Chapter 10
--Mon fils, dit froidement Triuniak, le désespoir est d'un coeur mou. Je croyais le tien ferme comme le marbre. Me serais-je trompé? Allons, debout! et gagnons le faîte de ce pic. Là-haut, nous trouverons quelque caverne et nous tiendrons conseil.
--Tu as raison, père, s'écria Dubreuil, je ne suis pas une femme pour pleurer. Marche, je te suivrai.
--Donne-moi la main, car le terrain est glissant... Ah! j'aperçois, il me semble, ce que nous cherchons.
--Où ça?
--Tes yeux ne sont pas assez perçants, mon fils, tu ne verrais pas. Mais nous y serons bientôt.
Après ces mots, ils gravirent pendant près d'une demi-heure en silence et atteignirent un étroit plateau, au pied d'une masse de granit énorme. De ce point, on devait découvrir la campagne à une distance considérable. Mais un épais brouillard, qui s'était élevé, empêchait alors de distinguer au-delà des bords de la plate-forme.
--Voilà une brume fort utile, mon fils, dit Triuniak, en pénétrant dans une caverne creusée dans les entrailles du rocher. Assieds-toi. Je vais ramasser du bois, j'allumerai un feu, qui ne sera pas découvert, grâce au brouillard, nous cuirons notre chevreuil et causerons en sécurité de nos affaires.
Et l'Esquimau sortit pour faire une provision de rameaux secs.
Durant son absence, Dubreuil examina la caverne. C'était une voûte assez élevée, mais sans profondeur. Elle ne pouvait leur offrir qu'un asile temporaire. Cependant, la densité des vapeurs qui flottaient à l'extérieur permettait d'espérer qu'ils y seraient pour le moment, à l'abri des investigations de leurs ennemis.
Guillaume dépeça la pièce de gibier, prépara un foyer, et Triuniak étant de retour, une flamme pétillante jaillit bientôt dans la grotte, réfléchissant des lueurs de rubis sur ses parois tapissées de cristaux et de stalactites aux formes bizarres.
Tandis que, passé à une brochette de bois, le train de derrière du chevreuil rôtissait, en grésillant et répandant d'appétissants parfums, le capitaine interrogeait son ami.
--Quelle a été l'issue du combat? Comment as-tu pu échapper? Je ne me rappelle rien, à partir de ce coup qui m'a renversé sur le pont. Voyons, parle, mon père.
--J'ai cru que mon fils était mort, répondit le Groënlandais.
--Oh! je croyais bien aussi ne jamais revoir la lumière du jour.
--Alors, poursuivit Triuniak, voyant qu'une plus longue résistance serait infructueuse, j'ai pris le parti de me sauver, non par amour de la vie, mais pour te venger... et aussi me venger de Kougib.
--Oh! exclama Dubreuil, puisse-t-il tomber entre mes mains!
--Je sautai à l'eau, reprit l'Indien, et plongeai sous un glaçon qui s'étendait, tu dois t'en souvenir, entre notre konè et le rivage, du côté opposé à celui par où les Yaks nous assaillaient.
--Oui, je comprends.
--Arrivé à l'autre bout de ce glaçon, je sortis ma tête de l'eau. Il était temps, car la respiration me manquait. Justement, la mer était là peu profonde. Je pris pied et me dirigeai à la côte, en me dissimulant autant que possible. La tombée de la nuit me protégeait. Sur le rivage, je me blottis derrière un banc de neige, prés de l'endroit où nous avions débarqué, le matin. La joie, mon fils, gonfla le coeur de ton père, quand il te reconnut vivant sur l'ommiah. Il suivit la bande qui te conduisait, en attendant une occasion favorable pour te faire connaître sa présence, et il allait attaquer tes gardiens quand tu t'es échappé.
--Je n'espérais guère réussir, et sans toi...
--Moi! je n'ai eu que la peine de te suivre, dit le bon Groënlandais en souriant. Mais ce n'était pas si facile, après tout, car tu courais plus vite qu'un renne, et je craignais de t'effrayer en marchant sur tes traces. Ah! sans la faiblesse qui t'a pris, peut-être ne t'aurais-je pas rejoint.
--A présent, dit Dubreuil en réfléchissant, songeons un peu à notre position future.
--Songeons plutôt à manger, répondit Triuniak, qui retirait la broche du feu.
Le morceau était à moitié cuit. Ils ne le dévorèrent pas moins avec avidité.
Lorsque leur modeste repas fut achevé, le Groënlandais reprit, en s'essuyant les doigts avec sa langue, en guise de serviette:
--Le brouillard se dissipe, je vais explorer le pays. Toi, mon fils, ne bouge pas de celle caverne et éteins le feu, dès que tu remarqueras que le temps s'éclaircit, car la fumée pourrait te trahir.
--Sois tranquille, répondit Dubreuil en s'allongeant sur le roc pour achever de reposer ses membres courbatus.
--Si tu avais besoin de moi, tu ferais entendre ce cri du faucon que je t'ai appris à imiter. En tout cas, que ton couteau soit à ta portée.
--Mais quel est ton dessein? fit Guillaume.
--Je ne puis rien dire encore. Les circonstances me décideront. Quand je vins ici, il y a quinze hivers, je me liai d'amitié avec un grand chef. J'essaierai de le retrouver. S'il existe, son affection pour moi prévaudra contre toutes les intrigues du misérable Kougib.
--Et s'il n'existait plus?
--Ne te tourmente pas, mon fils, tu me reverras avant le coucher du soleil, fit Triuniak sans répondre à la question du capitaine.
Réjoui à l'aspect de la flamme, qui tordait à la voûte de la grotte ses spirales capricieuses, et réconforté par le repas qu'il venait de faire, celui-ci céda peu à peu au doux empire de la digestion, et, sans plus penser à étouffer le brasier, se laissa bercer par une caressante somnolence dès que son compagnon eut quitté la caverne. Des songes charmants vinrent l'effleurer de leur aile diaphane: il avait retrouvé sa Toutou-Mak, non la sauvagesse du Groënland, mais une délicieuse Française, tendre, spirituelle, l'admiration de ses compatriotes, la joie et l'orgueil de son coeur. Pour eux le présent était ravissant: la Fortune, la Gloire se disputaient l'honneur de leur prodiguer leurs dons les plus précieux; la Félicité s'était assise à leur foyer, sous forme de deux petits anges roses et joufflus; l'avenir se déroulait en un sentier jonché de fleurs, ombragé d'arbres odoriférants; tout enfin souriait aux yeux enchantés des jeunes époux.
Ah! qu'il fait bon rêver, qu'il fait bon dormir! mais pourquoi si souvent au bord d'un abîme!
Ce feu qui avait réjoui Dubreuil, ce feu qui, par sa tiède chaleur, lui avait procuré des visions ravissantes, ce fut lui qui le perdit.
Pour avoir suspendu leur poursuite, les Esquimaux ne l'avaient pas abandonnée. L'eussent-ils osé? Kougib, furieux, quand ils revinrent conter leur mésaventure, Kougib déclara solennellement que, si le magicien blanc échappait, c'en était fait de la tribu entière: le gibier disparaissait des bois, le poisson des eaux; l'écorce même sécherait aux arbres; on serait réduit à mourir de faim.
Torngarsuk le lui avait annoncé. Torngarsuk ne mentait pas.
Effroyable prophétie, qui, le lendemain, matin, mettait sur pied et lançait dans les bois toute la population du village.
Les traces de l'homme blanc se retrouvèrent aisément jusqu'au lieu où il s'était affaissé la veille; mais là elles cessaient. Vainement les buissons, les broussailles furent-ils battus, les bords du ruisseau explorés, on ne découvrit aucun vestige, sinon les morceaux des cordes qui avaient servi à attacher Dubreuil.
Las de fureter en tous sens, les Esquimaux concluaient déjà, à leur inexprimable regret, que l'enchanteur avait disparu au moyen de quelque sortilège, quand, le voile humide qui couvrait la forêt s'étant déchiré, on distingua un filet de fumée au sommet des rochers.
Celui qui, le premier, l'avait aperçu, poussa une exclamation, aussitôt réprimée par un chef.
--Mon frère est-il fou? dit-il en lui posant la main sur la bouche. Croit-il que nous n'ayons point d'yeux et le sorcier point d'oreilles?
Puis il ordonna à la troupe de rester en place, prit deux hommes bien armés avec lui, et grimpa silencieusement vers la caverne.
Ils firent si peu de bruit et Dubreuil dormait si profondément, que notre aventurier fut entouré, saisi et lié avant d'avoir pu faire un mouvement pour se défendre.
Porté en triomphe au village, à travers les huées d'une foule barbare, il eut à subir les outrages les plus cruels.
Toujours et en tous lieux, plus excitables que les hommes, les femmes déployaient principalement leurs violentes passions contre le malheureux captif. Il n'échappa que difficilement aux griffes de ces mégères, qui le voulaient mettre en pièces.
On le déposa, tout sanglant, les vêtements en lambeaux, le corps meurtri, couvert d'immondices, dans la loge de l'angekkok-poglit Kougib. La vue de ce scélérat fit oublier à Dubreuil les souffrances qu'il endurait.
--Meurtrier, lui cria-t-il, je mourrai sans doute par tes mains, mais Triuniak me vengera!
--Kougib, répondit froidement le jongleur, couché sur son lit, Kougib ne craint pas plus Triuniak qu'Innuit-Ili. Tu es cause de la mort de Pumè...
--C'est un odieux mensonge!
L'angekkok-poglit se prit à rire.
--Toutou-Mak me l'a avoué! dit-il.
--Toutou-Mak! s'écria vivement Dubreuil.
--Oui, la fille de Triuniak, celle que tu aimais, n'est-ce pas? celle que tu as rendue criminelle, afin de l'épouser...
--Imposteur!
--L'imposteur et le meurtrier, c'est toi! répliqua Kougib d'un ton aigre.
--Oh! fit le capitaine en haussant les épaules, je sais bien que je n'aurai pas le dernier mot avec un monstre de ton espèce, mais, dis-moi, qu'en as-tu fait de Toutou-Mak?
--Elle a expié son forfait, dit Kougib en regardant son prisonnier d'un air railleur.
--C'est-à-dire que tu l'as tuée, n'est-ce pas? Oh! je devais m'y attendre!
--Et t'attendais-tu aussi à ce qui t'arrive?
--Que t'importe?
--T'attends-tu à ce qui t'arrivera? continua l'angekkok avec un horrible ricanement.
--De toi, oui. Tu m'égorgeras, répondit Dubreuil sans sourciller.
--Tu n'y es pas, Innuit-Ili. Nous ne sommes plus au Succanunga. Là-bas, on se débarrasse d'un homme en l'abattant d'un seul coup. Ici, c'est différent: on savoure la vengeance, lentement, comme un mets agréable au palais. Mais je ne veux pas le priver du plaisir de la surprise. Tu verras demain, Innuit-Ili.
--Tes menaces ne m'effraient point, Kougib.
--Si elles ne t'effraient point, leurs effets te feront pleurer des larmes de sang. Ah! tu as pensé qu'on me pouvait braver!...
--Toutou-Mak est donc morte? interrompit Dubreuil.
--Toutou-Mak est morte!
--Massacrée par toi! s'écria le capitaine, échappant aux mains qui le retenaient et bondissant vers le lit de l'angekkok-poglit.
Mais, ayant les pieds et les poignets attachés, il tomba lourdement sur le sol.
Pour le punir, un Esquimau lui piqua le dos de sa lance. Il l'aurait tué sans l'intervention de Kougib.
--Laisse-le, Kamuk[21], dit-il. Je le réserve pour la fête de demain. Mettez-le dans la loge aux prisonniers, et souvenez-vous que s'il s'évade, la colère de Torngarsuk s'appesantira tout entière sur vous.
[Note 21: La Bouche.]
--Redoutez plutôt celle de Triuniak! s'écria Dubreuil exaspéré par la douleur.
--A demain, Innuit-Ili, tu assisteras et joueras le principal rôle à un spectacle nouveau, lui dit d'un ton sardonique Kougib, alors qu'on l'emportait hors de la hutte de l'angekkok-poglit.
Il fut traîné dans une cabane voisine et confié à la garde de deux Esquimaux.
Nous n'entreprendrons pas dépeindre les sombres images qui assiégèrent son esprit, pendant le reste de la journée et de la nuit suivante. S'il avait pu se méprendre sur le sens des paroles sinistres de Kougib, les hurlements des femmes et des enfants, rôdant autour de sa loge, durent lui apprendre, avec des détails atroces, le supplice auquel il était destiné.
On le devait immoler en l'honneur du Soleil, dont les Esquimaux du nord célèbrent la fête au solstice d'hiver, tandis que les méridionaux la font au milieu de juin, lorsque la nature est sortie de sa longue léthargie annuelle.
«On observe, dit un philosophe, que tous les peuples ont eu et ont encore des fêtes à la fin, ou plutôt au renouvellement de l'année, et que ces fêtes désignent communément une naissance. Chez les Orientaux, c'était la naissance du soleil qui remonte sur l'hémisphère. En Perse, à Rome, le solstice d'hiver était principalement célébré. Il faudrait savoir si les Hottentots, les peuples du Chili, si tous les habitants de la zone tempérée australe ont de semblables fêtes au temps de notre solstice d'été. On verrait alors que le soleil a fait partout les mêmes impressions sur l'esprit des hommes. Mais si les fêtes des Groënlandais au retour de cet astre ne sont pas un reste d'antiques superstitions qui auront voyagé vers les pôles ne doivent-elles pas être un effet de l'inaction où se trouvent les humains durant le repos de l'année? Quand le froid et la nuit les rassemblent autour de leurs foyers, au défaut des travaux que doivent entretenir la chaleur et le mouvement, ne sont-ils pas obligés d'imaginer des jeux et des exercices, des festins et des danses, des moyens, en un mot, de faire circuler le sang dans leurs veines jusqu'aux extrémités du corps?»
Quoi qu'il en soit, c'est le printemps que les Esquimaux du Labrador ont choisi pour fêter l'astre bienfaisant qui nous éclaire; et, dès que l'aurore eut teinté de roses les confins de l'orient, on se prépara à cette importante solennité dans le village on Dubreuil était prisonnier.
Parés de leurs plus beaux habits, les Uski parcoururent les cabanes en dansant au son du tambourin et en chantant de belliqueuses chansons.
Ensuite, ils s'assemblèrent sur une grande place, au milieu de laquelle on avait dressé deux poteaux et allumé des feux.
Devant l'un étaient placés, debout sur leurs pattes de derrière, les deux ours tués l'avant-veille; et devant l'autre s'élevait un bûcher, entouré de femmes, véritables furies, les cheveux épars, les vêtements en désordre, l'air farouche, armées de haches, de couteaux, de lances et de javelots. C'étaient les mères, les soeurs ou les femmes des Uskimé qui avaient péri à l'attaque du navire. Elles poussaient des cris insensés en agitant leurs armes meurtrières.
On amena le prisonnier.
Il était pâle, mais pâle des suites de ses blessures. La sûreté de son regard, la fermeté de son maintien ne permettait pas de soupçonner que la mort lui fit peur.
Aussitôt qu'il parut, les Esquimaues cherchèrent à se ruer sur lui. Kougib les en empêcha. Incapable de marcher, il s'était fait porter sur la place.
Dubreuil fut attaché sur le bûcher.
Puis autour de lui et des ours commencèrent des danses de caractère. L'une exprimait admirablement le combat d'un homme avec un de ces terribles animaux. L'autre représentait, avec non moins d'éloquence et de vérité, la prise du captif. Ces pantomimes, vivement imagées, étaient encore relevées par la musique et les chants, auxquels, par intervalle, l'assemblée répondait en choeur.
--Amna-aiah' aiah-ah! ah! ah!
Bien que ces divertissements fissent grand plaisir aux assistants, il était facile de remarquer qu'ils attendaient avec impatience quelque chose de mieux, l'autorité de Kougib n'arrivait pas toujours à les contenir. Déjà, plusieurs avaient lancé des pierres au pauvre Dubreuil, une femme lui avait jeté à la face un tison embrasé. On en voyait une autre qui faisait rougir une hache, tandis qu'une troisième essayait de se glisser derrière le poteau pour planter ses dents dans les chairs de la victime, et que des hommes se fabriquaient des pinces, afin de lui arracher les ongles: tout cela au milieu d'un charivari infernal.
Enfin Kougib, le visage rayonnant d'une joie sanguinaire, cria:
--Qu'elle commence, celle de mes soeurs dont le fils a été tué par l'homme blanc!
--Me voici, dit une des Esquimaues, brandissant une torche enflammée autour de l'infortuné capitaine.
Et invoquant l'ombre de son enfant:
--Approche, lui dit-elle. Ta mère va t'apaiser. Elle te prépare un festin.
Puis elle saisit un vase de pierre et continua:
--Bois à longs traits ce bouillon que je vais verser pour toi. Reçois le sacrifice que je fais par la mort de ton ennemi. Il sera brûlé et mis dans la chaudière. Je te donnerai son coeur et son foie. On lui enlèvera la chevelure, on boira dans son crâne. Tu ne feras donc plus entendre de gémissements; tu seras pour jamais satisfait. Va, mon fils, va, noble fruit de mes entrailles, ta mère te venge!
Sa main droite avançait en même temps la torche vers les yeux de Dubreuil, qui jeta une plainte douloureuse.
Mais cette plainte fut étouffée sous une explosion de cris soulevés par la terreur:
--Les Indiens Bouges! voici les Indiens Rouges!
XII
LE CHANT DE MORT
Une invincible panique s'empara des Esquimaux. Ils se mirent à fuir dans toutes les directions. Néanmoins, avant de se sauver, l'Indienne à la torche jeta son flambeau sous les pieds de Dubreuil et le bûcher commença à s'enflammer.
--Ah! tu mourras, et les mânes de Pumè seront vengés! marmottait Kougib en couvant sa victime de regards implacables.
La blessure que le capitaine lui avait faite l'empêchait d'imiter l'exemple des Uskimé, mais telle était sa haine contre Dubreuil qu'il semblait moins soucieux de son salut que de l'assouvissement de cette haine. Craignant sans doute que le captif ne lui échappât encore une fois, il se traînait sur les mains et les pieds, s'approchait du patient, cherchant à ramasser une hache pour l'en frapper.
La fumée et le feu se tordirent autour de Dubreuil, qui, tout entier à la pensée de l'éternité, avait à peine remarqué ces incidents. Mais alors des cris, des cris de guerre, comme il n'en avait entendu jamais, retentirent autour de lui. En même temps, la place était envahie par une troupe d'individus qu'on eût dits sortis des régions de l'enfer.
Ils avaient la face, le corps, les membres rouges comme du sang, et ils étaient complètement nus, à l'exception de mocassins à leurs pieds et d'un court jupon en peau ou en écorce, attaché au dessus des hanches.
Un carquois, un arc sur le dos, à la main un casse-tête ou une hache, entre les dents un couteau, voilà leurs armes.
Mais quelles tailles de géants! quelles charpentes solides! quelles vigoureuses musculatures! quelles physionomies martiales! Sans peine on comprenait la terreur que devaient inspirer ces redoutables sauvages. Comment les Esquimaux, des diminutifs d'hommes, auraient-ils pu leur résister? Entre les deux races, frappant contrastes: l'une, la plus haute, la plus vaillante expression de la nature humaine physique; l'autre, la plus basse, la plus chétive. Évidemment, si les Uskimé avaient un jour ou un autre remporté quelque avantage guerrier sur les Indiens Rouges, ils en étaient redevables au nombre ou à la surprise, mais, à armes égales, dix de ceux-ci auraient dérouté vingt-cinq de ceux-là.
A leur tête marchait un chef de la plus belle prestance. Sa dignité, on la reconnaissait aux dix plumes d'aigle dont il avait la chevelure ornée, et plus encore à l'air de commandement empreint sur son visage.
Il aperçut, en même temps, Dubreuil que les flammes circonvenaient déjà, et Kougib, qui rampait vers lui en le menaçant d'une hache.
--Ouah! fit-il en se jetant vers le bûcher, dont il éparpilla les arbres embrasés d'un coup de pied, tandis que de l'autre il repoussait l'angekkok-poglit.
Kougib mâchonna une imprécation entre ses dents et lança violemment sa hache contre Dubreuil. Heureusement elle ne l'atteignit pas.
--Innuit-Ili! c'est Innuit-Ili! disait l'Indien Rouge en coupant les liens de Guillaume.
--Ah! je l'ai manqué! je suis perdu! grommelait l'angekkok-poglit, tâchant de retrouver une autre arme.
--Mon frère, rassure-toi; je te connais; tu es avec un ami continua le libérateur en langue esquimaue.
Et il reçut dans ses robustes bras Dubreuil, qui ne pouvais se soutenir à cause du gonflement de ses pieds.
--Tu me connais, mon frère? balbutia-t-il avec autant de surprise que de joie.
--Oui, Kouckedaoui connaît l'ami de Toutou-Mak.
--Toutou-Mak!... mon frère l'a vue?... il sait où elle est?
--Kouckedaoui est son père! répondit l'Indien avec un mélange d'amour et d'orgueil.
Fatigué par tant d'émotions diverses, stupéfait d'une révulsion si subite, si inattendue, le capitaine Dubreuil se demandait s'il n'était pas le jouet d'un rêve, et il portait des yeux hagards tantôt sur l'Indien Rouge, tantôt sur les débris fumants du bûcher, tantôt sur Kougib.
--Attends, mon frère, dit Kouckedaoui en le posant doucement à terre.
Puis il saisit au cou l'angekkok-poglit d'une main, lui planta son genou sur la poitrine et tira un couteau.
--Non! non! mon frère, épargne-le! pour l'amour de Toutou-Mak, épargne-le; je t'en supplie, épargne ce misérable! implora Dubreuil, incapable de voir froidement commettre un homicide.
--L'épargner! est-ce ainsi que tu procèdes à l'égard de tes ennemis? N'a-t-il pas voulu t'assassiner tout à l'heure?
--Tu es un lâche, plus lâche qu'une femme! Je te méprise! râlait Kougib sous la pression du genou qui lui écrasait le thorax.
--Je t'en conjure, Kouckedaoui, laisse-le vivre, insista Dubreuil.
--Qu'il me laisse vivre, pour que j'achève de te tuer! reprit l'Esquimau d'une voix-railleuse. Oui, de te tuer, comme j'ai tué ta Toutou-Mak!
--Que dit ce chien? s'écria l'Indien Bouge.
--Il prétend, le scélérat, qu'il a fait périr ta fille, répondit Dubreuil.
--Toutou-Mak est la fille.....
--C'est ma fille, interrompit Kouckedaoui.
--Alors, Kougib mourra content, dit l'angekkok d'un ton joyeux, il mourra content, car si l'enchanteur blanc lui échappe, il peut donner au père de Toutou-Mak de» nouvelles de son enfant.
--Et quelles nouvelles lui peux-tu donner? s'enquit le Boethic étonné.
--Des nouvelles bien intéressantes, fut-il répliqué avec un accent sarcastique.
--Parle.
--Kougib a été la cause de la mort de Toutou-Mak.
--Oh! l'infâme! murmura Dubreuil, essayant de se soulever.
--Tu mens! tu mens! repartit véhémentement l'Indien Rouge.
--Kougib n'est pas un Boethic pour mentir.
--Kougib! c'est toi qu'on nomme Kougib? Tu viens du Succanunga? proféra Kouckedaoui avec une surprise mêlée de colère.
--Oui, repartit l'Esquimau, appuyant son affirmation d'un regard de dédaigneuse fierté, je suis Kougib, angekkok-poglit des Uski de l'Est, je viens du Succanunga. Si tu es le père de Toutou-Mak, sache que je l'ai enlevée, et que, comme elle refusait de se donner à moi, Torngarsuk l'a engloutie dans les flots, à ma requête.
--Ah! tu es Kougib, gronda l'Indien Rouge. Je suis aise de te trouver enfin!... Je te cherchais, Kougib...je te cherchais... Pour te trouver, pour te punir, pour te punir comme tu le mérites, je serais allé jusqu'au Succanunga... Tu vois que j'avais envie de te connaître, de te posséder!
--Ta fureur ne m'effraie guère! Tue-moi donc, si tu l'oses! Mais tu es trop poltron. Les Indiens Rouges ont du lait au lieu de sang dans les veines. Ils s'imaginent qu'ils font peur à leurs ennemis parce qu'ils se peignent le corps en rouge; mais leur coeur est mou, leur bras est débile comme celui des vieillards. Moi, si je n'étais pas blessé, je les chasserais tous comme une troupe de lapins.
Pendant que l'angekkok-poglit parlait, Kouckedaoui s'était occupé à lui lier les poignets.
--Nous verrons bientôt, dit-il en finissant, si le feu te trouve aussi brave. Ta langue est fourchue et elle siffle comme celle d'une vipère. Appelle ton Torngarsuk, dis-lui de te délivrer. Je l'en défie!
--Torngarsuk me vengera! Sa vengeance a déjà commencé. Tu la porteras avec toi au milieu des tiens, en y introduisant ce magicien blanc! Kougib affrontera la torture sans se plaindre, car sa mission est remplie. Il a jeté la peste au milieu de ses ennemis les Indiens Rouges!
En prononçant ces paroles d'un ton prophétique, l'angekkok-poglit avait les yeux tournés vers le capitaine Guillaume Dubreuil.
Kouckedaoui se rapprocha de celui-ci et dit:
--Comment, mon fils, es-tu tombé au pouvoir de ce carcajou? Toutou-Mak m'avait appris que tu étais resté...
--Toutou-Mak! s'écria Dubreuil n'en pouvant croire ses oreilles; mais elle vit donc encore?
--Elle vit! répondit simplement l'Indien.
--C'est faux! hurla Kougib.
--O mon Dieu! je vous remercie! s'écria dans sa langue maternelle Guillaume en levant les yeux au ciel.