.

Dubreuil y trempa son doigt et le porta à ses lèvres.

--Par Notre-Dame de Bon-Secours! mais c'est du sirop de sucre! le gaillard n'est pas dégoûté. Je conserverai bon souvenir de cet arbre, qui ressemble, à s'y méprendre, à notre érable français.[35]

[Note 35: C'était l'_acer saccharinum_ de l'Amérique septentrionale. On le trouve à Terre-Neuve, mais il y est peu abondant.]

En prononçant ces mots, il prit un des augets et en but le contenu avec délices.

--Décidément, ce n'est pas, ce ne peut pas être un animal que celui qui a trouve le moyen de se distiller une aussi agréable boisson, reprit-il en faisant claquer sa langue contre son palais. Ah! il faut que je rattrape mon homme!

Plein de cette idée, Dubreuil s'élança sur les pas du fugitif, en animant son chien du geste et de la voix. Mais Dieppe qui, contrairement à ses habitudes, n'avait ni grondé, ni paru surpris à la voix de l'étranger, Dieppe ne courut pas plus vite que son maître.

--Ah! une piste, s'écria celui-ci, en tombant sur un sentier frayé, qui débouchait près du petit lac.

Il s'y enfila, et toute la journée redoubla d'ardeur, sans toutefois pouvoir parvenir à rejoindre l'être qu'il poursuivait.

Le lendemain, il était debout avant l'aurore et continuait sa route avec la certitude qu'il ne tarderait pas à arriver à un lieu habité, car la piste s'élargissait et se montrait de plus en plus battue, à mesure qu'il avançait.

Enfin, vers midi, il découvrit un lac auquel des mamelons verdoyants formaient une charmante ceinture, et sur le bord méridional de hautes palissades entourant un amas considérable de cabanes.

Peu de minutes après, Guillaume Dubreuil serrait dans ses bras Toutou-Mak, la fille de Kouckedaoui, et, pour la millième fois, murmurait à son oreille enivrée le doux mot:

_Nisakia-kia_ (je t'aime).

XVIII

LE FOU

Le principal oudenanc ou village des Indiens-Rouges contenait plus de cent maisons, chacune occupée par quinze ou vingt habitants. Ces maisons, appelées _mumatiks_ par des indigènes, étaient construites en forme de de tonnelle, avec une charpente de pieux, tapissée intérieurement et extérieurement d'écorces de bouleau. Des trous ménagés dans la voûte livraient passage à la fumée. Elles avaient deux portes, une à chaque extrémité, et plusieurs fenêtres avec des carreaux de parchemin. Devant les portes, on voyait des perches auxquelles pendaient des chevelures sanglantes et un petit puits rond ou ovale de quatre pieds de profondeur; doublé d'écorce, lequel servait de garde-manger.

Ce village présentait une figure circulaire, les cabanes y étaient groupées en ordre, et séparées par des intervalles de huit à dix pas. Au centre se déployait une vaste place, bordée d'habitations plus grandes que leurs autres. C'étaient les demeures des chefs. Un pin, de haute taille, s'élevait vers le milieu de la place. On en avait élagué les branches, à huit ou neuf pouces du tronc, pour y pouvoir monter plus rapidement, et on l'employait comme tour d'observation.

Un corridor longitudinal, partagé lui-même par des cloisons en peaux ou en treillis d'osier, divisait chaque loge. Entre ces cloisons, semblables à des cellules ou plutôt des stalles pour les chevaux, vivaient les diverses familles. Quelques bancs couverts de pelleteries, des vases de bois, de terre et de pierre, des filets d'écorce, des arcs, des flèches, des javelots, des massues, des haches et des ciseaux de marbre et de silex, des couteaux, des aiguilles en ivoire de walrus, composaient presque tout le mobilier. Cependant, on remarquait ça et là, chez les plus riches, des instruments et ornements de fer et de cuivre qui annonçaient une provenance européenne.

Une palissade enfermait complètement l'oudenanc, sauf du côté de l'orient, où, dans l'enceinte revenant de quelques pas sur elle-même, on avait pratiqué une double porte dans l'espace embrassé par le retour. De plus, la porte externe était protégée par une sorte de corps-de-garde percé de meurtrières.

La fortification consistait en gros pieux, de cinq à six pieds en terre, de vingt en dehors[36], aiguisés en fer de lance, par le haut, et appuyés en dedans par une banquette, que soutenaient à l'intérieur d'autres piquets. Au-dessus de la banquette régnait un chemin de ronde, du sommet duquel les assiégés pouvaient lancer sur leurs ennemis des flèches, des pierres, des tisons enflammés, de l'huile bouillante.

[Note 36: Voir les voyages de Cartier, Lescarbot, Champlain, Sagard, Charlevoix, Dupratz, etc.]

Cette fortification était flanquée encore de demi-tours, à trente pas de distance l'une de l'autre, afin d'empêcher l'escalade. Par surcroît de précaution, tous les arbres avaient été coupés aux environs, dans un rayon de quarante à cinquante toises.

Le village était bâti sur un promontoire, qui s'avançait dans le lac, et un fossé, dominé par un bastion en argile et en bois, défendait le point où ce promontoire, était accessible par la terre ferme. Les remparts avaient vraiment été construits avec une certaine habileté. Imprenables pour des gens peu disciplinés et mal armés, ils eussent pu soutenir l'assaut d'un corps d'armée régulière.

Une flotte innombrable de canots à voile et à rame se balançaient dans la rade, au-dessous du cap.

Tel fut le curieux spectacle qui frappa les yeux de Dubreuil à son arrivée au village du lac des Indiens-Rouges. Mais plus tard seulement il en examina, il en admira les détails. Alors, il était bien trop préoccupé, bien trop pressé!

Son entrée dans l'oudenanc n'eût pas été facile, si, attirée par le tumulte que souleva l'apparition de l'homme blanc, Toutou-Mak n'eût volé à sa rencontre. Elle l'arracha aux importunités des Indiens-Rouges et l'entraîna dans la cabane de son père, où elle vivait maintenant avec Shanandithit, sa mère, et Triuniak, son père adoptif, débarqués depuis deux jours seulement.

Après d'ineffables et trop rapides instants consacrés au bonheur de se revoir, de ces instants où les yeux, les menues syllabes ont une si émouvante éloquence, où cent questions commencées sont interrompues par cent autres, où l'abondance du coeur porte, coupe, arrête et précipite la parole sur les lèvres, Dubreuil, assis bien près de Toutou-Mak, ses mains caressant la main frémissante de la jeune Indienne, lui demanda:

--Dis-moi, amie, par quelle bonne fortune tu es revenue ici?

Sa voix tremblait, car il craignait que son amante n'eût été victime de la brutalité de Kougib.

--Tu te souviens, répondit-elle, sans hésiter, que vous partîtes pour la chasse avec Triuniak?

--Oh! oui. Je n'aurais jamais dû te quitter. Un pressentiment me le commandait. Maudit soit ce jour!

--Peu après, reprit Toutou-Mak, un soir que je revenais de chercher des racines de tugloronets dans le bois, Kougib se jeta sur moi et m'enveloppa la tête dans une peau de renne, pour étouffer mes cris.

--Le scélérat!...

--Puis, continua-t-elle, il me chargea sur ses épaules et m'emporta vers la côte.

--Je m'en doutais, murmura Dubreuil, en se serrant contre elle.

--Là, il me déposa sur la glace, m'enleva le bâillon qui me suffoquait, et me menaça de mort si je bougeais.

»--Que veux-tu, qu'attends-tu de moi? lui dis-je.

»--Je veux faire de toi ma femme! répondit-il.

»--Jamais! non, jamais je ne serai ta femme!

»--Tu la seras, et nous irons vivre chez les Uski de l'Est.

--Oh! non, tu ne pouvais être la femme d'un pareil monstre! s'écria Dubreuil, enlaçant la jeune femme dans ses bras et la baisant passionnément.

--Tout en causant, continua-t-elle, il préparait un konè pour partir. Je ne pouvais fuir, car il m'avait attaché les pieds. Mais je songeais à me délivrer de ce lâche ravisseur. Il me plaça dans l'embarcation et se baissa pour prendre sa pagaie. Il me tournait le dos. Je profitai du moment et le poussai si rudement qu'il tomba à la mer. Ramassant alors la pagaie, je nageai de toutes mes forces, sans savoir où j'allais.

--Pauvre aimée! fit Dubreuil.

--Kougib, pendant ce temps, remontait dans un autre canot et me poursuivait... Ce qu'il devint, je ne l'appris qu'hier, par Triuniak.

--Il a expié ses crimes! mais toi! toit!...

--Moi, je le perdis bientôt de vue...

--Heureusement!...