La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775
Chapter 5
--Je vous remercie, Alice d'avoir bien voulu m'accorder cette suprême entrevue.
--Mais au nom du ciel! pourquoi serait-ce la dernière?
--Hélas! ma pauvre chère Alice, il s'est, depuis l'avant dernier soir, passé des évènements qui vont avoir sur notre vie une bien funeste influence.
--Mon Dieu! j'ai, en effet, oui parler hier d'un soufflet que vous avez donné à ce capitaine, d'une rencontre, d'un combat...., pourquoi me faites-vous souffrir ainsi par tous ces emportements? J'ai cru que vous étiez blessé, tué peut-être! Marc! c'est bien mal, ce que vous avez fait là!
--Attendez, Alice, attendez un peu pour me blâmer que je vous aie exposé les motifs qui ont dicté ma conduite.
Ils arrivaient en ce moment au coin de la rue Sainte-Anne. Loin de s'y engager pour regagner sa demeure; Alice continua de remonter la Rue des Jardins dans l'intention de prendre ensuite la rue Saint-Louis pour redescendre par celle de Sainte-Ursule. Ils continuèrent donc de marcher ainsi, serrés l'un contre l'autre. Tandis que Marc exposait à sa fiancée la perfide intervention de James Evil dans leur destinée, Alice avec calme, car son père lui ayant signifié, le soir même du bal, qu'elle devait ne plus revoir Marc Evrard et renoncer à l'espoir de l'avoir jamais pour époux elle s'était bien doutée d'où venait le coup, et avait déjà sans doute formé quelque dessein pour le conjurer tôt ou tard. Mais quand Marc lui annonça qu'il était chassé de la ville par les autorités, elle vit bien que le mal était à son comble, et elle fondit en larmes.
--Alice! calme-toi! je t'en prie, s'écria Marc qui offrit vivement son bras à sa fiancée afin de la soutenir.
Celle-ci le repoussa doucement, et d'une main tremblante se mit à essuyer les grosse larmes qui glissaient sur ses joues.
--Mon Dieu! dit Marc en tordant ses mains dans un transport de désespoir, mon Dieu! Que vous avons-nous fait pour que vous nous torturiez ainsi! Est-ce donc un crime de s'aimer?
Ils marchèrent quelque temps sans parler, cherchant à se dissimuler l'un à l'autre les sanglots qui soulevaient leur poitrine. Ils allèrent ainsi jusqu'à la rue Sainte-Ursule qu'ils prirent pour descendre vers la rue Sainte-Anne.
A cette époque, il n'y avait que cinq ou six maisons à gauche de la rue Sainte-Ursule, en descendant. A droite elle était bordée par un haute clôture qui la séparait de la Communauté des dames Ursulines. Les arbres du jardin des religieuses, étendaient leurs branches dénudées par-dessus la clôture au pied de laquelle tombaient leurs dernières feuilles détachées par la brise d'automne.
Les deux amants s'engagèrent sur le sentier des feuilles mortes qui gémissaient sous leurs pieds.
--Ces pauvres feuilles murmura Marc, ressemblent à nos illusions tombées...
--Penser, dit Alice, que nous allons nous séparer, et peut-être ne plus nous revoir jamais! Oh! c'est à en devenir folle!
Elle eut comme un de ces éblouissements qui précèdent les défaillances et chancela.
Lui étendit les bras pour l'empêcher de tomber.
Mais, par un grand effort de volonté, elle surmonta aussitôt cette faiblesse. Cependant il passait d'étranges idées dans sa tête en feu. Il lui venait des envies de se jeter dans les bras de Marc et de lui dire:--"Je suis ta fiancée, emmène-moi, je serai ta femme".
C'était comme un affolement. Elle sentit que son courage s'en allait et qu'il lui fallait brusquer leur séparation.
--Écoutez, Marc! s'écria-t-elle en s'arrêtant au bout de la rue Sainte-Anne qui, à cette époque, finissait là. Il faut, après tout, avoir foi en Dieu! Promettons-nous mutuellement, quoi qu'il arrive, de nous aimer fidèlement et toujours.
Marc refoula un sanglot qui lui déchirait la gorge et dit avec véhémence:
--Alice: au nom de Dieu qui m'entend, je vous le jure!
Et puis il saisit la main qu'elle lui abandonnait, et la couvrit d'un baiser brûlant. Alice, levant au ciel ses beaux yeux pleins de larmes, s'écria:
--Eh bien! moi aussi, Marc, je te le jure, au nom sacré de la Vierge. Je ne serai jamais qu'à toi seul!
Alice dégagea ses mains d'entre celles du jeun homme et le quitta brusquement.
Après avoir fait trois pas en avant, par un mouvement prompt comme la pensée elle revint à Marc, lui jeta ses deux bras autour du cou, effleura d'un baiser d'ange la joue de son fiancé, se dégagea de cette rapide étreinte et s'enfuit comme un oiseau.
--Adieu! dit-elle en se retournant de loin vers Marc pour lui faire signe de ne pas la suivre, adieu!
Evrard paralysé, regarda le jeune fille gagner en courant sa demeure. Il la vit se soulever sur le seuil, lui faire un dernier signe de la main et disparaître dans l'enfoncement de la porte.
Il resta plusieurs minutes, les yeux fixés sur l'endroit où Alice avait disparue, comme s'il eût dû la revoir encore, Enfin passant sa main sur son front d'où perlait une sueur glacée, il murmura:
--C'est fini!
Il remonta la rue et reprit le chemin de la basse ville. Mais il ne marchait pas bien vite; ses jambes pliaient sous lui presque à chaque pas.
Arrivé à sa demeure, il aperçut deux soldats que se tenaient debout devant la porte. En l'un d'eux il reconnut l'ordonnance que, la veille lui avait apporté le message du gouverneur.
--Vous venez m'arrêter? lui demanda Evrard du ton le plus indifférent.
--Oui, si vous n'avez pas quitté la ville avant dix heures.
Evrard consulta sa montre. Il était passé neuf heures.
--C'est bien, je m'en vas, dit-il, et il entra chez lui.
Tranquille, assis sur un baril et la joue appuyée sur son poing fermé, attendait.
--Est-il temps? demanda-t-il
--Oui, répondit Marc.
Tranquille se leva, jeta sur son épaule gauche la valise de son maître, saisit dans sa main droite son fidèle mousquet sur le canon duquel il avait attaché un mouchoir à carreaux rouges, noué aux quatre coins, qui contenait toute sa garde-robe à lui, et sortit de la maison sans regarder en arrière.
Marc prit son épée, sortit et referma froidement la porte, comme s'il n'allait s'absenter que pour une heure et remonta vers la côte de Lamontagne.
Tranquille emboîta le pas derrière lui. Les deux soldats les suivaient à distance.
Ils montèrent ainsi jusqu'à la haute ville qu'ils traversèrent entièrement.
Arrivé à la porte Saint-Jean qui était fermée depuis la veille, Marc allait expliquer à la sentinelle qui lui barrait le passage la raison qui l'obligeait à sortir. Les deux soldats qui l'avaient escorté s'approchèrent du factionnaire et lui glissèrent quelques mots à l'oreille. Celui-ci releva son arme et appela ses compagnons qui sortirent du corps-de-garde. La porte de la ville fut ouverte et se referma avec un bruit sinistre de ferrailles, sur les pas du proscrit et de son fidèle serviteur.
CHAPITRE CINQUIÈME
FEU ET FLAMMES.
On sait que le colonel Arnold, officier au service du Congrès, avait été chargé de marcher sur Québec, en pénétrant dans le pays par les rivières Kennebec et Chaudière. Arnold connaissait bien Québec pour y être venu plusieurs fois lorsqu'il n'était encore que commerçant de chevaux.
Il quitta Cambridge, près de Boston, le 13 septembre à la tête de onze cents hommes. Mais dès le 23 octobre le colonel Roger Enos rebroussa chemin en entraînant trois compagnies dans sa défection[5].
[Note 5: "Le Lieutenant-Colonel Green, du Rhode-Island succéda comme second officier en grade à Enos. Les majors étaient Return, J. Meigs. Ogden et Timothy Bigelow. Les carabiniers de la Virginie étaient conduits par les capitaines Morgan, Humphrey et Heath. Hendricks était à la tête d'une compagnie de la Pennsylvanie. Thayer en commandait une du Rhode-Island. Le chapelain était le Révd. Samuel Sprint et le docteur Senter chirurgien en chef." Ces renseignements qu'il a pris de Bancroft, sont cités par M. James LeMoine dans son intéressant Album du Touriste.]
Affaibli par la désertion de ces trois compagnies et par trente-deux jours d'une marche des plus pénibles à travers les bois, le corps expéditionnaire d'Arnold atteignit enfin, le quatre novembre, Satignan, qui était alors la paroisse de la Beauce la plus rapprochée des frontières et sise à vingt-cinq lieues de Québec. A peine restait-il six cent cinquante hommes des onze cents soldats que avaient quitté Cambridge un mois auparavant.
Après s'être ravitaillé à Satignan, Arnold continua d'avancer vers la capitale. Le dix-sept de novembre il couchait à Saint-Henri et le dix il atteignit la Pointe Lévy. Le commandant Cramahé ayant fait venir du côté de la ville toutes les embarcations de Lévy, Arnold ne put effectuer la traversée du fleuve que dans la nuit du treize, et sur des canots d'écorce conduits par des sauvages qu'il avait engagés à Satignan. Quoique deux vaisseaux de guerre, le _Lizard_ et le _Hunter_ fussent ancrés dans la rade, les Bostonnais passèrent inaperçus.
Le lendemain Arnold escalada les hauteurs sans rencontrer la moindre résistance, traversa les plaines et vint occuper la résidence du colonel Anglais Caldwell, (_Sans-Bruit_.)
Mais ses soldats n'ayant chacun pour toutes munitions qu'un coup de fusil à tirer [6] Arnold jugea qu'il ne pouvait songer à s'emparer de la ville en un coup de main et retraita sur Pointe-aux-Trembles pour y attendre le Général Montgomery qui descendait de Montréal.
Les deux corps se joignirent le trente-et-un novembre et, forts d'à peu près onze cent hommes, s'en vinrent investir Québec.
Le général Montgomery établit son quartier général à la Maison Holland[7] sur le chemin Saint-Louis, tandis que le colonel Arnold s'en allait camper sur les bords de la rivière Saint-Charles, et s'installait dans une maison qui a pendant longtemps appartenu à une famille Langlois et qui était située près de la rive ou est jeté le pont de Scott.
[Note 6: Mémoires de Sanguinet.]
[Note 7: Avant d'appartenir au Major Holland, cette propriété avait été occupée par mon ancêtre maternel, M. Jean Taché.]
Cependant le général Carleton n'avait point perdu de temps pour mettre la ville en état de défense. Son premier soin avait été de jeter l'embargo sur plusieurs navires chargés de blé qui allaient faire voile pour l'Europe. Outre cette précieuse réserve de vivres, il s'assura aussi, par ce moyen le service de six cent-cinquante matelots dont cinquante "connaissaient la manoeuvre du canon". Le nombre des miliciens--deux cent-quatre-vingts recrues faites quelques mois avant le siège--ajouté à soixante hommes de troupes, avec tous les citoyens de la ville, forma une garnison de dix-neuf cent quatre-vingt-dix hommes, en comprenant la compagnie des _Invalides_. Cette dernière s'appelait ainsi parce qu'elle n'était composée que de vieillards et de personnes d'un faible tempérament.[8] Le commandant de la place y fit entrer en outre les vivres qui se trouvaient dans les navires. La ville fut aussi pourvue d'une grande quantité de morue, d'anguille et d'autres poissons.
Quant aux moyens officiels, ils consistaient en deux cents grosses pièces de canon, cinquante pièces de campagne, huit mortiers, quinze obusiers, et assez de bombes, de boulets et de poudre pour tirer sans ménagement pendant huit mois.[9]
[Note 8: Mémoires de Sanguinet. Voici selon Hawkins, comment se composait la garnison de Québec au siège de 1775.
70 hommes des _Royal Fusiliers_ ou 7e régiment. 230 des _Royal Emigrants_ ou 84e régiment. 22 du _Royal Artillery_. 230 Miliciens anglais commandés par le Lieutenant colonel Caldwell. 543 Canadiens-Français commandé par le Colonel Le Comte Dupré. 400 Matelots sous le commandement des capitaines Hamilton et MacKenzie. 50 Maîtres et Contre-Maîtres. 35 Marins 120 artificiers. ]
[Note 9: Mémoires de Sanguinet.]
Québec était fortifié du côté de la campagne par des murs de trente pieds de haut et de douze pieds d'épaisseur. Au-dessus du Palais et de la basse-ville la cime du roc était défendue moitié par des murailles et moitié par des palissades. La rue Sault-au-Matelot et Près-de-Ville, qui offraient deux étroits défilés par où l'ennemi pouvait seulement pénétrer dans la basse-ville, furent entrecoupés de plusieurs barrières et de barricades, dont un bon nombre de pièces de canon défendaient l'approche.
Le cinq décembre les Bostonnais s'étant emparé des faubourgs Saint-Jean et Saint-Roch, Carleton fit canonner ces deux endroits, après avoir sommé ceux qui les habitaient de rentrer dans la ville. Quelques personnes seulement cherchèrent un refuge dans la place, les autres gagnèrent la campagne pour éviter les misères d'un siège qui ne pouvait manquer de durer au moins tout l'hiver.
Dans la nuit du 10 décembre une grande agitation se manifesta dans la division du colonel Arnold, qui était campée sur les bords de la rivière Saint-Charles et qui, jusqu'alors, ne s'était occupée que de ses travaux d'installation.
Le général Montgomery venait d'envoyer l'ordre à son lieutenant Arnold de faire marcher immédiatement contre la ville la moitié de sa division, environ trois cents hommes. Le major Ogden devait diriger l'attaque.
Il pouvait être trois heures du matin lorsque les assaillants, après avoir gravi le coteau Sainte-Geneviève, pénétrèrent dans les rues du faubourg Saint-Jean. La nuit était noire. Pourtant, entre les angles indécis des toits, à travers l'obscurité tempérée par le reflet que la neige renvoyait de la terre, les assaillants entrevoyaient là-bas, devant eux, la ligne plus sombre des remparts. Affaiblis par la distance et assourdis par la neige, les appels réguliers et monotones des sentinelles dont on apercevait les silhouettes confuses au faîte des murailles, parvenaient aux Bostonnais comme les voix lugubres d'un autre monde. Plus d'un, soit par suite des âpres morsures de la bise, soit par l'effet pénible que causait cette sombre mise en scène, sentit la main glacée du frisson se glisser entre la capote et le dos, pendant le moment de la halte que fit faire Arnold à l'entrée du faubourg.
Quand on eut repris haleine le major donna l'ordre d'avancer mais le plus silencieusement possible. Les assaillants allaient donc, étouffant le bruit de leurs pas, rasant les maisons silencieuses et désertes et prêtant l'oreille au moindre bruit. Ils arrivaient aux premières habitations de la rue Saint-Jean qui avoisinaient les murs et commençaient déjà à déboucher sur la place aux pieds des fortifications, lorsqu'un éclair troua la nuit au-dessus de la porte de la ville.
Une détonation retentit, tandis que les ombres errantes sur le parapet des remparts disparaissaient comme par enchantement et que maints cris confus éclataient dans la place.
--_Forward!_ crie Ogden qui tire son épée et bondit au premier rang.
--En avant! _forward!_ répète après lui un jeune officier.
Mais ils n'ont pas fait cinq pas que la crête des murailles s'illumine de nouveau et que les balles commencent à miauler dans les rangs des Bostonnais.
Ceux-ci hésitent.
--_Fire! boys, fire!_ leur crie le major Ogden.
--Feu! soldats, feu! répète en français la même voix derrière lui.
Cent coups de fusils partent des rangs des Bostonnais. Mais on a tiré trop précipitamment et les balles crépitent sur la muraille comme la grêle sur les toits.
L'indécision, le désordre se manifestent parmi les assiégeants.
L'une des embrasures du rempart vomit un nuage de feu, et, dominant la voix grêle et stridente de la mousqueterie, une formidable détonation se fait entendre. Le boulet passe en hurlant dans la masse des Bostonnais où il fait une trouée sanglante. Les malédictions, les cris de douleur et de rage retentissent lugubrement dans la nuit.
Un second coup de canon suit aussitôt le premier.
--_Steady! steady!_ crie Ogden de toute la force de ses poumons.
Mais sa voix se perd au milieu des clameurs de ses soldats terrifiés.
Deux autre volées de canon mettent le comble à l'effarement des Bostonnais qui, n'écoutant plus la voix de leurs officiers, se débandent, s'enfuient de toutes parts.
--_Stop! by God, you cowards!_ s'écrie Ogden.
--Arrêtez donc! messieurs, arrêtez donc!
Et une troisième voix, forte et rude:
--Arrêtez! lâches que vous êtes! Et puis avec un immense éclat de rire:--Ventre de chien! les beaux soldats!
Les trois hommes qui venaient de prononcer ces paroles restaient seuls en face des canons et des mousquets braqués sur eux de la ville.
Les assiégés qui se montraient maintenant sur le rempart les virent leur lancer des gestes de défi. Même l'un des trois, celui-ci était un soldat de haute stature, déchargea son fusil vers la ville.
Vingt mousquetades lui répondent.
Les trois braves retraitèrent gravement au pas, tout comme des flâneurs qui prennent plaisir à essuyer une rafraîchissante averse d'été, malgré la pluie de balles qui les effleurait avec de sinistres sifflements.
Un instant ils se retournèrent tous trois dans un commun ensemble et jetèrent aux assiégés un dernier cri de défi, avant de rentrer dans les ténèbres.
C'est à l'occasion de cette panique des Bostonnais que quelque Canadien facétieux composa cette chanson:
Les premiers coups que je _tiris_ Sur ces pauvres rebelles, Cinq cents de leurs amis Ont perdu la cervelle.
_Yankee doodle_, tiens-toi bien, J'entends la musique; Ce sont les Américains qui prennent le Fort-Pique![10]
[Note 10: Ce nom désignait la partie du faubourg Saint-Jean compris entre la rue Saint-Jean et le chemin Saint-Louis.]
Sur les neuf heures du matin, Marc Evrard était assis pensif, abattu, dans une petite maison du faubourg Saint-Roch avoisinant celle qu'occupait Arnold. Evrard qu'on a dû reconnaître dans ce jeune capitaine qui s'était efforcé, avec le major Ogden et le soldat tranquille, d'empêcher la déroute des Bostonnais, avait été, grâce aux recommandations puissantes de François Cazeau, fiat capitaine d'une compagnie laissée sans commandant par suite de la défection d'Enos et de ses partisans.
Après avoir vaillamment retraité avec le major américain et Tranquille, Marc était rentré dans le domicile temporaire où il se trouvait cantonné, et s'était affaissé en proie au plus amer découragement. Aussi facilement il s'était, sous le coup de la fatalité, si l'on veut, enthousiasmé pour la cause des armes américaines, aussi vite ce feu venait-il de s'éteindre après la tentative des Bostonnais. Les autres nerveuses comme celle de Marc Evrard, passent subitement de l'espérance la plus échevelée au plus morne désespoir. Aussi sont-ils marqués du sceau de la souffrance ceux auxquels la nature a départi une semblable organisation.
Il était là, écrasé dans sa douleur, laissant errer sa pensée désolée autour des ruines de ses espérances. Quoiqu'il sentit son coeur noyé dans les larmes, ses yeux étaient secs. Les hommes de cette trempe ne pleurent pas. Ils passeront des jours entiers courbés sur leur souffrance, comme pour enfoncer plus avant ce trait cruel qui les déchire; ils analyseront chaque détail de la torture qui les ronge, ils compteront chacune des pulsation douloureuses qui fait palpiter un coeur meurtri; ils prêteront l'oreille aux vois de la désolation qui se lamentent dans leur âme, et pas une larme ne viendra mouiller leurs yeux.
Aimer la douleur est le propre des grandes âmes, et ceux-là qui sont ainsi doués naissent artistes ou poëtes. Les circonstances, l'éducation, le milieu ou ils vivent, déterminent l'éclosion de cette vocation innée. Alors leurs pleurs se font jour et se transforment en perles immortelles, larmes cristallisées qui tombent des yeux de l'homme de génie. Plus ils ont été grands et plus ils ont souffert: Homère, Dante, le Tasse et Byron ne sont des colosses de gloire que parce qu'ils ont été les géants de la souffrance. Aussi l'un d'eux, leur cadet en génie et en infortune, s'écria-t-il un jour:
"...Que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur."
"Le poëte a une malédiction sur sa vie", disait en même temps que Musset le comte Alfred de Vigny, dans _Stello_, livre écrit avec une plume d'or trempée dans les larmes de trois poëtes dont les malheurs ont ému toute la terre: Gilbert, Chatterton et André Chénier.
Les hasards de la vie mettent-ils ces hommes altérés de souffrance hors de la voie des lettres ou des arts, s'ils ont beaucoup de foi, il se jettent dans la religion, s'ils en ont peur, ils se ruent en désespérés sur les jouissances matérielles et meurent jeunes; s'ils n'en ont pas du tout, ils se tuent; ou bien encore ils végètent dans une carrière pour laquelle ils n'étaient pas du tout faits et traînent une vie inquiète et misérable. Dans tous les cas, ceux-là, nous le répétons, sont marqués du sceau de la fatalité.
Marc Evrard, véritable organisation de poëte, était trop croyant pour se tuer; cependant il se disait, au moment où nous le retrouvons, que le métier de soldat a ceci de bon qu'il peut vous débarrasser promptement de l'existence, sans que vous y prêtiez une main criminelle.
Les quelques jours qu'il venait de passer au milieu de l'armée américaine, et la malheureuse expédition de la nuit précédente, venait presque d'anéantir le dernier espoir que Marc Evrard avait placé dans le succès des armes du Congrès. Il ne lui avait fallu qu'un peu d'attention pour s'assurer qu'il n'y avait ni bonne entente entre les chefs de l'armée assiégeante, ni bravoure véritable et soutenue parmi les soldats. En outre les Bostonnais étaient très-mal pourvu de tout ce qu'il faut pour un siège, et manquaient presque complètement d'artillerie et de munitions.
Les officiers, presque tous des parvenus et gens de peu d'éducation, se querellaient à tout propos au sujet de leurs attributions respectives, et il ne fallait rien moins que l'expérience de Montgomery, et partant le respect qu'il inspirait à des gens qui n'avaient jamais été soldats, pour empêcher les plus violents désordres.
Enfin n'était-il pas ridicule de voir que l'armée assiégeante que aurait dû doubler au moins en nombre les troupes de la garnison, comptait à peine les deux tiers du chiffre des combattants qui défendaient la ville!
Il y avait plus de deux heures que Marc Evrard se laissait ainsi emporter dans le tourbillon de ses pensées noires, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit.
Tranquille, dont il avait fait son ordonnance, apparut.
--Mon capitaine? dit-il.
Marc n'entendait pas et restait le front perdu dans ses deux mains.
--Monsieur Marc? reprit Célestin que, tout en s'efforçant d'adoucir sa grosse voix, fit trois pas dans la chambre.
Evrard tressaillit, releva une tête effarée comme s'il revenait de l'autre monde, et s'écria:
--Eh bien! qu'y a-t-il? que me veut-on?
--Il y a, mon capitaine, répondit Tranquille en se redressant, que le major de cette nuit est là, qui veut vous parler.
--Fais-le entrer.
--C'est bien, mon capitaine, repartit Célestin qui tourna militairement sur ses talons.
Tranquille n'avait pas servi pour rien sous le général Montcalm et M. de Lévis!
Le major Ogden entra. Il s'aperçut à l'air consterné de Marc Evrard combien l'échec de la nuit précédente avait humilié le jeune homme.
--Allons! allons! capitaine, fit le major en lui serrant affectueusement la main, reprenons un peu de courage. Par le diable! ce n'est pas l'escapade de cette nuit qui doive vous démoraliser ainsi! C'est pour la première fois que nos soldats voient le feu, savez-vous?
--On s'en aperçoit! gronda une voix dans la chambre d'à côté.
C'était Célestin Tranquille qui donnait son appréciation de l'armée américaine. Evrard toussa bruyamment pour le rappeler à l'ordre.
Ogden poursuivit: