La fille de Dosia

Chapter 2

Chapter 23,929 wordsPublic domain

Après dîner, on joua aux _gorelki._ Chacun prit sa chacune, et les couples s'alignèrent. Vous connaissez ce jeu: celui qui n'a pas trouvé de partenaire est chargé de donner le signal et de courir après les autres. Je cherchais Clémentine pour lui donner la main, lorsqu'elle apparut tenant par le collier un énorme chien de Terre-Neuve qu'elle adore, et qui s'appelle Pluton.

--Qu'est-ce que vous voulez faire de cette bête, lui dis-je.

--C'est mon cavalier! répondit-elle en se rangeant avec son chien dans la file des couples.

--Vous? fit-elle en me riant au nez. C'est vous qui "brûlerez"!

De fait, j'étais le dernier, et il n'y avait plus de dames. A la grande joie des gens sérieux restés sur le balcon, je pris la tête de la file et je donnai le signal en frappant des mains. Le premier couple situé derrière moi se sépara, et, passant de chaque côté de ma personne, essaya de se rejoindre en avant. Je feignis de vouloir saisir la jeune fille, mais sans beaucoup d'enthousiasme, et le couple haletant, réuni de nouveau, retourna à la queue pour attendre son tour. Je fis de même avec plusieurs autres: c'était Clémentine qu'il me fallait, et j'étais curieux de voir ce qu'elle ferait de son chien quand je l'aurais attrapée.

Un coup d'oeil furtif m'avertit que c'était à elle de courir. Je frappai dans mes mains: Une deux, trois! Une boule noire passa à ma droite, un nuage blanc à ma gauche. Je me dirigeai vers le nuage blanc, mais au moment où j'allais l'atteindre...

--Pille, Pluton! cria ma fiancée.

Pluton s'accrocha désespérément aux pans de mon surtout d'uniforme.

Je me mis à tournoyer, pensant faire lâcher prise à mon adversaire; mais celui-ci avait coutume de n'obéir qu'à un mot magique dont je n'avais pas le plus léger souvenir. Moitié riant, moitié fâché, je cessai de tournoyer, et je regardai l'assistance. Ils riaient tous à se pâmer.

Les jeunes officiers qui écoutaient ce récit ne se faisaient pas non plus faute de rire. Pierre, très-sérieux, reprit son discours après un court silence.

--Clémentine s'était laissée tomber par terre et riait plus que tous les autres ensemble. Entre deux crises, ma tante, qui n'en pouvait plus, lui criait: Fais donc lâcher pluton!

--Je ne peux pas!... répondait ma fiancée en riant de plus belle.

--Eh bien! lui dis-je, ne vous gênez pas! Quand vous aurez fini...

Et je tentai de m'asseoir aussi sur le gazon; mais Pluton grommelant me tira si énergiquement, que je fus obligé de rester debout. Enfin Clémentine reprit son sérieux et dit à son chien:

--C'est bon Pluton!

L'animal docile, desserra les dents et vint se coucher près d'elle. C'est comme ça qu'elle élevait les bêtes.

Les officiers applaudirent vivement à la péroraison de leur camarade.--Après? après? cria-t-on de toutes parts.

Pierre promena sur l'assemblée et reprit:

--Il n'y eut pas moyen de parler avec elle ce soir-là. D'ailleurs je lui gardait un peu rancune du procédé du chine. J'allai donc me coucher en me promettant de lui faire entendre raison quand elle serait ma femme.

Le lendemain matin, il n'était pas encore sept heures, j'entendis une pluie de sable, mêlé de fin gravier tomber contre mes vitres. Je sautai à la fenêtre, je l'ouvris et j'entendis un éclat de rire s'enfuir au loin sous les grandes allées du vieux jardin. Je fus vite habillé et vite arrivé au fond de ce mystérieux fouillis de verdure... Rien!

Je cherchai dans tous les bosquets, dans toutes les retraites... Rien!

Et de temps en temps un rire argentin me défiait à travers les charmilles.

Enfin, comme je commençais à avoir envie de retourner à la maison prendre mon café,--car j'étais à jeun,--je vis, entre deux alisiers, le visage mutin de ma fiancée. Je bondis vers elle, et, non sans me piquer un peu les doigts, je la saisis par la taille.

Ah! mes amis!... je n'avais pas eu le temps de sentir palpiter son coeur sous ma main, que je reçus...j'en rougis jusqu'à mon dernier jour... je reçus un maître soufflet!

Pierre, penaud, regarda son auditoire, qui manquait absolument de gravité. Le comte Sourof souriait d'un air content.

--Ah! ça vous amuse! reprit le héros de la fête. Eh bien! moi, ça ne m'amusa pas. Ce n'est pas gentil, lui dis-je; est-ce qu'un fiancé n'a pas le droit d'attraper sa fiancée quand elle lui fait des niches?

--Non! me répondit-elle toute rouge de colère; et, si tu recommences, je le dirai à maman.

--Mais ma chère, quand nous serons mariés...

--Eh bien! fit-elle avec un aplomb qui me renversa, ce n'est pas une raison pour être grossier, quand on est marié! Jeu de main, jeu de vilain!

Elle me tira la langue, messieurs; elle me tira positivement la langue et me tourna le dos. Je ne tentai pas de la suivre.

J'étais assis depuis cinq minutes dans la salle à manger, devant ma tasse de café à la crème, bien parfumé, et je savourais avec délices les petits pains au beurre tout chauds qu'on ne fait nulle part aussi bien que chez ma tante... lorsque je vis entrer Clémentine. Nous étions les premiers à cette heure matinale.

Fort grave, encore un peu rouge de sa récente colère, elle s'assit à côté de moi, se fit donner une tasse de café et tira à elle le sucrier. La vieille gouvernante à tête de brebis, qui a vainement essayé d'éduquer toute dette band indisciplinée, poussa un soupir, n'essaya pas de protester et regarda ailleurs. Les doigts de Clémentine fouillaient dans le sucrier d'argent avec de petits tintements très-joyeux;--elle avait mis soigneusement les pinces de côté. Délibérément, elle jeta un morceau de sucre dans sa tasse, puis, du même air tranquille, un autre morceau dans la mienne.

--Mais, cousine, lui dis-je, mon café est sucré.

--Cela ne fait rien, répondit-elle sans se troubler; et deux autres morceaux de sucre tombèrent dans mon pauvre café. Elle remplis sa propre tasse jusqu'à la faire déborder, puis tendit le sucrier vide à la gouvernante. Je commençais à deviner son projet.

--Il n'y en a plus! dit-elle. Allez en chercher, je vous prie.

La pauvre gouvernante poussa un autre soupir--c'était le fond de sa conversation--et sortit avec les clefs.

--Pierre, dit Clémentine, pardonnez-moi!

Je la regardai: elle avait vraiment l'air sérieux.

--Je ne vous en veux pas, lui répondis-je, à condition que vous ne recommencerez pas.

--Ni vous non plus, fit-elle vivement. Marché fait.

Messieurs, qu'auriez-vous dit à ma place?

--Marché fait, répondis-je.

Elle frappa joyeusement des mains.

--Ah, la bonne vie que nous allons mener, dit-elle. Quel dommage que vous partiez demain... Mais vous reviendrez bientôt?

--Certainement fis-je avec conviction.

La journée se passa très-agréablement. Mes mains avaient de temps en temps des velléités soigneusement réprimées de rôder autour de ma cousine; mais, à cela près, tout alla fort bien. Ma tante ne gronda se fille que deux ou trois fois; ses autres filles, d'ailleurs, ne lu laissèrent pas beaucoup le loisir de s'occuper d'elle. Malgré cela, je ne pus échanger une parole en particulier avec Clémentine, qui s'arrangeait toujours pour avoir quelqu'un en tiers dans nos rencontres.

IV

Le lendemain était le jour de mon départ. Dès le matin, après avoir commandé mes chevaux pour huit heures du soir, je descendis au jardin pour essayer de causer avec ma fiancée, et j'allai me poster sur cette fameuse balançoire témoin de nos serments.

Je me demandais depuis un quart d'heure, par désoeuvrement, lorsqu'elle descendit le terrible perron et vint s'asseoir auprès de moi.

La circonstance était solennelle; néanmoins, ma jeune fiancée toucha la terre du pied comme Antée, et hop, nous voilà en l'air.

--Je pars ce soir, lui dis-je sautillant en mesure sur la planche.

--En effet, répondit-elle sans trop de mélancolie; et quand reviendras-tu?

--C'est à toi de me le dire, répliquai-je. Tu m'as défendu de parler à ta mère.

--Oui, fit Clémentine d'un air pensif, sans cesser toutefois de nous balancer; elle ferait de beaux cris si elle savait que je suis fiancée. Il faut attendre que Liouba soit mariée.

Je ne pus retenir une exclamation désolée. Liouba était la fille aînée dont les perfections sans nombre avaient poussé ma pauvre tante à la résolution désespérée de laisser ses enfants s'élever eux-mêmes.

--Liouba. Seigneur Dieu. Autant vaut parler des calendes grecques.

--Tu crois? fit Clémentine d'un air soucieux. Eh bien. Lucrèce, au moins...

Lucrèce avait vingt-trois ans, et son oeil gauche regardais son nez depuis le jour de sa naissance.

--Ce n'est pas beaucoup plus consolant, dis-je en secouant la tête.

--Eh bien! quand tu voudras! fit ma fiancée avec une résignation sereine. Tout de suite si tu veux.

Je réfléchis et je me dis qu'avant de faire une démarche aussi importante l fallait bien consulter un peu mes parents.

--Non, pas tout de suite, lui répondis-je: on ne traite pas ces choses-là au pied levé. Tu m'écriras,--à la caserne des gardes à cheval, tu sais?

--Oui, c'est entendu.

--Et tu vas me laisser partir comme ça, sans un pauvre petit baiser?

Elle me regarda de travers.

--Tu m'embrasseras, dit-elle, quand nous aurons baisé les saintes images.

Cette allusion à la cérémonie de nos fiançailles ne me causa pas toute la joie que j'étais en droit d'en attendre. Néanmoins, je ne fis point la grimace, et je proférai quelques paroles appropriées è la circonstance. Clémentine m'écoutait en se balançant, et ce balancement, auquel je participais sans le vouloir, retirait, je dois l'avouer, un peu de chaleur à mes protestations. Cependant, grâce aux jolis yeux et aux joues roses de ma cousine, je sentais renaître mon éloquence, lorsque Clémentine bondit à terre, me laissant sur la balançoire, fort interloqué, je l'avoue. Je faillis tomber de la secousse, et, pendant que je reprenais pied, elle était déjà loin.

J'entendis, deux minutes après, les gammes chromatiques les plus lamentables rouler d'un bout à l'autre du piano sous les doigts de fer de ma fantasque cousine, et je renonçai à l'espoir d'une conversation plus sérieuse.

Je me trompais cependant: le ciel me réservait une surprise. Une heure avant le dîner, la maison jouissait de la plus douce tranquillité, à ce point que deux ou trois fois la gouvernante inquiète s'était dérangée pour s'assurer qu'il n'était arrivé aucun malheur: je fumais ma cigarette sous la marquise, quand j'entendis des cris aigus retentir à l'étage supérieur.

La gouvernante disparut. La voix de ma tante se fit entendre, dominant le tumulte par un formidable:--C'est trop fort, à la fin, mademoiselle.

Prévoyant une explication de famille, et naturellement doué d'une répugnance instinctive pour ces sortes de choses, je m'éloignai discrètement et je m'enfonçai dans les charmilles du vieux jardin.

J'avais fait deux ou trois fois le tour du labyrinthe et je n'avais rencontré que des colimaçons, lorsque j'entendis des pas précipités, des froissements de verdure, et mon nom crié à demi-voix par ma fiancée en personne.

Je m'arrêtai, je criai:--Ici.... Et, une minute après, Clémentine, palpitante, se jeta dans mes bras, comme l'avant-veille. Mais, craignant un second soufflet, je m'abstins de la serrer sur mon coeur.

--Emmène-moi, dit-elle en fondant en larmes.

Je tirai mon mouchoir de poche,--elle avait perdu le sien,--et j'essuyai ses yeux. Peine inutile, elle avait là deux robinets de fontaine. Quand le mouchoir fut tout à fait mouillé, elle l'étendit sur un buisson pour le faire sécher, et ses larmes s'arrêtèrent d'elles-mêmes.

Nous avions gagné un petit kiosque moisi, qui formait le centre du labyrinthe. C'était une Espèce de couvercle porté sur huit colonnes depuis longtemps dévorées par la mousse. Le plâtre tombé par morceaux laissait voir la brique de cette laide architecture. Une peuplade nombreuses grenouilles, choquées par notre intrusion dans leur paisible domaine, sautillait çà et là d'un air menaçant.

Clémentine, qui n'aimait pas les grenouilles, s'assit à la turque sur un des bancs de pierre placés entre les colonnes et ramassa soigneusement ses jupes autour d'elle. Elle avait l'air d'une petite idole hindoue bien gentille,--sans multiplication de bras ni de têtes.

--Qu'est-ce qu'il y a? lui dis-je enfin.

--Il y a que ma mère me fera mourir de chagrin, répondit ma cousine en pleurant à nouveau.

--Je n'ai plus de mouchoir, lui fis-je observer avec douceur.

Elle essuya ses yeux dans un pli de sa robe et reprit son calme.

--Je suis la plus malheureuse des filles, dit-elle en se croisant les bras.

Comment faisait-elle pour garder l'équilibre, c'est ce que je me demande encore.

--Ma mère a juré de me faire mourir de désespoir.

--Qu'est-ce qu'elle t'a fait, ma pauvre chérie? lui dis-je en m'asseyant tout près d'elle.

Elle rangea un peu les plis de sa jupe, se recroisa les bras et continua.

--C'est un système. Avant-hier, c'était Bayard; aujourd'hui, c'est Pluton; demain, ce sera toi, probablement. Tous ceux que j'aime, s'écria Clémentine en levant ses yeux indignés vers le petit couvercle en briques moisies qui nous abritait.

L'association entre Pluton, Bayard et moi ne me flattait que médiocrement; mais la fin de la phrase était un heureux correctif. Je témoigné une sorte de reconnaissance par un tendre regard, et Clémentine reprit en hochant la tête avec véhémence:

--Oui, ce matin, ils n'ont pas eu honte d'atteler Bayard au tonneau. Mon noble Bayard à ce méprisable tonneau. Aussi je lui ai fait: Kt. kt. et il a tout défoncé. Je te l'avais bien dit.

Je ne pus garder mon sérieux à l'idée de ce spectacle, dont j'avais été privé grâce à la fâcheuse nécessité de ranger ma valise. Clémentine gagnée par mon hilarité, montra ses petites dents blanches dans un éclat de rire muet, puis reprenant sa gravité et son discours:

--J'avais besoin de me venger, dit-elle. Le cocher avait dit qu'on ferait un autre brancard beaucoup plus long et qu'alors Bayard aurait beau ruer, une fois attelé il ne pourrait plus rien casser... Il n'est pas bête, le cocher, fit-elle en se tournant brusquement vers moi.

--Non, il n'est pas bête, répétai-je d'un air convaincu.

J'étais décidé à dire comme elle.

--Mais il est méchant, reprit ma fiancée, puisqu'il a trouvé moyen de réduire mon brave Bayard au vil métier de porteur d'eau. Je voulais donc me venger... Tu sais que je couche dans la chambre de ma soeur Lucrèce?

--Non, je ne le savais pas.

--Eh bien, c'est la vérité. Or, elle déteste les chiens en général, et mon chien Pluton en particulier. Alors, pendant qu'elle faisait la sieste sur son lit, j'ai été chercher Pluton, je lui ai mis des chiffons autour des pattes,--il s'est laissé faire: il est si bon, c'est un agneau...

J'avais bien des raisons pour ne pas adorer cet agneau-là, mais je les gardai pour moi.

--Alors, continua-t-elle, vois-tu d'ici Pluton avec des bottes fourrées, montant l'escalier? Je le tenais par le collier et je lui disais à l'oreille: Tout beau. Il marchait bien doucement, et nous sommes entrés dans la chambre. Je lui ai montré mon lit. Il a tant d'esprit, il a compris tout de suite, et il a sauté dessus. Ma soeur a un peu remué, mais elle ne s'est pars réveillée. C'est ce que je voulais. J'ai tourné la tête de Pluton du côté de la chambre:--ça, par exemple, ça n'a pas été facile;--je l'ai couché sur l'oreiller, je lui ai passé une camisole, je lui ai jeté un châle sur le corps, et après avoir démailloté ses belles grosses pattes noires, je les ai allongées sur le matelas. Jamais tu n'as vu douceur pareille. Ah, si les gens valaient mon chien, le monde irait bien mieux.

J'acquiesçai d'un signe. Elle continua.

--J'ai donné mes ordres à Pluton et je suis allée m'asseoir près de la fenêtre avec mon ouvrage. Comme Lucrèce ne se réveillait pas, j'ai toussé un peu. Elle ouvre les yeux, se retourne, et tout près d'elle, couché sur mon lit, à ma place, elle voit la figure noire de Pluton qui la regardait en tirant la langue. Il avait chaud, tu comprends, sous ce châle... Si tu savais comme elle a crié!

Je riais de si bon coeur, que Clémentine devint toute triste.

--Oui, oui, dit-elle, c'est très-drôle, mais elle a appelé maman, qui est venue; on a voulu battre mon Pluton! Il s'est levé, il a déchiré ma camisole, il a grogné, montré les dents, et maman a décidé qu'on l'enverra à la métairie que nous avons à cinquante verstes d'ice... l'exil! pauvre Pluton!... Et moi, que vais-je devenir? On rosse Bayard, on exile mon chien, et tu t'en vas!

Elle recommença de pleurer, et cette fois je ne lui offris pas de mouchoir: j'étais ému de sa douleur sincère, bien qu'il fût difficile de reconnaître la part qui m'en revenait entre son cheval et son chien.

Elle sauta à bas de son banc, tenant toujours sa robe un peu relevée, de crainte des grenouilles. Ses jolis petits pieds, chaussés d'étroites bottines mordorées, brillaient comme du bronze sur le vieux pavé.

--Emmène-moi! dit-elle. Je ne veux pas rester ici!

--Mais, ma chérie!... lui dis-je.

--Emmène-moi! dit-elle en frappant de son petit pied doré.

--Je ne puis pas ainsi...

--Enlève-moi! on enlève les jeunes filles dans les romans, et on les épouse. Tu m'amèneras à tes parents; ils me connaissent bien! Ton père m'aime beaucoup. Enlève-moi!

--Mais, ma mignonne...

--Tu ne veux pas? C'est donc que tu nem'aimes pas! Oh! le monstre, qui a menti! Eh bien! moi, je ne rentrerai pas dans cette méchante maison où l'on crie toute la journée, où l'on se dispute, où l'on ne m'aime pas... je m'en irai!

--Où? lui dis-je.

Sa colère m'amusait et me touchait à la fois.

Elle me parut tout à coup grandir d'une coudée; ses yeux lancèrent un éclair, un vrai regard de femme, non d'enfant.

--Là! dit-elle en allongeant le bras vers la rivière qui brillait au soleil, à quelque pas de nous.

Elle avait dit ce met si sérieusement, que je frissonnai.

--Non, ma chérie! lui dis-je en lui caressant la main bien timidement: non, je ne veux pas.

--Emmène moi, alors! fit-elle en se tournant vers moi, toute pâle, les yeux gros de larmes.

Ses lèvres avaient l'expression d'un enfant boudeur qui veut qu'on le caresse et qu'on se réconcilie avec lui.

--Eh bien! oui! lui dis-je, à moitié fou...

Cette expression caressante, ces yeux pleins de prière m'avaient ensorcelé.

--Merci! fit-elle en sautant de joie. Ce soir?

--Oui, ce soir à huit heures.

--Je t'attendrai au bout du jardin. Pars comme à l'ordinaire, et au bout du jardin fais arrêter ton tarantass. Je te rejoindrai.

Nous n'étions pas loin de Pétersbourg: quelques heures de poste nous en séparaient. Je me dis que je la mènerais chez ma mère, aussitôt arrivé... Le sort en était jeté, j'épouserais Clémentine.

Elle me serra joyeusement les mains, puis s'arrête, prêtant l'oreille: la cloche sonnait le dîner. Elle m'envoya un baiser du bout de ses doigts mignons et disparut, toujours relevant sa robe de peur des grenouilles.

Je fis une sotte figure pendant le dîner. Je n'osais affronter les regards de ma tante, qui me comblait d'attentions et de bons morceaux. Elle eut la bonté prévoyante de faire mettre un poulet rôti dans mon tarantass. L'idée de ce poulet que je mangerais clandestinement avec sa fille m'inspirait des remords au point d'arrêter les bouchées dans ma gorge, ce que voyant ma tante fit joindre au poulet un gros morceau de tarte pour souper.

Le regard de ma fiancée suivit joyeusement la tarte, et, audace indigne! elle me cligna de l'oeil! Cette jeune fille n'avait pas idée de mes tourments!... Enfin vint le soir, et l'heure du départ. Ton tarantass, attelé de trois chevaux de poste, arriva tout sonnant et grelottant devant le perron. Ma tante me bénit; toutes mes cousines me souhaitère un bon voyage, je grimpai dans mon équipage, dont, à la surprise générale, je fis lever la capote, malgré la beauté de la soirée; je m'assis, et,--fouette cocher!--je laissai derrière moi la demeure hospitalière envers laquelle je me montrais si ingrat.

V

Pierre Mourief s'interrompit et promena son regard sur le mess. Deux ou trois officiers vaincus par le nombre des flacons vidés, sommeillaient placidement; le reste de l'assemblée attendait avec curiosité la fin de son récit.

Le comte Sourof devenu fort grave, regardait Pierre dans le blanc des yeux.

--Je vous ennuie? fit celui-ci d'un air innocent.

--Non, non, continue, dit Sourof de sa voix calme.

--Ah! je t'y prends. Vous êtes témoins, messieurs et amis, que c'est Sourof qui m'a dit de continuer; je l'avais prédit! Vous en prenez note?

--Oui! oui! lui répondit-on de tous côtés.

Le jeune comte sourit.

--Eh bien! je te le dis une fois de plus, continue! dit-il de bonne grâce.

Pierre lui fit le salut militaire et reprit son récit après avoir mis sa chaise à l'envers pour s'asseoir à califourchon.

--Je tournai le coin du jardin, suivant qu'il m'avait été ordonné, et je fis arrêter mon équipage. Personne! Un instant je crus que cette proposition d'enlèvement n'avait été qu'une aimable mystification de ma charmante cousine, et je ne saurais dire qu'à cette idée mon coeur éprouvât une douleur bien vive; mais je faisais injure à Clémentine. Je la vis accourir dans l'allée, un petit paquet à la main: elle ouvrit la porte palissadée qui donnait sur la route, et, d'un saut, bondit dans la calèche. Je sautai auprès elle.

--Touche! dis-je à mon postillon, Finnois flegmatique qui s'était endormi sur son siège pendant cette pause.

Quand vous aurez une femme à enlever, mes amis, je vous recommande de prendre un cocher finnois; ces gens-là dorment toujours, ne tournent pas seulement la tête et ne se rappellent jamais rien. Au fait, vous savez cela aussi bien que moi, et ma recommandation était inutile.

Mon postillon se secoua, secoua aussi les rênes sur le dos de ses bêtes, fit entendre un sifflement mélancolique, et nous voilà partis.

Dès que je fus remis "d'une alarme si chaude", je me tournai vers ma fiancée. Elle me mit dans les mains son petit paquet.

--Tiens, dit-elle, pose ça quelque part.

--Qu'est-ce que c'est? lui demandai-je en palpant des objets ronds; l'enveloppe était un fin bouchoir de batiste noué aux quatre coins.

--Ce sont des provisions de bouche pour la route, me répondit-elle.

Je dénouai le mouchoir, curieux de savoir ce que Clémentine appelait des provisions de bouche. Je trouvai une longue tranche de pain noir, coupée en deux et repliée sur elle-même, avec du sel gris au milieu,--et deux oranges.

La situation était si grave, que cette découverte me laissa sérieux.

--J'ai volé les oranges à la femme de charge, dit-elle, et le pain noir à la cuisine. Je voulais prendre aussi des confitures, mais je n'ai pas trouvé dans quoi les mettre.

--Ça n'aurait pas été bien commode, lui fis-je observer, et puis nous n'avons pas de pain blanc.

--Oh! fit Clémentine, les confitures, ça se mange sans pain!

Il n'y avait rien à répondre. Aussi je gardai le silence.

Nous roulions,--pas très-vite; les chevaux qui nous traînaient avaient évidemment couru au moins une poste le jour même. Singulier enlèvement! Une jeune fille qui emporte pour tout bagage un mouchoir de batiste,--et des chevaux qui ne peuvent pas courir!

--Va donc plus vite! dis-je en tapant dans le dos de mon Finnois pour le réveiller.

--Ça ne se peut pas, Votre Honneur! répondit-il d'un air ensommeillé, en se tournant à demi vers nous. Le cheval de gauche a perdu un fer, et la jument de brancard boîte depuis deux ans. Mauvais chevaux, Votre Honneur, il n'y a rien à faire!

Puisqu'il n'y avait rien à faire, je me rassis dépité. Clémentine riait:

--C'est très-amusant! disait-elle. Comme c'est amusant!

Notez qu'il faisait encore très-clair, et que nous croisions à tout moment des paysans qui revenaient du travail. Ils ôtaient leur chapeau et restaient bouche béante è nous regarder sur le bord de la route. Clémentine leur faisait de petits signes de tête fort bienveillants.

--Mais, ma chère, lui dis-je, tu veux donc qu'on coure après nous?