La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775
Chapter 11
--Eh bien! voici. Figurez-vous que parmi les prisonniers faits dans la nuit du 31 décembre se trouvait un Canadien, domestique de ce jeune homme que j'ai rencontré quelquefois ici et qui a pris fait et cause pour les rebelles. Ne s'appelait-il pas Erard... Ervard...?
--Evrard, dit dame Gertrude avec un doux sourire.
Ce coup de canif dont elle perçait le coeur de sa belle-fille lui causa, à cette excellente femme, un petit spasme intérieur d'une ineffable jouissance.
Alice sentit son coeur se serrer tellement qu'elle pensa qu'elle allait mourir.
--Evrard! C'est bien cela, madame, fit Evil en la remerciant d'un signe de tête. Or donc, le domestique de ce M. Evrard avait suivi son maître chassé de la ville, si vous vous en souvenez, par Son Excellence Sir Guy Carleton, à cause de manifestations le plus effrontées en faveur de la rébellion.
--Oh! c'est un petit misérable! s'écria Cognard qui suait à grosse gouttes et sentait vaguement le besoin d'un redoublement de zèle.
--Le serviteur de ce monsieur Evrard ayant été blessé au combat de la rue Sault-au-Matelot, a été fait prisonnier avec les autres Bostonnais. Jusqu'ici rien qui soit de nature à vous surprendre. Mais figurez-vous, du moins c'est ce dont j'ai pu m'assurer en allant aux meilleures informations, figurez-vous qu'une jeune fille, servante dans la maison d'un des meilleurs citoyens de la ville, et qui aime ce prisonnier, lequel répond, je crois au nom de Tranquille, a réussi à tromper les gardiens et à pénétrer dans la prison de son amant.
--La coquine! s'écria Cognard.
Il jaunissait à vue d'oeil.
Madame Gertrude que cette histoire semblait intéresser au plus haut point, s'oublia jusqu'à poser ses coudes sur la table.
--Je ne sais vraiment trop, poursuivit l'officier, comment vous faire part de tous les renseignements qu'on m'a fourni à ce sujet. Mon embarras n'est pas mince. Après tout, diable! n'êtes-vous pas à l'abri de tout soupçon?
--Comment donc! repartit Cognard dont la voix trembla; que voulez-vous dire?...
--Eh bien! voici. L'on prétend comme ça que la rusée maîtresse de Tranquille n'est autre que cette jolie brunette qui est à votre service.
--Sacredieu! hurla Cognard qui se leva tout droit, blanc comme la serviette que pendait à son cou. Vous voulez plaisanter, capitaine, dit-il en retombant sur sa chaise.
--Certes non, monsieur Cognard, la chose est trop grave!
--En y songeant bien, remarqua doucement madame Cognard, je crois me rappeler avoir remarqué ce Tranquille à la cuisine, du temps que M. Evrard venait ici.
Certainement que si sa femme n'eût pas été à l'autre bout de la table et qu'elle se fût trouvée à portée de sa main, Cognard lui eût flanqué un bon soufflet.
Mais celle-ci se savait hors d'atteinte. Elle regarda tranquillement son mari. Il y avait du démon dans cette femme. Elle savait bien que Cognard, avec sa flexibilité de l'échine, se tirerait d'affaire, et elle devinait vaguement d'ailleurs le dessous des cartes que tenait en ce moment Evil. Tout ce qu'elle volait pour le quart-d'heure c'était de perdre Lisette qu'elle haïssait presque autant que sa belle-fille.
Comment analyser les sensations d'Alice pendant ce cruel entretien! Son coeur avait presque cessé de battre, et les paroles des convives n'arrivaient plus qu'indistinctes à son entendement.
Le capitaine qui jouissait de l'effet produit, se versa un verre de vin qu'il but à petits traits comme un conteur qui se recueille pour faire appel à ses souvenirs, et poursuivit:
--Ce qu'il y a de pire en tout cela, c'est que j'ai pu constater que c'est bien votre servante qui a fourni à son amant les armes trouvées sur les prisonniers.
--Mille millions de tous les diables! s'écria Cognard dont la figure s'empourpra, je la chasserai! je la tuerai!... je...
Et d'un grand coup de poing il cassa son verre et son assiette.
--Calmez-vous, monsieur Cognard, reprit Evil, en ces sortes d'affaires, croyez-m'en, il faut surtout éviter l'éclat.
--Comment! monsieur, comment! éviter l'éclat, dites-vous! Moi, Nicholas Cognard, souffrir qu'une infâme servante me compromette ainsi! Sacré tonnerre! monsieur, savez-vous que je serais homme à tuer de mes propres mains ma femme et ma fille, plutôt que de les laisser ainsi se jouer de ma réputation de loyauté envers notre souverain! Ah Alice: si je pouvais m'imaginer que au as mis les mains à cette trahison infâme, si je croyais seulement que tu en eusse eu connaissance, je...
Cognard s'arma d'un couteau et fit un geste effroyable.
--Doucement! je vous en prie, au nom de Dieu! s'écria Evil en lui saisissant le bras. Qui serait assez fou de croire que mademoiselle peut se trouver mêlée à de sales intrigues de valets? Pour ma part, Monsieur, me l'affirmât-t-on sous le sceau du serment que je n'en croirais rien. Veuillez vous calmer! Je comprends votre indignation, mais, je vous l'ai déjà dit, votre conduite nous met, vous et votre famille, à l'abri de tout soupçon. Si pourtant les envieux voulaient profiter de ces faits pour vous faire un mauvais parti, je prendrais tout sur mes charges, et il faudrait compter avec moi qui, par l'entremise de mon ami McLean, a sur son Excellence une influence assez grande pour faire taire tous vos calomniateurs. Voici, du reste, quelle est la situation. Tranquille mis au secret, subira bientôt son procès devant une cour martiale. Il faudra bien, il est vrai, établir la complicité de son amante.
--Mais ne sentez-vous pas, dit Cognard avec angoisse, que la preuve de cette complicité, rendue publique, sera précisément ce qui me perdra!
--J'avoue, dit Evil avec hésitation, qu'il sera mieux d'éviter ce témoignage compromettant. Écoutez, monsieur Cognard... Mais j'espère que nous ne sommes pas épiés.
--Ah! sacré mille tonnerres! je le voudrais bien par exemple!
Et Cognard se leva pour courir à la porte de la salle.
Lisette qui, le coeur bondissant d'effroi, se tenait aux écoutes, eut heureusement le temps de s'esquiver et de disparaître, sans quoi son maître l'aurait assommée du coup.
--Ne craignez rien, dit-il en revenant s'asseoir; nous sommes seuls.
--Écoutez, monsieur, je crois qu'il est un moyen d'étouffer complètement cette malheureuse affaire. Seulement il faut que vous et madame, ainsi que mademoiselle, vouliez bien me mettre à même de pouvoir vous être utile. Je ne pose pas en homme désintéressé. Je joue carte sur table et vous demande service pour service.
--Je voudrais bien voir que quelqu'un ici s'avise de ne pas vouloir vous être agréable, gronda Cognard.
--Voici. Vous n'êtes pas sans savoir, monsieur, que j'aime mademoiselle votre fille. Veuillez me faire l'honneur de m'accorder sa main et je m'engage à étouffer cette affaire, dussé-je, si je ne puis réussir autrement, faire évader cet homme.
--Comment donc, capitaine, mais tout l'honneur est pour moi, et le jour où vous voudrez bien devenir mon gendre sera le plus beau de ma vie!
--Merci, monsieur Cognard, mais il me reste à m'assurer du consentement de mademoiselle.
--Ma fille n'a pas d'autre volonté que la mienne!
Alice qui jusqu'alors était demeurée dans une immobilité complète et semblait avoir été frappée par la foudre, se ranima soudain sous ce dernier coup de l'égoïsme de son père qui la sacrifiait impitoyablement à son ambition. Elle ouvrait la bouche pour protester contre l'engagement que son père venait de prendre sans même daigner la consulter, et jurer qu'elle ne serait jamais la femme d'un autre que Marc Evrard à qui elle était fiancée, lorsqu'Evil lui coupa la parole.
--Il serait malséant de ma part, dit-il, de prendre ainsi mademoiselle par surprise et de la forcer de donner une adhésion aussi subite à ma demande. Comme le procès de Tranquille ne peut certainement pas commencer avant une dizaine de jours, c'est donc toute une semaine qui reste à mademoiselle pour se décider à vouloir faire mon bonheur. En supposant que dans mon indignité je ne pusse par moi seul trouver grâce à vos yeux, mademoiselle voudra songer sans doute que le jour où elle consentira à devenir ma femme elle fera certainement deux heureux: moi d'abord qui ne pourrai reconnaître cette inestimable faveur que par le dévouement de toute ma vie aux moindres de ses désirs, et ce pauvre diable de Tranquille qui ne lui devra pas moins que la vie. Pour ce qui est de votre servante, monsieur Cognard, dit Evil en se levant, je suis d'avis qu'il vaut mieux maintenant ne pas lui laisser voir que vous êtes au courant de ces intrigues. Si vous la renvoyiez elle parlerait peut-être et nous causerait de embarras. Gardez-la pour le moment à votre service. Plus tard nous verrons ce qu'il en faudra faire. Seulement surveillez-la de près.
Afin de couper court à toute protestation de la part d'Alice, Evil s'était levé sans façon le premier de table. Il prétexta quelque exigence de service pour se retirer sur-le-champ.
Le capitaine avait senti que le moment était des plus critiques et qu'il fallait empêcher la jeune fille de se prononcer immédiatement.
Ne valait-il pas mieux en effet lui laisser quelques jours de répit pendant lesquels monsieur et madame Cognard auraient tout le loisir de la _travailler_. Et puis Evil comptait aussi quelque peu sur les prières que Lisette oserait probablement adresser à sa maîtresse pour sauver Tranquille de l'échafaud.
On conviendra que cette petite machination était assez bien ourdie.
Tandis qu'Alice atterrée regagnait sa chambre, madame Cognard, se disait que jamais de sa vie elle n'avait autant joui qu'à ce dîner.
CHAPITRE DOUZIÈME
MINES ET CONTRE-MINES
Bien qu'il ne se fût guère donné la peine de cultiver activement dame Gertrude afin de l'engager à travailler pour lui, Evil avait prévu que le moindre grain qui tomberait en pareille terre ne manquerait pas de produire des fruits abondants. Et il ne s'était pas trompé. Autant pour se débarrasser de sa belle-fille que pour la rendre sûrement malheureuse en lui faisant épouser l'officier, madame Cognard enserra la jeune fille dans un réseau d'obsessions inextricables.
Un de ses premiers soins fut de s'assurer le concours indirect de lisette. Quelques parole adroitement lancées par Evil avaient à cette femme perverse toute l'aide qu'on pourrait attendre de Lisette mise aux abois. Elle tira la servante à part et, dans l'ignorance où elle était que celle-ci fût déjà au fait de la situation, elle lui dépeignit la position de Tranquille sous les couleurs les plus sombres. Elle lui fit entendre que le sort du prisonnier était entre les mains de James Evil qui ne consentirait à sauver l'accusé qu'autant que Lisette voudrait bien aider à vaincre l'obstination d'Alice en persuadant la jeune fille d'accorder sa main à l'officier.
Lisette avait assez d'intelligence pour démêler aisément la trame de cette machination, et un trop bon coeur pour songer un instant à se joindre aux persécuteurs de sa jeune maîtresse. Et pourtant l'affreuse perspective du malheur qui attendait Tranquille sur lequel la vengeance de l'officier anglais ne manquerait pas de retomber si Alice résistait jusqu'au bout, pénétrait la pauvre fille d'une terreur profonde. Elle se gardait bien de dire à sa maîtresse le moindre mot qui pût dévoiler ses angoisses; mais son air abattu, ses yeux rougis par les larmes, son silence même, dans sa muette éloquence, ne trahissaient-ils point aux yeux d'Alice toute l'affliction de l'amante de Tranquille? Ce douloureux mutisme valait bien une supplication constante.
Evil et madame Cognard qui comptaient sur l'un ou sur l'autre de ces moyens, se trouvaient servis à souhait.
Quant au père Cognard, on pense bien que dans toutes ces menées il ne restait pas en arrière.
Afin d'avoir une idée de la vie d'enfer qu'on faisait à Alice pour assouplir cette tête de fer, comme disait cette bonne madame Cognard, il faut assister encore une fois avec nous à l'un de ces repas de famille qui étaient d'autant plus pénibles pour la malheureuse enfant, qu'il étaient devenus comme le champ-clos où se livraient trois fois le jour les assauts qu'elle avait à soutenir.
C'était la quatrième journée qui avait suivi celle où James Evil avait brusqué sa demande. Abattue par trois jours et tout autant de nuits passés dans l'insomnie et les larmes, Alice essayait de manger quelques menue bouchées des mets qu'on lui avait servis. Mais si visibles étaient ses efforts que dame Gertrude qui avait l'oeil à tout pour en tirer prétexte à quelque attaque, lui dit de se ton doucereux qui gazait tant de méchanceté:
--Vous n'avez donc point d'appétit, ma chère, vous mangez du bout des dents.
Alice leva sur sa belle-mère ses beaux grands yeux noirs encore humides d'une larme furtive. Ce regard aurait suffi pour attendrir un bourreau. Mais madame Cognard n'était guère sensible aux sentiments tendres. Au contraire, souvent son acrimonie s'accroissait en raison inverse de la douceur qu'on opposait à ses perfidies. Aussi continua-t-elle, sans déguiser cette fois ses mauvaises intentions:
--Peut-être aussi que ma cuisine ne vaut pas celle de votre mère. Je ne saurais avoir toutes les qualités qui distinguaient cette excellent femme.
--Ce plat est très-bien préparé, dit Cognard, et si mademoiselle ne le trouve pas à son goût, il lui sera bientôt loisible d'avoir une table servie à sa fantaisie.
--En effet, repartit madame Cognard, c'est dans quatre jours que sera fixée l'époque du mariage?
--Oui, et j'espère que ma fille a assez de coeur pour être déjà décidé à ne pas causer le malheur de son père en refusant la main du capitaine Evil.
--Pour ma part je suis sûre que mademoiselle Alice sait trop ce qu'elle vous doit pour contrecarrer vos désirs.
--Et ne faudrait-il pas qu'elle fût sotte à lier, en supposant qu'elle ne fût pas touchée de la terrible position où me mettrait son refus, pour aller renoncer à l'un des plus beaux partis de la colonie?
--C'est un bien charmant homme, en effet, que monsieur Evil, dit madame Cognard de sa vois la plus insinuante.
--Charmant! s'écria Cognard, dis donc que c'est le plus galant homme que l'on puisse voir, aimable, et distingué autant que ce petit gueux d'Evrard était malhonnête et prétentieux. En voici un, par exemple, dont je veux qu'il ne soit plus question chez moi! Ce maroufle est cause de toutes les tracasseries qui m'arrivent!
--Aussi a-t-il maintenant tout le mépris, bien mérité, du reste, de chacun des membres de votre famille, dit madame Cognard du ton le plus dédaigneux qu'elle pût trouver.
Alice qui avait dévoré jusque-là, en silence, toutes ces humiliations, allait protester, la courageuse enfant, contre la dernière assertion de sa belle-mère. Mais Cognard épiait sa fille du coin de l'oeil et comme il ne craignait rien tant que d'avoir à s'attaquer ouvertement aux raisons trop justes au fond, que lui pouvait opposer sa fille, et qu'il préférait la prévenir en lui imposant silence à force de grands éclats de vois, il écria en roulant de gros yeux:
--Comment, mademoiselle! oseriez-vous prendre la part de ce misérable petit marchand qui, trop sot pour réussir dans son commerce, n'a pas trouvé mieux que de s'allier à des bandits venus en ce pays pour piller et massacrer les honnêtes gens! Ne vous gênez pas, et si le coeur vous en dit, persistez dans une résolution qui causerait ma ruine et peut-être ma mort!
Madame Cognard qui savait se monter à mesure que s'échauffait son mari, s'écria avec colère:
--Il est vrai que mademoiselle n'en serait pas à son coup d'essai. N'a-t-elle pas, par son caractère insupportable avancé la mort de sa mère?
Ceci était trop fort; et Alice dont l'affection pour sa mère avait toujours été encore plus une adoration qu'une affection filiale ordinaire, se redressa sous le coup de cette accusation aussi injuste que cruelle.
--O madame! s'écria-t-elle d'une voix vibrante d'indignation, s'il était vrai que j'eusse causé la mort de ma pauvre mère que j'ai tant aimée, j'en serais atrocement punie par vous!
Atteinte dans la partie la plus sensible de son coeur, Alice éclata en sanglot et sortit.
Le regard de louve enragée que lui lança sa belle-mère ne saurait se définir. Ce n'était plus de la malveillance, c'était de la haine, c'était de l'exécration. La riposte de la jeune fille avait frappé si juste!
En entrant dans sa chambre Alice éplorée se trouva en face de Lisette qui, l'air triste mais résigné, époussetait lentement la pièce.
--Ah! quel monstre que cette femme! s'écria Alice qui se jeta sur son lit en pleurant.
--Elle vous a donc encore fait de la peine?
--Tu ne pourrais jamais t'imaginer ce qu'elle m'a dit, Lisette, non jamais!... C'est affreux! Elle prétend que j'ai causé la mort de ma mère!
--L'infâme créature!
--C'en est trop! s'écria Alice qui se dressa sur son séant. J'ai assez souffert comme ça! Depuis dix ans que cette femme est entrée dans la maison, pas un seul de mes jours qui n'ait été marqué d'une injure ou de quelque cruauté! Et Dieu m'est témoin que j'ai presque tout enduré dans me plaindre. Mais aujourd'hui elle a comblé la mesure. Placée entre un père qui m'abandonne et me sacrifie à cette marâtre à qui Dieu n'a pas voulu donner d'enfants parce qu'elle ne saurait mériter le nom de mère, et un homme qui m'obsède et qui m'est d'autant plus odieux qu'il m'a séparé de celui-là seul que j'aimerai jamais, je m'en fais fuit d'ici et aller demander asile et protection à celui qui doit être mon mari.
Lisette, après s'être assurée que personne ne les écoutait, se rapprocha de sa maîtresse et lui dit non sans beaucoup d'embarras:
--Je ne sais trop, mademoiselle, comment vous dire que votre dessein de vous en aller seule me semble impossible, tant j'ai peur que vous ne croyiez mes paroles soufflées par la crainte des malheurs qui me menacent moi-même. Sur ma part du paradis, mademoiselle Alice, je vous aime trop pour penser une seule minute à vouloir vous causer la moindre souffrance pour m'épargner à moi-même les plus grands maux. Ne vous êtes-vous pas déjà trop exposée pour m'aider à donner à Célestin les moyens de s'enfuir. Quoiqu'il nous arrive, à moi-même et à celui que j'aime, je ne voudrais pas pour le bonheur de toute notre vie risquer un instant de vous causer la moindre peint. Mais permettez-moi de vous dire que lorsque vous parlez ainsi de vous enfuir, vous ne songez pas combien il serait malaisé, à une jeune fille de sortir seule d'une ville aussi bien gardée que l'est la nôtre par le temps qui court. Y avez-vous pensé?
Alice ne répondit pas.
--Vous voyez, poursuivit Lisette, que la chose n'est pas aussi aisée qu'elle vous a paru d'abord. Je suis bien prête à vous aider; mais que voulez-vous que nous fassions à nous deux? Si nous manquons le coup on nous renfermera sous clef, et plus que jamais vous serez au pouvoir de ceux qui vous tourmentent. Écoutez et permettez-moi de vous donner un conseil.
--Parle, Lisette, je sais combien tu m'es dévouée.
--Eh bien, mademoiselle, lorsque le capitaine viendra ici samedi pour avoir votre réponse, dites-lui qu'il doit savoir que vous aimez M. Evrard et que cet amour ne peut pas s'éteindre ainsi tout d'un coup; que si, d'ici un mois, la Providence ne vous a pas rapprochée de M. Marc, vous considérerez alors ce que c'est un signe du ciel que votre mariage avec M. Evrard ne doit pas se faire, et qu'alors vous consentez à devenir la femme du capitaine Evil.
--Mais y songes-tu, Lisette! m'engager aussi formellement?
--Attendez donc, mademoiselle, reprit Lisette avec un fin sourire. Ce sont là de ces promesses qu'on fait lorsqu'on a le couteau sur la gorge et qui n'engagent à rien. Le capitaine, comptant que M. Evrard ne rentrera pas de sitôt en ville sera bienheureux d'accepter votre offre. Un mois c'est à peine le temps qu'il faut pour préparer votre trousseau: il ne pourra pas vous refuser cela. Mais nous, je vous assure que nous le mettrons joliment à profit ce mois-là, et il faudra bien que Dieu soit contre nous si nous ne jouons pas durant ce temps quelque bon tour à ce vilain Anglais!
--Mais enfin as-tu quelque projet arrêté?
--Oui, mademoiselle, et voici mon idée. Je m'attendais que vous voudriez vous sauver plutôt que de vous marier avec cet homme, et j'ai pensé à m'en aller avec vous, non pas seules toutes les deux, mais aidées de Célestin.
--Ma pauvre Lisette, comment comptes-tu qu'il puisse nous accompagner, emprisonné et surveillé comme il doit l'être maintenant?
--Ceci me regarde, mademoiselle.
--Sais-tu seulement où il est détenu?
--Oui, et je vous assure qu'il n'est pas loin d'ici. Donnez-vous la peine de vous lever et je vas vous montrer où il est enfermé.
Lisette se rapprocha de la fenêtre qui donnait sur la rue Sainte-Anne et montra du doigt à Alice qui l'avait suivie, une construction militaire qui se dressait en face de la maison.
'était une redoute que s'élevait sur l'emplacement que le collège Morrin occupe aujourd'hui et que l'on voit indiquée sur les plans de Québec, de cette époque, sous le nom de _King's Redoubt_.
Au sommet de ce bastion isolé, un soldat anglais se promenait de long en large en montant la garde. Il tournait en ce moment le dos à la maison de M. Cognard.
--Cachez-vous comme derrière ce rideau, dit Lisette, car cet homme pourrait nous voir et se méfier de nous. Voyez-vous quelques pieds au dessus de terre, ce petit châssis protégé par deux gros barreaux de fer?
--Oui.
--Eh bien! figurez-vous que ce matin, pendant que vous étiez à déjeuner, comme j'ouvrais la fenêtre pour aérer votre chambre, en regardant par hasard de ce côté-là, j'aperçus, collée contre les vitres, au-dedans de cette espèce de prison, une figure qui me regardait fixement et que je reconnus aussitôt pour appartenir à Célestin.
--Vraiment! tu ne t'es point trompée?
--Oh! ne craignez pas; mes yeux ne me l'auraient-ils pas assuré que mon coeur m'aurait dit que c'était lui; du doigt il me fit signe de prendre garde à la sentinelle qui marchait comme à présent au-dessus de lui. Je refermai ce côté-ci de la fenêtre et me cachai derrière le rideau. Célestin me montra les barreaux de sa prison en me faisant signe de les limer. Je cours à votre commode où se trouvent encore une couple de ces limes que vous avons emportées du magasin de M. Evrard, et je reviens les montrer à Célestin. Il fait plusieurs signes de tête qui veulent dire que c'est bien cela qu'il lui faut. Alors j'ouvre la fenêtre et, tout en lavant les vitres, je me mets à chanter: "Dans les prisons de Nantes". La sentinelle s'arrête et regarde de mon côté. Il faisait un chaud et bon soleil et rien ne devait sembler plus naturel que de profiter des premiers beaux jours pour laver les vitres. Après m'avoir regardé quelque temps le solda continua sa marche et moi ma chanson. J'avais bien vu que c'était un Anglais qui ne devait pas comprendre ce que je disais. Après avoir chanté quelques couplets de cette chanson que vous savez, je me mis à inventer celui-ci que n'est pas bien drôle mais qui disait tout ce que je voulais faire savoir à Célestin:
C'est la nuit prochaine (_bis_) Que je vous passerai, Gai faluron, falurette, Que je vous passerai Ces deux limes d'acier.
En regardant du coin de l'oeil je m'étais aperçue que Célestin avait entr'ouvert son châssis d'un doigt pour mieux écouter.
Quand j'eus fini de chanter je le vis me faire signe qu'il avait compris.
--Mais que comptes-tu donc faire?
--Cette nuit je sortirai doucement et je me glisserai jusqu'au pied de cette bâtisse-là, et après avoir attaché les deux limes à l'un des bouts d'une corde, je jetterai l'autre à Célestin qui saura bien l'attraper. Et voilà! Qu'en dites-vous?
--Je dis que tues fille intelligente et hardie. Mais en supposant que tu réussisses à faire parvenir ces limes à Tranquille, qui t'assure qu'il pourra s'enfuir?