Chapter 11
--C'est faux! faux! répétait l'angekkok avec rage.
--Mais, où est-elle? demanda vivement le Français.
--Elle est à Baccaléos.
--Quoi! vrai, mon frère? tu ne te trompes pas? tu ne me trompes pas? faisait Dubreuil avec une agitation indicible.
--La langue de Kouckedaoui a toujours été droite. Il te dit que Toutou-Mak est à Baccaléos, qu'elle vit: cela est. Elle t'attend, Innuit-Ili. J'étais parti avec mes guerriers pour aller te chercher au Succanunga. Te voici, je te ramènerai, je ferai le bonheur de celle que tu aimes. Dis-moi maintenant, mon fils, qui t'a conduit ici.
--Le hasard, répondit Dubreuil. Croyant que ta fille était morte, Kouckedaoui, j'avais construit un grand canot, pour retourner dans mon pays. Triuniak, le père adoptif de Toutou-Mak, m'accompagnait...
--Triuniak, je sais, dit l'Indien Rouge, il t'accompagnait! Où est-il? Mon coeur se gonfle à l'idée de le voir. Il fut bon pour Toutou-Mak, bon pour toi, je l'aime. Montre-le-moi.
--Triuniak, reprit Dubreuil, m'avait quitté, quand j'ai été saisi et conduit ici par les Esquimaux. Il doit rôder autour de ce village, sans doute les guerriers de mon frère' l'auront épouvanté.
--Pourquoi n'êtes-vous pas débarqué à Baccaléos?
--Une tempête nous a forcés d'aborder sur cette côte; mais mon intention était de me rendre à l'île que tu habites, mon frère.
--Tu espérais donc y retrouver Toutou-Mak?
--Hélas! non, mais on m'avait dit que les hommes de ma race! y atterrissaient quelquefois.
--On t'avait dit juste, mon frère.
Un rayon de joie colora le visage pâli de Dubreuil. Il allait adresser une foule de questions à Kouckedaoui, quand arrivèrent quelques Indiens Rouges traînant à leur suite une dizaine de femmes et d'enfants esquimaux.
A peine cette troupe fut-elle sur la place qu'une des femmes poussa un cri.
--Kouckedaoui! mon époux! mon époux bien-aimé!
Et elle vola vers le chef, qui tressaillit après avoir levé les yeux.
--Est-ce Shanandithit? fit-il d'un ton plutôt froid qu'animé, en étrange opposition avec cette explosion d'amour que sa vue avait arrachée à la femme.
Cependant, Kouckedaoui était profondément ému, aussi ému que peut l'être l'homme le plus sensible qui retrouve, après l'avoir perdue depuis quinze ans, et perdue pour la seconde fois, une femme chérie, la mère d'un enfant adoré. Mais la dignité indienne lui commandait de refouler ces impressions, alors que les plus tendres passions l'agitaient intérieurement.
--Ah! dit l'Indienne avec tristesse, ne me reconnaîtrais-tu plus?
--Mon coeur se serait desséché plutôt que d'oublier Shanandithit, répondit Kouckedaoui. Il est heureux et satisfait, car Shanandithit a toujours été celle qu'il a le plus aimée.
--Moi aussi, dit-elle, je n'ai cessé: de t'aimer. Le jour et la nuit je pensais à toi; je soupirais pour le moment où tu me tirerais de l'esclavage, et quoique le guerrier uskimè qui m'avait choisi comme épouse fût bon pour moi, je ne pouvais arracher de mon coeur le souvenir du vaillant Kouckedaoui.
--Il fut bon pour toi, Shanandithit! Je veux qu'on lui rende la liberté s'il est fait prisonnier, repartit le chef, loin de paraître fâché que sa femme eût accepté un autre mari durant sa captivité.
A cette époque, la jalousie était un sentiment presque ignoré des Indiens de l'Amérique septentrionale; ils se prêtaient volontiers leurs femmes, les offraient aux étrangers, et refuser leur présent eût été le comble de l'impolitesse. Ce sont les Européens, c'est nous qui avons importé ce vice chez eux, avec bien d'autres fléaux, malheureusement.
--Kouckedaoui est aussi généreux que brave! répondit la sauvagesse, que ne puis-je, en récompense, lui rendre sa fille!
Et elle baissa douloureusement la tête.
--Notre fille nous est revenue, dit le chef.
--Toutou-Mak! s'écria Shanandithit, en relevant ses yeux mouillés sur ceux de son mari.
--Toutou-Mak, affirma-t-il de nouveau.
--Où est-elle? dis-moi, Kouckedaoui, où elle est. Je n'ose croire à tant de bonheur.
--Toutou-Mak est au fond du grand lac salé, dit alors Kougib d'un ton moqueur.
Cette imprudente interruption ramena sur l'angekkok-poglit l'attention de l'Indien Rouge.
--Je vais, dit il avec emportement, mettre fia à tes criailleries de hibou.
Et appelant quelques-uns de ses compagnons:
--Reconstruisez le bûcher, leur ordonna-t-il, quand il sera prêt, rôtissez ce chien hargneux.
Dubreuil essaya encore d'intervenir en faveur de Kougib. Ce fut en vain. Kouckedaoui ne voulut pas céder. L'eût-il voulu, que sa bande ne l'eût pas écouté. Il lui fallait une victime humaine pour immoler à Agreskoui, sa divinité de la guerre; cette victime était là. Le sacrifice devait être consommé. Du reste, l'angekkok-poglit ne faisait aucune tentative pour apaiser les vainqueurs. Loin de là, il provoquait à plaisir leur ressentiment par ses fanfaronnades et les injures dont il les accablait.
Pendant qu'on redressait le bûcher et que Kouckedaoui causait un peu à l'écart avec Shanandithit, un _bouhinne_, magicien, qui accompagnait les Indiens Rouges, posa brutalement la main sur Dubreuil, toujours assis à l'endroit où le chef l'avait placé.
Il le secoua, en lui adressant des paroles que Guillaume ne comprit pas, mais dont il devina à moitié le sens;--le bouhinne lui déclarait qu'il était sa propriété.
Comme marque de son sacerdoce, ce sorcier portait sur le crâne un casque fait avec la tête d'un ours, et à son cou pendait un sac, en peau de caribou, orné de verroteries et de poils de porc-épic. Ce sac renfermait les amulettes du jongleur, qui, d'ailleurs, était nu et vermillonné, de l'occiput à la plante des pieds, comme la plupart des Indiens Rouges.
Pour imprimer plus de force à son discours, il fit un signe à deux Boethics, ceux-ci accoururent, empoignèrent Dubreuil par les bras et les jambes, et se disposèrent à l'aller porter sur le bûcher où l'on attachait Kougib. Ne soupçonnant pas d'abord leurs intentions, Guillaume n'opposa aucune résistance; mais en découvrant le but que se proposaient les sauvages, il se débattit si vigoureusement que, malgré son état de faiblesse, les Boethics avaient dû le lâcher et demander du secours, quand Kouckedaoui arriva, attiré par le bruit de la lutte.
Une violente discussion s'engagea aussitôt entre lui et le bouhinne. Cette discussion eut lieu dans un idiome que Dubreuil n'entendait pas. Les gestes des deux Indiens lui apprirent pourtant que le jongleur prétendait le brûler, et que Kouckedaoui repoussait cette prétention, en attestant que l'homme blanc lui appartenait, car il l'avait pris lui-même, et qu'il était maître d'en faire ce qu'il voulait.
Le sorcier insistait: l'immolation d'un blanc serait agréable à Agreskoui. En pouvait-on douter? Quel intérêt Kouckedaoui avait-il à la conservation de cet homme blanc?
Les Indiens Rouges, rassemblés autour d'eux, penchaient manifestement pour leur bouhinne. Le chef résolut de couper court au différend.
--Si, s'écria-t-il en langue boethique, puis en langue esquimaue, si quelqu'un de vous fait la plus légère égratignure à ce guerrier blanc, je lui casserai la tête avec mon tomahawk.
Cette déclaration, accentuée par un mouvement significatif, imposa aussitôt silence aux murmures qui commençaient à s'élever. Et le bouhinne se retira en lançant à Dubreuil un regard courroucé.
Kouckedaoui baisa ensuite le Français sur le front et le menton, pour indiquer qu'il l'adoptait, et que désormais sa personne était sacrée.
En même temps il lui dit:
--Ne réclame plus la grâce de Kougib; il ne l'aurait pas, et je ne pourrais te soustraire à la fureur de mes guerriers; car, comme dans chacune de nos expéditions heureuses nous avons l'habitude de sacrifier un prisonnier mâle, et qu'il n'en a pas été fait d'autre que toi et le Groënlandais dans celle-ci, s'il échappait à la mort, ma protection serait peut-être insuffisante pour t'en préserver.
--Au moins, mon frère, rends-moi un service: éloigne-moi de ce spectacle, qui m'afflige trop cruellement.
--Toutou-Mak m'avait bien dit que, quoique brave comme un ours blanc et fort comme un morse, tu ne savais pas profiter de la défaite de ton ennemi, fit le chef en souriant.
--Les gens de ma race pardonnent, et mon Dieu le commande! répondit Dubreuil, tandis que Kouckedaoui le transportait dans une butte voisine, et que, debout sur le bûcher, harcelé par ses tourmenteurs, qui lui appliquaient un collier de haches rougies au feu, ou lui tenaillaient les membres, ou lui tordaient les nerfs au moyen de morceaux d'ivoire passés sous la peau, ou lui taillaient dans les jambes et les cuisses des lambeaux de chair qu'ils dévoraient crus, Kougib bravait, du regard et de la voix, les Boethics, en chantant fièrement son chant de mort:
--Qui êtes-vous, vous qui m'injuriez? Rien que des femmelettes. Vous ne savez pas vous battre, vous ne savez même pas tirer une larme d'un ennemi terrassé!
--Le grand exploit que de m'avoir pris! Vantez-vous-en! oui, allez vous vanter, près de vos filles et de vos épouses, d'avoir pris un homme blessé, impuissant à se défendre!
»O la noble prouesse! Quelle gloire pour vous, Indiens Rouges! On en parlera chez vos arrière-neveux. Ils répéteront vos louanges et sur vos tombeaux déposeront, au lieu d'armes, du fil, des aiguilles et des ciseaux!
»Allons! frappez, frappez-moi. Je ne vous crains point, je ne soupirerai ni ne me plaindrai. Mais vous ne savez même pas comment on torture un ennemi. Faut-il vous l'apprendre?
»Montez ici, déracinez-moi les dents, arrachez mes ongles, incisez mes membres, dans les plaies versez de l'huile bouillante. Et voulez-vous mieux encore? écorchez-moi vivant. Puis vous roulerez mon corps sur du sable fin, vous l'enduirez de miel et l'exposerez au soleil.
»Voilà comment on fait souffrir un guerrier, mais pas cependant un Uski du Sud. Je défie à votre lâcheté d'imaginer un supplice capable d'arracher un gémissement à un Uski du Sud.
»Parce que je venais du Nord, vous m'avez jugé timide comme vous, amolli comme vous, sensible aux plus petites piqûres comme vous. Détrompez-vous. Kougib est un homme; il mourra comme un homme.
»Mais auparavant apprenez encore de lui quelque chose. Recevez sa prédiction dernière. Si ses compatriotes du Succanunga avaient son courage, Indiens Rouges, ils posséderaient maintenant votre île.
»Allumez le feu de votre bûcher! il est temps. Je vous le répète, ô vil troupeau de loups poltrons, vous ignorez l'art du bourreau, tout aussi bien que celui du guerrier.
»Elle grimpe, la flamme; je la sens; elle me lèche, une caresse, m'étreint tendrement. Voyez comme elle m'aime, comme je l'embrasse avec amour, tandis que vous fuiriez honteusement ses baisers ardents!
»Indiens Bouges, souvenez-vous que l'homme blanc sera le vengeur de Kougib. Vous avez repoussé les invasions des Uski septentrionaux, mais vous tomberez sous les coups de la race blanche!
»Indiens Bouges, peureux, vantards, assassins, meurtriers, tribu maudite, vous vous souviendrez de Kougib!...»
L'angekkok-poglit jeta cette imprécation avec la sombre énergie d'un prophète inspiré, en agitant, à travers les flammes qui l'enveloppaient de toutes parts, un bras déjà carbonisé, mais dont la terrible menace fit reculer les Boethics d'épouvante.
XIII
KOUCKEDAOUI
Les Indiens Rouges demeurèrent huit jours au village esquimau:--huit jours de festins continuels, où furent dévorées toutes les provisions abandonnées par les vaincus.
Cependant Kouckedaoui fit battre tout le pays, mais inutilement, pour retrouver Triuniak. Fort affligé de la nouvelle disparition de son ami, Dubreuil prétextait de ses souffrances pour retarder le départ des Boethics, qui désiraient retourner dans leur île. Mais ses forces étant revenues, et voyant l'insuccès des recherches, il cessa de retenir le chef, qui, pour l'obliger, avait prolongé son séjour, au risque de soulever le mécontentement de ses guerriers.
La veille du départ, Kouckedaoui et Dubreuil eurent ensemble un entretien confidentiel. Le chef promit au Français de lui donner sa fille en mariage, mais à condition qu'il s'établirait définitivement au milieu des Indiens Rouges et lui succéderait dans son commandement. Puis, suivant la coutume des Boethics, il lui conta l'histoire de sa vie.
«Kouckedaoui, ou le Faucon, était né à Baccaléos, il y avait cinquante hivers. De bonne heure, il se distingua dans les guerres que soutenaient, à cette époque, les Indiens Rouges contre les Mic-Macs. Quand il revenait de ces longues et dangereuses expéditions, tout couvert de gloire, c'est-à-dire de chevelures pendues à sa ceinture, les anciens de la tribu le montraient avec orgueil et exhortaient leurs fils à manier la lance, à tirer de l'arc et à frapper l'ennemi, comme le Faucon.
»Il épousa Shanandithit, la plus belle, la plus aimable des vierges boethiques. Qui mieux qu'elle pouvait écorcher un caribou, passer, blanchir le cuir, fabriquer des mocassins et préparer la moelle des os d'élan? Shanandithit n'avait pas apporté dans sa loge un coeur indifférent. Non; comme témoignage irrécusable de son amour, elle avait éteint le tison ardent que Kouckedaoui avait allumé dans la tente de son père; et, après leur mariage, l'affection de la jeune femme s'était accrue encore.
»Jamais elle ne murmurait quand, au retour de la chasse, il fallait lui ôter ses mocassins et ses mitasses; jamais elle ne murmurait quand il fallait les sécher et les frotter, pour les rendre souples et doux. Bien plus cependant que toute autre chose, la docilité de Shanandithit aux ordres de sa belle-mère prouvait l'amour que lui inspirait Kouckedaoui. Aussi, quoique réservées pour les heures secrètes, les tendresses de son mari ne lui manquaient-elles pas. Aucune femme de la tribu ne pouvait montrer plus de ouampums et d'ornements que l'épouse du jeune guerrier. Plus d'une fois, il l'avait, en cachette, aidée à rapporter au logis le gibier abattu par ses flèches, fait inouï dans les annales conjugales des Indiens Rouges.
»Elle lui donna une fille, puis un fils, et put dès lors être assurée que, quel que fût le nombre des femmes qu'il prit dans la suite, il ne la répudierait jamais. Ces deux enfants furent la joie de leurs parents, surtout de la grand'mère, qui prédit que le fils deviendrait le plus brave guerrier de sa race.
»Les enfants commençaient à marcher, quand le Faucon résolut d'aller chasser à l'extrémité septentrionale de l'île. Il partit avec sa femme, laissant son fils et sa fille à la garde de la grand'mère, qui s'était blessée au pied. Dans les cantons où ils arrivèrent, le gibier abondait. Kouckedaoui pensa qu'il en fallait faire profiter sa tribu, et, en conséquence, il retourna la chercher. Les Indiens rouges aussitôt levèrent leurs tentes et suivirent le chef. Mais, jugez du désespoir de celui-ci! en arrivant au lieu où il avait laissé son épouse, il ne la trouva plus!
»Son wigwam avait été pillé, détruit. Tout autour se faisaient remarquer les traces des Mic-Macs.
»Kouckedaoui ne pouvait pleurer. Si profonde qu'elle soit, un Indien doit cacher sa douleur. Le chef était bon, brave, habile. Il eût trouvé, s'il eût voulu, cent épouses pour succéder à celle qu'il avait perdue. Mais laquelle aurait pu remplacer la douce et laborieuse Shanandithit?
»Le Faucon fit voeu qu'il ne mènerait pas une autre femme à sa couche et ne couperait pas sa chevelure avant d'avoir tué et scalpé cinq Mic-Macs. Il remplit son carquois, mit à son arc une corde nouvelle, aiguisa son couteau, monta dans son agile canot d'écorce, et entonna son chant de guerre.
» Son absence dura une saison entière. Au retour, il possédait les cinq scalpes. Elles furent pendues près du foyer de sa loge. On crut qu'il allait faire choix d'une femme. Mais Kouckedaoui était plus triste encore qu'avant son départ; il fermait les oreilles à toutes les paroles de mariage. Ses amis pensèrent qu'il ne reviendrait point de sa détermination. Sa mère fut d'un avis différent. Elle l'importuna tant, avec sa ténacité féminine qui sape les obstacles quand elle ne peut les surmonter, qu'à la fin le Faucon céda à ses désirs.
»La vieille avait porté son choix sur une charmante jeune fille nommée Avolalia; elle la demanda aux parents, qui furent enchantés d'un tel honneur. La fiancée ne montrait pas un grand empressement; mais c'était chose trop commune pour exciter la moindre surprise. Le mariage se fit, et Avolalia fut installée dans la loge de Kouckedaoui.
»La nature ne l'avait pas formé pour vivre seul. Malgré le mépris qu'une éducation indienne soulève contre le beau sexe, Kouckedaoui avait un faible pour les séductions des femmes. Si Avolalia n'était pas, à beaucoup près, aussi aimante que la regrettée Shanandithit, elle semblait s'acquitter de ses devoirs d'une façon si convenable, que le jeune homme commença à s'attacher à elle. Sa santé débilitée s'améliora. De nouveau, on le vit sourire et chasser le caribou avec son ancienne vigueur.
»Cependant, lorsque Avolalia haussait, comme il lui arrivait quelquefois, la voix plus que ne le permettait l'affection conjugale, Kouckedaoui songeait à Shanandithit et refoulait dans son coeur un soupir.
»En leur loge venait souvent un jeune Indien qui avait jadis recherché Avolalia en mariage. Il arrivait de bonne heure, se retirait tard. Comme Avolalia semblait ne pas s'occuper de lui, le Faucon ne trouvait pas ses visites mauvaises. Mais eût-il pu voir dans l'esprit de sa femme, il eût dédaigné de montrer de la jalousie. Sa conduite aurait prouvé que son coeur était fort. Elle ne tarda pas à le prouver.
»Un matin, sa mère étant allée avec les enfants voir des amis à quelque distance, on lui apprit qu'une harde de daims avait été découverte à une demi-journée de marche du village.
»--Vas-y, mon mari, lui dit Avolalia, car nos provisions s'épuisent. Si le troupeau est nombreux, je courrai te joindre. Mais, en tous cas, ne reviens pas ce soir. Si tu tues quelque gibier, suspends-le aux branches d'un arbre, pour que les loups ne le puissent atteindre, et repose à côté.
»Après ces mots, elle l'embrassa avec une tendresse inaccoutumée, et il partit. Les caribous abondaient; avant midi il en avait fait tomber deux sous ses flèches. Il les chargea sur son canot et reprit gaiement le chemin de sa loge.
»Il fallait remonter le courant de la rivière. Kouckedaoui n'arriva qu'au milieu de la nuit. Tout était silencieux autour de la cabane. Les chiens, flairant leur maître, ne donnèrent point l'alarme. Le Faucon ramassa une poignée de roseaux, pénétra sans bruit chez lui, et alluma ses roseaux sur des charbons agonisant au milieu de la hutte.
»La flamme aussitôt éclaira un spectacle qui fit jaillir le sang au visage du chef. Côte à côte avec Avolalia dormait son prétendant d'autrefois! Le Faucon dégaina son couteau. Un moment son esprit flotta dans l'indécision. Le fier et noble orgueil dont il était animé l'emporta. Le couteau rentra dans le fourreau, et Kouckedaoui quitta la loge sans éveiller les imprudents.
»Mais quand une zone grisâtre apparut à l'orient, il se rapprocha de son wigwam. Le favori d'Avolalia en écartait le rideau de cuir: il s'arrêta, cloué au sol.
»--Rentre, lui dit Kouckedaoui d'une voix courroucée.
»Le traître obéit. Il fut suivi du mari outragé. Avolalia, épouvantée, se voilà la face avec les mains.
»--Allume du feu et prépare à manger, lui dit le Faucon.
»Quand, le repas fut servi, il s'adressa au jeune homme, tremblant d'effroi:
»--Mange mon bien, toi qui as dévoré mon honneur.
»L'amant crut que ses derniers moments approchaient. Il se disposa à les affronter avec le courage d'un guerrier indien. C'est pourquoi il mangea en silence, et sans manifester d'inquiétude.
»Le repas terminé, Kouckedaoui ordonna à sa femme de faire un paquet de ses effets; puis il se leva et dit au jeune homme:
»--Si un autre, à ma place, t'avait découvert comme je l'ai fait, la nuit dernière, il l'aurait percé d'une flèche avant que tu ne fusses éveillé. Mais si mon coeur est fort, il ne tient pas le coeur d'Avolalia. Avant moi tu l'as désirée, et Je vois qu'elle te préfère, elle est ta compagne plutôt que la mienne. Elle est à toi; et, pour que tu puisses fournir à sa subsistance, je te donne mon arc, mes flèches et mon canot. Partez, et vivez en paix!
»La femme, qui craignait pour son nez[22], et l'amant, pour ses jours, s'éloignèrent immédiatement. Dans la tribu, on admira la conduite du Faucon, mais il avait l'âme noyée de chagrin.
[Note 22: C'est une coutume généralement répandue parmi les Indiens de l'Amérique septentrionale de couper le nez aux femmes adultères. Voir _les Chippiouais_.]
»Malgré la fermeté de sa résolution, le coup avait ébranlé son esprit. Son coeur, il l'avait d'abord donné entièrement à Shanandithit, et quand la blessure causée par sa perte fut cicatrisée, il avait aimé Avolalia de toutes ses forces. Il pouvait se vanter d'être indifférent aux trahisons des femmes; on pouvait le croire; mais son stoïcisme n'était qu'apparent. Sous cette surface de marbre, la douleur avait planté ses racines indestructibles.
»Un des plus vaillants guerriers de sa tribu, il était accessible aux émotions comme une femme, malgré le précepte, malgré l'exemple. Il tomba dans une noire mélancolie. Une ou deux chasses malheureuses achevèrent de le persuader qu'il était devenu un objet de déplaisir pour ses Manitous, et que la fortune ne lui sourirait plus jamais.
»Plein de cette idée, il prit l'étrange détermination d'aller se livrer à ses ennemis les Mic-Macs pour apaiser la colère du Grand-Esprit.
»Parvenu à leur village, il ne vit personne. Il entra dans une loge, où deux femmes causaient. Elles lui demandèrent ce qu'il voulait. Sans répondre, il s'assit en un coin, la tête dans les mains, attendant l'arrivée de quelque guerrier, par les armes duquel il pût mourir honorablement.
»Les femmes lui réitérèrent leurs questions, mais sans pouvoir arracher une parole de ses lèvres. Voyant qu'il était impénétrable, elles l'abandonnèrent à lui-même et poursuivirent leur conversation. Ah! avec quelle terreur elles se seraient enfuies, si elles avaient su à quelle tribu il appartenait! Mais, supposant qu'il était Mic-Mac, elles n'en eurent aucune crainte. Par leur entretien, il apprit que les hommes du village étaient allés à la chasse, avec la plupart des femmes, et qu'ils ne reviendraient que le lendemain.
»Kouckedaoui avait là une occasion unique de se venger de ces Mic-Macs qui lui avaient ravi son épouse aimée, sa chère Shanandithit. Cependant, il dompta les impulsions de son tempérament indien. Il n'était pas venu pour tuer, mais pour donner sa vie: il resta fidèle à sa résolution.
»Dès le matin, le jour suivant, un guerrier mic-mac parut dans la loge. Les femmes lui montrèrent leur hôte silencieux et l'informèrent de sa conduite étrange.
»--Qui es-tu? demanda le nouveau venu.
»--Je suis un homme; sache-le, Mic-Mac, répondit le Faucon. Je suis Boethic. Mon nom est Kouckedaoui. Tu as entendu parler de moi. Les flèches des tiens ont percé plusieurs de mes amis. Mais je les ai bien vengés. Vois, je porte sur ma tête dix plumes d'aigle. Maintenant, le Maître de la vie veut que je meure. C'est pourquoi je suis venu ici. Frappe donc, et délivre ta tribu, de son plus grand ennemi.
»Le courage parmi les sauvages, comme la charité par les civilisés, fait pardonner une multitude de fautes. Le guerrier mic-mac regarda l'Indien Rouge avec une admiration mêlée de respect. Il leva sa massue comme pour frapper. Mais Kouckedaoui ne broncha point. Aucun de ses nerfs ne trembla, ses paupières ne vacillèrent pas. L'arme tomba de la main qui la tenait, et le Mic-Mac s'écria, en déchirant son vêtement:
»--Non, je ne tuerai pas un homme brave, mais je montrerai que mes gens sont des hommes aussi. Je ne serai pas surpassé en générosité. Frappe-moi toi-même, et sauve-toi.
»Le Faucon déclina l'offre et insista pour être la victime. Ils firent ainsi, pendant quelque temps, assaut de magnanimité, puis échangèrent une poignée de main en signe d'alliance.