La fille de Dosia

Chapter 8

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L'infortuné disparut. Au bout de vingt minutes il entra triomphalement, portant des marrons glacés et un gros bouquet destiné à lui faire pardonner son inconcevable négligence.

--Merci, mon cousin, lui dit Dosia en recevant son offrande avec beaucoup de grâce. Vous me gâtez. Mais tout le monde me gâte ici; on a trouvé que ça me rend meilleurs, tout le contraire des autres, n'est-ce pas?

Pierre, surpris de sa douceur, ne savait que répondre.

--Vous m'avez oubliée, hein? Vous avez la tête... et... l'esprit ailleurs, ajouta la fine mouche. Je me suis aperçue que vous étiez fort préoccupé depuis quelque temps.

--Vous avez fait cette remarque? grommela Pierre, qui eut bonne envie de la battre.

--Oui... mais je l'ai gardée pour moi, soyez tranquille. Et même j'ai promis à ma chère Sophie que je ne vous taquinerais plus.

--Je ne saurais assez reconnaître cette générosité, dit Pierre en s'inclinant.

--Oh! fit la malicieuse en hochant la tête, ce n'est pas pour vous... Elle ne m'en a rien dit; mais j'ai remarqué que lorsque je vous taquine, cela lui fait de la peine.

Pierre reçut en plein visage le regard à la fois malicieux, triomphant et amical, des yeux de Dosia,--ces yeux uniques, qui disaient toujours cent chose à la fois. Mais il n'eut pas le temps de la remercier, elle était déjà loin.

On dansait, comme on ne danse qu'è Pétersbourg, avec un entrain, un acharnement qui fait oublier le reste du monde. La politique et l'équilibre européen sont bien peu de chose quand on vingt ans et un bon tapeur.

Vers minuit, la princesse fit servir à souper: c'était la première fois qu'on dansait chez elle,--et probablement la dernière, disait-elle en souriant; mais Dosia méritait bien une petite sauterie spéciale en l'honneur de ses dix-huit ans.

--Oui, mesdames et messieurs, dit Dosia assise au milieu de la table du souper, j'ai dix-huit ans! Il n'y paraît guère j'en conviens, mais enfin j'ai dix-huit ans tout de même, et je suis devenue si sage que la princesse Sophie a pensé un instant è me mettre sous verre dans un cadre doré, au milieu du salon, comme un modèle permanent destiné à apprendre aux jeunes filles incorrigibles qu'il ne faut jamais désespérer de rien. Je deviens une personne sérieuse, et j'ai pris la résolution de me consacrer désormais au bien...

Des applaudissement discrets, de bonne compagnie, acclamèrent cette péroraison, et Dosia envoya un clin d'oeil éloquent à son cousin, qui la regardait ébahi.

--Au bien général, reprit-elle,--et particulier,--en attendant. Jusqu'ici j'ai été papillon, je deviens désormais ver à soie, toujours au rebours du sens commun,--mais on ne saurait changer son naturel. A ma métamorphose!

Au milieu des rires et des protestations, Dosia éleva sa coupe de cristal rose et but quelques gouttes de vin de Champagne, puis elle se tourna vers Platon et son visage prit aussitôt une expression de retenue, presque de timidité. D'un regard, elle sembla lui demander si elle n'avait aps dépassé les bornes. Un sourire du jeune homme la rassura; elle reprit son expression joyeuse et se dirigea vers le salon, où l'on recommença à danser.

Mourief obtint un quadrille de la princesse;--mais comment causer dans ce dédale de chassés-croisés et de jupes à traîne! La question qui l'agitait n'était pas de celles qu'on traite au pied levé. Il se contenta donc d'admirer la taille svelte et élégante, le noble visage de celle qui peut-être serait sa femme... A cette idée, le coeur lui battait, il avait peine à continuer avec elle les lieux communs d'une conversation de quadrille... Et pourtant la main de la princesse, en se posant dans la sienne, ne lui donnait aucun frisson: sa joie et ses tendresses étaient fort au-dessus de ces émotions terrestres.

XX

Une après-midi, Platon arriva tout soucieux chez sa soeur et la pria de passer avec lui dans son cabinet de travail, pièce sérieuse et sombre où Dosia ne pénétrait jamais.

--Qu'as-tu? lui dit Sophie inquiète; est-il arrivé quelque malheur?

--Rien qui nous concerne directement, répondit Sourof, mais si la nouvelle est vraie, elle aura pour résultat de changer nos habitudes...

--N'est-ce que cela? fit Sophie en respirant plus librement.

--Quand je dis nos habitudes... il y a des habitudes de coeur qui sont difficiles à rompre... Au fait, voici ce que c'est. D'après un bruit qui m'est arrivé ce matin, Mourief aurait joué, avec un personnage peu scrupuleux, dans une maison... une vilaine maison..., et il aurait perdu, sur parole, une somme énorme.

Sophie pâlit et s'assit dans un fauteuil; elle prit son mouchoir, le passa deux fois sur ses lèvres, puis croisa ses mains sur ses genoux et réfléchit.

Platon ne s'attendait pas à tant d'émotion; surpris, il s'approcha de sa soeur et lui prit la main. Il allait faire une question que la délicatesse retenait encore sur ses lèvres, lorsqu'elle le prévint.

--Je l'aime! dit-elle simplement en levant ses yeux honnêtes sur le visage ému de son frère.

--Je te demande pardon, ma soeur, répondit Platon, vivement touché de cette franche parole è ce moment difficile. J'aurais dû garder cela pour moi et m'informer...

--Qui te la dit?

--Le colonel. Il n'aurait pas parlé si la chose eût été douteuse. Il m'a envoyé chercher ce matin et m'a prié, en ma qualité d'ami de Mourief, de faire de mon mieux pour éviter le scandale. La somme est telle, que Pierre ne pourra pas la payer sur-le-champ; il faudrait obtenir du temps. D'un autre côté, le gagnant a été prévenu d'avoir à aller gagner ailleurs... Nous ne pouvons admettre, au régiment, qu'une dette sur parole souffre de difficultés; sans sa bonne conduite, Mourief serait déjè cassé.

--Quand ce malheur est-il arrivé? fit la princesse toute songeuse.

--Il y a déjà quatre ou cinq jours; c'était mercredi, je crois.

--Mercredi? Il a passé la soirée ici, ce serait donc en nous quittant, après minuit... Sais-tu, Platon, je suis persuadée qu'il y a erreur... C'est impossible!

--J'ai commencé par dire comme toi; mais quand j'ai vu la reconnaissance de la dette, signée de sa main...

Sophie laissa retomber la tête sur le dossier du fauteuil et ferma les yeux avec l'expression pénible de quelqu'un qui voudrait échapper à un rêve douloureux.

--Combien? fit-elle après un silence.

--Quarante-deux mille roubles d'argent.

La princesse se leva et se mit à marcher de long en large. Après deux ou trois tours elle prit le bras de son frère, et ils marchèrent ainsi longtemps, cherchant des idées et ne trouvant rien. A bout de ressources, Sophie s'arrêta.

--Vois-tu, dit-elle à son frère, je ne peux pas croire à toute cette histoire; Pierre n'est pas joueur,--il n'aurait pas joué ce qu'il ne peut pas payer; il n'est pas hypocrite,--il avait hier et avant-hier sa figure des jours précédents.

--Hier il était préoccupé.

--J'en conviens, mais sa préoccupation n'était pas celle d'un homme qui a perdu le quart de sa fortune et qui doit le réaliser dans les vingt-quatre heures... Envoie-le-moi.

--A toi! Que vas-tu faire?

--Savoir la vérité d'abord. Faire ce qu'on pourra ou ce qu'on devra ensuite.

Platon regardait sa soeur d'un air de doute.

--Tu m'as parfois appelée Sagesse, continua-t-elle avec un triste sourire; fie-toi à moi une fois de plus. Je ne ferai que ce que je dois.

Platon embrassa se soeur et sortit.

Il ne put trouver Mourief sur-le-champ. A ce que lui dit le brosseur du jeune officier, Pierre était toujours en courses depuis la matinée de la veille. Il l'aperçut enfin dans la grande Mosrskaïa, filant au trot allongé de son meilleur trotteur. Il l'arrête et le fit descendre.

--Ma soeur veut te voir, lui dit-il sans ménagement.

Mourief pâlit et se troubla visiblement.

--Ce n'est pas mon affaire. Vas-y sur-le-champ. Quand tu auras fini avec elle, passe chez moi; j'ai à te parler de la part du colonel...

Pierre fit un effort et se redressa; son visage n'exprimait plus qu'une résolution inébranlable.

--J'aime mieux cela, dit-il. D'ailleurs, j'avais déjà pensé à causer avec toi.

--En quittant ma soeur, viens me trouver; je t'attends chez moi.

--Bien! dit Pierre. A tantôt.

Il toucha sa casquette et partit. Platon le regarda aller, haussa les épaules, puis rentra chez lui et se mit à lire le journal.

Mourief gravit tout d'une haleine l'escalier de la princesse. Il était de ceux qui abordent franchement les situations périlleuses.

Il fut introduit dans le cabinet de travail, où il n'était jamais entré. Le jour baissait; une seule lampe éclairait la haute pièce tapissée d'un vert foncé, presque noir à la lumière. La pâleur de la princesse l'émut douloureusement; Il n'avait pas supposé qu'elle serait instruite de cette affaire. Mais il n'était plus temps de reculer.

--Asseyes-vous, monsieur, dit la princesse sans lui tendre la main.

Il obéit.

--J'irai droit au fait, dit-elle. On m'a appris que vous avez perdu au jeu une somme considérable.

Mourief fit un geste d'acquiescement.

--Et que vous ne pouvez pas la payer?

--Permettez, princesse... j'espère d'ici à demain avoir trouvé les fonds nécessaire, dit Pierre d'une voix parfaitement nette.

--En êtes-vous sûr?

--On n'est jamais sûr de rien, fit le jeune homme en regardant le tapis.

--Savez-vous que vous serez cassé si vous échouez?

--C'est probable, dit Mourief avec une insouciance qui choque la princesse.

--Cette perspective semble ne vous offrir rien de désagréable, répliqua-t-elle avec hauteur.

Le jeune homme fit un geste vague qui pouvait signifier aussi bien: N'ayez pas peur! que: je m'en moque!

Sophie le regarda attentivement.

--Monsieur Mourief, lui dit-elle avec douceur, vous m'avez fait beaucoup de chagrin.

Pierre s'inclina très-bas et baisa respectueusement un pli de sa robe.

--J'avais de vous une si haute idée, reprit la jeune femme, je vous estimais si fort au-dessus du commun! Et vous, notre ami, vous vous êtes compromis dans une aventure vulgaire, on vous a vu dans une maison...

Elle n'osa trouver d'épithète;--d'ailleurs elle n'en eut pas le temps. Pierre avait bondi sur ses pieds.

--Qui a dit cela? s'écria-t-il. On en a menti!

Sophie respira cette fois avec effort, puis, plus blanche que son col de batiste, elle se laissa aller dans le fauteuil. Elle avait perdu connaissance.

Pierre lui prit les mains et les réchauffa sous ses lèvres, mais il n'eut pas l'idée d'appeler: même pour porter secours, un tiers eût été de trop. Au bout de quelques secondes, Sophie revint à elle.

--On a menti, répéta-t-il en voyant s'ouvrir les yeux de la princesse. Je n'ai pas eu l'infamie de fréquenter une telle société... après ce que vous savez... ce que je vous ai dit à vous-même... Non, je n'ai pas donné à un homme au monde le droit de m'appeler menteur et hypocrite.

Sophie fit un geste de la mais; Pierre saisit cette main au vol.

--Vous n'avez pas joué? dit-elle avidement en se penchant vers lui.

Il passa la main sur son front.

--Ne m'interrogez pas, dit-il avec désespoir. Croyez-moi sur parole! je ne puis pas répondre.

--Je veux que vous répondiez, fit-elle d'une voix suppliante. Voue n'avez pas joué?

Pierre se couvrit le visage de ses deux mains, afin d'empêcher ses regards de répondre pour lui. Elle écarta ses mains et le força à la regarder.

--Ce n'est pas vous qui avez joué? fit-elle, transportée, illuminée d'une clarté subite. C'est un autres? dites? Ce n'est pas vous?

Pierre ne put mentir.

--Non, dit-il comme malgré lui, ce n'est pas moi.

--Ah! fit Sophie éperdue, en lui tendant les deux mains, j'en étais sûre.

Pendant un moment ils oublièrent tout danger. Les mains nouées, les regards croisés, ils vécurent ainsi la plus belle minute de leur existence.

--Racontez-moi cela, dit Sophie, qui s'assit sur le canapé et fit une place près d'elle pour son ami.

--Je ne puis, fit celui-ci de l'air le plus suppliant. Epargnez-moi! J'ai promis de ne pas dire...

--Mais à moi! Vous n'avez pas promis de ne pas me le dire, è moi! je vous jure de ne le répéter à personne!

--Pas même à Platon?

--Oh! Platon est un autre moi-même!

--J'ai promis, insista le jeune homme.

--Soit! répondit Sophie. Je ne dirai rien, mais il est intelligent; s'il devine, ce ne sera pas ma faute. Que s'est-il passé?

--Avant hier soir, commença Pierre, je revenais de chez-vous, lorsqu'on m'annonça un jeune officier tout nouvellement entré au régiment. Il a seize ans et demi, il arrive d'un corps militaire de province;--Pétersbourg lui a tourné la tête,--ce n'est pas bien surprenant! Donc, mercredi, il a été dans cette maison, dont on vous a parlé; il s'est fait plumer jusqu'aux os et il a perdu plus qu'il ne peut payer en dix ans. Je m'intéressais à lui;--il est si jeune, et quand on n'a pas de famille pour vous tenir la bride serrée, on est si bête à cet âge-là! Il venait m'apporter une lettre qu'il me priait de faire passer à sa mère... il n'a plus qu'elle. Sa démarche à cette heure indue me parut bien singulière; j'avais entendu dire au régiment qu'un officier--on ne savait lequel--avait perdu une somme absurde... Bref, j'appris que, dans l'impossibilité de payer sa dette, il allait se brûler la cervelle en rentrant chez lui. Il avait trouvé cela tout seul. Quel génie! Voyons, princesse, vous qui avez du bon sens, qu'auriez-vous fait à ma place!

--Continuez dit la princesse en souriant.

--Je lui présentai premièrement toute l'insanité de sa conduite; il en convint et m'annonça qu'il allait s'en punir par le moyen le plus radical. Je lui parlai alors de sa mère... J'avais trouvé la corde sensible.

Il est fils unique, adoré, gâté! Jugez-en: sa mère possède un revenu de sept mille roubles, elle lui en envoie six milles et vit avec le reste! On devrait mettre en prison des mères pareilles pour les empêcher de gâter leurs enfants. Enfin, il pleura comme une jeune génisse... Vous riez? Je ne riais pas, moi! et, malgré mon peu d'éloquence, il faut croire que la Providence m'a envoyé une inspiration toute particulière, car j'étais presque aussi ému que lui. Je lui proposai alors de faire des billets... Il n'est pas majeur, l'imbécile! on a refusé son papier, comme de juste. Il est allé voir un usurier, qui l'a envoyé promener. Alors...

--Alors, c'est vous qui avez signé? dit la princesse, les yeux noyés de larmes heureuses.

--Mon Dieu, fit Mourief en cherchant à s'excuser,--il le fallait bien... je suis majeur, moi!

--Et si vous ne trouvez pas l'argent nécessaire... pour demain, m'avez-vous dit?

--Oui, demain... eh bien! je... je ne sais pas ce que je ferai. Le pis qui puisse arriver serait que mon jeune homme fût cassé... Il a repris goût à la vie, il ne se brûlera pas la cervelle. Je donnerai tout ce que j'ai trouvé, et le créancier sera bien obligé de se contenter de ma signature à longue échéance pour le reste.

--Vingt-sept mille roubles, et pas sans peine!

--Allons, mon ami, cherchez le reste! fit la princesse en se levant. Bon courage!

--Vous me renvoyez? dit piteusement Pierre qui n'avait pas envie de s'en aller.

--Ne vous souvient-il plus que mon frère vous attend pour vous sermonner?

--Ah mon Dieu! je l'avais oublié! s'écria Mourief en cherchant sa casquette qu'il tenait à la main. J'y cours! Si vous saviez, princesse, comme il est facile de porter le poids d'une faute qu'on n'a pas commise!... Bien sûr, je ne changerais pas avec mon petit cornette!

Son beau sourire se refléta sur le visage de la princesse.

--Alors, dit-il en lui prenant la main, vous ne m'en voulez pas de vous avoir fait souffrir?

--Non, dit-elle en le regardant sans fausse honte. Vous êtes sorti de page, monsieur Mourief, désormais vous avez prouvé que vous êtes un homme: vous pouvez tout tenter, et tout espérer.

--Tout? demanda Pierre qui retenait sa main.

--Tout! répéta-t-elle le visage couvert de rougeur.

--Eh bien! quand je serai hors de ce pétrin, je vous demanderai quelque chose.

--Demandez le tout de suite; j'aimerais mieux vous l'accorder pendant qu'aux yeux du monde vous n'êtes pas encore innocent.

Pierre l'attira dans ses bras et lui murmura quelques paroles d'une voix si basse que personne n'a jamais su ce que c'était.

--Oui, dit-elle fermement, et j'en serai fière!

Il la serra sur son coeur et se rendit chez Platon pour essuyer par procuration la semonce du colonel.

XXI

Mourief entra chez son ami, la tête haute et le regard vainqueur, ainsi qu'il sied à un homme heureux. La physionomie de Sourof le ramena au sentiment de la véritable situation.

Les jambes croisées, le visage sévère, Platon représentait dignement l'autorité.

--Tu as joué! fit-il d'un air grave.

Pierre hocha affirmativement la tête. Mentir n'est pas chose si facile pour ceux qui n'en ont pas l'habitude.

--Tu as perdu?

Cette répétition exacte de l'interrogatoire qu'il venait de subir produisit chez Mourief une violente envie de rire aussitôt réprimée. Il réitéra son signe de tête affirmatif.

--Plus que tu ne peux payer? continua Sourof impitoyable.

--Ce dernier point n'est pas encore prouvé, fit Mourief d'un air de bonne humeur. Je tâcherai de faire honneur à ma signature. Peux-tu me prêter quelques milliers de roubles?

Platon abasourdi se leva.

--Moi?

--Oui, toi! je te les rendrai, tu peux en être sûr. Si tu ne les as pas, mettons que je n'ai rien dit.

--Comment! s'écria Platon scandalisé, tu fréquentes des endroits impossibles où tu compromets notre uniforme; tu y perds en une nuit une somme... ridicule! Toi, mon ami, notre ami, que j'ai présenté dans ma famille, que j'ai traité comme un... comme un...

--Comme un frère, acheva Mourief, voyant qu'il restait court,--et je te les rends bien!

Absolument démonté par ce sang-froid, Platon prit le parti de se mettre en colère.

--Je te conseille de railler! et pour combler la mesure, après une aventure comme celle-là, c'est à moi que tu viens demander de te prêter l'argent que tu as si indignement perdu!

--Que veux-tu! dit Mourief du ton d'un philosophe convaincu, ce n'est pas à mes ennemis, si j'en avais,--ce dont, grâce au ciel je doute!--que j'irais emprunter des fonds!

Pierre avait dans les yeux une étincelle de joie si fantastique, sa physionomie exprimait si peu de repentir,--malgré toute la peine qu'il se donnait pour avoir un air contrit,--que Sourof éclata en reproches amers.

Le colonel, l'honneur du régiment, la démission obligatoire, l'exil volontaire en province qui pouvait seul réparer ce scandale, la nécessité de payer à quelque prix que de fût--tout cela roula dans un flot d'éloquence et tomba en douche implacable sur la tête de Mourief qui écoutait sans sourciller, d'un air attentif, hochant la tête aux endroits pathétique.

Quand Sourof s'arrêta pour reprendre haleine,--peut-être aussi parce qu'il n'avait plus rien à dire,--Pierre se leva, le visage rayonnant de sentiments.

--Tu es un ami unique au monde, s'écria-t-il; tu m'as parlé comme la voix de ma conscience; je t'en saurai gré toute ma vie.

--Eh bien! à quoi te décides-tu? demanda Platon, adouci par cette expansion amicale.

--Je vais chercher de l'argent partout où il y en a, puisque tu ne veux pas m'en prêter! répondit le délinquant d'un air radieux.

La main que Platon tendait généreusement à son camarade déchu retomba à son côté. C'était là le résultat de sa semonce!

Pierre rattachait son sabre.

--Que dois-je dire au colonel? dit Sourof d'un air glacial.

--Tout ce que tu voudras, mon cher, tout ce qui te passera par la tête. Demain, ce sera une affaire arrangée.

--Que dit ma soeur? reprit-il après une longue pause; comment apprécies-t-elle al façon originale dont tu prends les choses?

--Ah! mon ami, s'écria-t-il soudain, je suis le plus heureux des hommes! Il faut que je t'embrasse!

Il donna une véhémente accolade à Sourof ébahi et disparut, accompagné d'un grand cliquetis de sabres et d'éperons sur les marches de pierre de l'escalier.

Platon rentra chez lui fort perplexe, et au bout de cinq minutes il prit le parti d'aller voir la princesse.

Celle-ci le reçut au salon. Elle avait le visage rosé; ses yeux brillaient d'une joie profonde; elle offrait, en un mot, l'image de la félicité.

Dosia, assise au piano, tapait à tour de bras un galop d'Offenbach.

--Quelle gaieté! fit Platon, qui resta pétrifié au milieu du salon.

--C'est l'air de la maison, monsieur Platon! s'écria Dosia sans s'arrêter; nous sommes gaies ici, très gaies!

Le piano couvrit sa voix et ses rires. Platon alla s'asseoir près de sa soeur, le plus loin possible du redoutable instrument.

--Tu as vu Mourief? dit-il.

--Oui, mon ami.

--Eh bien! qu'y a-t-il de vrai?

La princesse regarda son frère avec une expression de triomphe et d'orgueil.

--Rien! dit-elle

--Comment, rien?

--Si, au fait, il y a quelque chose. Peux-tu me prêter quelque milliers de roubles?

Platon bondit et se mit à marcher è travers le salon.

--C'est une gageure? s'écria-t-il.

Au même moment, Dosia quittait le piano; en se retournant, Sourof la trouva en face de lui. L'air railleur et satisfait de la jeune fille acheva de lui faire perdre la tête.

--Voyons, s'écria-t-il du ton le moins encourageant, de qui se moque-t-on? Si c'est de moi, je trouve la plaisanterie trop prolongée.

--Qui est-ce qui s'est moqué de vous, monsieur? fit Dosia en ouvrant de grands yeux et en se penchant un peu la tête de côté, comme elle le faisait d'habitude quand elles cherchait à s'instruire.

--Vous! s'écria Sourof exaspéré.

La princesse prit le bras de son frère.

Platon, lui dit-elle, Mourief est un héros!

--Pour avoir mené cette vie de polichinelle?

--C'est un héros! répéta la princesse sans se laisser décontenancer.

--Il t'a conté quelque bourde, grommela Platon, et tu l'as cru.

La princesse pâlit et retira le bras qu'elle avait passé sous celui de son frère.

--Pierre ne ment jamais, s'écria Dosia qui vint è la rescousse. Je ne puis le souffrir, c'est vrai!! mais il ne ment jamais.

Platon, de moins en moins satisfait, regardait alternativement les deux femmes et tourmentait sa moustache.

--J'ai promis de ne rien dire, reprit la princesse d'un air plus sérieux, mais il faut trouver de l'argent. Il faut que cette dette soit intégralement payée demain matin.

--C'est toi qui veux que cette dette-là soit payée? fit Sourof d'un air sombre.

--J'ai compté sur toi: de combien d'argent peux-tu disposer en ma faveur?

--A toi? tu veux prêter de l'argent à Mourief? S'il l'accepte, il prouvera bien qu'il est le dernier des misérables!

--Que non! on peut tout accepter de sa femme!

--Sa femme!

Sourof, complètement anéanti, se laissa tomber dans un fauteuil. Dosia, la tête toujours un peu de côté, le contemplait avec une certaine inquiétude. Voyant qu'il en réchapperait sans les secours de l'art, elle lui rit au nez, mais si gentiment, que cet acte irrévérencieux put passer pour un sourire.

--Oui! sa femme! dit la princesse en levant la tête. Il n'est pas de coeur plus noble, plus généreux, plus...

--Il n'est pas d'âme plus absurde qu'une belle âme! s'écria Platon en se levant. Cela vous fait rire, vous? dit-il à Dosia qui l'examinait curieusement. C'est drôle, n'est-ce pas, de voir une femme d'esprit faire une irrémédiable sottise.

--Ce n'est pas ça que je trouve drôle, riposta vertement Dosia.

Le vieil homme n'était pas tout à fait mort en elle.

--Et quoi donc?

--Vous.

Platon regimba.

--Moi? Et pourquoi, s'il vous plaît?

--Parce que vous vous fâchez sans savoir pourquoi, répliqua la jeune rebelle; il n'y a rien de drôle comme de voir un homme d'esprit se battre contre un moulin è vent. Mais je ne suis qu'une petite fille, ajouta-t-elle en lui faisant la révérence.--Si tu ne peux pas te mettre d'accord avec lui, dit-elle à la princesse, appelle-moi, je t'apporterai du renfort.

Elle sortit majestueusement, laissant Platon plus bourru que jamais.

--Tu peux confier à Dosia un secret que tu me caches? dit-il à sa soeur d'un ton de reproche.

--Je ne lui ai pas confié, mais tu sais quelle fine mouche est cette ingénue. Elle a deviné sur-le-champ.

--Que son cousin ne pouvait pas avoir fait cette abominable folie.

--Qui donc l'a faite, si ce n'est lui?

--Il ne te l'a pas dit?