Chapter 5
--Non, j'ai fini... ma soeur contente des aspirations pacifiques en réconciliant les particuliers. Elle savait que ta cousine Dosia et toi vous vous êtes séparés sur le pied de guerre, elle a entrepris de fous faire donner la main, et pour ce, elle l'a invitée à assister aux régates.
--Dosia!... Dosia ici! s'écria Mourief en sautant sur son manteau qu'il avait déposa sur un banc.
--Dans ce salon même. Allons, ne fais pas attendre ma soeur. Elle t'a vu passer sous la fenêtre, et doit s'étonner de notre long entretien.
Et le sage Sourof, riant malgré lui, et malgré lui un peu inquiet, entraîna presque de force son mai Pierre dans le salon vert d'eau.
Dosia était là, en effet, trônant au beau milieu du canapé, dont sa robe occupait le reste. Elle se tenait droite comme un cierge, impassible comme un statue, et grave comme un bébé qui attend sa soupe.
Quatre ou cinq dames,--bien choisie pour la circonstance, parmi celles qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre,--servaient de cadre à ce joli tableau. Sophie s'entendait à arranger les choses: elle s'était promis de s'amuser de la rencontre de deux ex-fiancés, et elle se tenait parole.
--Oh! princesse, ce n'est pas bien! murmura le jeune lieutenant en baisant la main de Sophie.
--Bah! il fallait bien en arriver là un jour ou l'autre, lui répondit celle-ci de l'air le plus détaché.
C'était rigoureusement vrai. Pierre s'inclina respectueusement devant Dosia, qui lui fit une inclination de tête à la fois sèche et cérémonieuse. Platon, adossé au chambranle de la porte, les regardait avec un certain malaise.
Pierre prit bravement son parti, s'assit sur une chaise qui se trouvait près de la jeune fille et entama la conversation.
--Vous vous êtes toujours bien portée, cousine, lui dit-il, depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir?
--Je vous remercie, mon cousin, répondit-elle. J'ai attrapé un rhume.
Elle toussa deux ou trois petites fois, puis continua de feuilleter un album.
--Et mon excellente tante n'a pas été malade! reprit Pierre sur le même ton.
--Non, nom cousin, je vous remercie: pas plus qu'à l'ordinaire.
Pierre ne put y tenir. Sa malice naturelle l'étouffait depuis un instant; le cercle bête et compassé qui les entourait lui inspirait la plus véhémente envie de faire quelque sottise.
--On ne vous a pas mise en pénitence pour votre dernière escapade?
--Non, mon cousin! Et j'ai gardé mon cheval, et mon chien couche sur le pied de mon lit, et j'ai une chambre à coucher pour moi toute seule!...
--Ça ne m'étonne pas, riposta Pierre, si vous avez pris votre pour camarade de chambrée...
--Et je fais tout ce que je veux à présent! conclut-elle avec un regard de colère.
--Ça toujours été un peu votre habitude, répliqua son cousin sans se troubler. Je suis bien aise d'apprendre que vous avez fait des progrès... Et le piano?
La princesse, qui les étudiait du coin de l'oeil, vit que la querelle allait s'engager et se hâta d'appeler Pierre à son côté, pendant que Platon prenait la place restée vacante. Dosia redevint aussitôt grave et posée; la rougeur que la colère avait appelée sur ses joues tomba, et son délicieux visage reprit l'expression de malice enfantine et tendre qui la rendait si séduisante.
--Là, monsieur Pierre, dit Sophie, qui ne pouvait s'empêcher de rire, attendez que nous ayons pris une tasse de chocolat. Ne renouvelez pas les hostilités avant la fin de l'armistice. Vous aurez le temps de vous quereller; la journée est longue.
--Elle est intolérable avec son aplomb, murmura Pierre encore ému.
--C'est vous qui avez commencé.
--Je l'avoue. Mais elle n'aura pas le dernier mot...
--N'oubliez pas qu'elle est mon hôte, monsieur Mourief. Pour l'amour de moi, soyez patient.
--Pour l'amour de vous, princesse, je ferai tout ce que vous voudrez! dit spontanément Pierre en levant les yeux vers le beau visage qui se penchait vers lui.
--Je vous remercie et je compte sur votre parole.
La princesse s'éloigna, et l'on servit le chocolat, après quoi la société se dirigea vers le lac où les régates devaient avoir lieu.
XII
La flottille de Tsarkoé-Sélo est une chose bien curieuse. Elle a son amiral,--non pas un amiral d'eau douce, s'il vous plaît! Ce service est d'ordinaire confié à quelque officier de marine, en récompense d'une action d'éclat où il a été blessé assez grièvement pour être exclu du service actif.
La flotte de Tsarkoé-Sélo se compose de tus les modèles d'embarcations légères employées dans l'étendue de l'empire. Tout s'y trouve, depuis la périssoire en acajou, le podoscaphe élégant, depuis la péniche réglementaire, le youyou, la simple barque plate où les mamans ne craignent pas de s'embarquer, jusqu'à la barque des Esquimaux, en peau de veau marin, jusqu'à la jonque chinoise, qui s'aventure dans les eaux de l'Amour, jusqu'à l'embarcation kamtchadale, étroite et baroque, jusqu'à la longue pirogue, maintenue en équilibre par des perches transversales. Les modèles originaux, amenés à grands frais des plus lointaines extrémités de l'empire, sont conservés dans une sorte de musée auquel a été assigné pour demeure une espèce de château assez laid, en briques brunes, flanqué de deux pseudo-tours rondes; mais les copies de ces modèles sont à la disposition des amateurs. On peut, à toute heure du jour, s'embarquer seul sur le navire de son choix, ou se faire promener pendant une heure sur les flots limpides du lac; tout cela gratis; libre au promeneur généreux de récompenser le matelot qui lui présente la gaffe et l'amarre, ou qui rame pour lui sous les ardeurs du soleil pendant qu'un dais de toile protège les belles dames ou les élégants officiers.
C'est cette flottille étrange et variée qui devait concourir aux régates. Parmi tant d'embarcations différentes, on avait fini par établir une sorte de classification, tant à la voile qu'à la rame.
Les grands-ducs étaient les premiers à concourir, à la voile, avec les grandes péniches hardiment cambrées; les simples mortels se contentaient de la rame; de jeunes officiers s'étaient fait inscrire pour les courses en podoscaphe et en périssoire, courses qui offrent toujours un élément comique en raison des accidents inévitables et du maniement bizarre de la pagaie.
Lorsque la société de la princesse arriva au bord du lac, une foule parée, composée de tout ce que Tsarkoé-Sélo et sa voisine Pavlovsk avaient de plus élégant et de plus riche, se pressait sur les bords de cette immense coupe de cristal.
Pétersbourg et les environs avaient aussi envoyé leur contingent de spectateurs. Les gens du peuple, peu nombreux, se groupaient instinctivement dans les endroits peu favorisés, d'où l'oeil n'embrassait qu'une étroite partie du parcours, tandis que la noblesse et la haute finance se rapprochaient de l'embarcadère impérial, où la famille du souverain présidait à ces jeux.
Des tapis et des sièges de velours couvraient le large espace dallé de marbre. Sur les marches énormes qui descendaient jusque dans le lac, s'étageait la gracieuse guirlande des demoiselles d'honneur, des pages, des officiers de service, tous en pimpant uniforme, en fraîche toilette d'été. Les gros généraux massifs soufflaient un peu plus loin sous le poids de l'uniforme trop juste et des lourdes épaulettes.
C'était la cour encore, mais en villégiature, avec une étiquette bien restreinte, la cour, pour ainsi dire, en famille.
La princesse Sophie s'était fait garder quelques places non loin de l'embarcadère, et ses amis lui formèrent une garde d'honneur compacte.
Le signal fut donné, les gracieuses embarcations s'élancèrent, les voiles de toutes formes découpèrent sur le ciel des courbes élégantes, puis disparurent derrière l'île qui occupe le milieu du lac. On les aperçut à travers une clairière, puis elles disparurent encore.
Les yeux se fixèrent avec avidité sur la pointe de l'île où devaient apparaître les voiles rivales.
Une péniche blanche sortit la première de la verdure et se dirigea vers le rivage; par une manoeuvre audacieuse, le grand-duc A..., qui tenait la barre, vira de bord presque auras du cap et obtint une avance considérable sur les autres, qui avaient sorti du champ pour doubler la pointe.
Un cri d'admiration partit de toutes les bouches, aussitôt contenu par le respect, et, une demi-minute après, un coup de canon--canon de poche, s'entend,--annonça que le jeune vainqueur recevait, au son des fanfares, le prix de sa hardiesse.
--Ce n'est pas étonnant, grogna un pessimiste, quand on est né grand amiral de Russie...
--Encore faut-il le devenir répondit un optimiste.
La musique militaire exécuta une marche joyeuse, et la seconde course commença.
Il faisait beau, trop beau, car le soleil réverbéré sur le miroir du lac, était aveuglant malgré les ombrelles de soie. Dosia seule avait l'air de ne pas s'en apercevoir; elle absorbait le spectacle qui lui était offert, avec toute l'avidité d'une jeune plante qu'on arrose.
--Je voudrais bien avoir gagné le prix! dit la jeune fille à la princesse, sa voisine.
--Pour avoir la coupe d'argent? lui demanda celle-ci.
--Non; pour avoir eu à donner ce coup de barre. C'était un joli coup de barre, droit comme un I. Ce doit être amusant: il faudra que j'aie une péniche à la campagne.
--Pourquoi pas un bateau à vapeur? murmura Pierre à l'oreille de sa cousine.
Celle-ci se retourna, les yeux pleins d'éclairs, et fit un imperceptible mouvement. Certes, trois mois plus tôt, Pierre n'aurait pas évité l'affront d'un soufflet public:--mais Dosia semblait s'être modérée depuis leur dernière et orageuse entrevue. Il en fut quitte pour la peur, et un petit mouvement de recul qu'il n'avait pu retenir;--ce que voyant, Dosia se mit à rire, suffisamment vengée.
Les régates se succédèrent et finirent par se terminer à la satisfaction générale. Aussitôt, pendant que la famille impériale retournait au palais, le lac se couvrit de promeneurs; les embarcations, délaissée pendant l'été, redevenaient à la mode, à partir des régates, et l'on se les serait disputées, sans l'extrême courtoisie de ce bonde bien élevé.
La princesse se procura pour elle et sa compagnie la grande pirogue, qui contient une douzaine de personnes; les jeunes gens prirent les rames, la princesse et Dosia les imitèrent, et la joyeuse société se promena bientôt et à travers sur les ondes ridées par une aimable brise.
--Mon Dieu Pierre, que tu rames mal! s'écria Dosia impatientée.
S'apercevant que, fidèle à son habitude d'enfance, elle avait tutoyé son cousin, elle se troubla légèrement.
--Que vous ramez donc mal, mon cousin! reprit-elle en contralto, avec une gravité qui fit rire toute l'assistance.
--Très-chère et très-honorée cousine, repartit Pierre, tout le monde n'a pas comme vous, des dispositions aussi brillantes que naturelles pour les exercices spéciaux aux jeunes garçons.
Dosia le regarda de travers, et, remettant la pirogue dans sa route d'un vigoureux coup de rame:
--C'est vrai, dit-elle j'aurais dû être un garçon! Comme ç'aurait été amusant! Quand je pense qu'on m'aurait ordonné tout ce qu'on me défend! Ça n'est pourtant pas juste!
L'hilarité reprit de plus belle. Malgré un grand mal de tête qu'il avait attrapé à regarder le soleil sur le lac, Platon lui-même ne put réprimer un sourire. Dosia se pencha sur don aviron et fit voler la pirogue de façon à rendre sérieuse la tâche de ceux qui la secondaient.
--Halte! dit-elle au bout d'un moment.
Et les rameurs se reposèrent sur leurs avirons. Le spectacle qui les environnait était réellement unique. Le chemin de sable qui fait le tour du lac fourmillait littéralement de promeneurs. Tous les bancs étaient occupés. Les toilettes les plus diverses les teintes les plus douces comme les plus éclatantes ressortaient sous la verdure, déjà légèrement touchée par les premières atteintes de l'automne. L'air était incroyablement pur, et pourtant la mélancolie des premiers brouillards se faisait sentir sous la sérénité de ce jour ensoleillé.
Mais la princesse et son frère échangèrent un regard où se lisait cette même pensée. Dosia n'était pas à l'âge où l'on pense à l'automne, ni même au lendemain. Elle regardait la rive, le bain turc près duquel la pirogue passait lentement, emportée par la vitesse acquise, les buissons de roses du Bengale, les cascatelles qui alimentent le lac, le joli pont de marbre qui plane au-dessus des misères de ce monde avec sa colonnade rosée et ses balustres à jour, tout cet ensemble gracieux, harmonieux, non dépourvu de grandeur, qui caractérise Tsarkoé-Sélo;--elle regardait la foule élégante et distinguée, les saluts échangés, les signes d'amitié, les arrêts pour une courte conversation;--et ses impressions confuses se traduisirent en une seule phrase:
--C'est ça le monde? c'est joli, je voudrais bien y aller!
--Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.
--Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.
Il s'attendait à une verte réplique: à son extrême surprise, Dosia poussa un soupir,--un soupir de regret plutôt que de contrition, mais il ne faut pas tout demander à la fois,--et reprit son aviron sans répondre.
--Est-ce vrai, princesse, dit tout à coup la jeune indisciplinée, sans discontinuer son exercice; est-ce vrai que je suis si mal élevée?
Elle n'avait pas parlé haut, la princesse était sa voisine, on ne l'avait pas entendue. Sophie lui répondit sur le même ton:
--Non, mon enfant, pas si mal que vous croyez: assez mal, à la vérité.
--C'est dommage... soupira Dosia. Mais est-ce que ça m'empêchera de m'amuser dans le monde? Vous savez que maman me présente cet hiver?
--Cela vous empêcherait certainement de vous amuser, si vous ne deviez pas changer; mais, soyez sans crainte, d'ici à trois mois vous serez beaucoup plus...
--Convenable! souffla Pierre qui se mit à ramer avec conviction.
Dosia ne releva pas cette nouvelle impertinence, et son cousin commençait à être inquiet de cette réserve inusitée, quand on aborda.
Le débarquement s'opéra sans encombre. Platon descendu le premier, offrit la main aux dames et les déposa toutes sur le chemin. Dosia seule était restée en arrière avec Mourief, qui retirait une rame de l'eau non sans quelque difficulté, car, n'étant né amiral, lui, il la soulevait par le plat au lieu de la retirer par le travers.
--Savez-vous nager, mon cousin? lui dit-elle tout doucement, en retenant de la main gauche les plis de sa robe.
--Mais oui, ma cousine.
--Eh bien, nagez maintenant! s'écria-t-elle en franchissant d'un bond le bord de la pirogue sans toucher à la main que lui offrait Platon.
Elle se retourna avec un mouvement de chat qui court après sa queue et repoussa vivement la pirogue loin du rivage.
Pierre avait roulé au fond de la frêle embarcation, et, n'était le mouvement instinctif qui l'avait fait se cramponner au banc, il eût passé par-dessus bord. Sans se troubler, il se releva et chercha les avirons, mais n'en trouva qu'un: les autres avaient été remis au matelot de service et gisaient sur l'embarcadère.
Il se croisa les bras et regarda dédaigneusement le rivage.
--Eh bien! lui cria Platon, est-ce que tu vas passer la nuit sur le lac? Veux-tu une mandoline?
--Envoie-moi plutôt un remorqueur, lui cria Pierre, qui leva en signe de détresse son unique aviron.
Dosia, la tête un peu de côté, contemplait son ouvrage avec une satisfaction évidente. La princesse était contrariée; les autres riaient de bon coeur.
Platon regardait Dosia, et la conviction pénétrait en lui, de plus en plus profonde, que Pierre n'avait rien caché, et que cette enfant n'était qu'une enfant.
--Il n'est pas possible qu'elle joue ainsi avec un homme qui aurait fat battre son coeur, se disait-il; ce serait le dernier degré de l'imprudence!
Et une satisfaction réelle entra en lui, absorbant peu à peu son mal de tête. A mesure que ses doutes s'évaporaient, sa souffrance diminuait, et il se sentit soudain léger comme une plume.
Il n'y avait aucune barque disponible pour remorquer le promeneur solitaire, qu'un courant presque insensible emportait vers l'île,--déserte, hélas!--lorsque fort heureusement un podoscaphe monté par un de ses camarades de régiment vint le reconnaître.
--Es-tu un navigateur audacieux ou une simple épave? demanda le nouveau venu.
--Tout ce qu'il y a de plus épave, mon cher. Ramène-moi au rivage, il y a une récompense.
--Comme pour les chiens perdus alors? s'écria le joyeux officier. Tiens, prends le bout de mon mouchoir de poche et je te remorque.
Ils arrivèrent ainsi au débarcadère, non sans une série de fausses manoeuvres qui firent la joie des assistants.
En touchant le sol, Pierre, Pierre salua sa cousine avec toute la connaissance qui lui était due.
--Bah! lui dit celle-ci en haussant les épaules, qu'est-ce que cela prouve?
--En effet, répliqua Mourief, je me demande ce que cela prouve!
--Cela prouve que vous ne savez pas vous tirer d'affaire. On se jette à l'eau, on nage d'un bras, et l'on ramène son embarcation.
--Grand merci, cousine! c'est bon pour vous, ces amusements-là! Je n'ai pas de goût pour les bains forcés, repartit le jeune homme, piqué de ce dédain.
--Voyons, mes enfants, faites la paix, dit la princesse; faut-il qu'on soit toujours à vous réconcilier.
--Oh! nous réconcilier! c'est impossible, s'écria Dosia. Nous somme brouillés de naissance. Nous n'avons jamais pu nous entendre...
Un éclair de malice glissa obliquement des yeux de Pierre à ceux de sa cousine, qui rougit soudain et se hâta d'ajouter avec l'honnêteté de sa nature hostile au mensonge:
--Nous entendre pour longtemps!
Et Platon sentit son mal de tête revenir avec une nouvelle violence.
XIII
On avait dîné depuis une heure, et les conversations languissaient; la princesse proposa de retourner au parc, son offre fut acceptée avec empressement. Les dames qui étaient venues de Pétersbourg furent reconduites jusqu'au chemin de fer, et les quatre promeneurs, livrés à leurs propre ressources, se dirigèrent vers les grands tilleuls qui sentent si bon au mois de juillet, et dont l'ombre est si douce les soirs d'été.
Platon marchait devant, à côté de Dosia; celle-ci trouvait toujours moyen de se tenir le plus loin possible de son cousin, que pour l'heure elle détestait cordialement.
--Mademoiselle Théodosie dit le jeune capitaine, comment trouvez-vous notre Tsarkoé?
--Charmant, répondit la jeune fille; mais, si vous ne voulez pas que je modifie mon opinion, ne m'appelez pas Théodosie. Ce n'est pas ma faute si j'ai reçu ce vilain nom au baptême, et je ne vois par pourquoi c'est moi qui serais punie d'une faute qui n'est pas la mienne.
--Ce n'est pas un vilain nom répliqua poliment Platon.
--C'est un nom de femme de chambre. Enfin je n'y puis rien. Appelez-moi Dosia.
--Eh bien! mademoiselle Dosia, vous plaisez-vous ici!
La jeune émancipée hésita un instant.
--Oui... non, répondit-elle enfin;--décidément non: il n'y a pas assez de liberté.
--Et vous voulez aller dans le monde! C'est bien pis!
--Vous croyez? Mais il y a des compensations?
--Bien peu! vous le verrez vous-même. D'ailleurs, j'ai tort de vous enlever vos illusions d'avance; vous le perdrez assez vite quand le moment en sera venu.
--C'est ce que me disait ma gouvernante anglaise... Vous savez que j'ai eu une gouvernante anglaise?
--Je l'ignorais. Que vous disait cette demoiselle?
--Oh! ma chère mis Bucky! je n'ai jamais rien vu de plus drôle! Imaginez-vous, monsieur Platon, une longue perche, sèche, anguleuse, avec des robes neuves qui avaient l'air d'être vieilles, des cheveux qu'elle faisait onduler de force et qui désondulaient sur-le-champ, de longues oreilles rouges avec de longues boucles d'oreilles en lave du Vésuve,--et de longues dents blanches, encore plus longues que ses boucles d'oreilles. Ma chère mis Bucky, je l'ai adorée!
--Longtemps?
--Deux étés. Maman la prenait pour l'été. Elle devait nous enseigner l'anglais, pour la conversation, vous savez? mais comme elle avait pour idée fixe d'apprendre le français, je lui ai appris la langue des diplomates.
--A-t-elle fait des progrès, au moins?
--Immenses, répondit Dosia avec un joli éclat de rire.
--Que lui avez-vous appris spécialement?
--Des chansons que ma gouvernante française m'avait laissées: _Le Petit Chaperon rouge, Maître Corbeau_ et le _Petit Oiseau_.--Mais J'avais changé les airs: elle chantait _Petit Oiseau_ sur l'air de _Maître Corbeau_, avec des yeux levés au ciel et une expression sentimentale... C'était bien amusant!
Dosia fit entendre le petit rire contenu qui était chez elle l'indice d'une joie délirante.
--Je vois bien ce que miss Bucky a appris chez vous, dit Platon en souriant, mais je ne saisis pas ce qu'elle vous a enseigné?
--Oh! reprit Dosia devenue sérieuse, bien ces choses! La Ballade de sir Robin Gray, l'art de faire des paysages avec de la sauce et une estompe..., vous savez? on barbouille tout le papier, et puis on enlève les blancs avec de la mie de pain. Il n'y a rien de plus drôle.
--Et puis?
--Et puis la morale et la philosophie, et les synonymes anglais. Voilà!
--C'est quelque chose, répondit Platon en s'efforçant de garder son sérieux. Et à votre gouvernante française, que lui devez-vous?
--Celle-là, répondit Dosia en secouant la tête d'un air capable, c'était une révolutionnaire. Elle m'a enseigné l'histoire, la broderie sur filet,--mais j'aime mieux la tapisserie, c'est plus amusant,--les vers de Victor Hugo et les principes immortels de 89. Ça, je l'ai compris tout de suite. Nous avons lu les _Girondins_. J'ai pleuré. C'était superbe. Je ne rêvais plus que déesse de la liberté, bonnet rouge et révolution.--Elle faisait aussi très-bien les conserves et n'avait pas sa pareille pour amidonner le linge fin. Mais je ne l'ai pas eue très-longtemps; maman a prétendu qu'elle me rendait intraitable.
--Comment cela?
--Vous comprenez que, d'après nos principes, quand maman me défendait quelque chose sans m'expliquer pourquoi, naturellement je faisais ce qu'elle m'avait défendu; de là des orages.
--Et votre gouvernante, que disait-elle alors? fit Platon.
--Elle me disait qu'il fallait obéir à maman, que les enfants doivent la soumission absolue à leurs parents et à leurs instituteurs; et quand je lui résistais, elle me mettait en pénitence. Alors je me suis dit qu'il y a évidemment principes et principes; il y en a qui sont bons pour les gouvernants et d'autres qui sont meilleurs pour les gouvernés, et j'ai pensé que lorsque ce serait à mon tour d'être dans les gouvernants, de serait beaucoup plus agréable.
--Parfait! conclut Platon.
--Aussi depuis ce temps-là je n'aime pas les théories; sur le papier ça fait très-bien, mais quand on a une élève têtue, il n'y a pas de principes immortels qui tiennent, on la met en pénitence.
--Bravo! dit Platon; voilà un raisonnement pratique. Avez-vous eu longtemps votre révolutionnaire?
--Deux ans, et je l'ai bien regrettée. C'était pourtant la meilleure de nos gouvernantes. Elle était si bonne quand ses théories lui étaient sorties de la tête! Je crois qu'elle était un peu...
Dosia frappa légèrement son joli front du bout de son index et prit un air entendu.
--Mais, reprit-elle avec vivacité, c'était une personne admirable! Elle avait un coeur généreux, une charité sans bornes; elle donnait tout ce qu'elle possédait à nos pauvres paysans, qui n'étaient pourtant ni de son pays ni dans ses principes. Je l'aimais bien mieux que la gouvernante allemande qui lui a succédé.
Platon s'amusait fort de ce bavardage; il se retourna; derrière lui, sa soeur et Pierre marchaient d'un pas régulier, assez rapide, et causaient avec animation. Il revint à Dosia, qui méditait.
--A quoi pensez-vous? lui dit-il doucement.