La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775

Chapter 7

Chapter 73,764 wordsPublic domain

Déjà Tranquille enlevait dans ses bras Marc à moitié évanoui et l'emportait à lui seul, lorsque le colonel l'arrêta du geste:

--Mon ami, dit-il au Canadien, je sais tout l'intérêt que vous portez à votre maître et combien vous désirez le rendre vous-même à l'Hôpital-Général; mais vous pouvez nous être ici de la plus grande utilité. M. Evrard et vous étiez les deux seules personnes en état de nous conduire dans ces rues tortueuses et noires. Maintenant que votre maître est blessé vous seul restez pour guider nos troupes.

--Que le diable emporte vos troupes! s'écria Tranquille avec colère.

Ces cris ranimèrent un instant Marc Evrard qui saisit aussitôt la cause de cette altercation et dit au Canadien:

--Au nom de mon père que tu aimas tant, Célestin, au nom de tout ce que j'ai de plus cher au monde, je te supplie d'obéir au colonel!

--Moi, Célestin Tranquille, vous abandonner ainsi! Que le diable étrangle plutôt tous les Bostonnais.

Evrard fit un effort suprême qui le dégagea à demi des bras de Tranquille auquel il dit d'une voix que la douleur rendait haletante:

--Si tu ne m'écoutes pas je refuse de me laisser panser, ou j'arrache de ma blessure tout appareil qu'on y mettra!

Tranquille parut hésiter. Arnold lui dit:

--Je vous donne ma parole, mon ami, que votre maître sera traité avec le plus grand soin, et sous mes yeux.

Sur un signe du colonel deux homme s'approchèrent et s'emparèrent de Marc Evrard qui murmura d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme:

--Du courage, mon bon Célestin, et si tu veux que je me laisse vivre, fais-moi ce dernier sacrifice...

Tranquille lâcha prise en essuyant une grosse larme qui roulait sur sa joue rugueuse.

Les rangs s'ouvrirent au-devant d'Arnold et de Marc Evrard que l'on emporta à l'Hôpital-Général.

Toute cette scène s'était passée en quelque secondes, et Tranquille avait à peine vu disparaître son infortuné jeune maître que déjà le capitaine Morgan entraînait ses gens à l'assaut. Le Canadien bondit à côté de lui en s'écriant:

--Mille massacres! malheur au premier que je rencontre!

Et dépassant tous les autres il s'élance le premier sur la barricade en s'aidant des mains et des pieds. La sentinelle l'aperçoit et fait feu sur lui. Elle a tiré trop vite et la balle siffle à l'oreille de Tranquille qui se donne un dernier élan et saute sur la barrière. Mais le factionnaire a eu le temps de saisir son arme par le canon et frappe le Canadien d'un violent coup de crosse à la tête.

Malgré sa force herculéenne Tranquille chancelle et s'abat en murmurant:

--Pas de chance!

Et il reste étendu sans mouvement.

Le capitaine Morgan, qui venait après lui, a saisi le moment où la sentinelle frappait Tranquille pour passer son épée au travers du corps du factionnaire qui s'affaisse en jetant un cri d'appel. Dans un instant la barrière se couvre de Bostonnais qui sautent en dedans et courent au poste où la garde, commandée par le capitaine McLeod, des Royal Emigrants, est désarmée sans coup férir.

McLeod, raconte Sanguinet fut averti par les factionnaires de l'approche des Bostonnais. Il feignit de n'en vouloir rien croire. La garde voulut prendre les armes, il s'y opposa; de manière que les Bostonnais s'emparèrent de la barrière, ainsi que des canons qui étaient sur un quai et firent tout la garde prisonnière. Alors le capitaine McLeod feignit d'être saoul et se fit porter par quatre hommes. Il y avait tout lieu de croire qu'il avait quelque intelligence avec les Américains. Il fut mis ensuite aux arrêts jusqu'au printemps par les autorités anglaises.

Le capitaine Morgan avait vu tomber Tranquille. A peine fut-il maître du poste qu'il donna l'ordre de chercher le Canadien. On le retrouva tout couvert de sang en ne paraissant donner aucun signe de vie. Morgan s'emporta, jura, cria que c'était vraiment jour de malheur. Mais cela ne ranima point ce pauvre Tranquille, et Morgan resta sans guide. Il lui fallut suspendre sa marche jusqu'au jour.[18]

[Note 18: Historique.]

Bientôt après la prise de la barrière, le lieutenant-colonel Green le rejoignit avec le reste de la colonne qui occupa seulement quelques maisons en dedans de la barricade. Il se passa alors une scène assez curieuse.

Les premiers bruits de l'attaque des assiégeants du côté de la campagne et sur la barricade de la rue Sault-au-Matelot, avaient été entendus dans la haute ville. Aussitôt l'on sonna les cloches à toute volée, tandis que les tambours battaient le rappel. Chacun se leva et courut aux armes. Les écoliers et quelques citoyens qui étaient de piquet cette nuit-là, descendent dans la rue Sault-au-Matelot où l'on devait se rassembler en cas d'alerte, poussent jusqu'à la barrière la plus avancée, et tombent au milieu des Bostonnais qui les entourent et leur tendent la main en leur criant:

--Vive la liberté!

Ces pauvres gens restèrent ahuris! Quelques écoliers alertes s'échappèrent, mais on s'empara des moins ingambes et on les désarma.

Le premier qui se rendit fut Nicolas Cognard, personnage de notre connaissance qui, par hasard, se trouvait cette nuit-là de service. A peine se vit-il entouré d'ennemis qu'il se saisit brusquement de son mousquet... et le présenta au premier Bostonnais venu en lui disant:

--Mon bon Monsieur, ne me faites pas de mal... Je suis un homme inoffensif... Je n'ai jamais tiré un seul coup de fusil...

La peur lui faisait claquer les dents.

--Ce n'est pas de ma faute, voyez-vous... si je me trouve ainsi armé au milieu de braves citoyens américains... Le général Carleton nous tyrannise, nous, pauvres Canadiens, et, l'un des premiers, malgré mon âge avancé, il m'a forcé à prendre les armes contre vous..., moi dont toutes les sympathies ont toujours été pour votre cause... Menacé des derniers tourments, j'ai dû paraître céder et monter la garde avec les autres... Mais, encore une fois, je vous assure que ce fusil n'a jamais fait de mal à personne... Non, sur mon honneur, monsieur l'officier!

Le soldat à qui il s'adressait n'entendait pas un mot de français, mais il vit aisément qu'il avait affaire à un homme de bonne volonté et le désarma en souriant. Le capitaine Morgan avisant Cognard qui se confondait devant le soldat, lui tendit la main et lui dit:

--Vous êtes donc des nôtres, Monsieur?

--Qui, général, à bas l'Angleterre! vive le Congrès! cria Cognard de toute la force de son aigre voix de fausset.

Les écoliers qui avaient pou s'échapper étaient remontés a la haute ville en toute hâte. Ils arrivèrent à la course sur la place d'armes, où toute la garnison était déjà rassemblée, en criant que les ennemis étaient dans la rue Sault-au-Matelot.

Carleton crut d'abord ces enfants sous l'effet de quelque aveugle panique. Il donna l'ordre au colonel McLean de courir à la basse ville afin de savoir au plus tôt la vérité. Ce dernier revint en criant à tue-tête que de fait les ennemis étaient dans le Sault-au-Matelot, et qu'ils s'étaient emparés de la première batterie et de toute la garde qui la défendait.

--"Citoyens, dit alors Carleton, voici le moment de montrer votre courage. Prenez confiance, je reçois à l'instant un message de Près-de-Ville qui m'annonce que le corps d'armée qui a tenté d'enlever la barrière vient d'être repoussé avec perte. On croit même que le commandant ennemi est parmi les morts. Quant à l'attaque du côté de la campagne elle n'a rien de sérieux et les assaillants ont déjà battu en retraite.--Major Nairne et vous, capitaine Dambourgès, prenez deux cents hommes et descendez à la basse ville pour soutenir ceux qui défendent la dernière barricade. Vous, capitaine Laws, à la tête de votre détachement du 7e, sortez par la porte du Palais et allez prendre l'ennemi en queue dans la rue Sault-au-Matelot. Le capitaine McDougal vous appuiera avec sa compagnie. Quant à vous, colonel Dupré [19], restez pour le moment près de moi afin de vous porter, au premier signal, avec vos Canadiens, sur le point le plus menacé."

[Note 19: Le colonel LeComte Dupré qui commandait les Canadiens-Français, se distingua lors du siège de 1775, et son nom fut mis en tête de la liste d'honneur que le général Carleton envoya au Secrétaire d'État, Lord Germaine, après la retraite des Américains. Parmi les Canadiens signalés l'on remarque encore, dans les dépêches, les noms du major L'Écuyer et des capitaines Bouchette, Laforce et Chabot. _Hawkin's Picture of Quebec._]

Le jour se levait. Lorsque Nairne et Dambourgès arrivèrent à la basse ville, les Américains avaient occupé la rue Sault-au-Matelot dans l'espace de deux cents pas jusqu'à la seconde barrière qui, en arrière de la maison servant aujourd'hui de bureau à M. A. Campbell et à M. Jacques Auger, interceptait toute communication avec le reste de la ville basse. La rue Saint-Jacques n'existait pas encore et la mer venait battre le quai de Lymburner, en arrière. Ce quai, avec la maison de Lymburner, bâtie à l'endroit où s'élève aujourd'hui la banque de Québec, étaient défendus par quelques pièces de canon.

Les Bostonnais s'étaient retranchés dans les maisons qui s'étendaient de chaque côté de la rue Sault-au-Matelot, et dans cet étroit défilé qui conduit de la base du rocher à la porte Hope. La projection de la balaise protégeait ces derniers contre le feu des canons de la barrière. "Ainsi placés, dit Garneau, les combattants formaient un angle, dont le côté parallèle au cap était occupé par les assaillants, et le côté coupant la ligne du cap à angle droit et courant au fleuve, était défendu par les assiégés qui avaient une batterie à leur droite."

Avant l'arrivée de Nairne et de Dambourgès amenant du secours au capitaine Dumas qui commandait le poste menacé, les assiégeants se seraient peut-être emparés déjà de la seconde barrière, sans le dévouement d'un Canadien fort brave et robuste nommé Charland, qui, au milieu des balles, s'avança sur la barricade et tira en dedans les échelles que les Bostonnais y appliquaient pour la franchir.

Il était temps de prendre l'offensive et d'attaquer les maisons prises par l'ennemi, surtout celle qui faisait le coin de la barrière, et par les fenêtres de laquelle les Bostonnais tirait sur les nôtres à feu plongeant.

Le capitaine Dambourgès et les Canadiens sautent dans la rue, en dehors de la barricade, et vont appliquer contre cette maison les échelles enlevées aux assaillants. Dambourgès grimpe jusqu'à la fenêtre du pignon, lâche son coup de fusil, s'élance à l'intérieur et fonce avec sa baïonnette dans une chambre occupée par les Bostonnais. Les Canadiens l'y suivent et tombent à grands coups sur les ennemis. A la vue de ces enragés qui frappent ferme et dru, les Américains perdent la tête, jettent leurs armes et se sauvent dans le grenier ou dans les caves.

Ce fut le commencement de la déroute de la division Arnold. Excités par ce succès les Canadiens continuent à traquer les Bostonnais qu'ils délogent de maison en maison, en les refoulant sur la barrière du bout de la vieille rue Sault-au-Matelot.

Le capitaine Laws n'avait guère plus perdu son temps. Sorti par la porte du Palais pour attaquer les ennemis en queue et leur couper le chemin au cas où il viendraient à battre en retraite, Laws entre dans une maison où la plupart des officiers américains délibéraient sur le parti qui leur restait à prendre, et tombe inopinément au milieu d'eux. On l'entoure en le menaçant de mort.

--Messieurs, dit froidement Laws, regardez dans la rue. Je suis à la tête de douze cents hommes, et, si vous ne vous rendez à l'instant même, sur un signe de moi on vous massacre tous!

Ceux-ci remarquent en effet qu'il y a beaucoup de monde dans la rue, sans qu'ils en puissent pourtant préciser le nombre, et se rendent prisonniers.

Laws n'avait pas deux cents hommes avec lui.

Refoulés en tête, pressés à l'arrière-garde, cernés de toutes parts, les Américains ne se défendent plus que mollement, tandis que le feu des Canadiens redouble d'intensité.

Alors un homme qui ne se sentit pas du tout à son aise, ce fut M. Nicolas Cognard retenu prisonnier par les ennemis et pris entre deux feux. Non, jamais mortel n'eut une frayeur semblable. Tant que les Américains avaient été maîtres de la rue Sault-au-Matelot, Cognard était tranquillement resté à l'abri des balles dans l'une des maisons occupées par l'ennemi. Mais lorsque la déroute des Bostonnais commença, ce fut une toute autre chose. Pourchassés de maison en maison, les soldats d'Arnold se répandaient effarés dans cette rue fermée à chaque bout, y tournoyant comme des fauves dans leur cage, et tirant au hasard et souvent les uns sur les autres. La maison ou se tenait Cognard que l'épouvante gagnait de minute en minute, fut l'une des dernières dont s'emparèrent les nôtres. Les Canadiens y étant entrés par la porte, Cognard à que la peur faisait perdre la tête sortit éperdu par la fenêtre avec les Bostonnais.

Un Canadien qui l'aperçut lui lâcha un coup de fusil. La balle pénétra dans la partie charnue qui terminait l'échine du malheureux Cognard. En sentant le coup il poussa un hurlement de douleur et d'effroi. Par surcroît d'infortune, en tombant dans la rue, il alla s'asseoir sur la pointe de la baïonnette d'un Bostonnais que venait de sauter avant lui et n'avait pas encore eu le temps de se relever.

Alors, dominant le tumulte de la bataille, s'élevant au-dessus des détonations de la fusillade et du vacarme de la mêlée, on entendit un cri aigre, déchirant, inouï.

Cette clameur n'avait presque rien d'humain et tenait le milieu entre le _couac_ horripilant que la bouche d'un mauvais plaisant tire de l'anche d'une clarinette en y soufflant à plein poumons, et le braiment mélancolique de l'âne ou le sinistre hurlement d'un chien misanthrope qui se lamente le soir en contant ses chagrins à la lune. Ce cri indéfinissable avait quelque chose de tellement étrange, que, d'un commun accord, le combat cessa un instant des deux côtés. L'on entendit alors une voix lamentable et perçante qui criait dans le plus haut diapason que le gosier de l'homme ait jamais atteint:

--Aie...! aie...! Mon Dieu Seigneur! je suis mort!...

Ceci devenait tellement burlesque qu'un énorme éclat de rire traversa le champ de bataille.

--M'est avis que voilà un particulier bien malade! s'écria, dans l'embrasure d'une fenêtre, le Canadien qui avait tiré sur Cognard en le prenant pour un ennemi. _Yankee doodle_, tiens-toi bien; nous allons t'en faire voir d'autres encore, mon bonhomme! dit-il en sautant dans la rue pour s'élancer avec ses camarades à la poursuite des Bostonnais qui se massaient de plus vers le bout de la vieille rue Sault-au-Matelot.

Il s'en alla tomber les deux pieds dans le dos de Cognard qui, toujours étendu à plat ventre, redoubla ses cris frénétiques.

--Ah çà! qu'est-ce que tu as donc, toi? dit le Canadien en s'arrêtant près de lui pour recharger son fusil.

Cognard leva vers le Canadien une figure bleuie par l'effarement, et se mit à trépigner des pieds et des mais comme un enfant pâmé.

--Mais veux-tu bien te taire, braillard! on n'entend que toi, ici!

Il lui allongea en même temps un grand coup de pied, car voyant que ce poltron était un Canadien il le prenait pour l'un des combattants et avait honte de l'entendre se lamenter ainsi.

Cognard voulut crier plus haut encore... mais il manqua de vois et s'évanouit...

Comme les nôtres refoulaient de plus en plus les Américains, on entendit du côté des ennemis plusieurs voix qui criaient:

--Ne tirez plus, Canadiens, vous allez tuer vos amis!

L'on crut d'abord à une feinte et nos gens continuèrent à fusiller la masse compacte qui grouillait devant eux. Mais comme les mêmes paroles se répétaient avec plus d'instance parmi les Bostonnais, les nôtre cessèrent le feu et reconnurent quelques-uns de leurs amis qui avaient été faits prisonniers à la garde. Les Bostonnais présentèrent en même temps la crosse de leurs fusils et se rendirent prisonniers.

Le combat avait duré deux heures.

Dans cet engagement nous n'eûmes que dix-sept hommes tués et blessés, dont un seul Canadien-Français perdit la vie, selon que le constatent les registres de N. D. De Québec. Le lieutenant Anderson de la marine royale fut trouvé parmi les morts.

Les Américains eurent vingt hommes tués et une cinquantaine de blessés, et plus de quatre cents prisonniers qui furent, pour le moment, conduits et enfermés au Séminaire. [20]

[Note 20: Voici l'état de la division d'Arnold faite prisonnière dans la rue Sault-au-Matelot:

1 Lieutenant-colonel, 2 Majors, 8 Capitaines, 1 Adjudant, 1 Quartier-Maître, 4 Volontaires 350 Soldats, tous sans blessure; Et 44 Officiers et soldats blessés, En tout 426 prisonniers. ]

Les mémoires du temps nous ont transmis le récit de ce combat d'une manière si détaillée, qu'il m'a fallu les suivre de bien près, l'imagination n'ayant guère de champ libre en pareil cas, lorsque l'on tient surtout à ne point fausser l'histoire. Voir les mémoires de Sanguinet, de Badeaux, etc., et l'oeuvre de Garneau.

Dans le courant de cette matinée glorieuse où la capitale dut son salut surtout à la bravoure des se citoyens, le général Carleton, anxieux de savoir si le général Montgomery se trouvait parmi les morts à Près-de-Ville, donna l'ordre à M. James Thompson d'aller explorer l'avant-poste où commandait le capitaine Chabot.

Parmi le nombre de cadavres que l'on tira de sous la neige qui les recouvrait en partie, l'on remarqua trois officier et un sergent. Celui qui paraissait être l'officier supérieur en grade avait reçu deux balles dans la tête et avait en outre une jambe fracassée. Son bras gauche sortait de la neige et semblait faire un signe d'appel désespéré, tandis que le corps restait tordu par un dernier spasme de souffrance, les genoux étant violemment ramenés vers la tête.

Une épée à pommeau d'argent était étendue près de lui. M. Thompson s'en empara et monta au Séminaire afin de demander à quelqu'un des officiers américains de vouloir bien aller identifier avec lui les cadavres relevés à Près-de-Ville.

A peine fut-il entré dans la chambre où se trouvaient les malheureux officiers de la division d'Arnold, que l'un d'eux se mit à fondre en larme. Il avait reconnu l'épée de son général.

Le corps de Montgomery fut transporté dans une maison de la rue Saint-Louis, la seconde en deçà du coin de la rue Sainte-Ursule; elle appartenait à un nommé François Gobert [21]

[Note 21: Cette petite maison, qui existe encore, mais branlant la tête comme un vieillard décrépit, porte aujourd'hui (1875) le numéro 42.]

Dans le courant de la journée le général Carleton ordonna que Montgomery fut inhumé décemment, mais sans aucune démonstration publique. Il fut enterré sous les yeux de M. Thompson, en dedans du bastion Saint-Louis, avec ses deux aides-de-camp--MM. Mcpherson et Cheeseman--que l'on avait trouvés morts à ses côtés--et tous les soldats américains qui avaient été tués durant la nuit précédente. [22]

Ainsi mourut glorieusement à l'âge de quarante ans, Richard Montgomery que la grande république américaine considère à bon droit comme l'un de ses héros. Ayant d'abord servi sous le drapeau britannique, il avait aidé à la prise de Québec, en 1759. Plus tard il se maria avec une Américaine, fille du juge Livingston, adopta les principes politiques de son beau-père, et embrassa la cause de l'indépendance des colonies. Sa fin chevaleresque eut un grand retentissement aux États-Unis, où, en considération de son patriotisme, on lui éleva un monument; tandis que, en Angleterre, les grands défenseurs de la liberté faisaient retentir le Parlement de son éloge [23]

[Note 22: Le corps du général seul fut déposé dans un cercueil, et c'est ce qui permit à M. Thompson de le reconnaître en 1818, lorsque le neveu du général, M. Lewis, vint réclamer au nom des États-Unis les restes d'un parent illustre et malheureux.]

[Note 23: La plupart de ces détails qui concernent la mort de Montgomery sont tirés d'un opuscule de M. J. LeMoine, intitulé "_The Sword of Brigadier General Richard Montgomery_", et composé en grande partie du journal de M. Thompson.]

CHAPITRE SEPTIÈME

ALICE

Pendant que j'écrivais le récit des évènements tumultueux qui précédent, plus d'une fois il m'a semblé voir le doigt effilé de quelqu'une de mes lectrices tourner rapidement ces feuilles toutes remplies d'un bruit assourdissant de combats, et comme empreintes d'une sombre couleur de sang; à plusieurs reprises j'ai vu se lever vers moi de grands yeux bleus ou noirs, tandis qu'une bouche mutine s'entrouvrait pour me dire:

--Eh mais! quand donc finirez-vous de nous raconter ces affreuses batailles qui ne sont rien moins qu'amusantes, pour nous parler un peu de votre héroïne, à laquelle--il nous faut bien vous l'avouer--nous commencions à nous intéresser quelque peu!

--Vraiment, madame, cet aveu ainsi que votre impatience éveillent en moi quelque orgueil. Cependant vous avez dû prévoir, au début de ce livre, que ce n'était pas la simple histoire d'un amour heureux et paisible dont j'allais avoir l'honneur de vous entretenir, mais bien plutôt d'évènements heurtés, où l'éternel poème de deux coeurs fortement épris l'un de l'autre serait traversé par la plus violente des passions, la jalousie, et par ce terrible fléau, ce châtiment de l'humanité, la lutte à main armée de l'homme contre son semblable. Si donc vous daignez me suivre jusqu'à la fin, il faut vous résigner à passer par toutes les phases de ce récit orageux. Et certes! trop heureux serais-je encore si de ces trois cents pages, une seule vous émouvait au point qu'une de vos larmes vint à y perler, dût votre main impatiente feuilleter le reste du livre, de ce mouvement rapide et dédaigneux que l'on vous connaît lorsqu'un ouvrage a le tort impardonnable de ne vous pas intéresser.

Comme on l'a dit souvent, la seule grande et importante question qui remplisse toute la vie de la femme, c'est l'amour. Chez la jeune fille qui s'ignore elle-même et n'a pas encore ressenti les froissements de la vie réelle, cet irrésistible besoin d'aimer atteint les limites extrêmes de la passion. L'heureux élu de son coeur est tout pour elle, et pour celui qu'elle aime elle abandonnera tout, si l'on veut entraver son amour.

Il me faudrait une plume tombée de l'aile d'Abdiel, cet ange des regrets, pour trouver les mots dignes de rendre tout l'expression de la souffrance d'Alice après qu'elle eût été si violemment séparée de son fiancé. Il y avait en elle deux âmes distinctes: une âme de génie et une âme de jeune fille. Elle avait de ces tristesses profondes comme en éprouverait un ange exilé sur cette terre et qui se souviendrait des cieux. Elle avait aussi des naïvetés d'enfant.

Depuis que Marc Evrard avait été banni de la ville, Alice était complètement restée étrangère à toute préoccupation extérieure. Sa douleur avait élevé autour d'elle comme un rempart qui la séparait du monde. Rien n'existait plus pour elle ici-bas que l'image de son malheureux amants toujours présente à son esprit. Le regard d'angoisse qu'il lui avait jeté en partant était le dernier dont elle se souvint; la pression de sa main la dernière qu'elle eût ressentie, et le son de sa voix le dernier qui eût vibré à son oreille.