La fille de Dosia

Chapter 4

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--Quand je dors, répondit la princesse en riant. Et encore il m'arrive parfois de rêver... Et toi, dis-moi un peu pourquoi tu t'es si fort pressé de me rendre ma visite?

--Parce que j'avais envie de te voir, fit Platon en jouant avec le gland du fauteuil.

--Et puis?

Le jeune homme leva les yeux et vit passer une ombre de raillerie dans ceux de sa soeur.

--Tu es sorcière, Sophie! dit-il en se levant.

--Qu'ai-je deviné, cette fois?

--C'est toi qui le diras. Si tu allais te tromper, ce serait bien amusant; je n'ai garde de perdre cette chance.

--Tu es venu prendre des renseignements sur Dosia Zaptine, fit tranquillement la princesse. D'ailleurs, j'ai prévenu ta demande, et je me suis informée. Tu peux me demander ce que tu voudras, mes réponses sont prêtes.

Platon, qui se promenait à travers le salon, s'arrêta devant elle et se croisa les mains derrière le dos.

--Sais-tu que tu es dangereuse avec ta perspicacité? lui dit-il d'un ton moitié sérieux, moitié enjoué.

--Dangereuse? Pas pour toi, mon sage frère! répondit-elle du même ton.

--Eh bien! que vas-tu me dire? fit-il en reprenant son fauteuil et sa gaieté.

--Pose les questions, je répondrai.

--Soit! D'abord qui est Dosia Zaptine?

--Fédocia Savichna Zaptine est la fille d'un général-major en retraite, mort depuis cinq ans. Elle a un nombre considérable de soeurs, je ne sais plus au juste combien...

--Pierre Mourief en sait mieux le compte, interrompit Platon.

--Vraiment? Ça fait le plus grand honneur à ce jeune homme! Je ne croyais pas trouver en lui l'étoffe d'un calculateur.

--Oh! fit Platon avec bonhomie, il sait compter jusqu'à six; et encore quand il s'agit de cotillons.

--Tu me rassures, répondit la princesse avec son calme habituel. Eh bien! mettons que Dosia ait cinq ou six soeurs. Sa mère est née Morlof;--bonne noblesse;--la famille n'est pas dépourvue de fortune et il n'y a pas d'héritier mâle. Est-ce là ce qu'il te fallait en fait de renseignement?

--A peu près. Seconde question: le portrait que Pierre à tracé d'elle est-il exact?

--Je te ferai préalablement observer que je ne sais pas quel portrait a tracé M. Pierre,--mais il doit être exact, puisque sur une simple indication j'ai reconnu l'original.

--Alors, fit-il après un court silence, elle est très-mal élevée?

--Absolument! Elle tire pas mal le pistolet; c'est son père qui lui a appris ce noble amusement en la faisant tirer pendant un été entier dans une vieille casquette d'uniforme qui leur servait de cible; Dosia pouvait avoir une dizaine d'années. Son professeur est mort, mais la casquette est restée, avec le goût de pistolet. Je me rappelle avoir vu, un certain printemps Dosia arroser des poids de senteur,--qu'elle avait plantés dans une assiette à soupe,--au moyen de cette casquette-cible, tellement criblée de trous, qu'elle pouvait servir d'arrosoir.

Ici Platon ne put conserver son sérieux, et la princesse lui tint compagnie,.

--Et le reste? fit-il quand il eut recouvré la parole.

--Et le reste? Il y a à prendre et à laisser. J'ai dans l'idée qu'elle sait imparfaitement la géographie: elle m'a adressé sur Baden Baden des questions qui m'ont fait soupçonner qu'elle croyait cette ville située sur les bords du Niagara. Maintenant je ne suis pas sûre qu'elle mette le Niagara en Amérique. Blondin lui a singulièrement brouillé les idées avec ses pérégrinations; Blondin était son héros à l'époque où la casquette lui servait d'arrosoir. Elle rêvait de se promener à cheval sur une corde tendue en travers du Ladoga... elle m'a même demandé si ce serait très-difficile. Je lui ai répondu que le difficile ne serait pas de se promener, mais de décider le cheval.

--Le cheval qui rue?

--Ah! tu le connais? Oui, le cheval qui rue, ou même un autre.

--En effet, dit Platon, ce ne serait pas facile. Elle a donc renoncé à son projet?

--Après quelques essais infructueux sur un ligne tracée par terre, elle a dû renoncer à son rêve, non sans un grand crève-coeur,--elle a dévoré un tas énorme de gros volumes dans la bibliothèque de son père; mais ces lectures n'ont pas modifié ses idées sur la géographie. Elle écrit très correctement les quatre langues, russe, allemande, française, anglaise;--elle joue du piano très-bien, quand elle veut, mais elle ne veut pas toujours; elle dessine la caricature avec un talent rare et ignore absolument les premiers principes de l'arithmétique.

--C'est complet! dit le jeune homme avec un soupir. Mais quelle espèce de personne est donc sa mère?

--La femme la plus posée, la plus méthodique, la plus sérieuse qui se puisse voir: maigre, maladive, un peu mélancolique, ignorante comme une carpe et pleine de foi dans la perfection des gouvernantes étrangères,--ce qui explique un peu l'éducation bizarre de Dosia.

--Et les autres soeurs?

--Ce sont de sages personnes, très rangées, pédantes même... Explique qui pourra ces anomalies. Un farfadet a dû se glisser dans le berceau de Dosia le jour qu'elle est née; en le cherchant bien, on le trouverait peut-être dans ses tresses ou dans les plis de sa robe.

--Et le moral? fit Platon redevenu soucieux.

Le moral est excellent, il rachète le reste.

Les yeux du jeune officier exprimèrent une série d'interrogation si éloquentes que la princesse se mit à rire.

--Je crois, dit-elle, que M. Pierre a calomnié sa charmante cousine; s'ils se sont querellés, il est certain qu'il n'a pas eu le dessus, car Dosia a un caquet de premier ordre. Mais de moral, je le répète, n'en est pas moins excellent. Cette petite fille a très-bon coeur,--non pas ce bon coeur qui consiste à donner è tort et à travers ce qu'on possède; mais elle a le coeur généreux et paye de sa personne à l'occasion. Je l'ai vue, en temps de fièvre, porter des secours à ses paysans, comme une vaillante qu'elle est. Je l'ai vue se jeter à l'eau pour repêcher un petit marmouset de quatre à cinq ans qui s'était avancé trop loin en prenant un ban, et que le courant emportait: elle nage comme un poisson, par parenthèse; mais tout habillée, ce n'est pas réjouissant. Elle est bonne, très-bonne... aussi bonne qu'insupportable, ajouta la princesse en riant.

--Je te crois sans peine, dit Platon. Ces natures toutes de contrastes violents sont également susceptibles du mal et de bien... Mais la morale, qu'en faisons-nous dans tout cela?

--Dosia est l'honneur même, répondit la princesse. C'est la vraie fille de son père.

Platon avait repris sa marche dans le salon. Sa physionomie s'était assombrie. Il garda le silence.

--Tu sais sur son compte quelque chose de plus que moi, dit affirmativement la princesse en le regardant.

--Oui!... Et cela me chagrine, car cette enfant, avec ses défauts, semble fort intéressante...

Et Platon confia à sa soeur les confidences caractéristiques de Pierre Mourief.

--C'est fâcheux, dit la princesse quand son frère eut fini. Mais je ne vois là qu'un enfantillage...

--Sans doute, reprit Platon, cependant, pour celui qui l'épousera, cet enfantillage n'est pas sans conséquence.

La princesse ne répondit rien. La chose envisagée sous ce jour était en effet sérieuse.

Heureusement, on annonça le déjeuner, et la conversation prit un autre cours.

La journée s'écoula. Le soir venu, au moment où Platon se préparait à monter en selle, sa soeur l'arrête.

--Es-tu curieux de voir Dosia? lui dit-elle.

Platon réfléchit un moment.

--Certainement, répondit-il. Elle me fait l'effet d'un écureuil charmant et un peu farouche.

--Bien! nous aurons des régates dans six semaines, je l'inviterai,--sans sa mère,--et tu la verras dans tout son beau.

Platon prit congé de sa soeur et galopa bientôt vers le camp.

--C'est dommage! se dit-il tout pensif en secouant la tête.

--C'est dommage! répéta-t-il une seconde fois au bout d'un quart d'heure.

Surpris lui-même de cette persistance d'une même idée, il s'interrogea et s'aperçut qu'il pensait à Dosia Zaptine.

X

--Y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta soeur? demanda Pierre Mourief à son ami, deux ou trois jours après cette visite.

--Non. Pourquoi?

Pierre hésita un moment.

--Tu as dû lui donner une idée bien étrange et peu flatteuse de mon individu; les quelques mots que tu lui as dits au sujet de ma cousine Dosia n'ont pas pu lui faire augurer beaucoup de mon intelligence...

Pluton se mit à rire.

--Détrompe-toi, mon cher! ma soeur ne condamne pas les gens pour si peu; je ne crois pas qu'elle ait pris mauvaise opinion de toi... D'ailleurs, rien n'est plus facile que de t'en assurer.

--Comment cela? fit Pierre, dont le visage se couvrit d'une rougeur joyeuse.

--En m'accompagnant dimanche. Je dois déjeuner avec elle; nous partirons de bonne heure; avant la chaleur, et tu pourras t'expliquer en long et en large sur le chapitre de tes errements.

Pierre, enchanté, remercia son ami, demanda si la princesse excuserait la poussière du voyage, si ce n'était pas très-impoli, et sur tous ces points se laissa rassurer le plus facilement du monde, car il ne demandait que cela.

Le comte Sourof était très-réservé dans les présentations qu'il faisait à sa soeur. Jusque-là bien peu de ses camarades avaient été admis à l'honneur d'aborder la belle princesse Koutsky. Cette réserve venait d'un sentiment naturel des convenances; il ne sied pas que la maison d'une veuve soit pleine de jeunes gens. En invitant Mourief à l'accompagner, le comte Platon s'était donc départi de ses habitudes; si on l'eût interrogé, ce sage eût peut-être perdu une parcelle de sa sérénité; il est à craindre qu'il n'eût témoigné une ombre d'humeur à l'intrus qui se mêlait de questions si délicates. Au fond, le comte Platon avait engagé Pierre Mourief à déjeuner chez sa soeur parce qu'il s'en remettait à la pénétration de celle-ci pour tirer du jeune officier tous les éclaircissements désirables au sujet de son escapade avec Dosia Zaptine.

Dosia était devenue insensiblement le sujet de toutes ses rêveries inconscientes. Les cheveux ébouriffés, les bottines mordorées et les yeux rieurs de cette capricieuse flottaient devant ses yeux comme s'il l'eût connue. Il pensait à elle avec regret, comme à un jeune animal élevé avec soin, avec tendresse, et volé au moment où il commençait à faire honneur à son éducation. Il n'avait jamais vu cette petite fille intraitable, et il la plaignait comme s'il l'eût aimée enfant; il la plaignait d'avoir, si jeune, un souvenir qu'elle voudrait plus tard pouvoir effacer de sa vie au prix de tous les sacrifices...

Le dimanche venu, les jeunes gens prirent la route de Tsarkoé-Sélo, en calèche, pour éviter la poussière. Platon se taisait. Pierre avait peine à l'imiter et se contenait pourtant, de peur de paraître indiscret. Au fond il grillait d'adresser à son ami les questions les plus diverses sur ce qui concernait la princesse Sophie. Enfin, il n'y put tenir.

--Est-ce que ta soeur est bel esprit? demanda-t-il à Platon. Je suis si ignorant!

--Si tu es ignorant, mon don, répondit tranquillement le jeune officier, fit-toi à ma soeur pour combler les lacunes de ton éducation. Elle te prêtera des livres, ne t'adressera pas une question et te renverra penaud, pénétré du désir de t'instruire,--avec un gros bouquin sous le bras. C'est l'usage de la maison. J'y passe comme les autres.

Et soulevant le pan de son grand manteau d'ordonnance, Platon laissa entrevoir le volume de l'_Intelligence_, bien et dûment recouvert d'un journal français.

--Elle t'a prêté cela fit avidement Mourief; montre-le moi!

--Oh! tu peux le feuilleter et même le lire à discrétion: tu n'y comprendras rien.

Pierre ouvrit en effet le livre à deux ou trois endroits différents et le rendit à son ami avec un visage piteux et défait qui amène un sourire sur les lèvres de Platon.

--Mais alors dit le pauvre garçon, la princesse va me trouver horriblement bête?

--Oh! que non! répondit son ami. Elle ne pense pas que, pour n'être pas une bête, on doive comprendre d'emblée les livres qui exigent des études préparatoires Vous vous entendrez très-bien. Elle n'est pas bas bleu le moins du monde; tu verras!

La calèche s'arrête devant le petit perron, et deux minutes plus tard, Pierre se trouvait assis en face de son ami, dans le second fauteuil vert d'eau comme s'il la connaissait depuis dix ans. Les gros volumes avaient disparu avec le couteau à papier, et quelques romans modernes rôdaient seuls sur la table d'acajou rococo.

On déjeuna gaiement; la belle argenterie, le fin cristal mousseline, les radis roses, la nappe étincelante, les bouquets de fleurs qui se cachaient dans tous les coins, les yeux de velours et la robe blanche de la princesse Sophie formaient un ensemble harmonieux, bine pondéré, où les couleurs éclatantes et douces se faisaient une opposition savante et, en apparence, naturelle. La princesse était passée maîtresse dans l'art de composer un tableau d'intérieur avec les objets qui l'environnaient. C'était peut-être ce qui donnait à son logis un charme indicible qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs.

Après une conversation décousue et enjouée sut les mille sujets qui circulent dans un même monde, la chaleur du soleil ayant diminué, vers quatre heures, la princesse proposa une promenade dans le parc.

Ils entrèrent par la porte monumentale en fonte, édifiée par Alexandre Ier, sur laquelle on lit, d'un côté, une inscription russe en lettres d'or, et de l'autre, en français: _A mes chers compagnons d'armes._ Aussitôt, la fraîcheur de la verdure et l'ombre des beaux tilleuls séculaires les environnèrent doucement, leur donnant l'impression d'une vie nouvelle.

Laissant à leur droite le palais et les parterres, ils s'enfoncèrent dans les grandes allées dont le vert foncé change avec les heures du jour. Le lac, par échappées, brillait comme un bon rempli de vif argent. La coupole dorée du bain turc, qui s'avance en promontoire, apparut un instant, rutilante et baignée de soleil. Puis l'ombre les environna de nouveau, et ils avancèrent lentement dans les allées sinueuses si bien sablées qu'elles ont l'air d'un joujou anglais, et protégées par une verdure si épaisse qu'on dirait une forêt inviolée.

Ils trouvèrent un banc et s'assirent dans une sorte de rond-point environné d'une balustrade de pierre, où sans doute L'ancienne cour se réunissait, sous Catherine pour diviser ou pour goûter,--mais de nos jours désert et presque négligé.

Ce lieu avait une certaine grandeur mélancolique: les arbres autour paraissaient plus vieux et plus vénérables qu'ailleurs, et, du reste, les vieilles pierres quelque part que ce soit, semblent toujours avoir quelque chose à vous conter.

Depuis le matin, les trois promeneurs avaient pensé plus d'une fois à la fantasque Dosia,--en ce moment même peut-être occupée à s'aveugler consciencieusement, les yeux fixés sur le lac Ladoga,--peut-être aussi préparant quelque mystification inénarrable à n'importe quel personnage,--le plus sérieux étant le meilleur en pareil cas. Mais personne n'avait prononcé son nom.

--Je voudrais bien avoir du lait, dit tout à coup la princesse. Y a-t-il loin d'ici à la maison du garde?

--Dix minutes, répondit le comte.

--Eh bien! mon ami, fais-nous apporter du lait. Je meurs de soir.

Mourief se leva, empressé.

--Permettez princesse, fit-il, j'irai.

Elle le retint du geste.

--Non, monsieur, vous êtes mon hôte, dit-elle avec la grâce qui lui était particulière. Mon frère prendra cette peine.

Platon s'éloigna aussitôt à grandes enjambées. Il avait compris que, seule avec le jeune homme, sa soeur amènerait bien plus facilement les confidences, et qu'à son retour il trouverait Pierre disposé à se confesser sans réserve.

En effet, on apercevait encore sa casquette parmi les troncs d'arbres, lorsque la princesse, souriant à demi, dit brusquement au jeune officier:

--Que vous a donc fait votre cousine Dosia, pour que vous ayez si piètre opinion de ses mérites?

--Ce qu'elle m'a fait, princesse?... s'écria l'infortuné.

Il s'arrêta net, puis reprit après une demi-seconde de réflexion:

--Elle a failli me faire faire une sottise dont je me serais repenti toute ma vie.

--J'adore les sottises! répondit Sophie avec son sourire engageant. Racontez-moi cela!

En quelques mots Pierre lui raconta l'escapade et le retour de sa cousine sous le toit maternel. La princesse l'écoutait toujours avec un demi-sourire.

--Voyons, monsieur Pierre, lui dit-elle quand il reprit haleine,--car dans sa colère il s'était animé,--si elle n'avait pas voulu revenir à la maison, qu'auriez-vous fait?

--Je l'aurais amenée à ma mère, comme je lui avais dit. Et quel savon j'aurais reçu! Encore dois-je des remerciement à cette tête folle pour m'avoir épargné cet orage-là.

--Votre famille n'eût pas été satisfaite de ce choix?

--Certes non! Mais vous princesse, vous qui la connaissez, à ce que je vois, aimeriez vous à la voir des vôtres?

--Oh! moi, dit Sophie, je n'ai pas qualité pour juger ces choses-là! D'abord je trouve Dosia délicieuse avec tous ses défauts,--et pour je la mettrais bien vite à la raison si je l'avais seulement un an avec moi; et enfin je ne l'épouserai pas, ajouta-t-elle en riant, ce qui change la position du tout.

--Je ne l'épouserai pas non plus, Dieu merci! s'écria Pierre en levant les yeux au ciel, dans le transport de sa reconnaissance.

--Mais dites-moi, monsieur, si votre famille avait refusé son consentement? Il me semble que Dosia est votre cousine à un degré assez proche pour que le mariage vous soit interdit par l'Eglise?

--J'avais pensé à cela, en effet, répondit le jeune homme. Eh bien! j'aurais donné ma démission, et nous nous serions mariés à l'étranger. Il est avec le ciel des accommodements.

--Vous auriez encouru le risque d'une disgrâce?

--Mon Dieu, il l'aurait bien fallu! Une fois que je l'avais enlevée!

--Vous l'auriez épousée malgré tout?

Pierre regarda la princesse avec quelque surprise.

--Puisque je l'avais enlevée! répéta-t-il lentement.

La princesse baissa les yeux, savoura un moment la joie très-délicate et suprême de rencontrer une âme absolument droite et honnête. Elle voulut approfondir encore cette jouissance.

--Et vous ne l'aimiez pas follement?

--Franchement, non. Je ne l'aimais pas du tout, je le vois maintenant. Je sens qu'il faut autre chose que la beauté et l'esprit pour inspirer un véritable amour.

--Ah! vous avez fait cette découverte? dit en souriant la princesse.

Pierre garda le silence et rougit. Heureusement Sophie n'eut pas l'idée de lui demander depuis quand, car il eût été bien honteux d'avouer que cette conviction datait de l'instant même.

--Vous auriez épousé Dosia sans l'aimer, sachant qu'elle ne pourrait pas vous procurer le vrai bonheur?

--Mais, princesse, puisque je l'avais enlevée! répéta Pierre pour la troisième fois.

Sophie tendit la main au jeune officier.

--Allons, monsieur Pierre, dit-elle, vous êtes un preux! mais, ajouta-t-elle en retirant sa main, bénissez le ciel de n'avoir pas poussé l'épreuve jusqu'au bout. Il est heureux pour elle et pour vous que l'affaire se soit terminée si brusquement, car si elle n'est pas la femme de vos rêves, vous n'êtes pas non plus le mari qui lui convient.

--A quel infortuné, à quel condamné à perpétuité destineriez-vous cette fantasque jeune personne?

--Ah! voilà! fit la princesse avec son sourire énigmatique; je n'en sais rien, mais pour guider cette barque indocile, il faudrait un pilote plus sage que vous.

Platon arrivait, suivi d'un paysan qui portait dans un panier du lait et des verres. On se rafraîchit, et le paysan s'en retourna.

Ou moment où la princesse se levait pour continuer sa promenade:

--Vous êtes bien sûr, dit-elle à Pierre, que le retour de Dosia chez sa mère ne vous a pas laissé de regrets?

--Le plus inexprimable soulagement, princesse, la joie la plus intime et la plus profonde! Je n'ai jamais si bien dormi que cette nuit-là.

--Heureuse prérogative d'une bonne conscience, dit la princesse en s'adressant à son frère. Tu vois devant toi, Platon, l'homme qui n'a jamais connu le remords! Admire-le!...

--Ah! princesse, soupira Pierre, si vous saviez quel bien-être c'était de penser que je l'avais échappé de si près! Grand Dieu! je frémis quand je pense au danger que j'ai couru.

Ils reprirent en plaisantant le chemin du logis, contents tous les trois, pour des motifs très-différents. Le contentement le plus sérieux était celui de Sophie. La princesse, en effet, passait sa vie à chercher de belles âmes, et, quand elle en trouvait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, il se chantait dans son coeur un concert à ravir les anges du paradis. Ce jour-là, le concert fut particulièrement brillant.

On ne sait quelles paroles mystérieuses échangèrent Sophie et son frère dans un aparté, mais tout le long de la route, en revenant au camp, Platon ne fit que fredonner des airs d'opéra. Pierre Mourief ne dit pas un mot et fuma huit cigarettes.

XI

Les deux jeunes gens retournèrent souvent chez la princesse. Cet intérieur paisible avait pris tout à coup possession du lieutenant Mourief, au point de lui faire dédaigner ses anciens plaisirs.

Le théâtre seul l'amusait encore, mais il était devenu plus difficile sur le choix du répertoire, et un beau jour il s'aperçut que le ballet l'ennuyait.

Heureusement les grandes manoeuvres eurent lieu, et le camp fut levé,--ce qui rétablit Pierre dans son assiette ordinaire, grâce à une semaine de fatigues bien conditionnées. Pendant huit jours il ne fit que dormir, manger, prendre l'air, tomber de sommeil, et ainsi de suite. Après quoi il se retrouva en possession de toutes ses facultés.

Comme le lui avait prédit Sourof, la princesse lui avait prêté des livres, et lui, qui ne pouvait pas souffrir la lecture, il y avait pris un plaisir extraordinaire. Charmé de ce changement, sans se rendre compte qu'il avait pour cause le plaisir de parler avec la princesse Sophie de choses qu'elle aimait et admirait, il s'était dit que sans doute il avait fini de semer sa folle avoine et qu'il entrait dans l'ère des occupations plus stables.

Pourtant, à bien regarder autour de lui, il s'aperçut que ses camarades, pour la plupart de son âge ou plus âgés, semaient encore leur avoine à pleines poignées sur tous les chemins imaginables, et un beau matin il s'éveilla en se demandant pourquoi il allait si souvent chez la princesse Koutsky.

--Je dois bien l'ennuyer! se dit-il avec mélancolie.

Et il prit soudainement une résolution énergique, celle de ne lus importuner de sa présence cette généreuse princesse. Le coeur gros de regrets, à cette décision que personne ne lui demandait, il se préparait à écrire un petit billet bien poli, en renvoyant les livres prêtés, lorsque la providence, dispensatrice des biens et des maux, lui rappela que ce jour même était celui des régates, et qu'il avait promis de passer cette journée chez la princesse avec Platon.

--Ce sera pour demain, se dit-il illuminé d'une joie enfantine. Encore une bonne journée, et, puisqu'elle m'a invité d'elle-même, il est clair qu'aujourd'hui je ne suis pas importun. D'ailleurs, je crois qu'elle aura du monde.

L'infortuné ne croyait pas si bien dire.

Comme il entrait chez la princesse, vers une heure de l'après-midi, pimpant et tiré à quatre épingles, il vit venir à sa rencontre son ami Platon, dont la physionomie lui sembla particulièrement narquoise.

--Ecoute! lui dit celui-ci avec un mouvement du con des lèvres aussi inquiétant. Je crois que les grandes joies sont dangereuses. Ma coeur a eu une idée; je ne sais si tu la trouveras bonne. J'ai peur que non.

--Parle donc? dit Pierre impatienté. Tu nous tiens dans le courant d'air.

--Eh bien! mon ami, voici le fait. Ma soeur aime la concorde et voudrait voir la paix régner sur toute la terre avec un corne d'abondance dans chaque main. Ne pouvant réconcilier les empires,--hélas! parfois irréconciliables...

--En as-tu encore pour longtemps? interrompit de nouveau le jeune lieutenant.