La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775

Chapter 8

Chapter 83,857 wordsPublic domain

James Evil--on se doute bien qu'il s'était hâté de profiter de l'éloignement de son rival--avait beau venir, presque chaque jour, lui parler de ses _sentiments_ pendant de longues heures, non seulement elle ne lui répondait pas, mais elle ne l'entendait point. Elle le voyait si peu même qu'elle était encore à s'apercevoir qu'il manquait une oreille à Evil, perte qui cependant lui faisait une assez odieuse figure à ce digne capitaine et qui, en tout autre temps, aurait valu à l'officier les moqueries de la jeune fille en vain M. Cognard tâchait-il, dix fois le jour, de faire valoir aux yeux de sa fille tous les avantages qu'elle tirerait de son union avec l'officier anglais; en vain le revêche belle-mère, dame Gertrude, lui glissait-elle à demi-voix toutes les allusions perfides que sa langue venimeuse lui suggérait contre Marc, Alice n'entendait rien que la voix éplorée de l'amour d'Evrard, qui chantait tristement dans son coeur.

Souvent, au commencement du siège, elle allait, suivie de sa fille de chambre, errer sur le rempart qui regarde les plaines d'Abraham. Là, tandis que la soubrette effrayée se blottissait à l'abri d'un mur, Alice, debout, le coude appuyé sur le parapet, qu'elle dominait de toute sa tête, la joue appuyée sur ses doigts repliés, passait de longues heures à regarder les deux camps des Bostonnais. Les boulets passaient en hurlant non loin d'elle, et les bombes s'en venaient éclater dans les environs, qu'elle ne daignait même pas le remarquer. Eh! que lui importait la vie si jamais plus elle ne devait le revoir!

Elle s'exposait souvent à tel point que plus d'une fois les artilleurs que faisaient, en cet endroit, le service des pièces, voulurent la persuader de s'éloigner; mais elle les regardait alors d'un air si décidé qu'ils finirent par la laisser tranquille. Souvent les officiers vinrent la contempler à distance en admirant sa taille svelte et finement cambrée; ils ne l'appelaient plus que "la belle amazone".

Evil ne fut pas longtemps à ignorer ces escapades romanesques et accourut un jour auprès de la jeune fille pour la supplier de quitter un endroit si périlleux et surtout de n'y plus revenir. Le regard qu'Alice daigna cette fois laisser tomber sur lui contenait tant de dédain qu l'officier battit en retraite sans oser insister davantage. Reculant de quelques pas il dévora dans un silence farouche la colère qui grondait en lui à la vue de l'amour profond voué à son rival. Car lui aussi aimait Alice: Il l'aimait avec rage!

Le soir du même jour, autant pour se venger de la dédaigneuse Alice que pour l'empêcher de s'exposer encore, Evil condescendit à se plaindre à Madame Cognard--qu'il méprisait de tout son coeur--des imprudentes sorties de sa belle-fille.

Ce soir-là dame Gertrude ne dit rien; mais dans l'après-midi du lendemain quand Alice voulut sortir, madame Cognard se trouva près de la porte.

Jamais bouche de belle-mère n'improvisa pareille semonce. Nous ne la répéterons pas; il nous faudrait tremper notre plume dans du vitriol pour en reproduire toute la virulence.

Alice n'essaya même pas de l'interrompre et garda son grand air de reine qui avait le don d'exaspérer au plus haut point la mégère. Quand à bout d'invectives et le coeur vide de venin, dame Gertrude s'arrêta épuisée, haletante de fureur, Alice lui répondit d'une voix douce et ferme:

--Je ne fais rien de blâmable où je vais, madame, puisque je m'y rends à la vue de tout le monde. D'ailleurs comme le devoir d'une bonne mère est d'accompagner partout sa fille, libre à vous de venir avec moi!

Et, profitant du paroxysme de rage qui paralysait les mouvements de madame Cognard, Alice ouvrit la porte, sortit et se dirigea vers le bastion Sainte-Ursule où elle prit sa place et sa position accoutumées.

On était à la fin de décembre. Une couche épaisse de neige couvrait la plaine à perte de vue, en descendant vers la rivière Saint-Charles et en remontant la vallée jusqu'au pied des Laurentides. Une large bande de nuages d'un rouge violacé zébrait le ciel et se reflétait en demi-teintes sur la neige onduleuse. Au fond de la vallée près du couvent de l'Hôpital-Général, et là-bas, sur les hauteurs de Sainte-Foye et près du bois de Gomin, l'on entrevoyait des taches noires qui s'agitaient en tous sens. De temps à autre un éclair flamboyait au milieu de ces masses confuses, et les bombes des assiégeants, après avoir tracé dans l'air un orbe rapide, venaient s'abattre sur la ville avec un sourd bourdonnement.

Alice, le sein gonflé de muets sanglots, suivait tous les mouvements de ces points noirs qui s'agitaient au loin.

--Où était-il, atome perdu dans l'immensité de cet horizon? Que faisait-il? Le reverrait-elle un jour?

Tel était le cercle fatal et restreint où, durant de longues heures, tournait sa pensée désolée...

Le même soir le père Cognard fit une scène à sa fille.

--J'en apprends de belles sur votre compte, mademoiselle! lui dit-il durement, comme ils allaient se mettre à table.

Madame Cognard s'était empressée de dénoncer à son mari les sorties _scandaleuses_ de sa fille et s'était plainte à lui, en larmoyant, la digne femme, du peu de respect que lui témoignait Alice. Les femmes du caractère de dame Gertrude ont toujours des larmes à leur service. D'où les tirent-elles? Où se trouve chez elles ce réservoir intarissable? On n'a jamais pu le savoir.

Aux premières paroles que lui adressa son père, Alice pressentit un orage et releva la tête.

--Je crois, par ma foi, que vous devenez folle! poursuivit Cognard en haussant la voix. Aller vous exposer ainsi sur les remparts et afficher devant tout le monde votre amour insensé pour un misérable rebelle que le gouverneur a fait chasser de la ville! Eh! mais voulez-vous donc vous perdre à tout damais dans l'esprit des honnêtes gens et de plus compromettre votre malheureux père!... Daignerez-vous au moins me répondre, Mademoiselle! S'écria-t-il, la figure empourprée et s'animant de plus en plus.

Alice, le coeur affreusement serré, ne trouvait rien à dire.

En face de ce mutisme, la colère du père Cognard monta, monta jusqu'à la fureur, et, frappant sur la table un grand coup de poing qui fit sauter les assiettes:

--Vous ne voulez point parler! Soit! Mais je vous signifie, moi, que si vous avez le malheur de retourner sur les remparts, je saurai vous montrer que est le maître ici! Entendez-vous!

Un second coup de poing, plus violent que le premier s'abattit sur la table où toute la vaisselle tressauta bruyamment. Il n'y a pas de pires tyrans avec les femmes que ces hommes lâches qui tremblent devant la menace d'un autre homme.

--Et puis, vociféra Cognard en terminant, vous voudrez bien traiter madame votre mère, ici présente, avec tout le respect qui lui est dû, ou sinon!...

Un troisième coup de poing appuya ces paroles.

Alice que cette colère bruyante--elle y était habituée depuis longtemps--bien loin de l'effrayer, avait ramenée à tout son sang froid, se leva, et calme, digne:

--Puisque vous l'ordonnez, mon père, dit-elle, je ne sortirai plus. Mais sachez bien ceci: c'est que d'arracher de mon coeur l'amour que j'ai voué à un infortuné, victime d'une atroce calomnie--amour que vous avez d'abord encouragé, mon père--vous n'en avez maintenant ni le droit ni la puissance! Cet amour me vient de Dieu qui en fera ce qu'il voudra. Quant à madame, si elle veut être respectée, qu'elle se respecte d'abord elle-même en me traitant avec les égards qui sont dus à votre fille.

Et Alice se retira.

Le père Cognard cassa deux assiettes, et de rage dame Gertrude éclata en sanglots spasmodiques.

Alice regagna sa chambre qui était située à l'étage supérieur et se jeta sur son lit où, toute sa fermeté l'abandonnant soudain, elle fondit en larmes.

Se fille de chambre qui avait eu connaissance de l'altercation la rejoignit aussitôt, et s'agenouilla près du lit d'Alice en tâchant de la consoler.

Une souffrance identique rapproche les infortunés, Lisette aussi était frappée d'un amour malheureux. Elle aimait Tranquille qui s'était volontairement exilé avec Marc Evrard. Elle s'empara de la main de sa maîtresse. Longtemps elles pleurèrent ensemble sans se dire un mot. Les douleurs muettes ne sont pas celles que se comprennent le moins.

Il y avait plus d'une heure qu'elles mêlaient ainsi l'amertume de leurs larmes, lorsqu'on entendit craquer les marches de l'escalier. Un moment après la voix grincheuse de dame Gertrude se fit entendre de l'autre côté de la porte qu'on se garda bien d'ouvrir:

--Que faites-vous donc, Lisette? Vous n'êtes bonne qu'à flâner partout. Votre maîtresse doit avoir fini de vos services?

--Je l'aide à se déshabiller, répondit Lisette avec cette intonation sèche que savent prendre les serviteurs quand ils se savent supportés en arrière.

--Dépêchez-vous alors, impertinente, on a besoin de vous.

Et madame Cognard redescendit l'escalier en grommelant

--Tu vas m'aider à me mettre au lit dit Alice. Je suis brisée!

Quant elle eut couché sa maîtresse, avec tous ces petits soins dont seules les femmes ont le secret, Lisette allait s'éloigner quand Alice la rappela:

--Donne-moi mon _piéchon_, dit-elle, j'ai les pieds froids comme glace.

Le _piéchon_ était une invention d'Alice et qui révélait d'une manière charmante le côté juvénile du double caractère de la jeune fille.

C'était un tout petit manchon qui, du temps qu'il était neuf, avait protégé, à la promenade, les mains délicates d'Alice contre les morsures du froid. Maintenant qu'il était un peu passé, elle s'en servait la nuit pour réchauffer ses pieds froidis. Et voilà comment le manchon était devenu _piéchon_. L'expédient était neuf et le mot pittoresque.

Quand le manchon fut introduit sous les draps, Alice fourra dans l'ouverture étroite et chaudement entourée d'une ouate épaisse, ses petits pieds blancs délicatement veinés de bleu, aux ongles polis et nacrés, pieds mignons qui se blottirent dans ce réduit duveteux en palpitant comme deux tourterelles, lorsque, surprises par un vent glacé, elles accourent se tapir dans le mol édredon de leur nid.

Restée seule, Alice sentit sa pensée monter et planer dans le vague de ces rêveries profondes qui, bien que des plus noires, ne sont cependant pas sans charmes. "La mélancolie n'est-elle pas le plaisir de ceux qui n'en ont plus?" a dit un auteur aussi délicat analyste du coeur de l'homme que charmant écrivain. [24] Nous ne saurions la suivre dans le vol infatigable de son inquiète pensé. Qui jamais pourra suivre l'essor des rêveries d'une jeune fille, et apprécier l'immensité du trésor de dévouement contenu dans un être aussi frêle?...

Quelques jours plus tard eut lieu le combat de la rue Sault-au-Matelot. M. Cognard dont nous avons raconté les mésaventures, fut rapporté chez lui sur une civière.

En le voyant tout couvert de sang Alice fut frappée d'une anxiété poignante. Car après tout elle aimait son père.

Quant à madame Cognard, elle cria, feignit de s'arracher les quelques cheveux qui lui restaient, et eut une de ces crises de nerfs que les femmes de son acabit ont rendus classiques.

Mais M. Lajust [25] chirurgien du temps, vint bientôt rassurer Alice. Après avoir pansé les deux blessures de Cognard, il assura qu'elles n'avaient absolument rien de dangereux et que son patient serait sur pied en moins d'un mois, mais qu'il s'écoulerait encore plusieurs semaines avant qu'il pût s'asseoir sur la dure.

[Note 24: Charles Nodier dans les _Proscrits_.]

[Note 25: Voyez les mémoires de P. de Sales Laterrière.]

Tandis qu'Alice, un peu consolée, regagnait sa chambre, madame Gertrude s'installait, en arrêtant bruyamment le dernier flot de ses larmes.

Alice était à peine rentrée chez elle que Lisette vint la trouver.

--Mademoiselle! dit-elle en accourant tout essoufflée, on dit qu;'une partie de l'armée des Bostonnais a été faite prisonnière. Si vous me le permettez je vais aller aux renseignements afin d'avoir des nouvelles de M. Evrard.

--Et de Célestin? repartit Alice qui sourit au milieu de ses larmes.

Et puis avec angoisse:

--Pourvu, mon Dieu! qu'il ne lui soit pas arrivé malheur! Va, Lisette, et reviens bien vite!

La soubrette partit comme un trait.

Elle n'apprit que bien peu de choses en ville, sinon que tous les prisonniers américains étaient gardés au Séminaire. La brave fille, qui du reste craignait peu de se compromettre de la sorte, y alla tout droit. Plusieurs citoyens de la ville gardaient les prisonniers. Malgré ses supplications Lisette ne put communiquer avec aucun des captifs.

Cependant elle insista si longtemps auprès de l'un des gardiens, qui était un ouvrier de sa connaissance, que celui-ci consentit à aller aux informations. Au bout d'une demi-heure d'absence, il revint avec ces quelques renseignements qu'il avait arrachés par bribes d'un officier américain que entendait un peu le français:

Un jeune Canadien, de Québec, petit de taille et pâle, avait, au commencement du mois, pris du service dans la division d'Arnold qui, après avoir reconnu en lui un jeune homme instruit et décidé, l'avait fait officier... Ce jeune homme avait été blessé à la jambe au commencement du combat, en même temps que le colonel Arnold. Tous deux avaient été emportés à l'Hôpital-Général... Arnold avait promis que son jeune ami serait traité avec la plus grande attention... Quant au serviteur du jeune officier--un Canadien aussi,--sa grande taille et sa force extraordinaire l'avaient fait remarquer de tous les Bostonnais. Il avait reçu un coup de crosse à la tête... Ramassé sans connaissance sur la barricade, il avait donné signe de vie comme on le jetait parmi les morts... Il avait alors été amené au Séminaire avec les autres prisonniers... Le chirurgien qui avait visité sa blessure ne désespérait pas de le sauver...

Bien vite Lisette avait reconnu qu'il s'agissait de Marc Evrard et de Tranquille. Le coeur serré, mais non sans espoir elle reprit le chemin du logis de sa maîtresse.

Comme elle traversait la grande place du marché, elle s'arrêta court, et, introduisant sa main dans la poche de sa robe, elle y chercha quelque objet dont elle reconnut aussitôt la présence avec une évidente satisfaction.

Elle changea de direction, et, d'une allure plus rapide, s'en alla frapper à la porte du docteur Lajust.

On la fit entrer. Le médecin était de retour de chez M. Cognard et se trouvait seul.

--Qu'y a-t-il à votre service, mon enfant? lui demanda-t-il en la reconnaissant pour l'avoir souvent vue chez Cognard dont il était le médecin ordinaire.

Lisette tira de sa poche le louis d'or que Marc lui avait fait donner par Tranquille, et le présenta au docteur.

--Veuillez donc me dire, Monsieur, fit-elle en rougissant jusqu'au front, si l'on meurt d'un coup de crosse de fusil sur la tête?

--Cela dépend du plus ou moins de violence du coup et de la vigueur de la constitution de celui qui le reçoit, répondit en souriant le médecin. Cependant je puis vous dire qu'une blessure à la tête, dont on ne meurt pas sur le champ, est rarement mortelle. On en guérit même assez vite.

--Oh! merci! dit Lisette qui essaya de glisser le louis d'or dans la main du docteur.

Mais celui-ci le repoussa doucement.

--N'est-ce que cela? demanda-t-il.

--Pardon, Monsieur le docteur, reprit Lisette enhardie, mais si ce n'est pas abuser de votre bonté, veuillez donc me dire encore si une balle reçue dans la jambe fait une blessure dangereuse?

--Diable! s'écria M. Lajust, il paraît que le malheureux garçon auquel vous vous intéressez est joliment endommagé! Eh bien généralement ces sortes de blessures guérissent assez facilement, pourvu toutefois qu'elles soient bien soignées.

--Merci, oh! merci pour ces bonnes paroles! s'écria Lisette dans une sympathique explosion de joie.

Et elle offrit de nouveau sa pièce d'or au docteur.

Celui-ci la lui rendit et lui dit:

--Non vraiment! je l'aurais trop aisément gagnée! Mais dites-moi donc pourquoi ou pour qui me demandez-vous cela.

--Oh! répondit Lisette, ceci est mon secret!

--Oh! dans cas, gardez-le, mon enfant. C'est du reste le devoir d'un médecin de respecter les secrets.

En voyant que Lisette se retirait:

--Bonjour, la belle enfant, dit en la reconduisant le galant docteur.

--Merci mille fois, monsieur fit Lisette avec une révérence.

Elle vola plutôt qu'elle ne courut chez sa maîtresse qui l'attendait depuis deux heures avec un impatience extrême.

Nous n'assisterons pas à l'entretien de la soubrette et d'Alice, car vraiment cela mènerait trop loin.

Ajoutons seulement que lorsqu'une heure plus tard, Lisette appelée pour le service de la maison quitta sa maîtresse fort affligée des nouvelles qu'elle venait d'apprendre, la soubrette murmura, à part soi, en descendant rapidement:

--Je veux bien coiffer sainte Catherine si je n'ai pas vu Célestin avant quinze jours!

CHAPITRE HUITIÈME

CE QUE FEMME VEUT

Après les échecs désastreux du 31 décembre, l'armée américaine, considérablement affaiblie par la capitulation de toute la division d'Arnold, recula sa ligne de circonvallation à près de deux milles de la ville assiégée. Quoique privés de plus du tiers de leurs forces, les Bostonnais n'en continuèrent pas moins le blocus.

On ne sait ce dont il faut le plus s'étonner dans ce siège, ou de la folie des assiégeants ou de la timidité du général Carleton qui n'osa jamais, avec les forces supérieures dont il pouvait disposer, faire une sortie qui eût certainement écrasé la petite armée des Bostonnais et déterminé la levée immédiate du siège. C'est assez généralement l'habitude de l'histoire de reporter toute la gloire d'une guerre, d'un siège, d'une campagne, sur le commandant en chef; à tel point que, lorsqu'on lit le récit de ces grands faits d'armes qui ont fait retentir les siècles des temps modernes et de l'antiquité, on ne songe presque jamais à se rendre compte des difficultés vaincues par les soldats dont la bravoure assure, après tout, le gain des batailles. Les auteurs, habitués depuis longtemps à ne célébrer que le génie, plus ou moins réel, du général, font tellement converger avec lui tous les rayonnements de la gloire, que nous nous laissons habituellement entraîner après eux à n'admirer que ce demi-dieu dont le resplendissement éclipse tous ceux qui l'entourent.

Mais lorsque, sans me lisser fasciner par les panégyristes de Carleton, je me demande si ce fut bien lui qui, par la force de son courage ou de son génie, ou par les efforts d'une volonté intelligente, sauva le Canada lors de l'invasion de 1775, je ne peux me convaincre, malgré la meilleure volonté du monde, qu'il eût personnellement une bien grande part au succès de nos armes. Les capitulations successives du fort Chambly et de Saint-Jean, de Montréal et des Trois-Rivières d'où nous avons vu Carleton décamper devant l'ennemi avec une merveilleuse diligence, la timidité d'un général qui se laisse assiéger par des forces de beaucoup inférieures aux siennes sans jamais tenter une sortie contre l'ennemi, font beaucoup pâlir à mes yeux l'auréole de gloire qu'on s'est plu à poser sur la tête de ce gouverneur.

En remontant même des grands effets aux petites causes, lorsque j'en viens enfin à me demander ce qui serait advenu si un homme du peuple, obscur soldat, nommé Charland, n'eût pas, au grand péril de ses jours, retiré en dedans de la seconde barricade de la rue Sault-au-Matelot, les échelles à l'aide desquelles les Bostonnais allaient franchir ce dernier obstacle, et si le capitaine Chabot et Dambourgès n'avaient point personnellement fait preuve d'une aussi prompte et ferme décision, il me paraît que le salut de Québec et la gloire future de Sir Guy Carleton eussent été singulièrement compromis!

Pour qu'on sache bien que ce jugement, tout sévère qu'il peut paraître, ne m'est point dicté par quelque sotte animosité de race, je me hâte d'ajouter que Sir Guy Carleton, s'il n'avait pas l'âme d'un héros, n'en était pas moins un homme au coeur excellent et qui sut, pendant tout la durée de son administration, s'attirer et conserver la confiance, voire même l'affection des Canadien-Français. Et certes! c'est un mérite dont on doit lui tenir compte pour peu qu'on veuille se rappeler le gouvernement tyrannique de son successeur exécré, Frédérick Haldimand.

Le siège ou plutôt le blocus de la ville continua donc en dépit des pertes terribles essuyées par les Américains, qui ne pouvaient même plus continuer le bombardement, leurs pièces ayant été démontées par l'artillerie de la place.

Les assiégés comptaient si bien n'être jamais forcé de capituler qu'ils élevèrent sur les murs, du côté des faubourgs, un énorme cheval de bois, avec une botte de foin devant lui et cette inscription: "_Quand ce cheval aura mangé cette botte de foin, nous nous rendrons._"

Il arriva, dans l'une des premières semaines de 1776, un fait qui prêta bien à rire aux dépens des Bostonnais. Les sieurs Lamothe et Papineau vinrent de Montréal pour informer le général Carleton que la situation des Américains était loin d'être meilleure dans le haut de la Province. Déguisés en mendiants, ils arrivèrent tous deux au camp des Bostonnais devant Québec. Il y passèrent deux ou trois jours tendant la main pour demander l'aumône, et constatant du coin de l'oeil combien était grande la détresse de cette bande déguenillée qui n'avait la témérité de continuer le blocus que parce qu'on avait la faiblesse de la laisser faire. Enfin ils s'avancèrent jusqu'à la dernière garde où, ayant obtenu un morceau de lard, l'un d'eux se mit à le faire cuire.

Soudain l'autre s'empare du lard et s'enfuit dans la direction de la ville. Le premier jette des cris de paon et court sus à son camarade qu'il rejoint aux dernières limites du camp. Il se bousculent, se chamaillent et se donnent même des taloches, au grand plaisir des soldats qui rient à pleine gorge des deux prétendus mendiants et les excitent à se rosser d'importance. D'un adroit croc en jambe le voleur renverse le poursuivant, et, serrant sa proie sur sa poitrine, franchit le cercle des curieux que s'écartent du reste pour lui donner plus de chance, et s'enfuit vers la ville.

L'autre se relève furieux et s'élance à la poursuite de son camarade. Mais feignant aussitôt d'être empêché de courir par son bissac de mendiant, il s'arrête auprès de la dernière sentinelle et lui dit:

--Tenez donc mon sac que je rejoigne mon compagnon que emporte mon lard.

--Cours! cours! répond le complaisant factionnaire en prenant le sac, tu vas l'attraper!

--Pas autant que toi! murmure notre homme qui prends ses jambes à son cou.

Les deux compères, l'un courant après l'autre ne cessèrent cette course effrénée qu'aux portes de la ville qu'on leur ouvrit aussitôt qu'ils se furent fait connaître.[26]

[Note 26: Voyez les _Mémoires_ de Sanguinet, page. 124, et le _Journal_ de J.-Bte. Badeaux, page 250, édition publiée par M. l'abbé Verreau.]

Dans le cours du mois de janvier, avec l'autorisation du général Carleton, le colonel McLean enrôla dans son régiment des _Royal Emigrants_ quatre-vingt-quinze des prisonniers bostonnais qu'on avait faits le trente-et-un décembre. Les citoyens protestèrent contre cette imprudence qui mettait tant d'ennemis armés au milieu d'eux. Les Américains, contents de la liberté relative qu'on leur donnait, se comportèrent d'abord assez bien. Mais au but de quelques jours plusieurs rompirent sans façon un engagement qu'ils n'avaient contracté sans doute que dans le but de recouvrer plus aisément leur liberté entière, et désertèrent avec les armes qu'on leur avait données. McLean instruit par l'expérience réinstalla les autres en prison dans les casernes de l'artillerie où tous les Américains pris dans la nuit du 31 décembre avaient été transférés après quelques jours passés au Petit-Séminaire.

Mes lectrices ne sont pas sans se souvenir de la promesse que Lisette s'était faite à elle-même de pénétrer jusqu'à son amoureux Célestin Tranquille. Ces promesses-là, vous le savez, mesdames, c'est le diable!

"Désir de _femme_ est un feu qui dévore; Désir de _fille_ est cent fois pire encore!"