La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775

Chapter 14

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Hélas! cette extase momentanée, cette illusion trop souvent de si courte durée qui clôt l'existence de la jeune fille, et précède de si près l'amer réveil d'un grand nombre d'épousées, le brillant souvenir de ce jour mémorable qui illumine la vie entière de la femme, et qu'elle aime à se contempler en se retournant, à mesure qu'elle avance sur la mer orageuse du monde--comme l'exilé qui s'éloignant des rives où s'écoula son heureuse enfance, attache ses regards sur la lumière que le dernier phare de la patrie projette à l'horizon sur les flots tourmentés et sombres--cette faible consolation lui était même à jamais refusée!

Pour elle ce déploiement des apprêts nuptiaux n'était qu'une ironie de plus dont la fatalité surchargeait son malheur.

Elle pleura longtemps et peut-être les larmes les plus amères qu'elle eut encore versées. N'était-elle pas décidée à tout tenter pour échapper à l'odieuse étreinte de cet homme dans les bras duquel on la voulait si brutalement jeter? Il fallait fuir, fuis sans retard la maison de son père, cette maison où elle était née, où sa première enfance, heureuse et insouciante, s'était écoulée sous l'irradiation du sourire maternel. Il lui fallait quitter son père qu'elle aimait toujours malgré cette cruelle ambition à laquelle il n'avait pas hésité à sacrifier sa fille, le quitter en fugitive, en coupable. Car enfin elle se rendait bien compte de la culpabilité de sa démarche, et se disait que le châtiment, presque toujours attaché à cette révolte ouverte contre l'autorité paternelle, ne se ferait peut-être pas longtemps attendre!

Telles étaient ses pensées désespérantes lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit tout doucement. Elle tourna la tête et reconnut Lisette coiffé, habillée, toute prête à sortir. Celle-ci referma sans bruit la porte. Elle s'approcha de sa maîtresse et lui dit à l'oreille:

--Tout le monde dort, madame Cognard comme les autres. Il y a plus d'une heure que je lui ai entendu fermer la porte de sa chambre à coucher. Mais, qu'avez vous donc fait! Vous n'êtes qu'à moitié habillée. Il faut nous dépêcher.

--Écoute Lisette, dit Alice qui essuya ses larmes en se relevant de terre où elle était restée agenouillée plus d'une heure. Il est encore temps pour toi de rester, et comme il m'en coûte de te lier à ma triste destinée, je te supplie de me laisser aller seule. Reste dans la ville où tu auras du moins la consolation de te savoir auprès de ton pauvre ami Célestin que je ne puis malheureusement pas sauver.

Lisette secoua négativement la tête.

--Non, mademoiselle Alice répondit-elle, je vous ai promis de m'en aller avec vous, je pars et tout ce que vous pourriez dire ne me ferait pas changer d'idée. Pour ce qui est de Célestin quelque chose me dit qu'il se tirera bien d'affaire tout seul. Dieu est trop bon pour permettre comme ça que ce brave Tranquille soit la victime d'un méchant homme--Quant à moi vous entez que je ne peux rester seule ici, et que toute la colère de vos parents retomberait sur moi. Ainsi donc au lieu de perdre notre temps en paroles inutiles, préparons nous vite. Pour moi vous voyez que je n'ai pas flâné.

Elle releva sa collerette et laissa voir une corde de la grosseur de son petit doigt et qui s'enroulait une vingtaine de fois autour de sa taille.

--Qu'est-ce que cela? fit Alice.

--La corde pour faire sécher le linge. J'ai été la décrocher au grenier pendant la soirée. Je vous ai déjà dit que le seul moyen que nous avions de sortir de la ville était de nous laisser glisser du haut en bas des murs, du côté des faubourgs. Cette corde nous en donnera le moyen.

--Est-elle assez longue?

--Les murs ont trente pieds de haut, à ce qu'on m'a dit, et cette corde en a soixante de long. Nous pourrons même la mettre double, il y aura moins de danger qu'elle casse.

--C'est bon, aide-moi à m'habiller, reprit Alice à qui l'air décidé de la soubrette rentait toute sa fermeté.

Une heure du matin sonnait en ce moment, et le silence le plus entier régnait dans la maison.

--Il faut vous habiller chaudement, dit Lisette, car la nuit est froide, et Dieu seul sait où nous allons.

Quand Alice eut achevé de se vêtir elle prit sur sa commode un des sacs d'or que son père y avait laissés, et le pesa dans sa main.

--Cet or vient de ma mère, dit-elle, en conséquence il est à moi. Nous en aurons besoin. Prends deux de ces sacs je me charge de deux autres. Le dernier restera ici, car il ne faut pas trop nous embarrasser. Es-tu prête?

--Oui, Mademoiselle, fit Lisette en prenant, comme sa maîtresse un sac de cent louis dans chaque main.

Alice jeta un dernier regard dans sa chambre, retint un sanglot qui se tordant dans sa gorge, et sortit sur la pointe du pied. Retenant leur haleine et marchant avec une extrême prudence pour dissimuler le bruit de leurs pas, elles traversèrent le corridor et descendirent l'escalier. Quand elles passèrent devant la chambre de M et de Mme. Cognard une planche qui craqua sous leurs pieds leur fit violemment battre le coeur. Un moment elles restèrent immobiles, craignant d'avoir été entendues. Mais comme rien ne bruissait dans la chambre, elles continuèrent d'avancer.

Tandis que Lisette débarrait la porte, Alice s'agenouilla dans le vestibule et murmura ces mots:

--Pardon, mon père, pardon à votre malheureuse enfant!

Quand elle se releva la porte était ouverte, et avec un empressement fébrile Alice rejoignit Lisette qui l'attendait déjà dans la rue.

Il avait été entendu d'avance qu'au lieu de se diriger immédiatement vers les remparts, elles remonteraient la rue Saint-Anne jusqu'à la rue Des-Jardins qu'elles parcourraient jusqu'à la rue Saint-Louis pour, de là, prendre la rue Sainte-Ursule qui les conduirait jusqu'à l'endroit vacant dans le voisinage immédiat du bastion des Ursulines. De la sorte elles éviteraient de donner des soupçons à la sentinelle qui, placé en faction sur la Redoute-du-Roi et voyant deux femme errer, la nuit, dans l'espace alors vaste et désert qui s'étendait depuis le collège des Jésuites et la rue Saint-Jean jusqu'aux murs de la ville du côté des plaines, aurait pou les inquiéter dans leur fuite.

Par bonheur, au moment où elles prirent pied dans la rue, la sentinelle leur tournait le dos, et la nuit étant noire, elles se trouvaient hors de vue quand le factionnaire revint sur ses pas.

Commes les deux jeunes femmes, peu habituées à de pareilles courses nocturnes allaient, frissonnant de peur, tourner le coin de la rue Des-Jardins, elles faillirent se heurter contre deux hommes qui venaient à leur rencontre et s'avançaient tout doucement, comme des gens qui craignent d'être entendus et ont le plus grand intérêt à n'être point remarqués.

La première impression des jeunes filles fut de la frayeur. Mais Lisette qui n'en était qu'à deux pas, eut à peine envisagé l'un de ces hommes, un grand, qu'elle s'écria, tout en étouffant sa voix:

--Mon Dieu! est-ce bien toi, Célestin?...

--Mam'zelle Lisette! répondit la voix de Tranquille.

--C'est Dieu qui vous envoie! répartit Alice. Où alliez-vous donc?

Vous chercher, Mademoiselle. J'ai appris que le mariage devait se faire lundi et comme je voulais vous garantir de ce mauvais pas je vous assure que j'ai passablement travaillé pour m'échapper avec mon camarade que voici, un officier bostonnais et qui vous est d'avance dévoué, mademoiselle Alice.

L'officier qui s'était approché salua profondément Alice. Celle-ci s'inclina.

En quelques mots Lisette mit Tranquille au fait de leur projet de fuite, et des moyens qu'elle avaient pris pour en assurer le succès.

--Pauvres enfants! dit Célestin, c'est fort heureux que nous vous ayons rencontrées, car je doute fort que vous eussiez réussi. Enfin, grâce à Dieu, nous voici, deux solides gaillards, prêts à nous faire hacher en morceaux pour votre service.

Alice le remercia de ce dévouement avec effusion, et tous les quatre, suivant l'idée première des deux jeunes filles, s'avancèrent vers la rue Saint-Louis qu'il parcoururent dans presque toute sa longueur, jusqu'à la rue Sainte-Ursule où ils s'engagèrent sans avoir rencontré personne.

--Tout va bien jusqu'à présent, dit Tranquille. Reste à savoir ce qui nous attend aux remparts. Les sentinelles y sont assez rapprochées. C'est là qu'il va falloir avoir l'oeil vif, les jambes alertes et les bras fermes au besoin. Attention, à présent!

Ils venaient de dépasser la dernière maison de la rue Sainte-Ursule qui s'arrêtait alors au bout de la rue Saint-Anne, et ils s'avançaient dans l'espace, inhabité à cet époque-là qui regardait les remparts. Arrivés à l'endroit où la rue d'Auteuil coupe maintenant à angle droit le bout de la Rue Sainte-Anne, c'est-à-dire en face du bastion Sainte-Ursule dont l'enfoncement et la projection sur la campagne forme un bonne partie de l'Esplanade, Tranquille fit arrêter ceux qui l'accompagnaient et leur enjoignit de se baisser pour donner moins de prise au regard des sentinelles. Il s'agenouilla comme les autres et jeta un regard scrutateur en avant, afin de reconnaître la position et de prendre ses mesures en conséquence.

Une centaine de pas l'éloignait du point le plus rapproché des remparts. Quoique la nuit fût sans étoiles, on pouvait entrevoir les sentinelles dont la tête et les épaules, vues de la position occupée par Tranquille, dominaient le parapet et se détachaient, bien que confusément, sur le ciel toujours moins sombre, à cette heure même, que la surface du sol. Il y avait un factionnaire sur les hauteurs de la porte Saint-Jean, un autre à l'angle rentrant que fait sur la droite la gorge du bastion des Ursulines en joignant la courtine, un troisième au point le plus avancé du bastion, c'est-à-dire à l'union des deux faces qui font angle saillant du côté de la campagne. Le dernier qu'on apercevait était posté à l'angle rentrant qui forme le côté gauche de la gorge du bastion. Ainsi échelonnées à égale distance, les sentinelles faisaient bonne garde; on entendait le cri de veille qu'elles se renvoyaient l'une à l'autre d'une voix traînante et monotone:

--_Sen-try all-'s-well._

En ce moment le cri qu'on entendit venir d'en bas, dans la direction de la porte du Palais, se rapprocha, grossit, passa de sentinelle en sentinelle auprès des fugitifs, remonta vers la porte Saint-Louis, diminua et finit par s'éteindre au loin sur les hauteurs où s'élève aujourd'hui la citadelle.

--Vous allez venir avec moi, dit Tranquille à l'officier américain. Il faut que nous allions désarmer et garrotter la sentinelle que est en face de nous. Ces dames vont nous attendre ici. Ce ne sera pas long.

En hommes qui avaient fait tous deux la guerre des bois, avec ou contre les sauvages, Tranquille et son compagnon s'éloignèrent en rampant sans bruit sur le sol dans la direction de l'angle rentrant du bastion qui regarde la porte Saint-Jean. Il s'avancèrent jusqu'au pied du talus au haut duquel le factionnaire montait la garde en regardant du côté de la campagne. Comme il leur tournait le dos, tous deux montèrent en se glissant inaperçus jusqu'à lui. A cet instant le cri de veille remontait de la porte du Palais vers la porte Saint-Jean. Tranquille attendit que le soldat auquel il en voulait eut répondu, et bondit sur lui comme la sentinelle suivante transmettait le mot d'ordre à un autre camarade.

Le factionnaire saisi à la gorge par la main puissante du Canadien ne put point même jeter une plainte. Il s'abattit sur le sol, renversé d'un seul coup de genoux dans les reins.

--Maintenez-le par terre, dit Tranquille, tandis que je vas fermer la bouche de notre homme.

Pendant que l'officier américain s'accrochait aux membres du soldat renversé, Tranquille lui fourrait un mouchoir dans la bouche. Pour s'assurer que le bâillon étoufferait les cris du factionnaire, le Canadien desserra peu à peu l'étau des cinq doigts. Le malheureux soldat voulut crier, mais il ne rendit qu'un soupir que l'on n'aurait point entendu à trois pas.

--Bon comme ça! fit Tranquille. Mais pour être plus sûr qu'il ne nous trahira pas, faites-lui comprendre, vous qui parlez sa langue, que s'il fait mine de bouger et de crier nous lui enfonçons sa baïonnette dans le ventre... A présent, garrottons-le avec les lanières de nos draps découpés que nous avons emportées de la prison. Puisque ces dames ont une corde nous n'aurons pas besoin de ces mauvais bouts de linge pour descendre au pied des remparts.

En un tour de main, le soldat fut lié des pieds à la tête et resta couché sur le dos immobile comme une momie dans ses bandelettes.

--Bien! fit Tranquille. Prenez son fusil et montez la garde à sa place, et quand votre tour sera venu de répondre à ces mots anglais que ces messieurs se jettent l'un à l'autre, criez hardiment comme celui-ci le faisait tout-à-l'heure. Moi je vas aller chercher les demoiselles.

Tout ce qui précède s'était fait en un tour de main, et les deux factionnaires voisins de leur camarade garrotté, et séparés de ce dernier par une distance d'au moins cent pas, ne s'étaient aperçus de rien, leur attention se trouvant attirée plutôt du côté de la campagne qu'à l'intérieur de la ville, où il leur devait sembler qu'il n'y avait aucune surprise à redouter.

Tranquille s'éloigna et revint quelques minutes après avec Alice et Lisette qui tremblaient de tous leurs membres.

--Ce n'est pas le moment d'avoir peur, leur dit Célestin, vous aurez besoin dans un instant de l'entière puissance de vos muscles pour vous retenir après la corde de toute la force de vos poignets.

Rampant tous les trois sur les genoux et les mains, pour être moins en vue, Tranquille et les deux jeunes filles s'approchèrent du créneau qui traversait l'angle du bastion, à l'endroit où celui-ci se réunissait à la muraille. Le mur du rempart ayant au moins une dizaine de pieds d'épaisseur, et le parapet dominant le talus de cinq à six pieds, les trois fugitifs se trouvèrent à l'abri de tout regard indiscret, lorsqu'ils furent entrés dans l'embrasure.

--Mam'zelle Lisette, dit Tranquille à voix basse, déroulez vite la corde que vous avez autour de vous et passez-moi-la. Vous m'avez dit qu'elle avait soixante pieds de long?

--Oui.

--C'est bon, nous la mettrons double et elle sera encore longue du reste. Placés comme nous sommes ici, il n'y a pas plus de vingt-cinq pieds d'ici le fossé. Mademoiselle Alice, comme vous êtes la plus pressée de vous mettre hors d'atteinte, vous allez, s'il vous plaît, descendre la première. Enveloppez-vous les mains dans votre mouchoir pour que la corde vous les meurtrisse moins... Écoutez....

Le cri de veille revenait de la porte Saint-Jean et c'était au tour de l'officier américain de répondre. Les quatre acteurs de cette scène émouvante attendaient avec anxiété le résultat de l'audacieuse substitution de la sentinelle.

--_Sen-try all-'s-well_, cria l'officier américain qui dût imiter à s'y méprendre, surtout à distance, la voix de la sentinelle garrottée; car on entendit le plus proche factionnaire répéter nonchalamment les trois mots d'ordre.

Lisette passa la corde à tranquille. Celui-ci la réunit en double, en donna l'un des buts à Alice et lui en serra soigneusement les deux mains.

--A présent, mademoiselle, lui dit-il, c'est du courage qu'il vous faut. N'ayez point peur tenez bon et tout ira bien.

--Je ne la laisserai aller qu'avec la vie, répondit Alice, dût cette corde m'entrer dans les chairs jusqu'aux os.

Cela ne sera pas long. Dans dix secondes vous serez en bas. Une fois là, n'ayez aucune crainte, Lisette vous y rejoindra en un rien de temps. Allons, tenez-vous bien, et ne lâchez la corde que lorsque vous aurez sûrement pris pied à terre.

Guidée par Tranquille qui la retenait d'une main par les poignets, tandis qu'il s'enroulait la corde autour de la main droite, Alice se laissa glisser sur les genoux jusqu'au bord du rempart. Mais dès qu'elle sentit le vide sous ses pieds, un frisson passa par tous ses membres, et les battements de son coeur devinrent si forts et si précipités qu'elle en fut presque suffoquée.

--Mon Dieu, ayez pitié de moi! soupira-t-elle.

Le canadien s'était attendu à ce premier moment de frayeur, et, pour donner à la Jeune fille le temps de revenir de cette terreur du vide, il la retint quelques secondes par les bras en lui disant:

--Mademoiselle! au nom de M. Marc que vous allez bientôt revoir, du courage, je vous en prie!

Ranimée par le souvenir de son fiancé, Alice se roidit contre la frayeur, et comme elle s'aperçut que la circulation du sang dans ses artères gonflées se ralentissait peu à peu, elle dit à Tranquille:

--C'est bien, je me sens remise, je suis prêter.

--Tenez-vous bien, je vas vous laisser aller, dit Tranquille qui lâcha les bras de la jeune fille, se renversa en arrière en s'arc-boutant contre le mur pour faire un contrepoids, et laissa glisser la corde.

Les mains à demi broyées par la corde et les pieds flottants sans le vide, Alice et besoin en ce moment d'une force d'âme incroyable pour ne point crier.

Enfin, après une de ces demi-minutes terrible dont l'infernale agglomération doit composer les siècles sans fin dans l'abîme maudit, Alice toucha la terre. Elle s'assura qu'elle était bien rendue tout au fond du fossé, tira deux fois sur la corde et la laissa aller à Tranquille qui la remonta aussitôt.

Nous ne nous arrêterons pas à analyser les sensations de Lisette dans cette descente plus effrayante que périlleuse. Elle les ressentit et les supporta avec autant de force que sa maîtresse auprès de laquelle elle se trouva saine et sauve en moins d'une minute.

L'officier américain venait de répondre pour la seconde fois au cri de veille, lorsque le Canadien s'approcha de l'entrée de l'embrasure et lui dit que son tour était venu.

--Apportez le fusil, ajouta-t-il, nous en aurons besoin, peut-être; la baïonnette surtout me servira pour descendre, puisque je serai le dernier, et qu'il n'y aura personne ici pour me tenir la corde.

Il se coucha sur le dos pour opposer une plus forte résistance au poids de son compagnon plus lourd que celui des deux jeunes filles. L'officier saisit la corde que Tranquille retenait autour des mains, et descendit rapidement dans le fossé.

Le Canadien se releva d'un bond, ôta la baïonnette qui était passé eau bout du fusil, l'introduisit avec force entre deux pierres, s'assura qu'elle y tenait bien, passa la corde autour et se laissa glisser d'une main, emportant de l'autre le fusil du factionnaire anglais. Arrivé à terre, il tira à lui la corde qu'il n'avait fait que plier par la moitié sur la baïonnette, et, suivit des autres fugitifs, s'empressa de traverser le fossé. Il n'avaient pas fait soixante pas qu'ils étaient arrêtés par le mur de revers qui avait quinze pieds de hauteur.

--Montez sur mes épaules dit Tranquille à son compagnon. Une fois en haut, vous tirerez à vous les dames à l'aide de la corde que je vous jetterai.

Il s'appuya sur le revers, de la figure du côté de la muraille. L'officier grimpa sur les épaules du géant. Malgré la grande taille de Tranquille, l'autre ne put atteindre le faite du mur, même en étendant les bras.

--Trop haut! murmura-t-il.

--Tenez-vous bien, dit le colosse qui, de se larges mains prit l'officier par les pieds et le souleva au bout de ses bras. L'autre atteignit la corniche et s'y cramponna. Une dernière poussée de Tranquille porta l'officier sur le talus.

Il attrapa au vol la corde que Célestin lui jeta.

Au moment où Alice saisissait l'autre bout pour se faire hisser sur le talus, Tranquille, que avait l'oeil à tout, vit la sentinelle s'agiter sur le couronnement de la porte St. Jean qui s'illumina d'un subit éclair, tandis qu'un coup de feu éclatait dans la nuit et que le bruit d'une balle frappant la pierre à côté d'eux, faisait tressaillir les fugitifs.

On les avait aperçus.

--Vite mademoiselle Alice, ou nous sommes perdus! s'écria tranquille.

Il vit que la jeune fille saisissait résolument la corde, se retourna du côté des remparts, et, prompt comme l'éclair visa l'autre sentinelle qui apparaissait à l'angle saillant du bastion des Ursulines, et tira. Il y eut un cri sur le rempart, et le factionnaire à qui le le coup était destiné retomba au-dedans du parapet avant d'avoir tiré son arme qu'il épaulait.

Alice était déjà rendue sur la corniche.

--Couchez-vous par terre, pour donner moins de prise aux balles! lui cria le Canadien, et toi, ma petite Lisette, vite, en haut avant que le gredin de la porte ait rechargé son fusil!

En moins de cinq secondes Lisette rejoignit sa maîtresse et s'étendit par terre à côté d'elle.

Tout en rechargeant son arme, le factionnaire de la porte jetait des cris de paon.

--A présent, s'écria le Canadien qui bondit sur le faîte du mur, tout le monde debout, et avant les jambes si nous ne voulons pas recevoir quelque balle dans le corps.

L'officier donna la main à Alice, Tranquille à Lisette, et tous les quatre descendirent le talus à la course en gagnant les maisons du faubourg.

Les soldats du corps-de-garde, attirés par les deux coups de feu et par les cris de leur camarades, accouraient précipitamment au parapet. Ils entrevirent les fugitifs qui avaient atteint l'entrée de la rue Saint-Jean et détalaient à toute jambe. Les premiers arrivés tirèrent au juger sur ces ombres fuyantes. Mais la précipitation nuisit à la justesse de leur tir qui n'atteignit heureusement personne.

Une fois hors de portée, Tranquille arrêta les jeunes filles auxquelles la frayeur et cette course furieuse faisait perdre haleine, et tous continuèrent d'avancer au pas en longeant les maisons désertes et à moitié démolies.

--Derrière eux retentissaient dans la ville des cris tumultueux qui croissaient de seconde en seconde.

--A en juger par le vacarme qui se fait là-bas, remarqua Tranquille, vous pouvez voir qu'il était temps de décamper quand cet animal de soldat à tiré sur vous. C'est égal, j'ai proprement descendu l'autre.

Pour éloigner de son esprit la pénible pensée qu'un homme avait été tué, peut-être, à cause d'elle, Alice se tourna vers Tranquille et lui demanda, tout en marchant:

--Dites-moi donc, Célestin, comment se fait-il qu'on vous ait tiré, l'autre jour, de la Redoute-du-Roi, pour vous transférer dans une autre prison, et que nous nous ayez rejoint si fort à propos cette nuit?

--Voici, mademoiselle: je suppose qu'on ne nous avait logé à la Redoute qu'en attendant qu'on nous eût préparé une autre demeure dans le collège des Jésuites. Il fallait poser des barreaux de fer à la fenêtre de notre dernier logis, ce qui devait prendre quelques jours. Vous vous souvenez que le matin où je vous avais fait savoir que je serais prêt à m'enfuir avec vous la nuit suivante, un piquet de soldate vint nous chercher à la Redoute et nous emmena. Heureusement que monsieur et moi avions eu le temps de cacher chacun une lime dans nos bottes, et que les gardiens de la Redoute ne s'aperçurent pas que nous avions scié presque tout-à-fait les barreaux de cette embrasure qui est revêtue d'une fenêtre au-dehors, pour défendre le dedans du bastion contre le froid et la pluie. A présent pourquoi nous changeait-on de prison? Était-ce parce qu'on nous trouvait trop petitement dans la Redoute ou qu'on ne nous y pensait pas assez en sûreté?...

--C'est plutôt pour ce dernier motif, interrompit Alice; car le capitaine Evil savait d'avance que c'était Lisette qui vous avait porté des armes aux casernes dont vous avez failli vous évader avec tous les prisonniers bostonnais. Or comme la Redoute n'est qu'à une vingtaine de pas de la maison, le capitaine aura craint, sans doute, le trop proche voisinage de Lisette. Je m'étonne même qu'il ait pu vous laisser passer plusieurs jours aussi près de nous.