Chapter 3
--Oh! il n'y a pas de danger! fit-elle en secouant le tête. Pourquoi veux-tu que ces gens aillent raconter chez nous que je me promène avec toi sur la route! Et puis, quand ils le diraient, on croirait que c'est une de mes folies.
C'était vrai pourtant! mon excellente tante était si loin de me soupçonner, que, lui eût-on dit que je fuyais avec sa fille sur la route de Pétersbourg, elle n'eût pas daigné y attacher d'importance.
Cette pensée m'avait amoindri à mes propres yeux. Nous traversions une forêt peu éloignée de la maison de ma tante; il n'y avait plus de paysans sur la route, le soleil était couché, les rossignols chantaient à plein gosier dans le taillis, mon Finnois dormait comme un loir;--je me sentis plein d'audace, et je résolus de profiter des avantages que me donnait ma situation.
--Cher ange... dis-je à Clémentine en me rapprochant, non sans une infinité de précautions.
Clémentine fouillait dans sa poche avec une inquiétude évidente.
--Qu'y a-t-il? lui demandai-je en interrompant mon bel exorde.
--J'ai oublié mon porte-monnaie! fit-elle avec désespoir.
--C'est un détail. Combien y avait-il dans ton porte monnaie?
--Soixante-quinze kopecks, répondit-elle en tournant vers moi ses grands yeux pleins de trouble.
--Ce n'est pas une fortune; ma mère te donnera un autre porte-monnaie, lui dis-je par manière de consolation.
--C'est ma tante Mourief qui va être étonnée! s'écria Clémentine en frappant des mains. Quelle surprise. J'adore les surprises.
Ma mère aussi adorait les surprises, mais je n'étais pas sûr que celle que nous lui préparions fût de son goût.
Pour chasser ce doute importun, je me rapprochai encore un peu de ma jolie fiancée, et je glissai tout doucement un bras derrière elle. Comme elle se tenait droite, elle ne s'en aperçût pas. J'en profitai pour m'emparer de sa main gauche: elle me laissa faire, parce que je regardais attentivement ses bagues.
--Ma chère petite femme, lui dis-je, comme nous serons heureux.
--Oh, oui, répondit-elle; tu feras venir Bayard et Pluton, n'est-ce pas? Maman ne te les refusera pas.
Certes non, ma tante ne les refuserait pas, et c'est précisément ce qui me chagrinait, car ces deux animaux trop bien dressés m'opposeraient sans aucun doute une rivalité redoutable dans le coeur de ma fiancée. Enfin, je passai outre.
--Nous vivrons toujours ensemble, nous ne nous quitterons plus... Est-ce que tu m'aimes, Clémentine?
--Mais oui, fit-elle avec une sorte de pitié. Voilà déjà deux fois que tu me le demandes. Combien de fois faudra-t-il te le dire?
Evidemment, ma cousine et moi, nous n'avions de commun, en ce moment, que les coussins de notre équipage; nous vivions dans deux mondes complètement étrangers l'un à l'autre.
Je me hasardai à brûler mes vaisseaux. J'enlaçai Clémentine de mon bras droit, je l'attirai à moi et j'appliqué un baiser bien senti sur ses cheveux... Mais, au moment où mes lèvres touchaient son visage, sa main droite, restée libre malheureusement, s'aplatissait sur le mien avec un bruit si retentissant, que le Finnois, réveillé en sursaut, se hâta de faire claquer ses rênes sur les dos de son attelage.
--Clémentine, fis-je irrité, c'est le second.
--Et ce sera comme ça toutes les fois que tu seras impertinent! me répondit-elle avec la vaillantise d'un jeune coq déjà expert dans les combats.
--Mais que diable! fis-je, fort mécontent, ce n'est pas pour autre chose qu'on se marie. Quand on ne veut pas se laisser embrasser, on ne se fait pas enlever.
Clémentine devint ponceau,--honte ou colère, je n'en sais rien. J'étais extraordinairement monté, et je la regardais d'un air furieux.
--Ah, on ne se fait pas enlever. Ah, c'est pour m'embrasser que tu m'enlèves. Eh bien, attends, ce ne sera pas long.
Elle avait détaché le tablier du tarantass et se préparait à sauter à terre, au risque de se casser quelque chose: je la retins, non sans peine, et mes mains, nouées autour de sa taille,--non par tendresse, je vous le jure, mais pour la protéger,--reçurent plus d'une égratignure dans la bagarre. Elle se défendait comme un lionceau en bas âge, mais avec une vigueur surprenante.
A la fin, vaincue, elle se laissa tomber sur le coussin.
--Je n'ai que ce que je mérite, fit-elle d'un air sombre. Mais c'est une indignité. Un galant homme ne se conduit pas ainsi.
J'avais tiré mon mouchoir et J'étanchais les gouttelettes de sang qui venaient à la surface de mes égratignures.
Je lui montrai la batiste marbrée de petites taches roses.
--Est-ce que tu crois, dis-je qu'une demoiselle bien élevée se conduit ainsi?
--C'est bien fait, répliqua-t-elle, et je recommencerai tous les jours.
--Tous les jours?
--Toutes les fois que tu seras grossier.
--Alors, ma chère, lui dis-je, ce n'est pas la peine de nous marier. Nous pouvons nous quereller sans cela.
--Bien entendu. Adieu, je m'en vais. Bon voyage.
Elle allait sauter... Je la calmai d'un mot.
--Retourne à la maison, j'ai oublié quelque chose, dis-je à mon Finnois, que tout ce tapage n'avait réveillé qu'à demi.
Il grogna bien un peu, mais la promesse d'un rouble de pourboire donna des ailes à la jument boiteuse, et nous roulâmes bientôt vers la maison de ma tante, tous deux fort bourrus, et chacun dans notre coin.
L'angle du jardin apparut bientôt. J'allais déposer Clémentine où je l'avais prise, elle fit un geste négatif.
--Eh bien, dit-elle, que penserait-on de moi? Il faut que tu me ramènes au perron.
--Mais on me demandera des explications.
--Dis ce que tu voudras: la vérité, si tu veux.
Elle se rencogna, maussade. Chose très-singulière, nous n'étions plus fiancés, et nous n'avions pas cessé de nous tutoyer. A vrai dire, c'était une habitude de nos jeunes années, que nous avions eu beaucoup de peine à perdre: on n'est pas cousins pour rien.
La tarantas s'arrêta devant le perron, à l'ébahissement général de toute la maisonnée, accourue au bruit des roues. Ma tante dominait toute la famille de sa haute stature, exhaussée de sa maigreur phénoménale.
--Mon Dieu, Pierre, qu'est-ce qu'il y a? s'écria la digne femme bouleversée.
--Ma cousine m'avait fait un bout de conduite, je vous la ramène.
Clémentine descendit prestement et s'enfuit dans sa chambre pour éviter les reproches de sa mère sur son manque de convenance.
--Elle t'a dérangé de ta route, Pierre, me dit mon excellente tante; pardonne-lui, c'est une enfant mal élevée.
--Je n'ai rien à lui pardonner, ma tante, répondis-je de mon mieux: mais il est bien vrai que c'est une enfant.
Je repartis aussitôt, plus léger qu'une plume, je m'endormis et n'ouvris plus les yeux jusqu'à Pétersbourg. Vous me demandiez ce que j'avais fait de ma cousine après l'avoir enlevée? Voilà ce que j'en ai fait, et si Platon y trouve à redire, je suis prêt à accepter ses reproches.
Platon était le comte Sourof, qu'on plaisantait souvent de ce prénom, si bien d'accord avec sa sagesse et sa philosophie souriante.
--Platon n'y voit rien à redire, répliqua celui-ci, mais ton histoire est excellente, et tu nous as bien amusés. Je te vote une plume d'honneur.
--Assez bavardé. Des cartes, cria un de ceux qui avaient dormi.
On apporta des cartes et des rafraîchissements. Le reste de la soirée s'écoula comme toutes les soirées de ce genre.
VI
Le lendemain était un dimanche, Pierre goûtait encore les douceurs d'un lit peu moelleux, quand le comte Platon entra dans sa cabane et vint s'asseoir auprès de son oreiller.
Le jeune officier bâilla deux ou trois fois, s'étira de toutes ses forces et tendit la main à son ami.
--J'ai la tête un peu lourde lui dit-il, j'aurai trop dormi.
--Non, fit Platon en souriant, tu as trop bu.
--Moi. Oh, peut-on calomnier ainsi un pauvre officier, innocent comme notre mère Eve.
--Après le péché?
--Avant.
--Soit, mettons que tu n'as pas trop bu... tu as trop parlé.
--Hein? fit Pierre en se mettant sur son séant. J'ai trop parlé? Qu'est-ce que j'ai dit? J'ai dit des bêtises?
--Pas précisément. Tu as raconté une certaine histoire d'enlèvement qui, si elle est vraie...
--Ah, s'écria Pierre, j'ai parlé de ma cousine Dosia.
--Tu as parlé d'une cousine Clémentine, tu as eu l'habileté de ne pas trahir son vrai nom; mais, mon pauvre ami, tu as fait de cette jeune fille un portrait si original et si ressemblant, que le moins habile la reconnaîtrait.
Pierre, désolé se balançait tristement, le visage caché dans ses deux mains.
--Animal, s'écria-t-il, triple sot... Et... qu'est-ce que j'ai bien pu dire.
Platon lui esquissa en quelque mots le récit de la veille.
--Ah, soupira Pierre satisfait, je n'ai pas brodé au moins. Je n'ai dit que l'exacte vérité... _In vino veritas..._ Et tu m'as laissé aller, toi, la Sagesse?
--Comment veux-tu arrêter un homme un peu gris qui s'amuse à amuser les autres? Tu as eu un succès fou avec ton histoire...
Le front de Pierre s'éclaircit: on n'est jamais fâché d'apprendre qu'on a eu un succès fou, lors même qu'on ne s'en souvient pas, et lors même qu'on a dû ce succès à des moyens légèrement répréhensibles.
--Il faut tâcher de réparer cette étourderie, continua Platon en voyant le bon effet de son discours.
--Oui, mais comment?
Etant d'accord sur la fin, les deux jeunes gens débattirent les moyens et se séparèrent au bout d'un quart d'heure.
Le soir même, après dîner, au moment où les plus pressés allaient déserter le mess, Platon fit un signe, et on apporta un grand bol de punch flambant,--de format beaucoup plus modeste pourtant que celui de la veille.
--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écrièrent les officiers.
Quelques-uns, prêts à partir, subissant l'attraction, revinrent sur leurs pas.
--Cela veut dire, messieurs, fit Platon d'un air confus, que j'ai perdu mon pari et que je m'exécute.
--Quel pari?
--Mourief avait parié qu'il inventerait de toutes pièces un petit roman, aussi bien qu'un littérateur à tous crins. J'avais soutenu le contraire. Il nous a amusés et séduits hier soir avec son histoire d'enlèvement. J'ai perdu. Je m'exécute.
--Oh, séduits, séduits, s'écria un des jeunes gens en se rapprochant. Tu n'as pas tant perdu ton pari que tu veux bien le dire, car, pour moi, je n'ai pas cru un mot de cette aventure.
--Ni moi! dit un second.
--Ni moi! proféra un troisième. C'était trop joli pour être vrai!
Cette dernière réflexion mit du baume sur l'amour-propre de Mourief, qui commençait à s'endolorir.
--Et puis, conclut un quatrième, quel est l'homme assez modeste pour raconter une histoire où il joue un rôle si peu brillant? On est plus chatouilleux quand il s'agit de soi-même!
Pierre échangea un sourire avec son ami.
La conversation, une fois détournée de la véritable piste, s'égara de plus en plus, et le punch disparut au milieu de la gaieté générale.
L'heure venue, les deux jeunes gens reprirent ensemble le chemin de leurs baraques. L'air était chargé d'une senteur aromatique particulière, celle des bourgeons de peuplier nouvellement éclos. Cette belle nuit de juin, presque sans ombres, ne provoquait sans doute pas aux confidences, car ils marchèrent silencieux jusqu'au moment de se séparer.
--Ta cousine Dosia est-elle vraiment si mal élevée? dit tout è coup Platon au moment d'entrer dans sa baraque.
--Ah! mon cher, je ne sais pas au juste ce que j'ai dit, mais tout cela est fort au-dessous de la vérité; il m'aurait fallu parler vingt-quatre heures sans désemparer pour te donner une idée à peu près exacte de cette fantasque demoiselle.
--Fantasque, soit! dit Platon en souriant; mais fort originale, et très-vertueuse, à coup sûr, malgré son escapade.
--Originale, certes; vertueuse, encore plus! J'ai de bonnes raisons pour m'en souvenir, répondit Pierre en passant légèrement la main sur sa joue. Tu parles d'or, la Sagesse!
--Bonsoir fit Platon en lui tendant la main.
--Bonsoir! répondit Pierre, qui s'en alla d'un pas agile et souple.
Platon le regarda s'éloigner, réfléchit un moment, puis rentra dans sa petite isba et s'endormit sans perdre une minute à de plus longues réflexions.
VII
Le comte Platon Sourof avait une soeur, la princesse Sophie Koutsky, aussi raisonnable, aussi sensée que lui-même. De toute sa vie, elle n'avait fait qu'une folie, commis qu'une imprudence, celle d'épouser à dix-sept ans un mari malade, qu'elle aimait tendrement, qu'elle avait soigné avec tout le dévouement possible, et qui l'avait laissée veuve au bout de dix-huit mois.
--Vous ne faites jamais de bêtises, ma chère, lui avait dit à ce sujet la grande-duchesse N... dont elle était la filleule; mais il paraît que vous avez l'intention de régler d'un seul coup tout votre passé et tout votre avenir, en fait de folies.
Sophie s'était contentée de sourire et de baiser respectueusement la main de son auguste marraine. Huit jours après le prince Koutsky un rayon de bonheur sur son visage émacié par les fièvres, conduisait à l'église celle qui voulait bien partager sa triste vie pour le peu de temps qu'elle devait encore durer.
--Si Koutsky était riche, passe encore, disait un gros général d'artillerie aussi intelligent que ses boulets de canon. Mais il n'a pas le sou! Que peut-elle aimer dans ce fiévreux?
--Le sacrifice! lui jeta bien en face une belle enthousiaste de vingt ans.
Le général s'inclina d'un air aimable et balbutia un compliment; mais il n'avait pas compris, et il n'était pas le seul.
Sophie Koutsky soigna en effet son mari jusqu'au dernier moment, le mit des ses mains dans le cercueil, prit le deuil de veuve et continua à vivre aussi calme aussi raisonnable que jamais.
Ce qu'elle avait recherché dans le mariage était, en effet cette soif du martyre qui tourmente les grandes âmes. Elle avait aimé Koutsky parce qu'il était malade et condamné à mourir bientôt; elle avait vu une bonne oeuvre à faire en donnant à ce mourant les joies du foyer domestique, d'un intérieur harmonieux, d'une tendresse infatigable et dévouée.
Si son mari n'eût pas pris les fièvres au Turkestan en servant son pays, elle eût peut-être été moins généreuse; mais dans de telles circonstances il lui semblait payer sa dette à l'humanité et à son pays tout ensemble.
Quand elle quitta le noir pour le lilas, on lui demanda ce qu'elle comptait faire.
--Vivre un peu pour mon plaisir, répondit-elle.
En effet, depuis trois ou quatre ans qu'elle était veuve, on la voyait à peu près partout où une honnête femme peut se montrer seule. Grâce à cette dignité simple, à cette aisance tranquille et calmante, pour ainsi dire, qui lui servait d'égide, sa grande jeunesse n'avait pas été un obstacle à sa liberté.
La famille avait d'abord parlé de la nécessité d'un chaperon, mais la princesse, sans s'en offusquer d'ailleurs avait repoussé cette idée.
--Mon chaperon serait ou une vieille femme véritablement digne de respect,--et en ce cas il me faudrait la ménager et ls soigner, ce qui me couperait les ailes--ou une demoiselle de compagnie nullement vénérable, que je pourrais traîner partout à ma suite, mais dont la protection ne serait pas sérieuse. Alors, à quoi bon? Laissez-moi comme je suis, et si je fais quelque sottise, nous en reparlerons.
Cette façon sommaire de régler les questions de convenance avait d'abord un peu ému la famille; puis "Sophie était si sage" que les bonnes gens avaient cessé de s'occuper de ses petites fantaisies innocentes.
Le prince Koutsky n'avait pas laissé grand'chose à sa veuve; mais Sophie était riche de son chef, et sa fortune bien ordonnée lui permettait de vivre grandement. Son principal plaisir, en été consistait à surprendre de temps en temps quelques bonnes amies en venant passer une journée avec elles, dans les environs, et parfois il lui arrivait de venir jusqu'au camp rendre visite à son frère, qu'elle aimait beaucoup et qui la comprenait mieux que pas un être au monde.
Deux ou trois jours après l'indiscrétion de Pierre Mourief, la belle princesse Sophie vint voir le comte Sourof. Ses chevaux seuls pouvaient se plaindre de son humeur errante, car elle leur imposait de longues courses; mais c'étaient de vaillantes bêtes, à la fois belles et solides, et la course de Tsarkoé-Sélo, où elle habitait pendant l'été, jusqu'au camp de Krasnoé, n'était pas assez longue pour les mettre sur les dents.
La princesse passa la journée avec son frère, assista aux exercices, dîna avec lui dans son isba, et, vers le soir, la calèche à quatre places dont elle se servait dans ces sortes d'occasions s'avança devant la petite maisonnette en bois.
Mourief passait en ce moment. Ses occupations l'avaient tenu écarté de cette partie du camp pendant la journée; et, ne connaissant pas la princesse, il ignorait à qui appartenait ce bel équipage. Une curiosité provoquée peut-être moins par l'attelage de choix que par la propriétaire de ces biens, lui fit ralentir le pas.
Sourof, reconduisant sa soeur, sortit de l'isba.
La beauté et l'expression charmantes du visage de la princesse, sa grande tournure, sa distinction exquise frappèrent le jeune lieutenant.
Sophie venait de s'asseoir dans la calèche; son frère, appuyé sur la portière, causait avec elle; il aperçut le visage légèrement étonné de Pierre, qui se retournait pour voir encore cette belle personne, et, souriant, il lui fit un signe d'appel.
Mourief rebroussa chemin et vint se ranger auprès de son ami.
--Ma chère Sophie, dit le comte, tu es la plus sage des femmes: tu seras peut-être bien aise de faire la connaissance du plus fou de nos jeunes braves... Le lieutenant Pierre Mourief, mon ami; la princesse Koutsky, ma soeur.
Pierre s'inclina profondément. La princesse regarda un instant son frère et le néophyte.
--Venez me faire un bout de conduite, messieurs; vous ne devez pas être gens à redouter deux ou trois verste de chemin à pied.
Les deux jeunes gens obéirent, et l'attelage partit d'un trot égal et parfait.
VIII
--S'il n'y a pas d'indiscrétion, monsieur, fit la princesse après les premières banalités inévitables, dites-moi pourquoi mon frère vous octroie une telle supériorité dur vos camarades de régiment?
Pierre se mit à rire.
--Demandez-le-lui, madame, répondit-il. S'il veut vous le dire, je ratifie son jugement.
--On peut tout dire à ma soeur, fit Platon d'un air moitié fier, moitié railleur; ce n'est pas pour rien qu'on l'a baptisée Sophie. On aurait aussi bien pu la baptiser Muette, car elle ne répète jamais rien.
Pierre s'inclina respectueusement, sans cesser de sourire.
--Fais ce qu'il te plaira, dit-il à son ami; toi aussi, tu es si sage, si sage... Vraiment, madame, ajouta-t-il en se tournant vers la princesse, assise en face de lui, je ne mérite pas de me trouver en si parfaite société; je ne reconnais pas digne...
--Raconte-moi ce qu'il a fait. Platon, dit la princesse à son frère. Tout cela, ce sont des faux-fuyants pour éviter une confession terrible, je le soupçonne. Vous avez tort, monsieur, reprit-elle en s'adressant à Mourief, la confession purifie d'autant mieux que parfois elle suggère un moyen de réparer une erreur.
--Ah! madame, je n'oserai jamais...
--Je vais donc parler à ta place, fit Platon, qui avait son idée. Imagine-toi, ma chère soeur, que l'autre jour, pour célébrer dignement le vingt-troisième anniversaire de sa naissance, le lieutenant Mourief, ici présent, s'est grisé...
--Oh! grisé! protesta Pierre. Egayé, tout au plus!
--...En notre compagnie, continua Sourof. Tu peux bien te douter que si j'y assistais, le mal n'était pas grave. Mais il était si gai, qu'il nous a raconté tout au long les fantaisies d'une jeune fille fort mal élevée et que, pour ma part, sans la connaître, je trouve charmante.
Pierre fit une moue significative.
--Voyons, dit Platon, est-elle charmante, ou non?
--Charmante, charmante... En théorie, oui... mais...
--Elle est fort mal élevée? demanda la princesse.
--Horriblement.
--Jolie et de bonne famille?
--Oui, princesse, l'un et l'autre sont incontestables.
--C'est Dosia Zaptine! dit la princesse après une seconde de réflexion.
Les deux jeunes gens se mirent à rire. Pierre s'inclina.
--Madame, dit-il je rends hommage à votre sagesse vraiment supérieure. Près de vous, Zadig n'est qu'un écolier.
--Comment as-tu deviné? Je ne savais pas qu'une telle personne existât sous la lune.
--Il n'y a qu'une Dosia au monde, répondit sentencieusement la princesse, et il était réservé à M. Mourief d'être son prophète. Maintenant, messieurs, si vous voulez revenir chez vous avant la retraite, je vous conseille de ne pas perdre de temps, car vos jambes ne valent pas celles de mes trotteurs.
Deux minutes après, la calèche de la princesse disparaissait dans un nuage de poussière, et les jeunes reprenaient le chemin du camp.
--Oh! répondit son camarade par manière de consolation, quand on l'a vue une fois, on ne l'oublie plus!... Platon, pourquoi ne m'avais-tu jamais parlé de ta soeur?
--Est-ce qu'on parle de la perfection? répondit Sourof de ce ton moitié railleur, moitié sérieux, qui lui était habituel. Elle apparaît, et l'on est ébloui, voilà!
--C'est vrai! répondit Pierre très-sérieux.
Et ils causèrent chevaux jusqu'au moment de se quitter.
IX
Sous ses dehors de gravité, Platon avait été saisi d'un soudain désir de prendre de plus amples informations sur le compte de Dosia Zaptine, et ce désir devint si vif, qu'il profita du premier jour de liberté pour aller rendre à sa soeur sa visite amicale.
Il trouva la princesse assise sur une simple chaise de Vienne en bois tourné, vêtue de clair, mais habillée dès le matin, lisant assidûment un gros livre dont elle coupait les feuillets à mesure.
--Sois le bienvenu, dit-elle en apercevant son frère dans l'encadrement de la porte; je pensais à toi.
Platon s'approcha, baisa la belle main blanche qui lui était tendue, et échangea un bon baiser avec sa soeur; la princesse ne mettait aucune espèce de poudre de riz et son frère pouvait l'embrasser sans crainte;--puis il s'assit auprès d'elle.
Le petit salon, tendu de perse chatoyante, fond vert d'eau, était meublé de quelques chaises cannelées; une table d'acajou, assez rococo, en encombrait le milieu; deux fauteuils pour les paresseux, un petit canapé, une grande glace un peu verdâtre,--comme c'est l'ordinaire dans les maisons de campagne de Tsarkoé-Sélo,--tel était le mobilier de cette retraite modeste; et pourtant tout y respirait une sérénité, une ampleur qui ne venaient certes pas de l'ameublement. Peut-être les massifs d'arbustes en fleur, disposés partout où il s'était trouvé de la place, y apportaient-ils de la sérénité,--et peut-être étai-ce la grâce tranquille de la princesse qui y mettait l'ampleur.
--Prends un fauteuil, dit Sophie à son frère.
--Et toi?
--Moi, j'abhorre les fauteuils; c'est bon pour les paresseux ou pour les voyageurs qui viennent du camp visiter leur soeur chérie. Je n'habite jamais que des chaises.
Platon s'allongea moelleusement dans le fauteuil vert d'eau.
--Les fauteuils ont pourtant du bon, dit-il, surtout quand on a fait à cheval une vingtaine de verstes. Qu'est-ce que tu lisais?
--L'_Intelligence_, de Taine.
--Et deux volumes in-octavo! fit Platon. O Sophie! tu m'éblouis par ta raison. Quand tu auras fini, tu me les passeras.
--Tiens! fit tranquillement la princesse en poussant le premier volume à travers la table.
Et elle se remit à couper les pages avec son petit couteau d'ivoire.
--Pourquoi te dépêches-tu tant à ce travail maussade? dit le jeune homme. Rien n'est plus déplaisant que ce grincement de papier.
--C'est pour avoir fini, mon grand frère, répondit Sophie en riant.
Elle coupa rapidement les dernières pages, puis reposa le volume sur la table.
--Enfin! dit-elle avec satisfaction. As-tu déjeuné?
--Non.
--Veux-tu quelque-chose?
--Quand tu déjeuneras, je t'aiderai vaillamment, pais je puis attendre.
La princesse sonna, donna quelques ordres, puis, prenant une tapisserie, revient à sa place. Platon la suivait des yeux.
--Il y a longtemps que je te connais, dit-il en souriant, et tu m'étonnes toujours. Quand est-ce que tu ne fais rien?