La fête

Part 6

Chapter 63,841 wordsPublic domain

Il y avait plus de dix ans que durait cette liaison de forçats, et à bout de forces, se sentant devenir fou, ayant eu la veille cette honte de rentrer ivre chez lui, d'avoir vu rouge cependant que l'adorable créature, celle qu'il avait tant aimée et qui ne pouvait, ne voulait pas l'oublier, lui adressait de timides remontrances, de s'être avili jusqu'à la rouer de coups avec une brutalité lâche d'homme du peuple, il venait rappeler au mari outragé sa promesse, lui annoncer qu'ils se séparaient, quoi qu'il pût en advenir, Marpha et lui, demander la mort...

Le comte avait allumé un cigare, le fumait à lentes bouffées, contemplait d'un étrange regard où il y avait à la fois du plaisir, de la haine, et comme une obscure et naissante compassion, cette figure altérée, vieillie, ravagée ainsi que par quelque mal implacable et mystérieux, écoutait cette confession de désespéré. Il haussa à la fin les épaules et s'exclama:

--N'ayez plus de crainte, Monsieur, la leçon est suffisante, nous sommes quittes!

* * * * *

...La comtesse Marpha Andréléief habite maintenant avec son mari un vieux château près de Szegedin. Elle paraît heureuse et les paysans l'appellent la Sainte Dame...

LE MIRACLE DES CERISIERS

O la tristesse navrante du ciel comme faufilé de fils gris, de la mer démontée, livide, déserte qui s'enfonce on ne sait où, se perd en les brumes lourdes et dans ce deuil des choses, la mélancolie frissonnante des arbres fleuris, des mimosas en or fin, des amandiers qui semblent quelque beau bouquet de mariée, des pêchers d'un rose si tendre qu'ils évoquent la radieuse douceur d'une nuque de femme! Et n'est-ce pas une de ces heures de spleen où l'on a besoin d'appareiller pour des voyages de rêve, de fuir la vie, de relire un chapitre de la légende dorée, une des émerveillantes aventures qui ont comme une odeur nostalgique de vieux sachet?

Je vous conterai donc aujourd'hui, Madame, l'histoire de saint Honora et de sainte Marguerite qui s'aimèrent jusqu'à la mort et pour lesquels le bon Dieu se montra très clément et très doux.

Cela se passait au temps lointain, où les galères romaines sommeillaient à l'ancre dans le port de Fréjus, où les hautes tours de briques, les arches des aqueducs, les portes dorées de la florissante cité dominaient le golfe bleu, où, malgré les persécutions des Empereurs, les patriciens les plus riches et les pauvres gens venaient à cette religion nouvelle qui parlait de résurrection, de bonheur infini, de paix entre toutes les créatures, qui entrouvrait le mystère du ciel, qui avait quelque chose de magique et de rayonnant comme le pays de soleil et de parfum où elle était née.

Il y avait alors dans la ville une jeune femme qui s'appelait Marguerite et que chacun révérait pour son éclatante beauté. Si blonds, si soyeux en effet étaient ses cheveux, si attirante sa bouche, si fine la colonnette de son cou, si onduleuses, si pures les lignes de son corps, qu'on aurait pu, comme une Aphrodite triomphante, l'ériger sur quelque socle de marbre, l'offrir aux adorations des fidèles.

Il y avait aussi un patricien qui se nommait Honorat et était dans toute la force de la pleine jeunesse, on eût cru voir, avec ses bouclettes brunes couvrant à demi le front, sa taille élancée, ses yeux profonds comme les gouffres verts, cet audacieux Bakkos qu'on représente souriant, épanoui au milieu des ivresses déchaînées, des thyrses heurtés.

Or, l'un et l'autre ne savaient pas le compte de leurs biens, habitaient de somptueuses demeures, marchaient en la vie comme sur quelque belle route ensoleillée et semée de roses et ils avaient échangé leurs coeurs du premier jour où leurs regards et leurs mains s'étaient effleurés.

Ils s'aimaient ingénûment d'un amour délicieux et éperdu. Ils s'appartenaient. Elle était la vigne et lui l'ormeau. Elle eût voulu en chaque étreinte lui donner tout son être. Il songeait sans trêve à trouver de plus folles, de plus grisantes caresses, à mettre à la fois du miel et des épices dans les baisers dont il lui meurtrissait la bouche. Et quand ils se sentaient trop las, ils se faisaient porter dans leur litière par des esclaves, loin de la ville, s'étendaient côte à côte sur le sable de la grève et contemplaient les étoiles en se respirant, en se murmurant tout bas dans la monotone plainte des flots de vagues choses d'une infinie béatitude. Parfois, ils souhaitaient voluptueusement que la mort les prît, un soir, en pleine beauté, en pleine vigueur, en pleine joie, les préservant de la hideuse vieillesse, les emportant enlacés vers les Champs-Elyséens.

* * * * *

Cependant, aux ides de mars, un jour, les amants furent touchés de la grâce en écoutant l'homélie onctueuse qu'un vieil évêque à barbe blanche, aux joues couturées de cicatrices--stigmates des tortures autrefois affrontées--prononçait dans une assemblée de chrétiens. Ils eurent la vision de l'éternité comme si l'Esprit de Dieu était descendu sur leurs têtes, ils mesurèrent la grandeur de leur péché, l'inanité des joies humaines, le vide des coupables tendresses. Et ayant reçu l'eau sainte du baptême, purifiés, ils donnèrent tout ce qu'ils possédaient à l'église et partirent en tartane vers les îles de Lérins, résolus à y finir leurs jours dans la prière et dans la solitude, comme la courtisane Madeleine au fond de la Sainte-Baume.

* * * * *

Honorat se réfugia dans la plus petite des deux îles, celle qui s'allonge rocailleuse, avec ses pins tordus, déjetés par les âpres souffles du large, devant la mer grande. Marguerite choisit la seconde avec son épaisse forêt, comme emplie d'éternelle rumeurs, ses promontoires d'où l'on aperçoit les alpes neigeuses, les côtes Ligures.

Et avant de se séparer, ils s'embrassèrent douloureusement, l'âme en peine, mordue de tentations nouvelles, comme à l'agonie et conscients de leur faiblesse, sentant bien qu'ils ne pourraient jamais tuer leur amour, ni en les jeûnes ni en les oraisons, jamais supporter un tel exil s'ils ne l'éclairaient d'une lueur d'espoir, firent le voeu de ne se revoir qu'un seul jour, en l'année, le jour où les cerisiers sauvages seraient en fleurs.

Et durant des nuits, leurs sanglots retentirent désespérés, aigus, mornes comme des clameurs de bête qui a perdu son maître, qui erre au hasard sous les cieux muets. Ils souffraient le martyre dans leur chair et dans leur coeur. Ils s'ensanglantaient le front, les genoux, les mains, la poitrine aux ronces et aux pointes des rocs. Puis, peu à peu, ils s'apaisèrent, engourdirent leur mal dans les longs agenouillements, dans le bonheur des extases, dans les mirages qui donnent la faim et la soif. Honorat se béatifiait, évitait les embûches du démon, s'emplissait les oreilles de terre glaise pour ne pas écouter la chanson des oiseaux qui lui eût trop rappelé la voix cristalline de l'Adorée, fermait les yeux pour ne pas voir la mer aux teintes d'émeraude et d'améthyste où il eût retrouvé le regard étrange de Marguerite, les ondulations ensorceleuses, la grâce fuyante de son corps.

* * * * *

Le compte de leurs fautes s'effaçait au livre de Dieu. Et lorsque surgit enfin le printemps, que les haies de merisiers et de prunelliers épineux se couvrirent comme d'une neige odorante, tranquille, confiant en la providence, le Saint se dirigea vers la grande île. Comme le Christ sur le lac de Tibériale, il marchait sur les flots, la joie dans les yeux et l'auréole qui le nimbait se reflétait dans l'eau calme, la coupait comme d'un sillage éblouissant.

Marguerite l'attendait à genoux, les mains jointes et plus tendrement avec comme du ciel dans leurs âmes, ils unirent leurs lèvres, ils s'abandonnèrent au bonheur d'aimer.

Des anges voletaient autour d'eux, rafraîchissaient du battement de leurs grandes ailes les fronts embrasés du Saint et de la Sainte, épandaient dans l'air des pétales de fleurs, des aromes balsamiques, alentissaient la chute du soleil dans les flots, comme s'ils avaient eu pitié des pauvres amants condamnés encore à se séparer, à souffrir durant des jours et des jours...

* * * * *

Ils s'éloignèrent l'un de l'autre, au crépuscule, retombèrent dans leur dure pénitence. Et quand revint l'automne accrochant des chapelets de baies rouges aux branches des buissons, un matin, au réveil, le Saint et la Sainte crurent être le jouet d'un songe. Les cerisiers à nouveau étaient tout blancs de fleurs, balançaient dans les roseurs humides de l'aube leurs grappes immaculées, embaumaient la campagne d'une insaisissable odeur de vanille. Et le coeur exultant de reconnaissance, Honorat et Marguerite comprirent que Dieu les enveloppait de sa bonté infinie, avait fait un miracle pour que, sans violer leur voeu, ils eussent ce réconfort, cette consolante béatitude de se réunir une fois de plus dans la si longue année...

LA MILLIONNAIRE

Peut-être une qui a le cerveau fêlé, ainsi que tant d'autres de notre monde, qui n'y est plus et que ses enfants un jour mettront en interdit, confieront au père Blanche, ancreront en quelque retraite ignorée, comme une barque détraquée qui ne peut plus tenir la mer, qui menace de sombrer au premier coup de vent. Peut-être quelque pauvre âme brisée comme le vase de cristal dont parle le poète, quelque victime douloureuse d'un de ces mariages de raison, pires aux tendres coeurs romanesques que le bagne à perpétuité, qui s'affola, se satura de fiel jusqu'aux moelles à subir l'odieux contact de l'homme auquel on l'avait légalement donnée en toute possession, qui ne parvenait pas à se résigner et aima mieux souffrir que d'aventurer ses fiertés, ses pudeurs, ses chimères en un adultère, que de chercher dans l'amour la force de porter le joug, l'oubli des amertumes et des vaines révoltes.

* * * * *

Quoi qu'il en fût, madame Lamaloux affichait une telle aversion, un tel dégoût pour son mari, qu'en les voyant on aurait cru assister à un de ces drames intimes où il y a, comme on dit, un «cadavre». Lui, commun, solide, le teint coloré, l'aplomb du brasseur d'affaires qui peut tenir en échec le marché, qui a la toute-puissance de l'argent et las de ses chiffres, de ses rapports, donnerait n'importe quoi pour s'étirer chez lui, pour rire et entendre rire, pour s'épancher, raconter ses projets, trouver dans son intérieur l'absolue quiétude, le repos des excès et de l'esprit, des tendresses vraies et du bonheur. Elle, les cheveux d'un blond discret, les yeux attirants comme perdus en de lointains exils, encore belle, mais ainsi que ces mélancoliques journées d'automne où l'on sent que tout agonise, le doux soleil, les dernières feuilles et les dernières roses, et étrangement indifférente, n'ayant aucune coquetterie, se soignant à peine, s'entêtant à n'épandre autour de soi que de l'Ennui.

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Il se heurtait à ce mutisme farouche comme à un mur de prison, s'y meurtrissait, s'y écrasait, y émoussait ses colères et ses rancunes. Elle ne lui adressait pas une parole depuis des années, ne consentait à l'approcher qu'aux heures brèves des repas, ainsi qu'à un buffet de chemin de fer où l'on s'asseoit à côté d'on ne sait qui. Elle dédaignait autant ses avances que les accès de dépit rapide dont par instants, malgré toute sa force de caractère, le malheureux ne pouvait se défendre. Elle affectait des airs de parente pauvre, recueillie par charité, qui ne touche qu'à demi aux plats, qui se sent mal à l'aise dans le luxe des autres, qui fièrement s'en éloigne, s'efface, se dérobe, semble impatiente de regagner son coin d'ombre, sa chambre mansardée. Et ces prunelles de haine, cette bouche de silence, ces doigts sans bagues, ces robes de trente francs achetées toutes faites en quelque magasin de confections, alors qu'il l'avait faite aussi millionnaire qu'une Rothschild, qu'il ne lui refusait rien, l'énervaient, l'aiguillonnaient à un tel point que, pour avoir le droit de la broyer sous ses poings crispés, de l'injurier, il eût presque souhaité qu'elle le trompât, qu'elle ne fût plus une impeccable femme.

* * * * *

Et parce que ses enfants aimaient leur père autant qu'elle, la désavouaient, madame Lamaloux s'en détacha, les repoussa, les traita en intrus, répétant à qui voulait l'entendre qu'ils étaient des «erreurs» dans sa vie.

* * * * *

Enfin, lasse même de voir deux fois par jour l'homme qu'elle abhorrait, de partager en apparence sa vie somptueuse, elle alla se terrer dans la banlieue avec quelques meubles et une bonne à tout faire. Un logement de huit cents francs par an au troisième en une maison d'Asnières. Elle y vivotait sous un faux nom, passait inaperçue, ne recevait personne, réduisait ses dépenses au strict nécessaire, était prise par ses voisins pour une veuve d'officier, quand, un soir, elle eut l'effarement, malgré la consigne sévère qu'avait la vieille servante, de trouver l'un de ses fils installé en maître dans la chambre qui servait et de salon et de salle à manger. En deuil, la figure bouleversée, anxieuse, la voix chargée de sanglots, il saisit les mains de madame Lamaloux, s'écria:

--Je viens vous annoncer un grand malheur, ma chère maman: notre pauvre père a succombé ce matin à onze heures sans que rien pût nous faire prévoir cette brusque fin. Vous étiez séparés, mais je ne doute pas que pour nous, pour le monde, vous ne teniez à oublier le passé et à reprendre dès maintenant votre place au milieu de vos enfants!

Elle était devenue toute pâle, dévisageait son fils d'un mauvais regard et, le geste impérieux, lui désigna la porte qui était encore ouverte, répondit:

--Vous voyez cet appartement, Monsieur; eh! bien, souvenez-vous que désormais vous ne devez plus en franchir le seuil!

Et par ministère d'huissier, elle exigea qu'on ne mît pas son nom sur les faire part qui annonçaient le décès de monsieur Lamaloux. Aujourd'hui, comme elle s'était mariée sous le régime de la communauté et que les acquêts lui sont dus, la veuve de l'industriel qui naguère, en la dernière bataille où tant de braves gens se ruinèrent pour arracher l'épargne française aux accapareurs d'argent, pouvait sauver la situation et préféra passer à l'ennemi, possède au moins sept cents millions. Cependant, elle n'a pas modifié son train de vie, augmenté ses dépenses journalières, quitté le petit appartement où elle végète et se cristallise comme quelque extatique qui aurait fait voeu de pauvreté, qui ne songerait qu'au Paradis, à l'éternel au-Delà. Et qui sait, bien qu'elle ne soit ni dévote, ni croyante, ni charitable, que nul n'ait jamais surpris le secret mystérieux, l'énigme ténébreuse scellés comme en un reliquaire au fond de son être, si pour l'unique plaisir de jouer un mauvais tour à ses enfants, de les déshériter de cette part du gâteau paternel, elle ne lèguera pas à quelque couvent ou à quelque hôpital ce trésor fabuleux de nabab qui s'accumule de mois en mois et dont le compte exact lui importe moins que le prix du lait, à Asnières?

* * * * *

Ne doit-on pas s'attendre à tout, en effet, de la part de cette implacable qui murmura désolément, le jour où on lui avait rapporté son mari inanimé, terrassé par une attaque violente et où les médecins parvinrent néanmoins à le ressusciter:

--Il serait mort si je l'avais aimé!

RUPTURE

--C'est comme je te le dis, mon chien, ces pauvres petits qui vous faisaient envie à tous, qui avaient l'air d'un couple de pigeons dont les becs se cherchent, s'emmêlent, se mignottent, qui en devenaient ridicules, ne pensent plus qu'à s'inventer des misères, se détestent autant qu'ils s'adoraient. La casse complète, quoi, et de celles qu'on n'arrive pas à raccommoder comme de vieilles assiettes! Et pour une bêtise, une chose si drôle que cela aurait dû les agrafer plus fort l'un à l'autre, les faire rigoler à en être malades. Mais le moyen de s'expliquer quand on crève de jalousie, qu'on répète à sa maîtresse ahurie: «Tu mens, tu mens!», qu'on la secoue, qu'on lui coupe la parole, qu'on lui en vomit de si dures qu'au bout du compte elle se redresse, en a assez, devient mauvaise, ne pense plus qu'à rendre coup pour coup, rosserie pour rosserie, se fiche de démolir son bonheur, envoie tout dinguer au diable, raconte des blagues que certes elle ne pense pas. Ensuite, parce qu'il n'y a rien de si bête, de si entêté au monde que des amoureux, aucun, ni l'homme, ni la femme, ne veut tenter le premier pas, paraître convenir qu'il a eu tort, qu'il regrette d'avoir été trop loin, on attend, l'arme au pied, on se guette, on ne s'écrit même pas quatre méchantes petites lignes de rien du tout qui amèneraient la paix, on laisse les jours succéder aux jours, les nuits de fièvre et d'insomnie où le lit paraît si froid, si morne, si grand, s'ajouter aux nuits, les habitudes s'émoussent, le feu d'amour qui couvait encore au fond du coeur comme un triste feu de veuve s'éteint, s'en va en fumée, l'on se fait peu à peu une raison, l'on se trouve idiot de perdre ainsi un temps qui ne reviendra pas, et bonsoir la compagnie, ça y est! Voilà comment Josine Cadenette et ce grand imbécile de Servance se sont lâchés.

* * * * *

Lalie Spring avait allumé une cigarette, et la fumée bleuâtre voletait autour de ses fins cheveux blonds, en atténuait l'éclat métallique, faisait penser à ces suprêmes lueurs d'or qui transparaissent dans la cendre vaporisée du crépuscule...

Elle s'accouda sur ses genoux, le menton dans la main, en une pose de songerie, murmura:

--Triste, pas?

--Bah! répondis-je, à leur âge, on se console et tout se recommence, même l'amour!...

--Pour sûr, Josine s'est déjà rechaussée...

--Et elle t'a raconté son histoire?

--Evidemment, et c'est d'un farce!... Figure-toi que Servance est un de ces gars comme on en souhaiterait quand on a le temps de s'amuser, si d'aplomb qu'il eût été capable de mettre à mal toutes les grandes d'un lycée de jeunes filles et porté comme pas un, sur la bagatelle, tant et tant que Josine l'avait appelé le «mouvement perpétuel». Il en eût voulu, comme disait l'autre, jusqu'au jugement dernier, paraissait ne pas croire que le lit avait été inventé pour un autre but que celui de faire l'amour, à ce point, mon cher, qu'en cinq mois de collage ils ont eu pour cent quarante francs de réparations de sommier; la gosse m'a montré la note... Elle ne s'en plaignait pas, bien au contraire, lui donnait la réplique de tout son coeur, ne se marchandait pas, mais elle se désespérait de ne plus avoir que des bribes de sommeil, et demeurée la gamine qui se réveille au creux où elle s'est couchée, qui dort presque sans rêves avec des airs de ravissement ne parvenait pas à s'accoutumer à cette privation de repos, en éprouvait de croissantes souffrances... Alors, comme elle tenait à tout concilier, à aimer et à être aimée aussi frénétiquement que par le passé, et aussi à cuver ces excès de bonheur en d'interminables et paisibles sommes, elle se loua dans un quartier lointain, comme provincial, aux rues de silence et d'ombre, un petit appartement qu'elle ne meubla guère que d'un excellent lit et d'une table de toilette... Et, s'étant inventé une vieille tante bougonne et malade qui avait une maladie de coeur et habitait quelque chimérique banlieue, plusieurs fois par semaine, Josine se réfugia dans son «dormoir», s'y attarda ainsi qu'en un séjour de délices où l'on oublie le monde entier... Des fois, l'on négligeait de la réveiller à l'heure convenue, et elle arrivait en retard, tout éberluée, toute lasse, les paupières gonflées, rougissantes, s'embarrassant dans ses mensonges, se coupant, avait si bien l'apparence de sortir des bras d'un autre, d'être encore toute chaude de derniers baisers, d'accourir de quelque prétentaine, que Servance, à la fin, s'en tourmenta, se crut berné comme les camarades, enragea, résolut de tirer la chose au clair, de découvrir cette tante qui était tout à coup tombée comme du ciel à sa maîtresse...

Il s'adressa nécessairement à une complaisante agence qui excita sa jalousie, la mit pendant des jours et des jours en coupe réglée, le tint en haleine, l'exaspéra, lui fit croire que Josine Cadenette se moquait absolument de lui, n'avait pas plus de tante malade que de vertu, continuait le jour ses petites débauches de la nuit, fréquentait sans vergogne quelque discrète garçonnière où plus que probablement l'un de ses meilleurs amis s'amusait à ses dépens, prenait sa part du gâteau... Est-ce bien la suite?

* * * * *

--Oui, mon cher, et il a eu la sottise de s'en rapporter à ces aigrefins, de ne pas aller lui-même épier Josine, mettre le nez dans son aventure, cogner à la porte de l'appartement, il n'a rien voulu savoir de plus, rien entendre et pour un peu, malgré ses larmes, aurait jeté la malheureuse dans la rue comme un paquet de linge sale... Aussi, tu penses si elle s'est cabrée, lui en a dit de toutes les couleurs, si elle a pris plaisir à le piquer comme de banderilles, à lui laisser croire qu'il ne se trompait pas, qu'elle en avait plein le dos de sa tendresse, qu'elle en aimait un autre et à la folie encore, comme on dit en effeuillant les marguerites. Il en était tout pâle, la regardait avec de mauvais yeux, crispait les poings, criait d'une voix rauque: «Dis-moi son nom, dis-moi son nom!» Elle gouaillait énervée: «Oh! tu le connais bien!» et si je n'étais pas arrivée chez elle en ce moment, je crois bien qu'il y aurait eu du vrai mélo... Faut-y être bête, hein, des petits qui s'aimaient tant, qui avaient l'air si heureux... Et maintenant, Josine est avec ce gros Schweinsohn, un vieux ioutre ignoble qu'elle râclera jusqu'à l'os, et Servance s'affiche avec Sophie Labisque qui pourrait être sa mère largement, tu sais bien ce paquet de rouge et de jaune qui date des «dix-huit ans de corruption» et que Laglandée a baptisée: «_Sæcula sæculorum!_»

--Parbleu!

LA DATE ROUGE

--Pour les nôtres, s'écria alors le vieux marquis d'Escouloubre de sa voix hautaine, accentuée, où comme après quelque curée au fond des bois qu'envahissent les ténèbres se prolongent des vibrations de cuivres, pour ces fidèles qui, dans notre vieille Gascogne, avaient la foi chevillée au coeur--la foi aveugle du charbonnier--se seraient cru déshonorés s'ils eussent tenté de franchir la barrière qui les séparait du reste du monde, d'oublier le passé, attendaient le retour du Roi sans se décourager, le demandaient à Dieu en la prière que chaque soir le chef de famille récitait au milieu des siens, de ses hôtes et de ses gens pieusement agenouillés, se cristallisaient ainsi qu'en une perpétuelle veillée des armes dans leurs hôtels moroses, dans leurs châteaux hantés de légendes, cette date rouge et noire du 21 janvier était comme une sorte de vendredi saint.

Comme lorsqu'il y a quelqu'un de mort dans un logis, l'on fermait les volets et les portes en tous les antiques habitacles du quartier des Nobles, l'on se recueillait dans l'ombre vague, triste, que n'éclairait aucune lampe, en attendant le glas qui annonçait la messe d'Expiation.

Et tout à coup, perdue parmi les brumes qui ouataient le ciel, vague, monotone, telle qu'une longue plainte sangloteuse d'aïeule, la sonnerie des agonisants et des morts tombait par hoquets des massives tours de la cathédrale, s'épandait au-dessus de la ville, avivait le deuil des toits couverts de neige, des cours balayées par l'âpre bise, des jardins dépouillés, où des corneilles avaient, sur les branches violettes, l'apparence d'une robe de veuve en lambeaux.

* * * * *

Aussitôt de tous les vastes porches, brusquement ouverts à deux battants, sortaient de vénérables berlines armoriées, des carrosses de jadis, des guimbardes comme exhumées de quelque poussiéreux musée d'antiquailles, et, en une lente procession solennelle, cahotant, grinçant, tanguant sur les galets pointus, l'on s'en allait, grands et petits, prendre sa place dans la nef tendue de draperies noires.