La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775
Chapter 4
Marc Evrard était donc loin de pencher du côté des insurgés et le capitaine Evil, en le dénonçant comme rebelle à Cognard, n'avait fait que mettre la calomnie au service de ses petits intérêts. Tel était donc Evrard, imbu de principes raisonnables et réglant sur eux sa ligne de conduite, lorsqu'il était de sang froid.
Voyons-le maintenant à l'oeuvre, alors que les passions les plus violentes se sont révoltées en lui, sous le fouet de la fatalité. Étudions la révolution complète que le choc de ces furies déchaînées va opérer en lui.
Depuis deux ans, Marc aimait Alice. Ce n'avait d'abord été qu'un sentiment discrètement contenu. Il ne la connaissait encore que pour l'avoir vue le dimanche au sortir de la grand'messe, lorsqu'elle passait rougissante et les yeux modestement voilés par ses longs cils noirs, entre la double haie des jeunes gens de la ville, plantés là en faction pour guigner les jolis minois qu'effarouchaient plus ou moins les regards assassins de ces muguets.
Pendant près d'un an, Marc n'avait pas déserté seule fois son poste dans les rangs de ces messieurs.
Il allait donc berçant précieusement cette chère illusion qui consiste à s'enamourer d'une personne pour laquelle souvent vous n'existez même pas, lorsque un jour, ou plutôt un soir, il fut inopinément enlevé jusqu'à la sphère céleste où planait l'ange de ses rêves, c'est-à-dire, en langue vulgaire et compréhensible, qu'il fit la connaissance de mademoiselle Cognard.
Si le nom du père était commun, on sait que la personne sa fille était très-distinguée. Marc ne ressentit que l'éblouissement causé par les grâces physiques et morales d'Alice. Il se persuada sans peine qu'elle était plus adorable encore qu'il n'avait osé se l'imaginer dans ses songeries les plus audacieuses. Il alla jusqu'à trouver de la distinction dans le nom de Cognard.
Bref, apprenez en une seule phrase que Marc Evrard se fit, admettre chez M. Cognard, devint de plus en plus éperdument amoureux d'Alice, et en fut payé de retour, après tous les soupirs, oeillades, aveux tremblants et monosyllabiques qui sont le menu fretin dont les amoureux amorcent leur hameçon pour pêcher dans le fleuve du Tendre.
Ces préliminaires enfantins de l'amour peuvent faire lever les épaules aux roués qui comptent déjà leurs conquêtes par le nombre de leurs cheveux gris; mais n'est-il pas vrai qu'à cet âge radieux où la tête est jeune comme le coeur, n'est-il pas vrai que tous ces raffinements timides d'une passion naissante remplissent l'âme d'un fluide Celeste qui rend votre corps léger à vous faire croire que vous montez dans les nuages et que vous allez marcher sur les étoiles?
Vous qui me lisez en chauffant vos vieilles jambes endolories, dans lesquelles tourne la vrille aiguë des rhumatismes, détournez un peu vos yeux du livre et les laissez errer sur la flamme claire qui ramène un reste de chaleur dans votre sang qui se fige, et redescendez par la pensée les nombreux degrés de votre vie. Vous rappelez-vous qu'un soir--oh! il y a longtemps!--vous longiez avec elle la rive verdoyante du grand fleuve. C'était en juin, n'est-ce-pas le parfum pénétrant des lilas en fleurs embaumait l'air avec la douce odeur des foins sauvages que foulaient vos pas distraits. Vous regardiez l'or des étoiles scintiller dans la voûte limpide du ciel; vous écoutiez silencieux, ému, ces voix mystérieuses du soir qui soufflent l'amour aux oreilles humaines, et la brise qui bruissait et venait faire vibrer en vous, avec un frémissement voluptueux, les cordes les plus sensitives de votre âme. N'est-il pas vrai que pénétré de ces senteurs odorantes, attendri, exalté, il vous fut impossible de résister au désir de mêler les accords de la voix de votre passion à cette immense bouffée d'harmonie qui montait, de la terre au ciel? A l'aveu timide de son amour, qui répondit au vôtre, ne vous rappelez-vous pas que votre bras, alors musculeux et ferme, trembla sous la pression frémissante de sa frêle main, tandis que votre coeur, près d'éclater, semblait vouloir bondir hors de votre poitrine? Oh! alors, dites-moi, n'avez-vous pas senti courir en vos veines gonflées une flamme céleste, fugitive étincelle de cette chaleur divine qui, un jour, animera notre âme d'une éternelle vie?
Mais je m'arrête, car je vois au tremblement de vos mains que ces souvenirs vous ont tellement ému, que mon pauvre livre menace de vous échapper et de rouler dans les flammes pétillantes du foyer.
Or donc, si de simples souvenances vous agitent à ce point, que pensez-vous qu'il en dût être du malheureux Marc Evrard en désespérance d'amour? Chez vous les regrets se tempèrent par la pensée, par la satisfaction de n'avoir pas au moins perdu ces belles heures de la trop courte jeunesse. Mais lui qui voyait, dans la vigoureuse floraison de son printemps, son rêve le plus cher, qu'il avait longtemps regardé comme devant se transformer en une ravissante réalité, prêt à s'évanouir ainsi que le plus commun des songes!...
D'un côté, les préventions injustes du père après avoir d'abord bien accueilli le jeune Evrard dont la position lui avait paru devoir être assez sortable, ne jurait plus depuis deux ou trois mois que par le brillant capitaine Evil; d'un autre, la haine, jusqu'alors sourde et contenue de son rival, qui venait d'éclater si vive et si menaçante, découvraient à Marc un avenir déplorablement sombre. Le père Cognard était si rampant, si vain, si ambitieux que la perspective d'une alliance avec un officier de l'armée anglaise l'empêcherait sans aucun doute de prêter l'oreille aux justifications du malheureux petit commis-marchand; d'autant plus que la pusillanimité du bonhomme était telle que, sur la simple accusation du capitaine, il avait jugé toutes relations avec Evrard par trop compromettantes. Cette répulsion naissante du père d'Alice pour Marc ne s'accroîtrait-elle pas encore, maintenant que James Evil n'aurait plus de repos qu'il n'eût sans doute tout à fait perdu de réputation le jeune Evrard aux yeux du trop crédule Cognard?
Il est vrai que Marc était aimé d'Alice autant que James Evil en était détesté; mais oserait-elle jamais, pourrait-elle se refuser d'obéir aux ordres sévères du père, et ne point succomber aux persécutions incessantes que sa belle-mère ne manquerait pas, selon toute probabilité, de susciter à la malheureuse enfant?
Toutes ces horribles pensées brûlaient le cerveau de Marc ainsi que des flammes vives. Comme pour l'empêcher d'éclater sous l'atroce cuisson de ces douleurs, il comprimait sa tête dans ses doigts crispés. Son sang s'était tellement échauffée qu'il se sentait tournoyer dans une atmosphère embrasée.
Dans ces heures de fièvre délirante, l'homme le mieux pensant lorsqu'il est de sang-froid, se prend presque toujours à écouter la première de ses inspirations extrêmes, surtout lorsqu'elle semble lui promettre dans une autre voie la sauvegarde de ses intérêts menacés.
Du bourdonnement constant des souvenirs de cette assemblée laquelle il avait eu la malencontreuse idée d'assister par curiosité, et qui avait déterminé la catastrophe où croulaient toutes ses espérances jaillit soudain devant lui l'idée d'un salut possible: pourquoi ne se rangerait-il pas du côté des insurgés?
En restant dans la ville, Evrard demeurait à la merci du capitaine Evil et dans une grande impuissance inaction. Au contraire, s'il allait offrir ses services à l'armée du Congrès, déjà victorieuse sur tous les autres points de la contrée, et qui allait probablement s'emparer aussi bientôt de Québec, dernier rempart de la domination britannique au Canada, ne se préparait-il pas une rentrée triomphante dans les bonnes grâces du père Cognard? Celui-ci ne chercherait-il pas, en effet, avec sa versatilité et sa souplesse ordinaires, à se concilier les derniers vainqueurs? Et alors ne serait-il pas de bonne politique pour le père Cognard d'éconduire vitement le capitaine anglais, pour jeter sa fille entre les bras de Marc Evrard, le partisan du Congrès triomphateur?
Cette inspiration paraissait tellement plausible et la cause anglaise semblait en ce moment si compromise pour ne pas dire entièrement perdue, que le jeune homme y acquiesça presque sans balancer.
Seulement, comme il brillait encore une lueur de bon sens dans ce cerveau si subitement troublé et que Marc Evrard ne pouvait tout à coup rompre aussi brusquement avec ses convictions, il résolut d'attendre quelques jours afin de voir si l'influence funeste d'Evil achèverait de ruiner entièrement ses espérances. Alors il suivrait la nouvelle pente ou la fatalité semblait l'avoir poussé malgré lui.
Evrard achevait de prendre cette détermination lorsque le matin appuya son front pâle sur les vitres des fenêtres, pour jeter un premier coup d'oeil dans les maisons encore endormies. Célestin, qui avait remarqué que son maître était trop péniblement affecté pour qu'on pût l'interroger, lui ayant vu lever la tête avec un mouvement qui marquait une résolution prise, dit alors:
--Vous devez être fatigué, Monsieur Marc. Tout paraît calme au dehors; allez donc vous reposer un peu. Je continuerai de: veiller seul.
--Merci, mon brave Célestin, répondit Marc en se levant. Je crois que nous pouvons nous coucher tous les deux sans craindre aucune agression. Il n'est guère probable que nous revoyions, aujourd'hui messieurs nos Anglais qui doivent avoir leur suffisance de notre chaude réception de cette nuit.
CHAPITRE QUATRIÈME.
SÉPARATION.
Lorsque Marc s'éveilla, après quelques heures d'un sommeil agité, le souvenir des évènements de la veille fut la première pensée qui s'agita dans sa tête avant même qu'elle eut quitté: l'oreiller. D'abord ce fut comme la suite d'un rêve pénible; et puis ses idées se dégageant des nuages du sommeil, il eut bientôt conscience de la réalité des faits que sa mémoire lui reproduisait avec une vérité désespérante.
Le premier souvenir, le plus frappant, qui se dressa dans sa pensée fut l'injonction formelle du père Cognard qui lui avait fermé sa maison. Vinrent ensuite: l'insulte faite au capitaine Evil, bagarre qui s'en était, suivie, et enfin la détermination qu'il prise, après tous ces évènements tumultueux, de quitter la ville et d'aller offrir ses services aux insurgés.
Mais ainsi qu'il en arrive d'une décision arrêtée dans un transport fiévreux, et qui, après quelques heures de repos, apparaît soudain au jugement dans toute la netteté de son inconséquence, cette résolution de la veille le trouva incertain et trouble. Elle sortait tellement de sa manière habituelle de voir qu'il se sentit mal à l'aise en présence d'un dessein si nouveau et si précipité. La passion finit cependant par se réveiller aussi et le fit se raidir contre cette dernière protestation de sa conscience. Il envisagea de nouveau les chances qu'il avait de faire tourner sa défection au profit de son amour, et se persuada que c'était le seul parti qu'il avait à prendre.
--D'ailleurs se dit-il en sortant brusquement du lit, je me suis promis à moi-même d'attendre une dernière manifestation du mauvais vouloir et de la puissance de mon ennemi. C'est là ce qui me décidera!
Cette occasion ne devait malheureusement pas tarder à se présenter.
Lorsque Marc descendit au magasin, Tranquille y était occupé à faire disparaître les traces du tumulte de la nuit.
--Il n'est venu personne? demanda le jeune homme.
--Non, monsieur Marc.
Evrard se dirigea vers la porte ouverte, s'adossa contre l'un des chambranles, pensif, le front baissé, le regard triste, il resta longtemps à rêver. Tranquille qui avait rarement vu son maître aussi soucieux, le regarda d'un air de commisération profonde, et hocha la tête à plusieurs reprises.
--Ventre de chien, il y a quelque chose qui va mal! grommela-il entre ses dents.
Sur les onze heures un mouvement inusité se manifesta dans la rue Sous-le-Fort. Au coin de la rue Saint-Pierre, un son de trompe se fit entendre, et un crieur, dernier vestige des hérauts d'autrefois, se mit à lire à haute voix, _afin que personne n'en prétendit cause d'ignorance_, une proclamation du gouverneur convoquant la milice bourgeoise à se rendre sans faute sur la place-d'armes, au coup de midi:
Evrard se dirigea, comme tous les autres vers le crieur, se mêla au rassemblement et écouta la proclamation, jusqu'au bout.
Le crieur finit sa lecture, tira trois cris enroués de trompe et s'en alla plus loin.
Eh Bien! monsieur Evrard dit quelqu'un à ce dernier, il va donc falloir nous aligner et peut-être en découdre!
--Oui, voisin, répondit Marc qui refit lentement les quelques pas qui le séparaient de sa maison. A peine mettait-il le pied sur seuil que ses yeux rencontrèrent un militaire anglais qui tendait à Tranquille un pli cacheté que celui-ci se méfiant de tout ce qu'il ne comprenait pas, refusait de prendre.
Ce soldat était une des ordonnances du général Carleton. Il tourna la tête, reconnut à son air le maître du lieu, vint à Marc et lui tendit le message.
L'ordonnance s'assura que le jeune homme ouvrait la lettre après en avoir lu l'adresse et sortit.
Tranquille observait son jeune maître du coin de l'oeil. A peine Marc eut-il jeté un coup d'oeil sur le papier qu'il devint pâle comme un trépassé.
--Bon! pensa Célestin, voilà que ça se complique! Tas d'Anglais de malheur!
Marc Evrard froissa le papier, le jeta par terre et s'écria:
--Eh bien! fatalité, c'est toi qui l'aura voulu!
Il s'assit près du comptoir, et s'abîma dans ses pensées noires.
Le message était ainsi conçu:
"A Monsieur Marc Evrard, négociant à Québec;
"Moi, Guy Carleton, capitaine général et gouverneur en chef de la Province de Québec et territoires en dépendants [4] en l'Amérique, vice-Amiral d'icelle, garde du grand sceau de la dite Province, et Major-Général des troupes de Sa Majesté, commandant le département Septentrional, etc., etc., etc., ayant appris que vous vous êtes trouvé présent, hier soir, à une assemblée convoquée par des ennemis de l'état, dans le but, de détourner les fidèles sujets de notre bien-aimé roi, Georges Trois de l'obéissance qu'ils lui doivent, et que là, vous vous êtes ouvertement prononcé en faveur des sujets révoltés contre l'autorité royale, je vous fais savoir par les présentes, que je vous considère comme un rebelle et, mauvais citoyen. En conséquence, comme je ne veux garder dans l'enceinte de la capitals que de bons et loyaux sujets sur lesquels je puisse entièrement compter, je vous enjoins d'avoir à quitter la ville dans les vingt-quatre heures, sous peine d'emprisonnement immédiat pour crime de lèse-majesté.
"Donné sous le seing et le sceau de mes armes, au château St. Louis, dans la ville de Québec, à dix heures du matin, le vingtième jour de Novembre, dans la quinzième année du règne de Notre Souverain Seigneur Georges Trois, par la grâce de Dieu, roi de la Grande Bretagne, d'Écosse et d'Irlande, défenseur de la Foi, etc., etc., etc., et dans l'année de Notre Seigneur mil sept cent soixante-et-quinze."
(Signé) "GUY CARLETON." Par ordre de Son Excellence.
(Contresigné) "GEO. ALLSOP"
"Faisant fonction de Secrétaire.
"Traduit, par ordre de Son Excellence.
"F. CUGNET S. F.
"Vive le Roy."
[Note 4: Tel est l'en-tête exact des proclamations, etc. du temps,]
Tranquille, affecté de l'affliction profonde de son jeune maître, s'approcha et lui dit, non sans beaucoup d'hésitation:
--Pardon, Monsieur Marc, si j'ose me mêler de vos affaires. Mais vous m'avez l'air si en peine, que... je...
Il n'acheva pas; il y avait, un sanglot qui tremblait dans sa voix.
--Oui, mon pauvre Célestin, dit Evrard en relevant la vue sur la bonne figure de ce brave serviteur, oui, je suis bien triste, et ce n'est pas sans raison, je t'assure. Je suis chassé de partout; l'on me force de quitter la ville d'ici à demain.
--On vous chasse!.... s'écria Tranquille qui ouvrait des yeux grands comme des piastres d'Espagne.
--Oui, parce que je me suis compromis pour les Bostonnais, à l'assemblée d'hier soir.
--Vous!
--Oui moi. Tu ne comprend pas? Écoute. Tu sais que depuis un an j'aime mademoiselle Alice Cognard qui m'affectionne beaucoup aussi. Mais ce que tu ignores peut-être, c'est qu'un officier anglais, le capitaine James Evil, prodigue aussi depuis quelque temps ses avances, mais fort, inutilement à mademoiselle Alice. Outré de se voir éconduit par la jeune fille, il a résolu de captiver les bonnes grâces du père enclin d'avance, comme chacun le sait à baiser les pieds de tous ceux qui portent un nom anglais. Or, hier soir, le capitaine Evil qui accompagnait le colonel McLean à la chapelle de l'évêché, a trouvé l'occasion favorable de me perdre jamais dans l'esprit de Cognard, en lui disant que je m'étais fort compromis à l'assemblée. Le père Cognard n'a pas manqué de le croire et m'a signifié de ne plus remettre les pieds chez lui. J'ai souffleté Evil en sortant...
--Bon! fit Tranquille qui serra les poings.
--Il a rencontré aussitôt après trois de ses amis. Tous m'ont poursuivi et m'ont rejoint ici dans la rue. Tu sais ce qui s'en est suivi. Enfin, exaspéré du nouvel affront que je lui ai fait subir, le capitaine s'en est vengé ce matin en me dénonçant au gouverneur comme un rebelle des plus dangereux; puisque je viens de recevoir du général Carleton lui-même ordre de quitter la vile d'ici à dix heures, demain matin, sous peine d'être emprisonné comme un conspirateur.
--Ventre de chien! si jamais je le tiens au bout de mon bras votre capitaine je lui en ferai danser une rude!
--Tu dois donc comprendre, ce qui m'attriste si fort. Être obligé de me séparer d'Alice, de toi, mon bon Célestin.
--Comment! monsieur Marc? Qu'il vous faille quitter mademoiselle Alice, je le comprend, hélas! Mais je ne vois pas ce qui me peut forcer de vous abandonner, moi?
Marc Evrard secoua négativement la tête.
--C'est que, vois-tu, Célestin, je suis décidé d'aller prendre place dans les rangs des Bostonnais, afin de pouvoir combattre ouvertement l'influence perfide de cet Anglais. Or si je suis prêt à tout risquer en me rangeant du côté des rebelles, je ne voudrais pas pour rien au monde t'entraîner avec moi.
--Et vous pensez Monsieur Marc, que je vas vous laisser partir seul? Ah vous croyez donc que je les aime bien, moi, nos maîtres, pour hésiter un instant entre votre service et le leur. Il est bien vrai que les autres que vous allez trouver sont aussi des Anglais; mais enfin ils se battent contre les soldats du roi d'Angleterre. Cela me suffit, monsieur Marc; nous partirons ensemble. Ne dites pas non, voyez-vous. C'est inutile. Je vous suivrais chez le diable!
Le dévouement de ce pauvre homme toucha profondément Marc, Evrard qui lui tendit la main et lui dit:
--C'est bon, puisque tu le veux, tu partageras ma fortune, mauvaise ou bonne. Maintenant comme nous devons nous en aller d'ici à demain, fermons le magasin pour n'être point dérangés dans nos apprêts de départ..
Il alla verrouiller la porte et procéda à ses préparatifs.
Quelques jours auparavant, Evrard avait reçu une lettre de M. François Cazeau qui lui demandait de mettre toutes leurs marchandises à la disposition des Bostonnais et même d'en faire le sacrifice complet au cas où il se déciderait à quitter la ville pour joindre les insurgés. Ces pertes momentanées, disait Cazeau, seraient amplement compensées par la suite, alors que les armées, du Congrès auraient soumis le pays. Cette lettre en contenait une autre qui recommandait fortement Evrard aux officiers dans la supposition qu'il se déciderait à prendre du service dans l'armée du Congrès.
Les ventes de l'automne avaient bien donné. Marc se trouvait avoir en coffre plusieurs centaines de louis qu'il lui fallait emporter avec lui autant pour rencontrer ses dépenses et en rendre compte plus tard à M. Cazeau que pour ne les point laisser tomber en d'autres mains.
Quand Marc eut mis, dans une de ces solides valises recouvertes de peaux de loup-marin, comme on en voit encore quelques-unes, tout l'argent qu'il avait en main, ainsi que ses livres de compte, et quelques vêtements, il écrivit une interminable épître à sa fiancée.
Longtemps sa plume courut sur le papier avec une rapidité fébrile. Mais apparemment que la lettre ne lui plut guère lorsqu'il la relut, ou bien qu'il changea brusquement de résolution, car il la déchira, prit une autre feuille et écrivit seulement ces mots:
"Québec ce vingt novembre
"Ma bonne Alice,
"Au nom de ce que vous avez de plus cher, au nom de notre amour, ne manquez pas de vous rendre, selon votre habitude, à la basse messe de sept heures, demain, à la cathédrale. Nous nous y verrons, peut-être pour la dernière fois."
"Votre pauvre fiancé,"
Marc Evrard.
Marc mit ce billet sous enveloppe, appela Tranquille, et le lui remit avec cette injonction:
--Ce soir, dit-il, tu iras veiller avec les domestiques de M. Cognard. On te voit assez souvent dans la cuisine pour que cette visite n'excite aucun soupçon. Tu remettras en secret cette lettre à Lisette,--la fille de chambre que tu aimes, je le sais--et tu lui diras de le donner ce soir même à sa maîtresse, mademoiselle Alice. Pour l'engager à faire diligence et à se taire, tu lui glisseras ce louis d'or.
Célestin mit la lettre et le louis dans sa poche de veste, et dit:
--Soyez tranquille, M. Marc. Mademoiselle aura votre lettre ce soir.
Cependant les milices bourgeoises furent passées en revue par le gouverneur. Il en parcourut les rangs et commençant par les Canadiens qui occupaient la droite et auxquels il demanda s'ils étaient résolus à se défendre en bons et loyaux sujets. Ceux-ci répondirent affirmativement par des acclamations. Les miliciens anglais qui étaient présents firent de même. Carleton s'aperçut qu'il en manquait un certain nombre et surtout des citoyens marquants, tels que Lymburner et Williams. Aussi donna-t-il avis que les gens mal affectionnés--on les connaissait--eussent à quitter immédiatement la place.
Durant tout le reste du jour la ville fut en émoi. Il fallait armer les citoyens, et presser les travaux de défense par trop négligés eu l'absence du gouverneur.
Le lendemain le jour se leva triste et froid. Le vent soufflait du nord apportant avec lui la première gelée de l'hiver. Sur les sept heures comme la cloche de la cathédrale jetait au vent ses bourdonnements monotones, une jeune fille enveloppée dans une chaude pelisse garnie de fourrures, qui dissimulait la finesse de la taille, laissait la rue Sainte-Anne pour s'engager dans la rue des Jardins. Elle allait à pas pressés, ses pieds mignons trottinant sur la terre gelée. Elle longea l'église des Jésuites et descendit vers la place du marché qu'elle traversa pour gagner la cathédrale. A peine fut-elle entrée dans la grande église qu'elle embrassa la nef d'un coup-d'oeil. Elle aperçut un jeune homme assis sur l'un des derniers bancs, en arrière, et qui semblait attendre quelqu'un avec impatience, tant il tournait fréquemment la tête. C'était, Marc Evrard.
Alice passa près de lui. Leurs regards se rencontrèrent, rapides et lumineux comme deux éclairs. La jeune fille alla s'agenouiller un peu en avant de Marc, croisa sur sa bouche ses petites mains un peu rougies par le froid et se mit à prier avec ferveur.
La messe commençait.
Evrard, le front perdu dans ses deux mains, parut aussi tout d'abord prier avec recueillement. Puis, peu à peu, nous devons bien l'avouer, il releva la tête, et, son regard s'arrêta sur Alice avec une expression de mélancolique tendresse, et resta fixé sur la jeune fille.
A la fin de la messe, le prêtre s'étant tourné du côté des fidèles pour les bénir, Alice et Marc se signèrent et leur pensée se rencontra et ils s'agenouillèrent sous cette commune bénédiction en demandant à Dieu de la vouloir bien ratifier là-haut.
Quant ils furent sortis de l'église, ils restèrent d'abord silencieux. Leur coeur était si gonflé que ni l'un ni l'autre n'osait parler le premier. Enfin Marc dit à la jeune fille: