La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775
Chapter 13
"C'en est fait, se disait-il, plus d'espoir et plus de doute! Avant que ce butor vînt si bêtement m'annoncer cette atroce nouvelle, j'en étais à me demander ce qu'Alice faisait là-bas, si elle ne se consumait pas dans un ennui mortel, si même elle n'était point malade, mourante peut-être? Hé! quel sot je faisais de m'imaginer que je pouvais de loin si fatalement influencer sa destinée! Ce qu'elle faisait? parbleu! son trousseau de noces!... Quant à se bien porter j'étais un peu fou d'en douter, puisqu'elle se marie dans quinze jours! et avec qui! si cen'est pas celui-là même qui devait le moins s'y attendre, et que je m'imaginais qu'elle devait haïr autant que je l'exècre! Et c'est ma fiancée!... Oui, celle-là même qui se suspendant à mon cou, il y a cinq mois à peine, jurait, en pressant ses lèvres sur mes lèvres, qu'elle ne serait jamais qu'à moi seul... Et cette femme, fausse aux serments jurés par sa bouche sur ma bouche, cette femme n'a pas vingt ans!... O humanité pourrie, jusqu'où la gangrène de la perversité ne t'a-t-elle pas pénétrée!... Vierges à peine formées auxquelles il nous semble, à nous jeunes hommes insensés, qu'il n'est pas d'autel assez sacré pour les y élever et les y adorer dans l'extase d'un amour éthéré, de quelle fange est donc pétri votre coeur?... Pourquoi cette âme de démon dans un corps d'ange?... Charmes maudits qui nous attirent: front pur et serein qui paraît être le miroir où se réfléchit une âme aimante et chaste, bouche enfantine que nous croyons ne proférer jamais que des paroles saintes et des promesses sacrées, et dont les baisers de flamme nous semblent une cire brûlant frémissant sous le sceau de la sincérité, oeil tour à tour doucement rêveur et enflammé d'une étincelle ardente qui nous embrase d'un feu que nous pensons divin... Oh! ses yeux! ses grands yeux noirs! ils sont là! Je ferme les miens. Son regard remplit toutes les facultés de mon cerveau!... Son feu me brûle! Mon Dieu!... Alice! O Alice, ma fiancée! Je viens de blasphémer contre toi? Car n'est-ce pas que tu ne saurais être à ce point trompeuse? C'est moi qui suis un misérable renégat! Oh pardon! tu es une sainte et je t'ai ignoblement outragée!"
Il se prit à pleurer. Un officier qui passait le vit en cet était. Il lui trouva un air si égaré qu'il s'en alla prévenir le colonel Arnold.
"Pourtant cet homme, continua Marc dans son fiévreux monologue, cet homme ne saurait me tromper, il m'a trop platement annoncé cette nouvelle. Il n'y a que la vérité qui puisse se faire aussi lourde et bête! Oui cet homme a dit vrai!... Je comprends tout maintenant! _L'autre_--je le hais trop pour prononcer son nom qui m'étoufferait--l'autre aura mis à profit mon absence; il aura circonvenu le père déjà trop favorablement disposé à l'écouter. Le père est intervenu, a parlé, a ordonné, a menacé, et sa fille s'est courbée sous le commandement paternel en demandant à Dieu de la délier du serment qu'elle m'avait prêté. Et voilà comment l'autre a triomphé, voilà comment il se fait qu'Alice va devenir sa femme! Sa femme!... O rages de l'enfer! Alice à cet homme! Ah! c'est ce que je ne verrai pas du moins, et ce dont la mort saura m'éviter le trop exécrable aspect!"
Dans l'emportement furieux de son désespoir, Evrard criait plutôt qu'il ne disait ces paroles, quant le colonel Arnold arriva près de lui.
Le colonel avait montré tant de sympathie au jeune homme, que celui-ci, expansif comme on l'est à son âge, lavait mis au courant de ses malheurs. Arnold comprit que Marc venait d'apprendre quelque nouvelle fâcheuse. Il appuya sur l'épaule d'Evrard une mais d'ami et lui demanda doucement quelle était la cause d'une telle irritation.
Le fluide sympathique que cet attouchement amical établit tout à coup entre le colonel et lui, causa une commotion, un ébranlement profonds dans toute la personne de Marc Evrard. Il fondit en larmes.
Le colonel se garda bien d'arrêter le cours bienfaisant de ces pleurs, et laissa le pauvre garçon verser toutes les larmes de son âme. Lorsqu'il le vit un peu plus calme il réitéra sa question de la manière la plus amicale.
D'une voix entrecoupée de sanglots Evrard lui dit tout. Le colonel l'écouta sans l'interrompre, et le voyant un peu moins agité, il lui dit:
--Attendez-moi quelques instants, ou plutôt non, veuillez rentrer chez vous, car vous êtes ici l'objet d'une indiscrète curiosité. Je m'en vais aller m'assurer si cet homme n'est pas un espion et s'il n'a pas voulu vous tromper. Dans un quart-d'heure je serai chez vous.
Evrard se rendit machinalement à ce bon avis.
Une demi-heure après le colonel le rejoignait. Marc le regarda d'un air anxieux.
--Hélas! mon pauvre ami, répondit Arnold à cette muette interrogation, je crains bien que cet homme ne vous ait dit que la vérité! Ce n'est certainement pas un espion, et j'ai beau l'interroger je n'ai rien surpris dans ses réponses qui m'ait pu mettre sur la piste d'une fourberie. Écoutez, Evrard, il vous faut être homme avant tout, et ne pas vous laisser aller à un désespoir que la fillette qui vous a sitôt n'est pas digne de causer en vous. Vous êtes jeune et assez charmant garçon pour rencontrer n'importe où une foule de jolies filles qui ne demanderont pas mieux que d'être heureuses par vous en vous rendant ce bonheur au centuple. Trève donc de désespoirs inutiles. Acceptez aujourd'hui l'offre que je vous fis hier, et que vous n'eûtes le tort de refuser, de m'accompagner à Montréal où je m'en vais dans quelques heures. Comme je vous le disais, les troupes que nous avons ici ne sauraient plus maintenant s'emparer de la place. Voici l'été qui arrive. La navigation va s'ouvrir et ne manquera pas d'amener bientôt au secours de la ville toute une flotte qui doit être depuis longtemps déjà partie d'Angleterre. Vous resteriez donc inutilement ici et vous vous exposeriez pour rien à tomber entre les mains des Anglais. Ne mettez pas ou moins votre trop heureux rival à même de piétiner sur votre cadavre avant ou immédiatement après son mariage. Ce serait vraiment lui causer trop de jouissances à la fois.
--Vous avez raison, colonel! s'écria Marc. Je pars avec vous. Du reste on ne se bat plus ici! Nous aurons probablement plus de chance ailleurs, et la mort qui n'a pas voulu de moi par ici m'attends peut-être là-bas!
Arnold laissa tomber sur Evrard un regard de compassion, mais se garda de relever cette pensée funeste, et reprit:
--Nous partirons ce soir à huit heures, soyez prêt.
La nuit s'épaississait sur la vallée lorsque le colonel Arnold et Marc Evrard s'éloignèrent de l'Hôpital-Général, au grand train de leurs chevaux. Au coin d'un bois qui allait leur faire perdre la ville de vue, Evrard arrêta son cheval et se retourna sur sa selle.
Les hauteurs et la ville, à demi perdues dans l'ombre vaporeuse du soir, n'apparaissaient plus que fondues en une masse indécise. Marc resta un instant immobile. Deux grosses larmes glissèrent sur ses joues. Il murmura:
--Adieu, vous tous que j'aimais! Adieu, bon et fidèle serviteur que je ne puis secourir! Adieu Alice... Adieu!
Il enfonça ses éperons dans les flancs haletants de sa monture, rejoignit Arnold en deux temps de galop, et tous deux disparurent entre une double et gigantesque haie d'arbres qui retentirent un moment du pas précipité des chevaux, et rentrèrent l'instant d'après dans le calme de la nuit.
Pauvre Alice, comme les ténèbres qui allaient s'épaississant toujours sur la ville, la solitude et le délaissement se faisaient autour de toi de plus en plus profonds!
CHAPITRE QUATORZIÈME
TRAVERSES
Le soir du jour où nous avons vu Alice perdre le dernier espoir qu'elle avait mis en Tranquille pour échapper à Evil, son persécuteur, une fièvre violente la saisit. Dans la nuit elle empira tellement qu'il fallut avoir recours au médecin. Le docteur Lajust, en la voyant, hocha la tête d'un air soucieux. Il resta plus d'une heure auprès de la malade, lui fit prendre quelque potion calmante, en enjoignit à Lisette, quand il s'en alla, de passer la nuit auprès de sa maîtresse.
Il revint de bonne heure, le lendemain matin. La fièvre avait redoublé, la patiente délirait. Le docteur la déclara atteinte d'une fièvre cérébrale des plus violentes. Il profita d'un moment où il se trouvait seul avec Lisette et lui demanda si sa maîtresse n'avait pas éprouvé quelque grand chagrin. Celle-ci crut devoir ne lui rien cacher, et lui apprit que M. Cognard voulait marier sa fille malgré elle, et avec un homme qu'elle avait toutes les raisons de détester.
Sur ces entrefaites M. Cognard entra dans la chambre et demanda au médecin ce qu'il pensait de l'état d'Alice. Celui-ci le regarda d'un air bourru, haussa les épaules, donna de nouvelles prescriptions et s'en alla en ordonnant à Lisette de ne laisser voir à la malade personne dont la vue pût lu être désagréable. Comme le docteur allait sortir, madame Cognard se trouva sur son passage et lui demanda ce qu'avait sa chère Alice.
--Ce qu'elle a, ce qu'elle, gronda le médecin, c'est que si elle meurt, on l'aura tuée, madame!
Madame Cognard n'en demanda pas davantage.
La fièvre et le délire s'accrurent encore les jours suivants et le docteur déclara la malade en grand danger de mourir. Il ne la quitta presque plus. En face de son unique enfant qui se débattait soul les étreintes d'une mort qu'il avait lui-même appelée par sa honteuse ambition, le père Cognard dut faire des réflexions sérieuses. Cependant comme le docteur évitait de lui parler et que lui-même n'osait guère ouvrir la bouche, les pensées de M. Cognard ne se firent pas jour, et personne ne put connaître la nature de ses réflexions.
Quant à dame Gertrude elle était d'une humeur massacrante. Tout le personnel de la maison s'en ressentait, et de temps à autre on entendait les éclats de sa voix grondeuse monter de la cuisine où elle gourmandait les domestiques. La malade qui, dans son délire même, ne reconnaissait que trop cette voix détestée s'agitait alors sur son lit brûlant. Le docteur fronçait les sourcils et, se tournant du côté du père Cognard qui allait et venait avec inquiétude dans la chambre, lui disait d'une voix brève:
--Veuillez donc aller prévenir madame Cognard d'avoir à adoucir un peu le ton de sa voix.
Le silence se faisait pendant quelque temps, et puis on entendait de nouveau japper dame Gertrude. Irrité, le docteur se tournait vers Cognard qui comprenait ce geste, sortait doucement et revenait bientôt se glisser dans la chambre de sa fille.
Durant quelque temps l'on n'entendait d'autre bruit dans la pièce que les mots sans suite que la malade proférait dans son délire, ou que le tic-tac de la montre que le docteur tenait dans la main, pour pieux compter les pulsations du pouls de sa patiente. Soudain l'on refermait en bas une porte avec violence, tandis que les accents criards de la voix de dame Gertrude venaient encore agiter la malade. Une fois enfin, n'y tenant plus, le docteur exaspéré se tourna vers Cognard et lui dit brusquement:
--Cette femme a-t-elle envie de tuer votre fille? Non. Eh bien faites-la taire!
Cognard sortit résolument cette fois-ci et, après une courte altercation qu'on entendit clairement, et dans laquelle le mari haussa la voix d'un ton plus haut que sa femme, le silence se fit enfin tout de bon.
C'est égal, le docteur Lajust pouvait se vanter d'avoir en madame Cognard une femme qui le détestait joliment!
Après neuf jours de lutte contre l'acharnement de la maladie, la jeunesse d'Alice finit par triompher et un mieux sensible se déclara. Les passions mauvaises du père--en supposant qu'elles n'eussent pas même étouffé la voix de sa conscience pendant la maladie de sa fille--durent alors reprendre tout à fait leur empire sur ce méprisable ambitieux. Car ce fut avec un visage des plus riants qu'il annonça au capitaine Evil, qui venait plusieurs fois le jour prendre des nouvelles de la santé d'Alice, que sa _future petite femme_ était sauvée.
Lisette qui, pendant une semaine entière, n'avait quitté le chevet de sa maîtresse ni le jour ni la nuit, profita des premiers moments de la convalescence pour sortir afin de tâcher de se renseigner au sujet de Tranquille. Tout ce qu'elle apprit ce fut qu'il avait été transféré dans Une partie du collège des Jésuites--on ne put lui dire précisément laquelle--et qu'il n'était pas en question du procès.
Avant de revoir Evil qui commençait à insister pour être introduit près d'elle, Alice résolut de tenter un dernier effort afin de persuader son père de renoncer à ce projet de mariage qui avait failli la faire mourir et devait certainement causer son malheur. Elle saisit un moment où elle se trouvait seule avec lui et lui exposa sa demande de sa voix la plus suppliante.
Elle était encore si faible que le père Cognard n'osa point s'emporter. Mais il lui représenta fermement qu'il avait donné sa parole, qu'elle même s'était engagée d'une manière formelle, qu'il était impossible de reculer, que le mariage se ferait et qu'on le retarderait seulement jusqu'au cinq de mai pour qu'elle eût le temps de se rétablir entièrement.
--Mais, mon père! s'écria-t-elle en pleurant, ne voyez-vous pas que je ne pourrai jamais aimer cet homme-là!
--Bah! répondit l'impitoyable Cognard, tu en serais rendue au même résultat avec tout autre, au bout de six mois de mariage!
Lisette entra dans la chambre comme le père Cognard en sortait après avoir émis cette consolante maxime.
--Vous m'êtes témoin, mon Dieu! s'écrie Alice qui se leva avec énergie, que j'ai tout tenté pour éviter de prendre un parti extrême. Vous avez reçu le serment que j'ai fait à Marc mon fiancé, de n'appartenir jamais qu'à lui seul. Vous connaissez ma résolution de ne jamais épouser un Anglais... Dans huit jours j'aurai vingt-et-un ans, et je serai libre! Entends-tu Lisette, je serai libre dans huit jours!
Comme Lisette semblait effrayée de cette excitation où elle trouvait sa maîtresse, celle-ci se calma subitement et continua:
--Oh! ne crains pas, Lisette, ce n'est pas la fièvre qui me reprend. Non, je veux être calme, je veux reprendre mes forces, je veux être capable dans huit jours de supporter la fatigue. Tu me comprends. Je veux vivre enfin! As-tu des nouvelles de Célestin?
--Hélas! non, mademoiselle.
--Je partirai seule, alors.
--Et moi, que ferais-je ici repartit Lisette dont les yeux étaient pleins de larmes. Je vous l'ai promis, je m'en irai avec vous.
La dernière semaine d'avril s'écoula et Alice qui suivait scrupuleusement les ordonnances de son médecin était à peu près rétablie. Madame Cognard pressait de plus en plus les apprêts du mariage.
On en était rendu au dernier jour du mois d'avril, et Alice avait décidé qu'elle s'enfuirait pendant la nuit du premier de mai, qui était l'anniversaire de sa naissance et l'époque de sa majorité, ce qui lui semblait d'un bon augure pour son entreprise.
La fatalité qui semblait présider à la destinée de la pauvre enfant, vint encore déjouer ce projet. Lisette en montant sur une chaise pour étendre le linge du trousseau, qu'on venait de laver, tomba de son haut et se donna une entorse à la cheville du pied. Il fallut la transporter jusqu'à son lit; elle ne pouvait plus faire un seul pas. Le médecin fut appelé. Alice, la mort dans l'âme, voulut être présente à la visite du docteur. Lisette qui comprenait toute l'angoisse dont était dévorée sa maîtresse, demanda au médecin dans combien de jours elle pourrait marcher:
--Dans trois ou quatre jours, peut-être, répondit-il, si vous ne faites aucun mouvement et si vous avez la patience de tenir continuellement des compresses froides sur votre pied, et de ne les point laisser s'y réchauffer par la chaleur de la fièvre.
--C'est bien, dit Lisette avec résolution, ce ne sera pas de ma faute alors, si je ne suis pas debout, même avant ce temps-là.
--Prenez garde, si nous marchez trop tôt vous aurez une rechute qui sera pire que le premier accident.
--Ne craignez pas, monsieur le docteur, j'aurai bien soin de moi. Je veux être sur pied au moins la veille des noces de mademoiselle, ajouta Lisette avec une finesse d'expression qui en ce moment n'était intelligible que pour Alice.
Heureusement que ni madame Cognard, ni le capitaine Evil ne pouvaient l'entendre, car ils auraient pu soupçonner quelque chose.
Dans le cours de l'après-midi Alice alla voir Lisette et se trouva seule avec elle.
--Mademoiselle Alice! dit la pauvre fille en rejoignant les mains, tandis que ses yeux se voilaient de larmes, j'espère que vous ne me soupçonnez pas de vouloir vous tromper. Regardez mon pied comme il est enflé.
Ce fut à peine si Alice jeta un coup d'oeil sur le pied tuméfié de Lisette, et répondit avec un bon sourire:
--Non, Lisette, tu m'as trop appris à estimer ton dévouement pour que j'ai pu avoir cette mauvaise pensée. Mais il n'en est pas moins vrai que Dieu m'éprouve bien rudement.
--Êtes-vous toujours décidée à vous en aller cette nuit?
--Non! quant à partir seule, je préfère attendre au dernier moment. Mais alors rien ne me retiendra, et je m'en irai à la grâce de Dieu.
--Oh! merci, mademoiselle Alice. Je vous assure, allez qu'il faudra que cette vilaine entorse soit bien méchante pour m'empêcher de vous suivre!
Nous n'insisterons pas sur les inquiétudes, sur l'excitation des deux jeunes filles, et sur les mille obsessions qu'Alice eut à souffrir de la part de sa belle-mère et du capitaine Evil, pendant les jours suivants. Comme nous le lecteur en a assez de ces mesquines et cruelles tyrannies, et désire avec hâte arriver au dénouement. Nous enjamberons sans transition les deux jours qui suivirent la chute de Lisette, pour nous transporter au troisième jour du mais, qui était un samedi. Le mariage devait se faire le lundi d'après, et le contrat se signer le soir même, à cause du lendemain qui était un dimanche.
Depuis la veille Lisette se levait à l'insu de tous, pour détourner même l'idée d'un soupçon, et marchait dans sa chambre afin, d'assouplir les muscles de son pied qui ne lui causait plus aucune douleur. Il va sans dire qu'Alice était au fait de rétablissement de sa suivante, et que tout son courageux espoir était revenu.
Arriva le soir et avec lui le capitaine Evil, en grande tenue, les cheveux soigneusement ramenés sur les tempes pour cacher le vide laissé par son oreille absente. Il était accompagné du colonel McLean que lui devait servir de témoin. M. et Mme Cognard, tous deux en habits de gala, lui plus obséquieux et plus souriant encore que d'habitude, elle plus compassée, et plus guindée que jamais, et la figure rayonnant d'une victorieuse méchanceté, allèrent, avec un empressement des plus bourgeois, recevoir leurs hôtes dans le vestibule. Alice fut la dernière à paraître. Elle était un peu fiévreuse et son teint, plus animé que dans les derniers temps, coloraient ses joues d'une rougeur charmante. Elle était belle à faire s'excuser Evil d'avoir employé des moyens si peu louables pour obtenir sa main. Elle accueillit son prétendu avec meilleure grâce qu'on ne pouvait s'y attendre.
Le père Cognard se frottait les mains en se disant que tout allait pour le mieux, et qu'après toutes les répugnances qu'elle avait montrées, Alice ne serait peut-être pas longtemps sans prendre goût à ce mari qu'on la forçait d'accepter.
Seule madame Cognard était un peu surprise. Son instinct de femme, plus vif et plus rusé, lui faisait vaguement entrevoir dans le maintien de sa belle-fille, quelque chose qui n'était pas d'accord avec les sentiments qu'Alice avait si peu déguisés jusqu'alors à l'égard de son futur mari. Pourtant Alice continua de jouer si parfaitement son rôle, elle se garda si bien de ne pas l'exagérer, que peu à peu sa belle-mère s'y laissa prendre comme les autres, et finit par se dire que, en fin de compte, la jeune fille, en personne bien née, savait faire contre fortune bon visage. La digne femme alla même jusqu'à penser qu'Alice n'était pas fâchée d'échapper à sa rude tutelle et qu'elle préférait encore celle d'un mari qui, après tout, donnait les signes les plus évidents d'un amour passionné. Nous devons avouer que la perspective de voir sa belle-fille heureuse, même avec le capitaine, ne remplissait pas le chère femme d'une joie délirante.
Le contrat fut rédigé, lu, signé, paraphé, séance tenante. Il ne manquait plus que le sacrement pour faire du capitaine Evil l'heureux époux de celle qu'il convoitait depuis si longtemps avec tant d'ardeur.
En se mariant Alice apportait à son époux cinq cents louis qui lui revenaient du côté de sa mère, abstraction faite des biens qu'elle devait avoir plus tard après la mort du père Cognard.
--Ce sera toujours autant pour monter votre petit ménage, dit bourgeoisement ce dernier en tapant sur le ventre du capitaine qui se montra médiocrement flatté de la familiarité du futur beau-père. Et puis se tournant vers sa fille, le bonhomme lui dit, la bouche en coeur:--Ce soir, fillette, tu auras les cinq cents louis dans ta commode. Ce sera toujours assez pour te faire attendre ma mort avec patience. Eh! eh!
Il n'est nullement à douter que Cognard crût avoir en ce moment un très-bon ton et beaucoup d'esprit. Il en est comme ça qui savent se contenter de peu.
En se retirant, Evil demanda à Alice la permission de l'embrasser. Celle-ci qui voulait rester ferme jusqu'à la fin, lui présenta la joue. Mais quand les lèvres du capitaine effleurèrent le visage de la jeune Fille, ce fut comme si elle eut été brûlée par un fer rouge. Elle put si peu retenir un tressaillement répulsif, que James Evil qui lui tenait en même temps la main, en ressentit la commotion. Le glorieux officier eut bine garde d'en saisir la signification, et mit le frissonnement de la jeune fille sur le compte d'une sensation plus favorable à son amour-propre.
Alice dont tous les nerfs vibraient sous le coup d'une émotion indicible, s'empressa de se dérober à la joie bruyante de son père qui, il me faut en convenir, avait largement fait raison d'un vieux vin d'Espagne aux deux officiers. Elle commençait à se déshabiller tout comme d'habitude, lorsque son père frappa à la porte de sa chambre. Il entra tenant cinq petits sacs pleins de souverains en or, et les jeta bruyamment sur la commode en disant:
--Tiens, fi-fille, voilà pour t'aider à faire le trousseau de ton premier poupon! Mais je m'aperçois que je te dérange. Tu as du reste besoin de repos. Bonsoir, fillette, et des rêves d'or, fit-il en clignant de l'oeil du côté des sacs.
Pour déployer autant d'esprit le père Cognard devait certainement être en pointe de vin.
A peine fut-elle seule que Alice tomba à genoux. Elle priait depuis longtemps avec une ferveur extrême, lorsqu'une pensée, pour ainsi dire extérieure, traversa sa prière et lui fit jeter un regard autour d'elle. Alors sa tête tomba sur ses mains jointes contre le lit, et des larmes jaillirent de ses yeux.
Terminée le soir même, sa robe de mariée étalait sur un meuble la blancheur de ses plis ondoyants, tandis que deux petits souliers de satin blanc, semblaient, tout au bas, attendre avec impatience les pieds mignons que les devait chausser, et que la couronne de fleurs d'oranger reposait coquettement au-dessus, comme désireuse de parer au plus tôt le beau front de vierge auquel elle était destiné.
Tous ces apprêts que appellent le rayonnement du bonheur sur la figure des fiancées la ville du plus grand jour de leur vie, et dont la blanche vision hante joyeusement les songes des jeunes filles, était-ce bien ainsi qu'Alice les avait rêvés? Pouvait-elle, derrière la gaze transparente de son voile de tulle, entrevoir le séduisant élu de son coeur lui apporter, avec le sourire enchanteur de l'attente, la promesse du bonheur tant désiré?