La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775
Chapter 17
Dans le cours de la nuit suivante, dix-huit cents Américains, sous le commandement du général Thompson, traversèrent de Nicolet à la Pointe-du-Lac. Leur dessein était d'attaquer Trois-Rivières à l'improviste, et ils avaient formé le plan de passer, la même nuit, par les bois pour arriver sur la ville du côté nord du Coteau Sainte-Marguerite. Les nommés Larose et Dupaul[35] qu'ils avaient pris pour guide et qui se tenaient à l'avant-garde ne connaissaient pas bien les bois qui s'étendaient au nord du coteau, et ne savaient vraiment trop comment s'y prendre pour arriver inaperçus en arrière de la ville par le chemin que nous venons d'indiquer. Comme ils débarquaient de l'un des premiers bateaux qui venaient de prendre terre à la Pointe-du-Lac, ils entrevirent à la faveur des premières clartés de l'aube, un homme de leur connaissance, Antoine Gauthier, qui rôdait sur le rivage.
[Note 35: Mémoire de Berthelot.]
--Tiens, dit Dupaul, voilà bien Antoine Gauthier, tâchons qu'il nous aide à sortir d'embarras.--Antoine, hé! viens donc par ici, qu'on te parle un peu.
L'autre s'approcha mais avec si peu d'empressement que les deux guides crurent s'apercevoir qu'il ne serait pas aisé de persuader à Gauthier de marcher avec eux.
--Dis donc, Antoine, fit Larose, es-tu toujours pour la bonne cause?
--Oui, si vous entendez celle du plus fort. C'est toujours la meilleure, mon vieux.
--A ce compte-là tu tiens à présent pour les Anglais?
--Oui, depuis qu'ils sont les maîtres ici et que les Bostonnais ont le dessous.
--Alors tu seras avant longtemps de nouveau pour nous.
--Comment ça? demanda Gauthier que prit l'air le plus niais qu'il put trouver.
--Combien y a-t-il d'Anglais aux Trois-Rivières à l'heure qu'il est?
--Sept mille! [36]
[Note 36: Mémoire de Berthelot.]
--Rien que ça! repartit Larose avec effronterie. Eh bien, apprends, mon vieux qu'avant demain il y aura dix mille Américains devant Trois-Rivières.
--Pas possible! s'écria Gauthier avec un geste d'étonnement accompagné d'un air de crédulité bien marqué.
--C'est comme je te le dis. Aussi fais-tu mieux de rechercher aujourd'hui l'amitié des vainqueurs de demain. C'est le bon temps de lâcher les autres.
--Vous avez beau dire, reprit Gauthier en redevenant incrédule, vous n'êtes pas encore les maîtres.
--N'aie pas peur, mon vieux, c'est tout comme. Tiens écoute, Antoine, tu serais bien bête de rester avec des gens sur lesquels nous marcherons demain. Et puis, si tu veux, il y a ici pour toi de l'argent à gagner.
--Peuh!
--Ne fais pas le dégoûté. Sais-tu combien nous avons pour guider les Bostonnais jusqu'aux Trois-Rivières? Dix louis chacun, mon vieux. Hein! qu'en dis-tu?
--Sacrédié!
--Ah! ah! c'est assez joli, n'est-ce pas? Veux-tu en gagner autant cette nuit?
--Moi?...
--Oui, toi. Écoute: le général Thompson nous avait demandé de mener les troupes à la ville par le chemin du roi. Notre argent était facile à gagner. Mais ne voilà-il pas qu'il s'est avisé cette nuit d'attaque la ville par surprise, et de passer en arrière du Coteau Sainte-Marguerite, pour arriver sans être vu sur la place. Cela nous met dans l'embarras, puisque ni Dupaul, qui est de Machiche, ni moi qui suis de la Rivière-du-Loup[37], ne connaissons le bon chemin à prendre à travers les bois. Veux-tu nous servir de guide, tu seras payé comme nous?
[Note 37: Mémoire de Berthelot]
Après s'être fait prier suffisamment, Antoine Gauthier finit par accepter un office pour lequel il était du reste grassement payé par le capitaine Evil. C'était un rusé compère!
Sur les quatre heures du matin, au moment où les troupes, après avoir mis pied à terre, se formaient en ligne et allaient se mettre en marché, trois personnes sortirent de la maison de Jean Gagnier. A distance on aurait dit trois hommes, à en juger par leurs vêtements. Mais à mesure qu'ils se rapprochaient la démarche du plus petit vous eût semblé étrange. Non, certes, ce n'était point là l'allure libre et le pas dégagé d'un homme. Le pied ne se relevait pas brusquement de terre, mais y glissait plutôt, et les hanches, plus développés que celles d'un homme, ondoyaient à chaque pas avec une grâce toute féminine.
Aussi devrons-nous avouer que ce jeune gentilhomme n'était autre que madame Alice Evrard qui avait tant bien que mal accommodé à sa taille un costume complet de son mari. Celui-ci l'accompagnait, suivi de Célestin Tranquille, qui venait de débarquer et de signifier bel et bien à madame Lisette, son épouse, qu'elle eût à rester à la maison pour y attendre son retour.
Une pluie froide et frappée par un fort vent de nord-est tombait diagonalement en leur fouettant la figure.
--Quelle folie tu commets de m'accompagner! dit Marc à sa femme avec un tendre accent de reproche. Tes pauvres petits pieds, qui piétinent dans cette affreuse boue, pourront-ils résister à tant de fatigue? Pourquoi ne pas rester...
--Pourquoi? Monsieur, pourquoi? repartit Alice, parce qu'en votre absence certain personnage que vous connaissez et qui n'est sans doute pas loin d'ici à cette heure, voudra certainement venir présenter à votre femme des hommages dont elle n'a que faire, ni vous non plus, j'imagine.
--Oh! viens, viens! repartit Marc qui saisit le bras de sa femme Tu as cent fois raison, plutôt la mort ensemble!
Et il doubla le pas du côté de sa compagnie, que Tranquille venait de lui indiquer.
L'instant d'après la colonne s'ébranla en remontant vers le coteau Sainte-Marguerite. Les curieux que le bruit avait appelés sur les lieux virent quelque temps cette longue ligne noire onduler sur le versant de la colline comme un monstrueux serpent, et puis se perdre graduellement dans le brouillard qui voilait le sommet embrumé du coteau.
CHAPITRE DIX-HUITIÈME
LUTTES SUPRÊMES
Au moment où les Américains laissaient la Pointe-du-Lac pour s'enfoncer dans les bois, un homme, auquel Gauthier avait, en passant, fait un signe d'intelligence, s'était élancé à cheval et avait gagné Trois-Rivières au galop. C'était un capitaine de milice nommé Landron[38].
Il arriva sur les sept heures à la ville et piqua droit au logis du général Fraser qu'il fit éveiller sur le champ pour le prévenir de l'arrivée des Américains qu'on n'attendait pas si tôt. Fraser fit immédiatement battre la générale pour rassembler les troupes qui comptaient sept mille hommes; différents piquets furent placés aux endroits par lesquels les Bostonnais pouvaient se rendre à la ville, entre autre à la Croix-Migeon, "hauteur qui commande la place et les environs".[39] Le général Nesbitt fut mis à la tête d'un détachement pour aller prendre les Américains en queue, tandis que le major Grant s'emparait d'un pont, afin de les empêcher de se sauver par la Rivière-du-loup.
[Note 38: Mémoire de Berthelot.]
[Note 39: Voyez Berthelot et les curieux mémoires de Laterrière.]
Malgré toute la promptitude qu'on apporta à exécuter ces manoeuvres, il est certain que les Bostonnais fussent arrivés à la ville à l'improviste, si leur prétendu guide, Antoine Gauthier, n'eût as su ménager aux Anglais le temps de se préparer à se défendre. Il feignit de s'égarer, allongea la route des Américains, en leur faisant faire d'inutiles détours, et retarda leur marche en les conduisant par des sentiers impraticables. Aussi ne fut-ce que vers huit heures que Gauthier parvint, avec sept ou huit Bostonnais que formaient une avant-garde, au pied du coteau Sainte-Marguerite, quelques arpents au nord de la commune. Le chevalier de Niverville, avec un piquet de douze volontaires les aperçut, courut au-devant d'eux, et, après un rapide engagement, les fit tous prisonniers.
Au premier coup de feu, Gauthier s'était jeté à plat ventre pour éviter d'être atteint par les balles. L'empressement qu'il mit à se rendre, et la faveur avec laquelle il fut accueilli, prouva aux Américains que cet homme les avait joués.
Au même instant, le gros des troupes américaines parut sur la hauteur, tandis que le général Fraser, prévenu de leur arrivée, courait à leur rencontre avec les forces anglaises.
La bataille s'engagea par une fusillade assez bien nourrie, mais qui des deux côtés tua peu de monde.
Les Américains arrivaient massés en colonne. Le général anglais, dont les forces étaient presque deux fois aussi considérables que celles des Bostonnais, fit déployer ses troupes en ligne, avec deux hommes de front afin de cerner l'ennemi. Pendant que l'aile droite et l'aile gauche de la division anglaise avançaient à la course en se repliant l'une vers l'autre, le centre marchait au pas, tout en répondant vivement au feu des ennemis. D'attaqués qu'ils devaient être les Anglais se faisaient assaillants.
Lorsque les troupes anglaises ne furent plus qu'à une demi-portée de fusil, les Bostonnais, qui avaient compté prendre par surprise et en plus petit nombre, commencèrent à reculer, malgré les cris de leur commandant Thompson qui les voulait pousser en avant. Ceux de l'arrière-garde furent les premiers à de débander pour gagner la lisière du bois; d'autres les suivirent, et une fois la panique déclarée, le gros de l'armée américaine emboîta le pas derrière les premiers fuyards.
Il ne resta bientôt plus sur le terrain que deux cents hommes, à la tête desquels se tenaient le général Thompson, le colonel Irwin, le capitaine Evrard et quelques autres, tous désireux de disputer jusqu'au bout la victoire aux Anglais.
Marc Evrard combattait sous les ordres du colonel Irwin. A son côté était Tranquille que chargeait son arme, tirait, et descendait son homme à chaque coup de fusil, avec une régularité mécanique. Tous deux faisaient un rempart de leur corps à la pauvre Alice dont toute la crainte était de voir son mari tomber sous une balle anglaise. Quant à son propre péril, elle ne paraissait y songer nullement, et le sifflement des balles ne semblait la préoccuper q'en autant qu'elles passaient près de son mari.
--Quelle brave petite femme tu fais, lui dit Evrard en remarquant ce sang-froid extraordinaire chez une femme aussi délicate!
Tu m'emmèneras donc encore? lui demanda-t-elle en se penchant à son oreille, et profitant d'un nuage de poudre que les enveloppait, pour embrasser son mari sur le cou.
--Oui... si nous en revenons.
--Nous allons être pris comme dans une souricière, dit Tranquille. Écoutez, monsieur Marc, ce serait folie de votre part que de vouloir rester plus longtemps. Il faut décamper. Vous n'avez rien de bon à attendre ici. Songez plutôt à madame. Seulement attendez un peu, pour filer, que les deux lignes anglaises se soient jointes derrière nous. Autrement, il vous faudrait essuyer le feu des deux files à la fois, et vous seriez tué bien sûr. Quand la chaîne de ces gredins-là se sera refermée derrière nous, je me chargerai de vous ouvrir leurs rangs. Alors vous profiterez de l'éclaircie pour i passer avec madame. Il leur faudra se retourner, si toutefois ils en ont le temps; alors ils vous ajusteront mal et vous manqueront. Les voici qui arrivent. Faites attention à la petite machine que je vais faire jouer contre eux, et profitez du bon moment. Quant à moi, vous me laisserez faire, je saurai bien me tirer d'entre leurs pattes.
Tranquille enleva de son cou une grosse corne de buffle pleine de poudre, en versa une demi-charge sur un chiffon de papier qu'il avait sur lui, roula ce papier en forme de fusée qu'il introduisit dans le goulot de la corne, et, ramassant une bourre qui fumait à ses pieds, il se mit à en raviver le feu.
Les deux ailes ennemies se rejoignaient. Alice qui s'était retournée de leur côté jeta un cri.
--Quoi! es-tu blessée?... demanda Marc.
--Non, c'est lui, toujours lui! dit-elle en montrant le capitaine Evil qui commandant la dernière compagnie de l'aile gauche.
Evil aussi les avait aperçus, et les désignait avec agitation aux soldats qui l'entouraient.
--Je m'en vas te griller les crocs, mon maudit Anglais, grommela Tranquille. Attention, Monsieur Marc! Je vais jeter ma corne à poudre dans le tas. Profitez du moment qu'elle viendra de crever pour passer au milieu des _goddams_ abrutis par l'explosion.
Il approcha la bourre enflammée de la fusée qui prit feu en pétillant, balança un instant la corne au-dessus de sa tête et la lança de toutes forces vers James Evil.
Le projectile s'embrasa et éclata en tombant aux pieds du capitaine qui disparut avec sa compagnie dans un nuage épais de fumée.
--En avant! cria Tranquille.
Marc avait saisi sa femme par la main. Il courut avec elle à l'endroit où la corne, en éclatant, avait fait ouvrir les rangs de la ligne anglaise.
Evil que la violence de l'explosion avait renversé se relevait à moitié roussi, lorsqu'il entrevit passer deux ombres à travers la fumée. Il allongea le bras droit et porta un fort coup de pointe de son épée à l'un des fuyards que la fumée lui empêcha de reconnaître Il sentit que le coup avait fermement porté; l'arme avait dû pénétrer avant dans les chairs, car elle était teinte de sang.
Avant que Evil eut pu constater quels étaient ceux des rebelles qui venaient de s'y frayer un passage, un homme, un colosse, tomba comme une trombe au milieu de la compagnie. C'était Célestin Tranquille qui protégeait la retraite de ses maîtres. Il tenait son fusil par le canon et faisait le plus terrible des moulinets avec la crosse de son arme. Autour de lui, les hommes tombaient comme des épis sous la main du faucheur. Il était superbe.
La fumée commençait à se dissiper, et Tranquille, qui dominait la ligne anglaise de toute sa tête aperçut au loin Marc Evrard qui fuyait avec sa femme. Mais, tout en assommant un Anglais, il fronça le sourcil et grommela:
--Les gredins ont dû blesser mon maître; il trébuche.
--Par Dieu! saisissez cet homme! cria le capitaine à ses gens qui s'étaient écartés à une distance respectueuse de Tranquille. Qu'on le prenne vivant!
Au même instant, comme il jetait les yeux par l'éclaircie que formaient les rangs entr'ouverts, il aperçut son heureux rival qui s'enfuyait au sommet du coteau.
--Par satan! vociféra-t-il, feu sur ces maudits!... Arrêtez celui-ci!
Il était hors de lui, il criait des mots sans suite, et ses soldats ne savaient auquel de ses ordres obéir.
--Lâches que vous êtes! avez-vous donc peur d'un seul homme? cira-t-il en écumant.
Stimulés par les reproches de leur chef, une dizaine de soldats se jetèrent sur ce pauvre Tranquille, qui s'était sacrifié pour ses maîtres, et parvinrent à le désarmer, mais non sans avoir vu trois ou quatre des leurs assommés mordre la poussière.
--Enfin, je te tiens, canaille! dit Evil en lui montrant le poing. Cette fois-ci tu ne m'échapperas pas, et ton cou va sentir au bout du gibet la pesanteur de ton corps!
--Vous m'avez déjà dit cela, répondit Célestin, et je ne m'en porte pas plus mal...
--Oh! mais cette fois-ci tu vas me payer toute ta dette. Quant aux autres je les reverrai avant longtemps.
--Bah, c'est encore drôle! repartit Tranquille en haussant les épaules.
Evil songea bine un instant à se lancer, avec quelques soldats à la poursuite d'Evrard; mais outre qu'il ne pouvait quitter son poste ne un pareil moment, c'eût été folie de sa part que de s'aventurer dans les bois où fourmillaient les Américains fugitifs.
C'est ainsi que fur remportée sur les rebelles cette facile victoire. Les Anglais reprirent glorieux le chemin de la ville, emmenant prisonniers le général Thompson, le colonel Irwin, et deux cents soldats. A trois heures de l'après-midi, les Américains avaient perdu en outre vingt bateaux et huit canons.
Le général Carleton arriva aux Trois-Rivières à six heures du soir. "Il fit venir Gauthier, et après l'avoir interrogé sur la manière dont il avait trompé les Américains, il lui dit qu'ils auraient eu droit de le pendre pour n'avoir pas rempli ses engagements avec eux. Cette observation peut paraître étrange à plusieurs, ajoute Berthelot, à qui nous empruntons ce détail, mais je la transmets telle qu'on me l'a racontée."
Le premier soin du capitaine en arrivant à la ville fut de faire Conduire Tranquille au corps-de-garde de la caserne où lui-même avait son logement. On enferma le prisonnier dans un caveau sans fenêtre et dont la seule issue était une porte auprès de laquelle Evil posa une sentinelle qui, sur sa vie, devait répondre du captif.
Ayant appris que le gros de l'armée américaine avait fait sa retraite dans un bois marécageux qui s'étendait en arrière du coteau, et prévoyant que les malheureux y mourraient de misère et de faim, par un sentiment d'humanité que les _loyalistes_ zélés blâmèrent beaucoup dans le temps[40], le général Carleton se décida d'abandonner la possession de ce pont dont l'occupation par les troupes anglaises empêchait les Américains de batte en retraite vers Rivière-du-Loup.
[Note 40: "Je ne sais, dit Berthelot, ce qu'on doit le plus blâmer, ou de la témérité et de l'impéritie des Américains dans cette expédition contre les Trois-Rivières, ou de la mollesse du général Carleton qui les laissa échapper des marécages où il pouvait les forcer si facilement à mettre bas les armes, et qui favorisa leur fuite: Quelle réponse eût-il faite si on lui eût demandé _pourquoi il sauvait les armées du Congrès?_"]
L'un des premiers Evil apprit cette détermination du général. Tout en dissimulant le dépit que lui causait une mesure qui s'opposait à ses idées de vengeance, il obtint de Carleton d'aller porter lui-même au major Grant l'ordre d'abandonner le pont et de se replier sur Trois-Rivières.
James Evil se mit en route avec Gauthier son âme damnée; chacun d'eux avait un fusil et des munitions.
Quand ils arrivèrent au pont, le détachement du major Grant se préparait à repousser l'attaque d'un parti d'Américains que l'on voyait s'agiter sous les bois, à quelque distance. Il semblait évident que les Bostonnais aux abois voulaient tenter un coup de main pour forcer le passage.
Evil remit son message à Grant qui ne dissimula point sa mauvaise humeur en en prenant connaissance.
--Mais, grommela-t-il, ma retraite va tout à fait avoir l'air d'une fuite devant l'ennemi!
--Que voulez-vous, répondit Evil en haussant les épaules, ce sont les ordres du général!
--Qu'il prenne alors la responsabilité de ceci! repartit brusquement le major--Soldats, formez les rangs! Arme au bras.--Eh bien, Evil, que diable faites-vous là, est-ce que vous ne venez pas avec nous?
En ce moment Evil et Gauthier s'éloignaient de quelques pas et, se baissant vers le sol, gagnaient une touffe épaisse de broussailles qui se dressait à une dizaine de pas de la tête du pont et à cinquante pieds du chemin.
--J'ai une mission à remplir ici, répondit Evil qui se tourna vers le major, et je profite de l'instant où vous m'entourez, pour me glisser dans ce buisson, sans que ces chiens de rebelles m'aperçoivent. Il faut que je les voie défiler.
--Mais s'ils vous surprennent, ils vous casseront la tête!
--C'est mon affaire.
--Que le diable vous garde, si vous voulez faire cette folie!
Evil et Gauthier disparurent dans le buisson.
--Par file à droite, en avant marche! commanda le major dont le détachement partit au pas dans la direction des Trois-Rivières.
Une demi-heure s'écoula sans que le capitaine et son compagnon entendissent aucun bruit. N'osant sortir de leur cachette, de peur d'être aperçus, ils attendaient avec patience. Enfin ils virent un Américain qui s'avançait prudemment en éclaireur.
Les Bostonnais s'étaient aperçus de la retraite du détachement anglais, et l'un des leurs se hasardait à venir reconnaître les abords du pont afin de constater si les Anglais en étaient bien tous partis.
Cet homme, le doigt sur la détente de son fusil, le corps penché en avant, l'oeil inquiet, scrutait tous les accidents du terrain, prêt à faire feu et à lever le pied à la moindre alerte. Arrivé en face de la touffe de broussaille, il hésita quelque peu et la sonda du regard. Mais sans doute il se fit la réflexion que ce buisson était trop petit pour cacher des ennemis, et passa outre. Rendu au pont, il regarda rapidement à droite et à gauche, sembla se rassurer, se redressa, se pencha sur le garde-fou pour sonder de l'oeil le lit de la rivière, jeta un regard attentif sur le chemin désert qui s'étendait de l'autre côté du pont, poussa un grand soupir de satisfaction, jeta son fusil sur l'épaule et regagna d'un pas leste et assuré la lisière du bois où l'attendaient ses camarades. Ceux-ci qui le virent revenir sain et sauf lui crièrent de loin. Il leur répondit à distance en agitant joyeusement son chapeau.
--Attention, maintenant, dit Evil à Gauthier. Tu connais Evrard et sa femme pour les avoir vus à la Pointe-du-Lac. Examine bien tous ceux qui vont passer; si tu l'aperçois, feu sur lui. Ajuste bien, de mon côté je vais faire bonne garde, il ne nous échappera pas. Tu sais que la récompense en vaut la peine. Du reste c'est un rebelle et la chose est de bonne guerre. Aussitôt que nous aurons vu tomber notre homme, nous nous laisserons glisser entre les broussailles qui hérissent le bord de la rivière, que nous remonterons à la course en gagnant le bois. Mettons bien nos armes en position et prête à tirer, afin de ne faire, avant le moment de l'action, aucun bruit qui nous trahisse.
Couchés tous les deux à plat ventre, leur fusil à terre la crosse à l'épaule et la gueule du canon tournée vers le chemin, ils attendaient, immobiles et retenant leur souffle.
De la position qu'ils occupaient ils commandaient plusieurs arpents de chemin, et pouvaient examiner d'avance chacun de ceux qui allaient passer. Bientôt apparut l'avant-garde amèricaine. Elle approchait au pas et prête à faire feu; l'éclaireur était à a tête. Quelques-uns des Bostonnais jetèrent en passant un regard soupçonneux du côté de la touffe de broussailles. Mais sur un mot de l'éclaireur, ils passèrent outre. Ceux qui suivaient ne s'en inquiétèrent pas davantage et s'engagèrent sur le pont en toute confiance, à la suite des premiers.
Pendant plus d'une heure tous ceux qui défilèrent marchaient asses lestement, quoiqu'ils dussent être exténués. Ensuite vinrent les traînards moins endurcis à la fatigue que les autres, et puis enfin quelques éclopés que leur blessure n'empêchait pas de marcher; ils se traînaient avec peine et ne s'aidaient qu'entre eux, ceux qui étaient ingambes se dépêchant de prendre de l'avance et ne songeant qu'à leur propre sûreté[41].
[Note 41: "Leur fuite des Trois-Rivières fut si précipitée qu'ils abandonnèrent leurs blessés dans les bois." Quelques-uns furent recueillis et soignés par les Canadiens; mais beaucoup périrent dans la forêt, où ils s'étaient égarés. Mémoire de Berthelot. Voyez aussi les Mémoires de Laterrière.]
--Voici le moment de redoubler d'attention, souffla Evil à Gauthier. Comme sa femme est avec lui--je l'ai reconnue pendant le combat malgré son déguisement--ils sont tous les deux sans doute parmi les traînards. D'ailleurs il est blessé, je le sail. Mon épée est encore toute teinte de sang.
Pendant une heure encore il passa beaucoup de ces misérables blessés perdant plus ou moins leur sang et leur vie sur le chemin. Et puis la route se fit déserte et silencieuse. Il pouvait étre alors une heure de l'après-midi.
--Il n'est point passé, donc il est resté dans le bois, gronda Evil en se levant. Il faut le retrouver. En route, nous allons battre la forêt et gagner Trois-Rivières, en passant par le chemin que les autres ont suivi pour venir ici. Tu connais cela toi, guide-moi. Nous avons des munitions et des vivres, allons.
Gauthier désarma son mousquet, le jeta sur son épaule, et tous deux dirigèrent leurs pas vers l'endroit de la forêt d'où les Américains étaient sortis.
Voici, pendant ce temps, ce qui se passait au corps-de-garde où Tranquille avait été retenu prisonnier. Réjouis de leur victoire tous les soldate étaient en liesse. Les officiers venaient de leur faire distribuer une double ration d'eau-de-vie.