La fille de Dosia

Chapter 10

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Le regard de Dosia arrêta sa plaisanterie innocente, qui lui parut sonner aussi faux qu'une cloche fêlée.

--C'est trop difficile de vivre! répéta Dosia en secouant tristement la tête. Il faut pourtant tâcher de s'y habituer! Mais c'est ennuyeux!...

Elle se détacha avec effort du tronc qui la soutenait et s'éloigna. Sa jupe froissait les hautes herbes en passant; toute sa figure délicate et fragile s'élançait svelte et menue comme un des troncs de bouleaux qui l'environnaient... Platon eut envie de l'atteindre, de l'enlever de terre et de lui dire:--Vis pour moi!

--Dosia! cria Mourief de ce ton chantant que les paysans emploient pour s'appeler de lin dans les bois; Dosia, veux-tu que je t'amène ton chevalier français?

--Oui, s'il te plaît, répondit-elle.

Platon retomba dans le gouffre de ses perplexités.

Pierre amena la pauvre bête, douce comme un mouton quand Dosia ne s'en mêlait pas.

--Veux-tu que je lui fasse franchir le fossé? dit-il à sa cousine; tu le monteras sur la route.

--Pourquoi? fit Dosia; il est très-bien ici.

A peine Pierre avait-il eu le temps de vérifier l'étrier que, s'aidant de la main qu'il songeait à peine à lui tendre, la jeune fille était en selle. Il arrangea les plis de sa jupe autour de ses pieds mignons, pendant que Platon, en proie à toutes les rages de la jalousie, se demandait s'il fallait ouvrir les yeux à sa soeur.

Mourief tourna vers lui son visage honnête.

--Elle va se casser le cou! dit-il à Platon en clignant de l'oeil.

Dosia lui allongea un léger coup de cravache qui fit tomber sa casquette blanche dans l'herbe, et rit une seconde; puis, rassemblant son cheval sans prévenir personne, elle sauta le fossé, large de quatre pieds, et arrêta sur place Bayard frémissant d'un si bel exploit.

--Ce ne sera pas encore pour cette fois, dit-elle en flattant le cou de son cheval. Nous ne périrons pas ensemble. N'est-ce pas, mon ami?

Elle prit doucement les devants sans faire de poussière, pendant que le reste de la société s'entassait dans les équipages.

XXIV

Au retour, Dosia ne s'isola point de la compagnie; trottant paisiblement, tantôt à côté du drochki, tantôt auprès de la calèche, elle fit preuve d'une bonne grâce, d'une amabilité que sa mère ne lui connaissait pas.

--Comment! chère princesse, disait madame Zaptine émue jusqu'aux larmes, c'est à vous que je dois ce changement? C'est vous qui avez fait de ma sauvage Dosia cette aimable jeune fille?

--Il est bien resté un peu de l'ancienne Dosia au fond, tout au fond, répondait la princesse en souriant.

Mais madame Zaptine n'entendait pas qu'on dépréciât sa fille; et l'objet de ses commentaires continuai à trotter modestement è l'anglaise et à charmer l'assistance par ses réflexions judicieuses, si bien que ses soeurs, stupéfaites de cette nouveauté, oubliaient positivement d'en être jalouses.

Le chemin de retour suivait le bord de la rivière. A quelque distance, sur l'autre rive, un village étageait ses maisons de bois, les unes noircies par le temps, les autres toutes neuves, rousses et dorées. Le soleil, déjè bas, envoyait au visage des promeneurs des rayons presque horizontaux, et les ombre s'allongeaient démesurément sur le sol.

Dosia s'amusait à trotter dans l'ombre des chevaux de la calèche. Tout le monde était un peu fatigué, et les conversations languissaient.

La rivière coulait assez vite, bleue et profonde. A quelque distance devant eux, deux ou trois perches annonçaient un gué. Beaucoup de rivières, très-hautes au printemps, n'ont plus, en été qu'un filet d'eau: les gués alors sont praticables à pied; mais la saison n'était pas assez avancée pour qu'il en fût ainsi.

Un paysan, conduisant une télègue attelée d'un seul cheval, descendit du village sur la rive opposée et entra dans l'eau, suivant la ligne tant soit peu problématique indiquée par les perches.

Les équipages s'arrêtèrent pour voir comment il opérerait ce passage assez périlleux. Le goût des spectacles est si naturel è l'homme, que nul ne hait un peu d'émotion pour le compte d'autrui.

Le cheval du paysan ne témoignait pas d'un empressement prodigieux à prendre le bain froid que lui préparait son maître; il ne se décida qu'après avoir bien renâclé pour protester de son mieux. Voyant qu'il n'était pas le plus fort, cependant, il avança de quelques pas, puis s'arrêta. Le paysan le laissa souffler un moment.

--L'eau est haute, dit madame Zaptine; il aura quelque peine à s'en tirer.

--Le gué est-il dangereux? demanda Platon.

--Non... Quand on le tient, l'eau ne dépasse guère le poitrail; mais si on le perd, le lit de la rivière descend rapidement, et alors il faut nager.

Le paysan s'était remis en route; le cheval avançait avec méfiance, flairant l'eau; la charrette glissa rapidement... L'homme eut de l'eau jusqu'à mi-corps; le cheval nageait et semblait vouloir se débattre dans son harnais.

--Que Dieu me sauve! cria le paysan avec angoisse.

--Il a perdu le gué! s'écria-t-on tut d'une voix.

Dosia, les sourcils un peu froncés, les narines dilatées, regardait de tousses yeux, mais n'avait pas encore dit un mot.

D'un geste de chasse, serré et rapide, elle ramena sur le devant de la selle les plis traînants de sa jupe d'amazone, cingla Bayard de sa cravache et prit le petit galop.

--Dosia! cria sa mère. Où vas-tu?

Une demi-douzaine de cris effarouchés partirent des équipages; les deux jeunes gens sautèrent sur la route. Mais Dosia était déjà dans la rivière. Bayard connaissait le gué, lui, et n'avait garde de se tromper. Il avançait vaillamment, flairant l'eau non par crainte, mais par précaution.

Quand Dosia fut au milieu de la rivière, une toise environ la séparait encore du cheval en détresse qui battait l'eau de ses pieds; la charrette avait presque disparu; le paysan invoquait tous les saints du paradis. La jeune fille hésita un moment; puis, esquissant un signe de croix rapide, elle quitta le gué; Bayard prit la nage, et ils firent tous deux un plongeon formidable.

Un cri d'effroi retentit sur le rivage. Les deux jeunes gens avaient jeté bas leurs uniformes et s'apprêtaient à entrer dans l'eau.

--Ce n'est pas la peine! cria Dosia. Avec l'aide de Dieu!...

Elle allongea le bras, saisit la bride du pauvre bidet affolé, qui obéit, sentant le salut. Bayard, bien dirigé, retrouva le gué, reprit terre, et, un instant après, les deux chevaux, la charrette et Dosia elle-même, tout ruisselants, arrivaient au rivage, semblables à la cour de Neptune.

Le paysan se confondait en remerciements et en excuses.

--Tu mourras de froid, Dosia! criait madame Zaptine. Il faut avoir perdu la tête! Cette enfant me fera mourir...

Pendant qu'elle gémissait, Dosia était déjà loin. Bayard l'emportait vers la maison, du plus vigoureux galop qui fût dans ses moyens.

Personne ne souffla mot, durant le trajet, dans les deux équipages. Chacun avait trop à faire avec ses propres pensées. Les cochers n'avaient pas eu besoin d'ordres pour mettre leurs équipages ventre à terre, tandis que les yeux des promeneurs suivaient la trace du passage de Dosia marquée par un filet d'eau non interrompu dans la poussière.

Enfin les chevaux hors d'haleine s'arrêtèrent devant le perron.

Malgré la hâte générale, Platon fut le premier dans la salle à manger, et le premier objet qui frappa ses yeux fut Dosia, déjà déshabillée et revêtue d'un grand peignoir de flanelle appartenant à sa mère.

Elle était debout, très-pâle et tremblant de froid. La masse de ses effets mouillés gisait sur le plancher devant elle.

--Je n'ai pas pris la pine de monter, maman, dit-elle en voyant sa mère: on m'a mis vos habits. Voyez comme c'est drôle!

Elle riait, mais ses dents claquaient, quoi qu'elle en eût.

On la coucha sur un canapé; on la roula dans une chaude couverture malgré ses protestations, et le samovar, grâce aux soins des domestiques intelligents apparut aussitôt. Dès la seconde tasse de thé bouillant, Dosia cessa de trembler, et la couleur revient à ses joues.

Alors madame Zaptine, jusque-là fort inquiète, entama un sermon.

--Maman, dit la jeune fille, en lui coupant peu cérémonieusement la parole, mon père m'a enseigné qu'il faut toujours secourir son semblable, même au péril de sa vie; or, il n'y avait aucun péril. Bayard connaît le gué comme pas un;--nous l'avons passé cent fois à nous deux.

--Et la fluxion de poitrine, malheureuse enfant?

--Cela s'attrape aussi au bal, répondit philosophiquement Dosia; et alors cela ne profite à personne. Maman, s'il vous plaît, donnez-moi encore une tasse de thé.

Il fallut bien terminer là cette semonce. Mais Dosia avait une idée, et elle tenait à la mettre à exécution.

--N'est-ce pas, maman, que Bayard s'est bien conduit?

--J'avoue, dit madame Zaptine, que je n'attendais pas cela de lui.

--C'est que vous l'avez toujours méconnu, maman. Il a sauvé son semblable, Bayard. Aussi il mérite une récompense, n'est-ce pas?

--Certainement; veux-tu que je lui fasse donner double ration d'avoine?

--Un picotin d'honneur? Oui, c'est gentil; je vous remercie pour lui, maman, mais je voudrais autre chose.

--Quoi donc?

--Il ne faut plus qu'il traîne le tonneau, maman! C'est un vrai chevalier, vous ne pouvez plus vouloir l'avilir.

Au milieu des rires de la société, madame Zaptine déclara solennellement que Bayard serait désormais dispensé du service domestique. Mais ce n'était pas assez qu'une promesse; il fallut convoquer les cochers et leur intimer l'ordre de ne plus chagriner la bonne bête.

Quand ils furent sortis:

--Je suis très-contente, maman, dit Dosia, je vous remercie. Il me semble qu'à présent je dormirais bien.

--On va te porter dans ta chambre, fit la mère, pleine de sollicitude.

--Me porter! s'écria Dosia en éclatant de rire, me porter comme une corbeille de linge qui revient de la buanderie?... oh! non, j'irai bien sur mes deux pieds!

Elle se leva, rejeta au loin la couverture, dont le pan tomba dans la tasse de sa soeur, et se tirant avec une dextérité merveilleuse de son peignoir deux fois trop long, elle se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, elle se retourna et adressa aux assistants une révérence collective.

--Bonsoir! dit-elle; soupez de bon appétit; moi, je meurs de sommeil.

Son regard évita celui de Platon qui ne l'avait pas quittée depuis qu'il était entré, et l'on entendit son rire dans l'escalier qu'elle avait peine à monter, embarrassée par ses vêtements.

XXV

Dosia dormit tout d'une traite; madame Zaptine eut le cauchemar et Platon ne dormit pas du tout. Le soleil de juin, qui se lève de bonne heure, le trouva assis sur son lit, les yeux ouverts, brisé par une nuit d'insomnie. Ce qu'il avait pensé, souffert résolu cette nuit-là eût suffi pour remplir la vie d'un de ces hommes paisibles qui vont du berceau à la tombe sans avoir connu d'autre souci qu'une heure de retard ou la corvée d'un travail supplémentaire.

Las de son immobilité, il s'habilla et descendit doucement au jardin. Quatre heures sonnaient comme il passait devant le coucou de la salle à manger. Il enjamba deux ou trois domestiques assoupis sur des nattes dans les corridors, suivant la coutume russe immémoriale, ouvrit la porte, fermée patriarcalement d'un simple loquet, et se trouva sur le perron. Sous ses pieds, l'escalier casse-cou descendait vers la pelouse; il s'y aventura, le descendit sans encombre et se mit à parcourir le gazon à grands pas.

Tout était humide de rosée; le soleil envoyait des lames d'or à travers les rameaux et dessinait sur le sable des allées les masses capricieuses du feuillage. L'orchestre entier des oiseaux chantait l'aubade à plein gosier; le bétail, déjà réuni dans les pâturages, donnait de la voix dans le lointain comme une basse continue; parfois une vache laitière, retenue à l'écurie pour les besoins de la journée, répondait à cet appel par un mugissement sourd. Une abeille, éveillée de bon matin frôla la joue de Platon et s'enfonça près de lui dans une grappe d'acacia jaune... Mais le jeune homme n'avait guère souci des séductions d'une matinée de printemps! Dans la feuillée lointaine, le coucou venait de répéter dix-huit fois son appel mélancolique: la superstition veut que le nombre des appels du coucou, quand on l'interroge, soit le même que celui des années destinées à l'être auquel on a songé; Dosia ne quittait pas les pensées du jeune officier;--et, bien qu'il ne fut pas superstitieux, il sentit son coeur se serrer d'une nouvelle angoisse. Devait-elle mourir à dix-huit ans?

Peut-être en ce moment même Dosia se débattait-elle sous l'étreinte de la maladie? Peut-être la mort qu'elle avait appelée la veille planait-elle à son chevet?--Et si elle n'aimait pas la vie "trop difficile", comme elle l'avait dit, Platon n'en était-il pas la cause? N'était-ce pas lui dont le rigorisme outré, la pédante sagesse avaient attristé ce jeune coeur, jadis débordant de joie et de vie? Qu'avait-il besoin d'exiger d'elle une perfection irréalisable?

--Si elle meurt, se dit-il que ferai-je? que sera ma vie! Quels remords! et quels regrets!

Ses pas l'avaient conduit au petit pavillon moisi. Il s'assit sur le banc et regarda la charmille où, la veille, Dosia lui était apparue.

--Comment, se dit-il, n'ai-je pas compris alors qu'elle ne tenait pas à la vie? Comment dans ce regard navré n'ai-je pas lu la fatigue de la lutte incessante?

Il resta longtemps à cette place; la rivière brillait non loin d'un bleu froid; il sentit passer sur lui le frisson de l'onde glacée tel qu'il avait dû passer la veille sur Dosia pendant qu'elle entrait si courageusement dans l'eau.

Il s'accabla de reproches, tut en continuant à marcher au hasard pendant longtemps. Lassé enfin, il rentra, se jeta sur son lit et s'endormit.

Il se réveilla à huit heures. Un bruit de ruche remplissait la maison sonore, entièrement construite en bois de sapin. Il se hâte de descendre dans la salle à manger où madame Zaptine préparait le café elle-même en l'honneur de ses hôtes.

--Eh bien? madame, dit-il, prenant à peine le temps de leur souhaiter le bonjour, comment va Do... mademoiselle Théodosie?

--Mademoiselle Théodosie est là, répondit la voix légèrement enrouée de la jeune fille; je me chauffe au soleil sur le balcon, monsieur Platon.

En trois enjambées il franchit la distance qui le séparait de la porte et se trouva en présence de Dosia. Vêtue de laine blanche, elle s'était pelotonnée dans un grand fauteuil; une ombrelle doublée de rose protégeait sa jolie tête un peu pâle contre les rayons du soleil déjà brûlant.

--Vous ne ressentez aucun mal? dit Platon d'une voix aussi rauque que s'il avait subi l'immersion de la veille. Il n'osait avancer la main vers celle de la jeune fille.

--Je n'ai rien du tout! j'ai dormi comme un loir! Il n'est rien de tel qu'in bain froid pour faire dormir!

--Mais à cette époque de l'année...

--Dans quinze jours, tout le monde se baignera par partie de plaisir! J'ai un peu devancé l'usage, voilà tout! Il n'y a pas là de quoi fouetter le plus petit chat.

Elle se tut et baissa les yeux. Il la regardait comme on regarde un trésor perdu et retrouvé soudain.

--Avez-vous pris votre café? dit-elle pour rompre le silence qui se prolongeait.

--Non!

--Faites-vous apporter votre tasse ici, nous déjeunerons ensemble.

Platon obéit. L'instant d'après un petit domestique apportait un guéridon avec le plateau du déjeuner.

La cordialité vient en mangeant. Si cette vérité n'est pas proverbe, elle mérite de le devenir; mieux que tout le reste, le pain et le sel de l'hospitalité établissent promptement la communauté des impressions. Aussi Dosia se mit-elle bientôt à jaser comme autrefois. De temps en temps une ombre passait devant ses yeux, mais elle la chassait d'un geste enfantin, comme on écarte le sommeil en se frottant les paupières.

Quand les tasses furent vides, Dosia émietta sur le balcon le pin qui lui était resté, et les oiseaux arrivèrent de toutes parts pour profiter de cette aubaine.

--Ils me connaissent, dit Dosia en se laissant retomber dans son fauteuil d'un air heureux et fatigué; ils m'aiment bien.

Elle ferma les yeux sur cette parole. Ses cils noirs portaient une ombre foncée sur ses joues pâles, déjà précédemment amaigries. Platon éprouva un vague sentiment d'effroi.

Le petit domestique vint chercher le plateau. Mourief, puis Sophie s'approchèrent tour à tour de Dosia pour prendre de ses nouvelles. Sophie alla rejoindre la famille dans la salle à manger et ferma doucement la porte du balcon...

Platon était seul avec la jeune fille.

--Dosia! dit-il après un moment d'hésitation.

Elle ouvrit les yeux qu'elle avait refermés, et un flot de sang lui monta au visage.

--Dosia! reprit le jeune homme, j'été très dur avec vous... je vous prie de me le pardonner.

Elle étendit sa main comme pour l'empêcher de parler; il prit cette main glacée et la garda dans la sienne.

--J'avais dans l'esprit, continua-t-il, un idéal de perfection chimérique; je voulais vous obliger à lui devenue semblable... J'ai eu tort: toute créature a ses instincts, ses sentiments, ses impressions qui lui sont propres et qui lui font une originalité;--vous ne pouviez pas...

--Etre pareille à Sophie? interrompit Dosia avec un soupir. Oh! non!

Elle retira sa main que Platon essayait timidement de retenir, poussa un second soupir et détourna les yeux.

--Telle que vous êtes, Dosia reprit Platon, vous êtes bonne et charmante; vous méritez l'estime et l'affection de tous... et vous l'avez.

Un regard interrogateur, habitude de malice ou de coquetterie, glissa entre les paupières de la jeune fille, puis retomba. Elle rougit.

--Je tines plus à l'estime de quelques-uns, dit-elle, qu'à l'estime de tous.

--L'un n'empêche pas l'autre, dit Platon. Vous m'avez inspiré un sentiment profond, que j'ignorais avant vous et qui changera ma vie....

Il s'interrompit ému: ses yeux, fixés sur le visage de la jeune fille, en avaient dit plus long que ses paroles. Elle se souleva brusquement dans son fauteuil et s'assit toute droite.

--J'ai honte, dit-elle d'une voix basse, mais ferme, j'ai grande honte, monsieur Platon, d'avoir volé une estime que je ne mérite pas. Vous m'aimez pour ma sincérité, pour ma franchise,--car d'autres qualités, je ne m'en vois guère! Et bien, cela aussi est de ma part hypocrisie et mensonge. J'aurais dû vous le dire il y a longtemps, mais vous étiez parfois sévère; je me disais: A quoi bon parler de toi à quelqu'un pour qui tu n'es rien?... J'avais tort, je le vois aujourd'hui.

Platon l'écoutais indécis. Une lueur de joie indicible filtrait dans son âme, mais il n'osait y croire.

--Vous venez, reprit-elle, de parler de sentiments qui changeront votre vie. Avant qu'il soit trop tard, avant que ces sentiments fassent votre chagrin comme ils ont fait...

Elle se mordit la lèvre, pâlit puis reprit:

--Je dois vous dire que je ne suis pas ce que vous croyez. L'an dernier, à pareille époque, lasse de la contrainte dans laquelle j'étais tenue ici, j'ai fait une folie qui me coûtera le bonheur de ma vie... Dans un moment d'exaspération, j'ai prié mon cousin Pierre de m'enlever. Il se m'aimait pas. Je crois bien que le le savais, même alors; mais j'avais menacé... peu importe le moyen que j'employai; d'ailleurs j'étais résolue à tout. Il consentit et m'emmena. Mais nous n'avions pas fait quatre verstes que j'avais compris ma faute. Personne n'en avait connaissance, je la regrettais, mon cousin voulut bien me ramener ici, sans me faire les reproches que j'avais mérités. Après cela, monsieur, après une faute qui n'a fait tort qu'à moi, puisque Pierre est innocent, je ne suis plus digne de votre estime... pardonnez moi de l'avoir usurpée si longtemps.

Elle se tut, deux grosses larmes roulèrent silencieusement sur la laine blanche de son peignoir. Elle voulut se contraindre, mais elle n'en eut pas la force; ses sanglots éclatèrent douloureux, brisés comme ceux d'une créature désespérée, pour qui la vie n'a plus de ressources, et elle cacha son visage contre le dossier du fauteuil.

--Dosia, dit la voix de Platon, si près qu'elle tressaillit: Dosia vous êtes un ange... Je le savais!

Elle frémit de la tête aux pieds.

--Vous le saviez! Et vous m'aimiez un peu tout de même?

--Non, je ne vous aimais pas,--pas assez du moins,--pas comme je vous aime à présent. Je me demandais si vous auriez assez de confiance en moi pour parler...

--J'ai voulu le faire cent fois, mais vous étiez si sévère, vous aviez si peu l'air de vous intéresser à moi... j'avais si grand'peur de vous!

--Maintenant, fit Dosia en souriant--ce sourire dans ses yeux mouillés lui donnait une grâce idéale,--j'ai encore un peu peur de vous, mais pas tant! Est-ce que vous m'estimez vraiment? Ah! j'ai bien souffert de cette estime que je croyais volée!

--Oui, je vous estime quelque peu, répondit Platon en souriant aussi. Vous êtes comme Bayard: vous avez sauvé votre semblable.

--Oh! quelle vétille! s'écria Dosia.

--Je n'en ai pas fait autant! mais comme je suis plus sage que vous, cela rétablit un peu la parité. Vous rappelez-vous ce jour où nous sommes tombés d'accord qu'il vous faudrait un mari très-sage?

--J'ai bien pleuré ce jour-là! murmura Dosia.

--Vous ne pleurerez plus. Me trouvez-vous assez sage pour être votre mari?

Dosia le regarda, lui tendit les bras, puis, par un mouvement de pudeur virginale, les replia sur sa poitrine et s'affaissa dans le fond du fauteuil, toute pâle, mais sans le quitter des yeux.

Il l'enleva et l'entraîna,--la porta presque,--jusque dans la maison.

Madame Zaptine eut alors une belle occasion de lever les bras au ciel à cette apparition incongrue, mais elle la manqua. Sophie la prévint d'un mot.

--Je crois, chère madame, dit-elle tranquillement, que mon frère à quelque chose à vous communiquer.

--Madame, dit Platon, veuillez m'accorder la main de mademoiselle Théodosie.

Dosia ressuscitée d'un coup de baguette, monta mettre une robe, et au bout d'un quart d'heure réapparut, coiffée, habillée,--digne, en un mot, de sa nouvelle position de fiancée. On dansa, on joua à colin-maillard; le vieil orgue de Barbarie qui jouait le _Calife de Bagdad_ et _Aline, reine de Golconde_, fut si bien mis à contribution, que la manivelle en resta dans la main trop zélée de Mourief; enfin, on fit tant de bruit et l'on s'amusa si bien que, jusqu'à l'heure du repos, les soeurs de Dosia n'eurent pas le temps de méditer sur la grande injustice que la destinée leur avait faite ce jour-là.

--Nous nous marierons dans huit jours, dit Platon comme on servait la soupe.

--Comment! comment! cria madame Zaptine, et le trousseau?

--Ce n'est pas le trousseau que j'épouse; nous aurons le trousseau plus tard. Mais nous nous marieront dans huit jours, en même temps que Sophie. N'est-ce pas, Dosia?

--Certainement, fit celle-ci. J'emmène Bayard.

--Quel bonheur! s'écrièrent les soeurs toutes d'une vois.

--Ne vous réjouissez pas trop, fit Dosia en levant l'index d'un air menaçant; sans quoi je vous laisserais mon chien.

On demanda grâce, et il fut convenu que Dosia emmènerait aussi son chien.

En sortant de table, toute la société descendit l'escalier casse-cou, et madame Zaptine, fidèle é une habitude de sa jeunesse, alla s'asseoir sur la balançoire flexible. Depuis trente-huit ans elle venait y faire un peu d'exercice après le dîner pour activer sa digestion.

Elle n'était pas assise depuis une demi-minute que deux de ses filles vinrent l'y rejoindre, puis Dosia, suivie de Platon qui riait, enfin toute la compagnie, è l'exception de Mourief qui, debout, à dix pas, les regardait en fumant sa cigarette.

--Vous avez l'air d'un vol d'hirondelles perchées sur un fil télégraphique, dit-il en se délectant à cette vue; ma tante surtout, par sa diaphanéité.

Madame Zaptine rit de bon coeur; elle était si contente ce jour-là qu'elle avait oublié d'être malade. La balançoire se mit en branle. Mourief les regardait sauter d'un air amusé.

--Dis donc, Dosia, s'écria-t-il, te souviens-tu? l'an dernier...

Il s'arrêta vexé, craignant d'avoir fait une sottise.