La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775

Chapter 15

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--C'est que, voyez-vous, il n'y avait pas d'autres places libres dans le moment. Les casernes, et les prisons sont encore remplies de Bostonnais, et l'on ne voulait pas nous mettre avec les autres. On nous trouvait apparemment trop dangereux et l'on voulait nous tenir au secret. Dans tous les cas, je m'aperçus en entrant dans notre cellule, au collège des Jésuites, qu'on nous y avait préparé un petit endroit soigné. La porte était en chêne neuf, épaisse de trois pouces avec des plaques de fer en dedans, et l'on avait eu la précaution d'en mettre cette fois les pentures en dehors. Il ne fallait pas penser à nous sauver par-là. Je vous assure que la chose n'était pas aisée non plus du côté de la fenêtre. De gros barreaux de fer très rapprochés et croisés y formaient un grillage des plus solides. Ils avaient un pouce et demi d'épaisseur, n'étaient éloignés que de quatre pouces les uns des autres, et se trouvaient reliés en travers par d'autres barres de fer. Pour nous permettre de passer par-là, il fallait en couper cinq des plus longs et six de ceux qui étaient en travers, tous en un seul bout, il est vrai, puisque je pouvais les plier à l'autre extrémité ajouta bonnement Tranquille qui ne paraissait rien trouver d'extraordinaire à cer tour de force. Dès le premier soir nous nous mîmes pourtant à l'ouvrage. Mais vous pouvez croire que cela nous a donné bien du mal. A la fin nos limes ne mordaient plus et nous avions les mains en compote. Voilà pourquoi nous avons mis tant de temps, et c'est encore une chance que nous ayons pu finir si à point cette nuit!

--Oui, mon brave Célestin, reprit Alice, juste à temps pour me sauver la vie! Car j'étais bien résolue à me faire tuer plutôt que de rester dans la ville. Et je vois bien maintenant que jamais Lisette et moi nous n'aurions pu nous sauver toutes seules. Sans vous je serais probablement morte à l'heure qu'il est!...

Après avoir descendu le côteau Sainte-Geneviève, parcouru jusqu'au bout la rue Saint-Vallier en gagnant la campagne, et dépassé les dernières maisons en ruine de Saint-Roch, dont les murs fortement estompés à leur base par les dernières ombres de la nuit qui rasaient la terre, se déchiquetaient pittoresquement sur les premières clartés qui blanchissaient le ciel à l'orient, les fugitifs s'avancèrent, à travers les champs, dans la direction de l'Hôpital-Général près duquel était assis le camp de l'armé américaine.

Comme ils allaient atteindre les avant-postes, le qui-vive d'une sentinelle et le craquement de la batterie d'un mousquet les cloua sur place. L'officier qui les accompagnait, éleva la voix, se fit reconnaître et tous pénétrèrent aussitôt dans le camp où l'on apprit aux fugitifs que le colonel Arnold et son aide-de-camp Marc Evrard étaient partis pour Montréal depuis plusieurs jours.

L'officier bostonnais s'en alla trouver l'un de ses camarades qui était de service, pour autoriser Alice et sa suivante à passer la nuit à l'intérieur du couvent, ce qui leur fut aussitôt permis. La supérieure accueillit gracieusement les jeunes filles et leur fit donner une chambre où elles achevèrent de passer la nuit en se reposant des fatigues et des émotions qui avaient accompagné leur fuite.

Le lendemain matin Alice qui se trouvait encore trop près de la ville, et avait hâte de mettre son honneur sous la sauvegarde d'un époux, résolut d'aller rejoindre Marc Evrard à Montréal.

Une voiture pour faire le voyage n'était pas chose facile à trouver dans le camp. Heureusement qu'un habitant de Sainte-Foye qui était venu de Bon matin vendre des provisions aux assiégeants offrit à Tranquille de conduire les voyageurs en charrette jusque chez lui ou, moyennant un bon prix il leur vendrait un cheval et une voiture.

Alice accepta avec empressement, et, tout en se préparant à partir, elle fit venir l'officier qui l'avait protégée pour le remercier cordialement.

Sur la demande d'Alice, Tranquille avait, avant de descendre dans le fossé de la ville, enfoui dans les vastes poches de la capote de soldat avec laquelle il avait été fait prisonnier les quatre cents louis d'or emportés par la fiancée de Marc Evrard. En montant dans la charrette le Canadien, après s'être assuré que son précieux fardeau ne lui avait pas faussé compagnie, pensa que la jeune fille avait eu une fameuse idée d'emporter autant d'argent avec elle, et qu'avec une pareille somme on pouvait aller loin.

On arriva à Sainte-Foy de bonne heure dans la matinée. En vrai maquignon Tranquille examina le cheval offert par le paysan, reconnut qu'il était jeune encore, robuste et capable de fournir rapidement une longue traite. Il eus soin de s'assurer aussi que la voiture, une de nos calèches du bon vieux temps, à larges oreilles et à soufflet, pouvait subir et faire endurer les mauvais chemins de la saison sans trop de fatigue. Après en avoir débattu le prix avec le propriétaire, Tranquille donna vingt-cinq louis pour le cheval, le harnais et la voiture.

Une fois assuré de continuer le voyage aussitôt qu'elle le désirerait, Alice consentit à prendre quelque nourriture. Elle voulut que Tranquille et Lisette, malgré leurs protestations, mangeassent avec elle. Lorsque le déjeuner toucha à sa fin, elle dit à Tranquille:

--Si j'ai bonne mémoire, Célestin, je crois que vous témoignez depuis longtemps de l'inclination pour Lisette.

Celle-ci rougit jusqu'aux oreilles, tandis que Tranquille balbutiait une réponse qui n'état certes pas négative.

Eh bien, mes amis, reprit Alice, comme il faut éviter de faire parler les mauvaises langues, nous allons passer par le presbytère où le curé vous mariera sur-le-champ. Vous me permettrez, à cette occasion, monsieur Célestin de donner cent louis de dot à Lisette en faible reconnaissance du dévouement sans bornes qu'elle m'a montré.

Lisette se jeta aux genoux de sa maîtresse, et les larmes aux yeux, voulut refuser. Mais Alice la releva en lui disant:

--Je le veux, ma chère lisette; seulement je regrette de ne pouvoir faire davantage. Si le bon Dieu ne me punit pas trop sévèrement de la faute que j'ai commise en quittant la maison de mon père et que mes voeux se réalisent, je ferai plus pour vous par la suite. Ceci vous permettra toujours de vivre en attendant que ton mari puisse se remettre au travail.

Lisette embrassa la main de sa maîtresse, faveur que ce bon Tranquille tout confus demanda à partager.

Une heure plus tard, le curé de Sainte-Foye, bénissait l'union de Célestin Tranquille et de Lisette Fournier, dont le petit coeur stout réjoui battait fort joyeusement après toutes les transes qui lavaient saisi depuis quelques semaines. La compensation était si douce que Lisette, oubliant ses récentes alarmes, se laissait ravir dans les extases d'un bonheur aussi doux qu'il était imprévu, tandis que le curé prononçait les paroles sacramentales.

Aussitôt que la cérémonie fut terminée, ils remontèrent en voiture, Alice et lisette au fond, et Tranquille sur le devant de la calèche qui partit au grand trot du cheval.

Célestin profitait du moindre prétexte pour tourner à chaque instant la tête du côté de sa petite femme qui lui lançait de radieuses oeillades, tandis que la pauvre Alice, en voyant cette interminable route s'allonger devant elle, se demandait tristement si le bonheur l'attendait au bout de la voie, ou si plutôt le malheur n'était pas embusqué à quelque tournant du chemin, prêt à bondir sur elle comme un bandit sur le passant.

CHAPITRE QUINZIÈME

UNE EXPIATION

La grosse cloche de la cathédrale sonnait à toute volée le dernier coup de la grand-messe, et déjà, remplissant les rue ardemment éclairées par le joyeux soleil de mai, les fidèles se hâtaient d'arriver à l'église.

M. et Mme Cognard, tout endimanchés, en vrais bourgeois qu'ils étaient, et prêts à sortir, semblaient attendre quelqu'un avec la plus vive impatience. Tandis que Cognard, le chapeau sur la tête, mâchonnait quelques jurons en marchant de long en large dans la salle à dîner qui donnait sur la rue Sainte-Anne, sa femme, debout devant la fenêtre, regardait au dehors, les sourcils froncés et les yeux pleins d'éclairs.

--Es-tu bien sûre, dit pour la vingtième fois Cognard en s'arrêtant derrière sa femme, qu'Alice n'est pas encore revenue de la basse messe?

--Quand je te dis que oui, répondit dame Gertrude en se tournant vers son mari avec un mouvement d'impatience.

--As-tu été voir dans sa chambre?

--Non, mais la cuisinière vient encore de me répéter qu'Alice et Lisette--qui ont dû sortir à bonne heure puisqu'elle-même ne sait pas quand elles sont parties--ne sont pas encore de retour. Du reste, nous en aurions eu connaissance, nous sommes debout depuis huit heures!

--Qu'est-ce que cela veut dire! s'écria Cognard que frappa du pied en lâchant un de ses plus gros jurons.

En ce moment le marteau heurta violemment la porte de la rue.

Madame Cognard, qui depuis un instant tournait le dos à la fenêtre, n'avait pu voir arriver personne.

--Enfin les voilà! grommela-t-elle en sortant dans le vestibule pour aller ouvrir, et bien décidée à gourmander sa belle-fille. La bouche toute pleine de méchants reproches, elle ouvrit brusquement la porte. Mais au lieu de donner cours à sa colère, elle fit un pas en arrière et resta la bouche géante. Pâle, essoufflé, tremblant d'émotion, un pied sur le seuil, le capitaine Evil se dressait devant elle.

--Mademoiselle Alice est-elle ici? cria l'officier d'une voix étranglée. Au nom de Dieu, répondez-moi! s'écria-t-il en faisant un pas dans le vestibule.

--Je ne... sais pas... balbutia madame Cognard. Je vas aller... voir à sa chambre.

Elle monte en courant l'escalier conduisant au premier étage, ouvre la porte de la chambre de sa belle-fille, voit d'un coup d'oeil que la pièce est vide, et, apercevant un papier placé bine en vue sur la toilette, elle le saisit et lit en deux secondes ces mots qui y sont écrits au crayon:

"Mon père, je n'ai pu me décider à épouser cet homme. Je pars, pardonnez-moi!"

Comme une furie, madame Cognard bondit hors de la chambre et se précipite dans le corridor. Mais aveuglée par la fureur, elle manque la seconde marche, s'embarrasse les pieds dans sa robe traînante, tombe la tête la première du haut en bas de l'escalier en jetant un cri terrible, et le crâne ouvert, le cou rompu, elle reste étendue sans bouger par terre.

Cognard accourt, la soulève dans ses bras, tout en jetant un coup d'oeil sur le papier fatal qu'elle tient encore entre ses doigts crispés. Et puis il s'affaisse sur lui-même en poussant des beuglements de douleur et de rage... Il ne relevait qu'un cadavre... et sa fille était partie...

Evil est aussi accouru. Il jette à son tour les yeux sur le papier froissé, comprend tout, et, sans s'occuper ni de Cognard ni de la morte, il sort de la maison en courant comme un fou.

Après l'alerte de la nuit précédente on avait trouvé près d'une embrasure, à gauche du bastion des Ursulines, la sentinelle garrottée et bâillonné par Tranquille. Quand on lui enleva le bâillon qui l'étouffait, le factionnaire raconta comment il avait été désarmé et réduit à l'inaction par deux hommes qui venaient de s'enfuir en compagnie de deux femmes.

Cette nuit-là Evil n'était pas de service; il n'apprit qu'en se levant, sur les neuf heures, les évènements de la nuit précédente. En s'habillant, l'idée de ces deux femmes qu'on lui disait avoir quitté la ville le tourmentait fort.

--Connaît-on les deux hommes? demanda-t-il à son ordonnance.

--Non, capitaine, pas encore.

Evil de plus en plus tourmenté par ses soupçons sortit en toute hâte et s'en alla droit au collège des Jésuites. Quant il arriva à la chambre qui, d'après ses ordres avait été transformée en cachot pour Tranquille et son compagnon, le capitaine en trouva la porte ouverte. Le soldat à qui il avait spécialement confié la garde des prisonniers se tordait les bras en face de l'énorme grillage éventré. Evil poussa un hurlement, renversa le soldat d'un coup de poing et courut chez Cognard.

On vient de voir ce qui l'y attendait.

CHAPITRE SEIZIÈME

OU IL EST PARLÉ DE CERTAINES CHOSES ET DE QUELQUES AUTRES

Le matin du sixième jour de mai, entre quatre et cinq heures, un coup de canon tiré de la rade éveilla en sursaut les bons habitants de Québec. Quelques jours auparavant, les Bostonnais avaient lancé contre la ville un brûlot qui après être venu assez près de la place pour terrifier les habitants, était allé s'échouer, poussé par la marée, sur la batture de Beauport où il avait fini de brûler avec plus de bruit que d'effet, et de lancer sur la grève déserte ses bombes, ses grenades et ses fusées.

Or ce matin-là, les Québecquois en entendant ce coup de canon bientôt suivi d'un seconde, d'un troisième et de plusieurs autres, crurent que c'était un nouveau brûlot qui, cette fois-ci, éclatait devant la ville. Aussi chacun s'élança-t-il hors du logis,

......................dans le simple appareil D'un _bourgeois_ que l'on vient d'arracher au sommeil.

Tout en recommandant son âme au Seigneur, chacun s'attendait à voir d'un moment à l'autre le vaisseau maudit s'ouvrir, éclater comme un volcan et vomir sur la ville des torrents de souffre et de goudron avec une infernale pluie d'obus et de pots-à feu. Mais quelle joie sereine n'inonda-t-elle pas le coeur de ces braves gens quand ils reconnurent que c'était une frégate qui, bientôt suivie de plusieurs transports anglais, jetait l'ancre devant la ville. On répondit à ces navires libérateurs par plusieurs décharges d'artillerie, et l'on courut sur la place d'armes pour saluer les troupes qui allaient débarquer.

Le général Carleton fit aussitôt descendre à terre les grenadiers et cinq autres compagnies. Les grenadiers demandèrent au général la permission d'aller déloger les Bostonnais de leur camp. Il y consentit, fit prendre les armes à neuf cent hommes de la milice, et se mettant lui-même à la tête de ces douze cents combattants, il sortit avec eux de la ville. Du plus loin qu'ils les virent venir, les Bostonnais commencèrent à détaler à toutes jambes, et, sans brûler une seule cartouche, abandonnèrent tous leurs bagages, leur artillerie et leurs munitions. La plupart même jetèrent leurs fusils. On prit aussi trois pièces de canon, deux obusiers, des bombes, etc., qui étaient le reste de l'artillerie des Bostonnais[31].

[Note 31: Mémoires de Sanguinet.]

Le blocus était levé.

Pendant ce siège, qui avait duré cinq mois, le feu de l'artillerie des assiégeants n'avait tué qu'un enfant et blessé seulement deux matelots dans la ville. Pour arriver à ce résultat les Américains avaient lancé sur la place sept cent quatre-vingts boulets et cent quatre-vingts bombes. Pendant le même temps la ville avait tiré, _y compris les coups pour souffler les pièces_ dit ce bon Sanguinet, dix mille quatre cent soixante six coups de canon et lancé neuf cent quatre vingt seize bombes.

Croyez-vous que le grand empire de Russie produise jamais un chroniqueur que, aussi consciencieux que Mtre. Sanguinet, puisse exactement renseigner la postérité sur le nombre de coups de canon qui furent tirés durant le siège de Sébastopol?...

Partie de Sainte-Foye dans la matinée, avec Tranquille te Lisette, Alice n'arriva à Deschambault que fort avant dans la soirée. Après avoir passé la nuit en cet endroit les voyageurs repartirent le lendemain matin pour les Trois-Rivières, qu'il n'atteignirent qu'à une heure avancée le soir du cinq mai. Ils reprirent leur route de bon matin le jour suivant. Affaiblie pas sa maladie récente et par les émotions de tut genre par lesquelles elle avait passé, Alice n'était guère en état de supporter les fatigues d'un aussi long voyage que les mauvais chemins du printemps rendaient plus pénibles encore. Elle avait si peu comptée avec ses forces qu'elle perdit connaissance comme sa voiture traversait la paroisse de la Pointe-du-Lac, qui est située à dix milles plus haut que les Trois-Rivières. On conçoit quels furent l'effroi de Lisette et l'embarras de Tranquille en voyant leur maîtresse en ce piteux état. Heureusement qu'ils passaient en ce moment devant la maison d'un cultivateur de la Pointe-du-Lac. Tranquille courut y demander assistance. Le maître accourut à la voiture avec sa femme et aida Tranquille à transporter à la maison la jeune fille évanouie. Là, après une demi-heure de soins, Lisette et la maîtresse du logis parvinrent à réchauffer et à ranimer la voyageuse qui reprit enfin des sens.

Le docteur La terrière, qui dirigeait alors les forges de Saint-Maurice, dont la propriété appartenait à un M. Pélissier, et qui était bien connu dans les paroisses environnantes où il donnait souvent ses soins médicaux, étant venu à passer devant la maison, on l'y fit entrer. Après avoir vu mademoiselle Cognard et s'être informé du but où tendant son voyage, il la trouva si faible qu'il la déclara hors d'état de continuer sa route et lui ordonna de prendre plusieurs jours de repos absolu.

Ce fut un coup de foudre pour la pauvre enfant qui sentait bien elle-même l'impossibilité d'aller plus loin. Mais la hâte d'être réunie le plus tôt possible à son fiancé lui fit aussitôt prendre un parti extrême. Elle fit venir Tranquille auprès de son lit et lui dit:

--Mon bon Célestin, mouva allez remonter en voiture et vous rendre à Montréal en toute diligence. Quant vous aurez trouvé M. Evrard, dites-lui ce que j'ai fait pour lui. Qu'il se hâte de me rejoindre s'il m'aime encore, pour venir ratifier devant Dieu la promesse qu'il m'a faite de m'épouser. Comme ces bonnes gens d'ici veulent bien prendre soin de moi, votre femme vous accompagnera.

--Pardonnez-moi, Mademoiselle, interrompit Lisette, je ne vous abandonnerai pas dans l'état où vous êtes; Célestin ira seul à Montréal.

--Voilà qui est bien parlé, repartit Tranquille: je n'en serai que plus pressé à revenir, avec M. Marc.

--Faites comme vous l'entendrez, mes amis, reprit Alice en souriant.

Après avoir embrassé sa petite femme qui, nous devons l'avouer, avait le coeur bien gros, Tranquille remonta seul en voiture, et enveloppant son cheval d'un grand coup de fouet, il partit à fond de train. Le brave homme hésitait d'autant moins à suivre les ordres de sa maîtresse qu'il se disait que les troupes américaines occupant la ville des Trois-Rivières et tout le haut de la Province, la jeune fille n'avait rien à craindre de la part du capitaine anglais renfermé dans les murs de Québec. Le brave homme était loin de penser que dans ce moment même, l'arrivée de la flotte anglaise dans le port de la capitale déterminait la levée du siège, et que la débandade des troupes américaines qui commençait, allait bientôt amener aux Trois-Rivières les troupes royalistes lancées à la poursuite des Bostonnais.

Malgré le désir que nous avons de ne plus nous séparer un instant de nos principaux personnages, certains faits sont là qui se pressent derrière nous et réclament impérieusement la place qu'ils doivent occuper dans ce récit.

La nouvelle de la levée du siège de Québec et de la retraite précipitée des troupes américaines parvint aux Trois-Rivières dans la soirée du 7 mai [32]. Elle y causa un grand émoi parmi les Bostonnais et ceux des habitants qui avaient pris fait et cause pour le Congrès. Plusieurs jours s'écoulèrent cependant avant que le général Thomas qui, dès le commencement de mai, avait succédé à Wooster comme commandant en chef de la division qui assiégeait la capitale, arrivât aux Trois-Rivières avec les fuyards. Il s'était arrêté à Deschambault pour attendre des renforts dont on lui avait annoncé l'arrivée prochaine. Le congrès venait en effet de diriger quatre mille hommes de troupes fraîches sur le Canada. Après avoir attendu en vain les secours qu'on lui promettait, Thomas se voyant serré de près par les troupes anglaises qui commençaient à remonter le fleuve, en haut de Québec, se replia sur les trois rivières, ou il arriva le quinze mai. Le lendemain il s'embarqua en bateau pour Sorel, laissant aux Trois-Rivières environ six cents hommes.

Dans l'après-midi du vingt-et-un, certain courrier apporta la nouvelle que les royalistes avaient repris Montréal aux Américains, et qu'ils avaient massacré tous les Bostonnais, ainsi que les Canadiens partisans du Congrès, qui leur étaient tombés sous la main[33].

[Note 32: Journal de Badeaux.]

[Note 33: Journal de Badeaux.]

Les troupes américaines s'empressèrent aussitôt d'évacuer Trois-Rivières en s'embarquant pour Sorel.

Cette rumeur de la prise de Montréal était fausse, et ce qui y avait donné lieu c'était l'affaire des Cèdres, où le capitaine anglais Forter, du 8e régiment, à la tête de deux cent quarante soldats et sauvages, avait d'abord forcé le major américain Butterfield à se rendre avec les trois cents hommes qu'il commandait et contraint, le lendemain le major Sheborne qui venait de Montréal avec une centaine d'hommes au secours de Butterfield, à déposer aussi les armes.

Retenus par les vents contraires, les vaisseaux sur lesquels les troupes royales remontaient le fleuve n'arrivèrent aux Trois-Rivières que dans la journée du 3 juin, pendant laquelle les royalistes reprirent possession de cette ville.

Ces détails étant donnés, pour la plus grande intelligence des faits qui vont suivre, rien ne nous empêche plus de rejoindre mademoiselle Cognard à la Pointe-du-Lac, où la nouvelle des revers essuyés par les troupes américaines l'était venue trouver en lui causant les plus tristes appréhensions sur l'avenir que lui préparait ces évènements si funestes à la cause de son fiancé.

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

SURPRISES

Alice avait calculé que Tranquille prendrait tout au plus deux jours pour se rendre à Montréal autant pour en revenir, et peut-être encore deux autres journées pour trouver Marc, ce qui faisait six jours d'attente. Aussi vit-elle s'écouler la première semaine sans trop d'inquiétude et d'alarmes. Cependant dès la cinquième journée, elle s'était postée à l'une des fenêtres qui donnaient sur le grand chemin et sur le lac Saint-Pierre pour y guetter l'arrivée de son fiancé, espérant que grâce à la diligence de Tranquille, elle les verrait accourir tous deux, même avant le temps qu'elle avait fixé pour leur retour. Mais quand la huitième journée fut passée sans que rien n'annonçât l'arrivée prochaine de celui pour qui elle avait tout sacrifiée, une cruelle angoisse pénétra dans son âme, pointe d'abord acérée mais ténue, et qui alla se dilatant peu à peu et lui traversant le coeur avec d'affreux déchirements.

Qui pourrait décrire chacune des pulsations douloureuses de ce coeur sensible et meurtri, pendant les longues heures qu'elle passait à la fenêtre de la chaumière, les yeux fixés sur la poussière grise du chemin, ou sur l'horizon où s'estompait le dernier plan des eaux du lac assoupi? Qui espérait pénétrer d'un regard certain sous ce petit front de jeune fille et y saisir chacune des tristes pensées qui s'y agitaient avec ce tourbillonnement confus que donne la fièvre de l'attente? Quelle main serait assez téméraire pour oser retracer ces idées innombrables et agitées comme les milliers d'atomes que l'on voit tourbillonner dans un mince rayon de soleil?