La fête

Part 8

Chapter 83,743 wordsPublic domain

Elle avait, dans l'hôtel de Liette, l'air d'un oiseau dans une grande cage dorée, sautelait, pépiait, riait, jasait du matin au soir, ne trouvait rien de mal à ce qu'elle entrevoyait, estimait sagement que l'amour n'a pas été inventé pour seulement vibrer dans les couplets de chansons, mais aussi pour mettre les coeurs en joie, pour les griser comme le bon vin. Et futée, comprenant les choses au premier mot, ravie de s'approcher ainsi du feu, de coqueter, de porter de jolies robes, des dessous de batiste et de surah, des rubans à son corsage, de jouer à «celle qu'on aime», elle se prêta aussitôt, s'accoutuma au rôle périlleux que lui avait confié et appris minutieusement son aînée.

Elle était la donneuse de patience, l'ingénue adorable à laquelle on se heurte dans l'antichambre, qui entre comme fortuitement dans le salon et s'asseoit auprès de l'amant jaloux, irrité, angoissé de ne pas trouver sa maîtresse au rendez-vous donné, prêt à repartir, à tout briser, à griffonner sur une carte: P. P. C., lui raconte de sa voix claire, toutes sortes d'histoires, le calme, l'enjôle, donne ses mains, se laisse regarder, admirer, prendre la taille, tandis qu'on lui fourrage la nuque de baisers audacieux, se débat, éclate de rire, prolonge ces décevantes luttes et se redresse, se défripe toute rougissante au moment où la grande soeur ayant eu le temps d'arriver ou d'éconduire quelque fâcheux, ouvre brusquement la porte, s'arrête les sourcils froncés, attaque pour ne pas avoir à se défendre, s'exclame:

--Ah! vous ne vous embêtez pas, vous autres! Faut-il avoir du vice tout de même!

Des fois, Liette s'attardait, s'oubliait, et la petite Luce ne savait plus que devenir, qu'imaginer pour tenir bon jusqu'au bout, pour sauver sa vertu du suprême assaut. Elle rusait, ne disait ni oui ni non, avec des mines mielleuses, des joueries subtiles, plaisantait, promettait, traînait le siège en longueur ou roucoulait des mots obscurs, le faisait au sentiment, à l'amour chaste comme quelque Agnès rouée qui compte parvenir au mariage.

Ou elle affectait de ne pas comprendre, avec des gestes farouches de pudeur qu'on offense, de sensitive qu'on blesse, ou elle interrompait les déclarations trop frôleuses, par quelque interrogatoire tranquille, un rappel glacial à la question d'argent, un «donnant donnant» qui changeait aussitôt le ton de ce colloque sentimental. Et Liette Florenne délivrée de tout souci, ne se préoccupant plus de rien faisait une fête ininterrompue, répétait souvent à sa soeur:

--Tu ne me planteras jamais là, n'est-ce pas, ma petite Luce, j'en perdrais la tête!

* * * * *

Cependant la «ménagerie», comme disait gouailleusement Liette Florenne, n'était pas seulement composée de jeunes imbéciles que leur écurie de courses hante plus que leur maîtresse et qui ressemblent plus à des gravures de tailleur qu'à des gars, de vieux noceurs blasés prisant une jolie femme comme un bon cigare, ne s'échauffant hors de propos ni le coeur, ni les sens et qui cuisinent et faisandent l'amour pour réveiller leur appétit. Quelques-uns étaient vraiment racés, avaient ces chatteries enveloppantes, cette intuition de ce qu'il faut dire à une femme pour l'intéresser et l'alanguir, ces façons tendres et d'une galanterie à la fois dévote, respectueuse et cavalière, cette science des caresses et des nuances qui caractérisent l'homme d'amour. Quelques-uns étaient vigoureux, d'une mâle distinction, méritaient de faire battre plus fort un coeur virginal, et parmi eux, quoi qu'elle en eût, Luce avait distingué le marquis de Seillac, un grand beau garçon aux longues moustaches effilées, rousses comme du tabac d'Orient, aux yeux clairs, changeants, d'où s'épandaient des suggestions de baisers.

Pour lui seul, elle souffrait, elle avait honte de mentir, de jouer la comédie, d'être la «donneuse de patience» et quand elle l'effleurait, quand elle le sentait dans ses jupes, elle eût donné tout au monde afin que Liette éternisât son absence, ne revînt pas les séparer, les troubler, le prendre. Elle avait en lui parlant une voix sombrée, étrange, comme mourante, elle n'osait pas affronter l'ensorceleuse acuité de son regard et chancelait, défaillait, lorsqu'il l'entourait de ses bras, la serrait contre sa poitrine, l'embrassait derrière l'oreille et dans les cheveux. Et elle se maîtrisait pour ne pas lui crier cet amour dont l'ardeur la consumait, l'aiguillonnait, pour ne pas se pendre à son cou des deux bras, pour lui résister, pour ne pas lui répondre à demi-pâmée: «Eh bien! oui, je t'adore, je n'aime que toi, prends-moi, prends-moi toute si tu me veux?»

Mais l'arrière-pensée douloureuse qu'il en rirait, qu'il raconterait sa bonne fortune imprévue à Liette, à sa maîtresse, l'arrêtait chaque fois, la retenait, et elle fondait en larmes, sanglotait durant des heures et des heures en les nuits qu'ils passaient ensemble, lui et Liette.

Celle-ci en la galopade folle de sa vie, en son détraquement d'égoïste ne s'apercevait ni que la petite s'apâlissait, s'efflanquait, ne riait et ne chantait plus, ni qu'elle avait toujours des larmes plein les yeux, qu'elle mangeait comme avec dégoût et n'était que l'ombre de soi-même. Et elle s'écroula hébétée de stupeur, le soir où revenant de souper au café de Paris avec toute une bande joyeuse, et, selon son habitude, allant embrasser Luce dans son petit lit de jeune fille, elle la trouva morte. La petite fille s'était empoisonnée avec du laudanum comme une grisette qui a le coeur trop en peine et elle avait écrit ceci sur un chiffon de papier: «_J'aimais le marquis!_»

Et Liette Florenne en a gardé du deuil dans l'âme, s'écrie parfois: «Est-ce bête tout de même, je le lui aurais bien donné son marquis, ça eut fait de la place aux autres!»

LE VOLEUR

--Certes, s'écria le docteur Sorbier, qui avait froidement écouté, en ayant l'air de penser à autre chose, ces aventures étonnantes de cambriolages, de coups audacieux comme empruntés au procès de Cartouche, je ne sais pas de faute plus vile, de déloyauté plus grande que de s'attaquer à l'innocence d'une jeune fille, de l'induire en corruption, de profiter d'une de ces défaillances inconscientes, d'un de ces instants de folie où le coeur bondit comme un faon en détresse, la chair jusque-là impolluée palpite de désirs éperdus, les lèvres ingénues se jettent en pâture aux baisers du séducteur, l'être tout entier conquis, brûlé de fièvre, s'abandonne, ne songe ni à l'irrémédiable tare, ni à sa déchéance, ni aux douloureux réveils des lendemains.

L'homme qui a mené cette entreprise lentement, vicieusement, avec on ne sait quelle science du mal, et qui, en de tels cas, ne trouve pas assez de sagesse, de dignité, de force en soi-même pour battre en retraite, pour éteindre cette flambée de quelque phrase glaciale et réveilleuse, qui n'a pas de la raison pour deux, qui ne parvient pas à se remettre d'aplomb, à maîtriser la bête emportée, démente au bord du gouffre où elle va sombrer, est aussi méprisable que n'importe quel forceur de serrures, quel gueux aux aguets d'un logis sans défense, sans protection, d'un coup facile et fructueux, que cette pègre dont vous racontiez tout à l'heure les continuels exploits.

Et je me refuse à l'absoudre même quand des circonstances atténuantes plaident en sa faveur, même lorsqu'il s'agit d'un flirt périlleux où l'on s'efforce vainement de se tenir en équilibre, de ne pas dépasser, comme au lawn-tennis les limites du jeu, où les rôles s'intervertissent, où l'on a pour adversaire quelque curieuse précoce, tentatrice, montrant tout de suite qu'elle n'a plus rien à apprendre, rien à expérimenter que le dernier chapitre de l'amour, une de ces grandes gamines du monde dont la destinée préserve à jamais nos fils, et qu'un romancier psychologue baptisa: «les Mi-Vierges».

C'est évidemment malaisé, pénible pour cette grossière et insondable vanité propre à tout homme et qu'on pourrait appeler le _mâlisme_ de ne pas tisonner un aussi beau feu de joie, de faire le Joseph et l'imbécile, de détourner les yeux, de se mettre comme de la cire dans les oreilles, ainsi que les compagnons d'Ulysse attirés par les divines chansons des Syrènes, de frôler sans s'y asseoir cette jolie table couverte d'une nappe toute neuve où l'on vous convie d'une voix si douce, si suggestive à prendre place avant tout autre, à étancher votre soif, à goûter le vin nouveau qui grise et dont on n'oubliera jamais la fraîche et étrange saveur. Mais qui hésiterait à avoir cette sagesse si en un rapide examen de conscience, en un de ces reculs instinctifs où l'on voit clair, où l'on recouvre quelque sang-froid, il mesurait la gravité de sa faute, songeait à ses conséquences, aux représailles, aux inquiétudes qui le hanteront désormais, qui saccageront le repos, le bonheur de sa vie.

Vous pensez bien que derrière ces réflexions de moraliste comme on peut en permettre à un barbon de mon âge se dissimule une histoire et toute douloureuse qu'elle est, je gage qu'elle vous intéressera par son étrangeté héroïque.

* * * * *

Il se tut un instant comme pour classer ses souvenirs et accoudé sur le bras du fauteuil, les yeux perdus dans le vide, reprit d'une voix lente de professeur qui devant un lit de malade explique un cas à ses internes:

--C'était un de ces miroirs à femmes qui, comme disaient nos pères, ne connaissent pas de cruelles, le type du cavalier aventureux qui semble toujours en fourrageur, qui sent son mauvais sujet dédaigneux du danger, brave jusqu'à la témérité, ardent au plaisir, jeune et dont on subit malgré soi le charme, dont on excuse comme la chose la plus naturelle du monde les pires fredaines. Il avait à peu près mangé tout son avoir au jeu ou avec de jolies filles et, devenu un officier de fortune qui s'amuse quand et où il en trouve l'occasion, tenait garnison à Versailles.

Je le connaissais jusqu'au fond de son coeur de grand enfant, trop facile, hélas, à pénétrer et à sonder, et je l'aimais comme quelque vieux célibataire d'oncle aime un neveu qui lui en fait voir de toutes les couleurs, mais s'entend à capter son indulgence, à le retourner, à l'enjôler. Il m'avait pris pour confident bien plus que pour conseilleur, me tenait au courant de ses moindres équipées, en ayant d'ailleurs toujours l'apparence de parler d'un camarade et non de lui, et j'avoue que cette belle flamme de jeunesse, cette sonore et insoucieuse gaieté, cette fougue amoureuse me donnaient parfois des distractions, me mélancolisaient de nostalgies, que j'enviai ce beau garçon si robustement planté, si heureux d'être au monde, que je n'avais pas le courage de le retenir, de lui montrer le bon chemin, de lui crier «casse-cou» comme au colin-maillard.

Et, un jour, à la suite d'un de ces interminables cotillons où l'on ne se quitte pas durant des heures, l'on a la bride sur le cou, l'on disparaît de compagnie sans que nul ne songe à s'en préoccuper, le pauvre grand apprit enfin ce qu'est l'amour, le vrai qui se gîte en plein coeur, en plein cerveau, qui s'y prélasse, qui y règne en souverain et tyrannique maître, se toqua d'une jeune fille adorable mais aussi mal élevée, aussi inquiétante, aussi perverse, aussi faisandée qu'elle était jolie.

Elle l'aimait au reste, l'idolâtrait, despotiquement, follement, de toute son âme ravie et de toute sa chair enchaleurée. Livrée à soi-même par des parents imprudents et frivoles, névrosée par des amitiés malsaines de couvent, instruite par ce qu'elle voyait, ce qu'elle entendait, ce qu'elle surprenait autour de son artificielle et trompeuse candeur, sachant que ni sa mère, ni son père, infatués de leur race, avares de leur bien, ne consentiraient à lui accorder pour mari celui dont elle avait le caprice, ce beau garçon renté de chimères et de dettes, et de petite bourgeoisie, elle s'allégea de tout scrupule, ne pensa plus qu'à lui appartenir tout entière, qu'à l'avoir pour amant, qu'à triompher de ses résistances désespérées d'honnête homme.

Et, peu à peu, les forces du malheureux s'émiettèrent, son coeur s'amollit, ses nerfs exacerbés se tendirent et il se laissa emporter par ce courant qui le heurtait, qui l'enveloppait, dériver comme une épave désorientée.

Ils s'écrivaient des lettres de tentation et de démence. Ils ne passaient plus une journée sans se voir, soit dans quelque rencontre comme fortuite, soit en des parties, soit au bal. Elle lui avait donné ses lèvres en d'éphémères et détraquantes caresses. Elle avait scellé leur pacte passionnel en des baisers de désir et d'espoir. Et elle voulut enfin connaître les béatitudes ignorées et défendues, aller jusqu'au bout, l'amena, le guida, quoi qu'il en eût, vers son lit virginal.

* * * * *

Le docteur s'interrompit, les paupières tout à coup mouillées de grosses larmes, comme si de vieux chagrins refluaient de son coeur longtemps engourdi, et, avec des inflexions rauques, une vibration machinale de tout le corps, continua avec l'effroi de ce qu'il allait révéler:

--Pendant des mois, retenant son souffle, épiant les bruits les plus légers, comme un malfaiteur qui s'introduit en une maison, il escalada le mur du jardin, pénétra dans l'hôtel par une petite porte des communs dont elle avait dérobé la clef, traversa pieds nus un long corridor, monta par le large escalier dont les dalles par instants craquaient jusqu'au second étage, où était la chambre de sa maîtresse, s'y attarda presque toute la nuit. Et ils oubliaient tout alors, vivaient en quelques heures des éternités de délices, étouffaient à peine le bruit de leurs râles, de leurs baisers frénétiques, de leurs aveux, semblaient, en leurs étreintes, chercher le néant, le sommeil dont on ne se réveille pas.

Une nuit où les ténèbres étaient plus épaisses, où il se hâtait en l'appréhension de perdre des secondes de ce bonheur fou, l'officier se heurta à un des meubles de l'antichambre et le renversa. Et par hasard, soit qu'elle eut la migraine ou se fut attardée à quelque lecture de roman, n'étant pas encore endormie, la mère de la jeune fille, terrifiée par ce bruit insolite qui troublait le solennel silence de la maison close, sauta à bas de son lit, ouvrit sa porte, distingua une ombre qui s'enfuyait, rasait les murs, s'imagina aussitôt que des voleurs dévalisaient l'hôtel, appela son mari et ses gens à grands cris farouches. Le malheureux connaissait les aîtres, et, comprenant en quelle effroyable impasse il était acculé, aimant mieux passer pour un misérable filou que de laisser seulement pressentir la navrante vérité, déshonorer sa maîtresse adorée, découvrir le secret de leurs coupables amours, se rua dans le salon, tâtonna parmi les étagères et sur les tables, emplit pêle-mêle ses poches de menus bibelots précieux et se blottit comme une bête traquée par des chasseurs à côté du piano à queue qui barrait tout un coin de la vaste pièce.

Ce fut là que les domestiques accourus avec des candélabres allumés le surprirent, l'injurièrent, lui mirent la main au collet, le traînèrent, pantelant, comme à demi-mort de honte et d'effroi au plus prochain poste de police.

Il ne se défendit qu'avec une maladresse voulue devant ses juges, soutint son personnage, sans une révolte, sans un sanglot, sans un sursaut de désespérance, d'angoisse et condamné, dégradé, martyrisé dans son honneur d'homme et de soldat, ne protesta pas, s'en alla croupir en prison avec les déclassés dont se débarrasse la société ainsi que d'une malfaisante et contagieuse vermine.

Il y est mort de tristesse, d'amertume, en prononçant tout bas, comme une prière extatique, le cher petit nom de la blonde idole pour laquelle il s'était sacrifié, en remettant pour moi, au prêtre qui lui avait donné l'extrême onction, un long testament où, sans accuser personne, sans lever le moindre voile, il expliquait enfin cette énigme, se purifiait, se lavait des accusations dont, jusqu'à son dernier souper, il avait supporté l'horrible lourdeur.

Et j'ai toujours pensé, je ne sais pourquoi, que la jeune fille s'était mariée et avait de délicieux enfants qu'elle élève avec l'austère sévérité, la grave piété des parents de jadis!

LE PLEUREUR

Comme la petite Josette Grenelle, en refermant son large éventail, s'écriait: «Mais quel plaisir ce garçon peut-il trouver à attendre les faire part de deuil aussi impatiemment qu'une invitation à quelque fête, à suivre ainsi comme un employé des pompes funèbres même des enterrements d'inconnus où il ne fut pas convié?» Robert Davenne, cette âme furieuse, inquiète de policier qui sait le pourquoi de tant de cas étranges, le mot de tant d'énigmes parisiennes, bougonna de sa grosse voix traînante:

--Je vais vous le dire, Madame, et je gage que vous n'aurez plus alors envie de blaguer notre pauvre camarade Réalmont; vous lui marquerez même, car au fond les femmes sont moins mauvaises qu'elles ne le paraissent, un peu de compassion, vous vous sentirez émue comme aux passages attendrissants de ces bons vieux drames que nous aimons et que tout à l'heure vous défendiez avec une telle chaleur.

* * * * *

Il se cala au fond de son fauteuil, et, les paupières à demi abaissées filtrant de vagues regards qui flottaient dans le vide, reprit:

--Lui qui relevait à peine d'une de ces crises d'amour déçu, trahi, avili, où l'on pense perdre la raison, l'on se jure de ne plus avoir de coeur, de ne plus s'attacher à rien, d'être désormais le jouisseur indifférent, blasé, qui change de femme comme on change de linge, qui ne met pas une parcelle de son âme, dans les étreintes passagères, résiste aux prières autant qu'aux sanglots de colère et de haine; lui dont le temps, ce grand médecin, comme disait l'autre, avait lentement fermé, cicatrisé les plaies, qui était arrivé enfin à oublier, à avoir une apparence de bonheur calme, à revivre, s'était encore laissé prendre tout entier par une nouvelle et adorable maîtresse.

Ah! ceux qui sont par quelque pacte occulte voués à l'amour comme des proies opimes ne lui échapperont jamais, ne briseront pas les liens avec lesquels il les guide dans l'ombre, les pousse, les rejette, les yeux leurrés, éblouis d'un éternel et merveilleux mirage, vers le gouffre.

En vain se croiront-ils guéris, forts, armés contre les futures épreuves, en vain défieront-ils les tentations, triompheront-ils d'une femme, de deux, de dix, de cent, toujours se dressera sur leur route, brusquement, face à face, comme pour un duel, la Séductrice, l'Inconnue, qui ressuscitera tous les ferments de sentimentalité, de rêve, de désir, de perversion assoupis en leur être comme du feu sous la cendre, qui les rallume de sa douce haleine ces tisons qui n'étaient pas éteints.

Et il leur semblera que tout refleurit, qu'une éclosion de joie idéale embaume leur coeur, qu'ils ont à nouveau vingt ans, qu'ils partent pour une interminable étape de tendresse et de délices. Ils croient, sincèrement qu'ils n'aimèrent jamais à ce point une femme. Ils s'abandonnent. Ils voudraient sans cesse être dans ses jupes. Ils sont comme des enfants qui, le premier jour de l'année, ne peuvent plus manger, ni dormir, s'exaltent, ont la fièvre parce qu'on leur apporte quelque beau joujou à surprises. Ils vivront jusqu'au fatal réveil comme en une sorte d'ivresse. Et cependant peut-on les plaindre, ces condamnés qui usent leur guenille en des enchantements autant qu'en des angoisses, qui sont comme d'une race d'Elus, qui rêvent double et que les beaux bras blancs des très aimées emportèrent au paradis, que leurs maîtresses ne peuvent abandonner sans retourner la tête malgré elles, sans écraser du bout des doigts quelque furtive larme aux coins de leurs paupières cernées!

* * * * *

Il s'était comme emballé, accentuait de longs gestes, des phrases tout à coup gonflées d'on ne savait quelle fougueuse passion et il s'arrêta avec, on l'eût dit, le regret d'avoir ainsi haussé le ton, perdu le fil de son histoire.

--Revenons à notre camarade, continua-t-il avec une bonhomie voulue. Donc au moment où il y pensait certes le moins, où il eût parié n'importe quoi qu'il ne redeviendrait jamais sérieusement amoureux, Réalmont s'était heurté à une de ces femmes comme on en rêve pour faire, de compagnie, l'aventureux voyage de la vie. Elle était le rire qui grise comme du vin nouveau, qui chasse les mélancolies, qui fait chaud au coeur, qui sent la joie et la jeunesse. Elle avait une voix changeante, suggestive, tantôt claire, vibrante comme du cristal, tantôt vague, sombrée, douce comme les suprêmes gazouillis des fauvettes sous les feuilles quand tombe le crépuscule. Elle avait des cheveux fins comme de la soie, blonds comme un pâle soleil d'hiver, des yeux voilés et de longs cils attirants comme des lèvres, une petite bouche délicate, pareille à un bijou de fée. Elle était grande et avait dans ses moindres mouvements, ses moindres gestes, la grâce onduleuse des ballerines. Et une âme simple, en dehors, où demeurait comme un peu d'enfance, où l'on voyait comme en l'eau limpide d'une source, où tout n'était que charme, qu'étourderie, qu'insouciance, que gaieté, que franchise.

Ce fut entre eux une de ces liaisons que l'on envie, qui semblent trop heureuses, trop passionnées pour pouvoir durer. Ils s'adorèrent pendant quatre mois tout juste, ne pensant à rien, ne s'entravant d'aucun souci, vivant comme s'ils avaient eu cent mille livres de rente. Et comme elles sont toutes les petites filles de Manon, la trop jolie perdit un soir son amant en chemin, ainsi que le petit Poucet.

D'autres que ce toqué de Réalmont eussent, selon le conseil du poète latin, noté d'une pierre blanche cette date où il recouvrait enfin sa liberté, béni le destin, se fussent en hâte consolé sur l'oreiller amoureux d'une nouvelle maîtresse. Lui, en devint presque fou, se désespéra, ne voulut ni suivre les conseils de ses plus anciens amis, ni se laisser assagir, ni s'apaiser. Il traîne cet incurable chagrin, cette perpétuelle nostalgie, le long de l'existence. Son coeur est devenu comme une éponge à larmes.

Et c'est pour cela qu'il fréquente, avec une maladive assiduité, les églises tendues de draperies noires, qu'il s'agenouille aux messes de deuil, qu'il suit jusqu'en les cimetières les plus lointains les corbillards. Son âme blessée se fond, sa poitrine pleine de sanglots se dégonfle, ses nerfs se détendent au milieu de la tristesse qu'épand autour d'elle la mort, des graves psalmodies d'adieu, des dernières oraisons, du chant douloureux des orgues. Là seulement il peut sans qu'on l'épie, sans qu'on le trouble, sans que l'on rie de sa faiblesse, s'abandonner à sa souffrance, à sa désolation, se rappeler le passé, l'amour qui n'est plus, s'imaginer qu'on en célèbre les solennelles funérailles et se lamenter, pleurer jusqu'à ce que ses yeux n'en puissent plus, soient vides de larmes. Et l'on suppose à le voir prostré, abîmé en de telles afflictions qu'il est un des plus proches parents, un des plus anciens, des meilleurs amis du défunt, l'on a de navrantes exclamations, de longs regards moroses et pitoyables devant ce morne spectacle, l'on voudrait lui serrer les doigts d'une vigoureuse et cordiale étreinte, lui dire quelque phrase consolatrice. Mais il s'échappe avant la fin de l'office, se place derrière un pilier, regarde avec des yeux fixes les croquemorts qui ballottent et emportent le cercueil, se glisse dans le cortège, s'en va d'un pas inerte de somnambule derrière la famille, respire ces odeurs qui émanent à chaque cahot des couronnes, des bouquets entassés sur le sinistre coche du dernier voyage.