Part 5
...Et je l'interrompis malgré moi comme si ces paroles m'eussent fait mal, je songeai à ces prunelles vertes et pâles, ces prunelles de magie et de rêve qui avaient la teinte des mantes prieuses, je les cherchais, je les voyais dans les ténèbres, elles dansaient devant moi comme des lueurs phosphoriques et j'aurais donné toute ma bourse à cet homme pour qu'il redevînt à présent silencieux, pour qu'il harcelât ses chevaux, pour que leur galop s'affolât, m'emportât vite, vite, loin, toujours plus loin de cette fille.
LA
LA DERNIÈRE PENSÉE
DE TOM CLIBBOOTH
...Ce Tom Clibbooth, bien qu'il fût taillé comme un Hercule de foire, qu'il sût baragouiner une douzaine de langues, qu'il n'eût jamais reculé devant une aventure à tenter, un danger à courir, un bon coup à faire, n'était arrivé qu'à crever la faim plus souvent qu'à son tour, à n'être qu'un pauvre hère toujours en quête d'aumônes et d'expédients, toujours errant de ville en ville, à l'affût des bonnes âmes et d'un gîte facile.
Cinquante fois il avait cru toucher au but, agripper la fortune volage de ses mains avides et il était retombé au troisième dessous, découragé, meurtri, à bout de forces.
On aurait dit que la destinée s'acharnait contre lui. Il faillit être lynché en Californie à la place du vrai coupable. Il perdit en un naufrage la cargaison qu'il avait amassée au Pérou en cinq années de labour et de fièvre. Il se maria avec une adorable petite miss blonde aux yeux d'archange qui, en pleine lune de miel, trouva drôle de partir dans une troupe ambulante de minstrels. Il tint un bar qui brûla dans l'incendie de Chicago. Il acheta un cirque, et en une semaine tous ses chevaux et ses éléphants moururent emportés par une maladie inconnue, qui permit aux vétérinaires de rédiger d'incohérents mémoires. Il devint croupier dans un tripot et des gentlemen en gaieté l'assommèrent au milieu d'une dispute.
* * * * *
A la fin, ayant tâté de tous les métiers, vainement cherché à gagner la partie, à vaincre cette persistante déveine, las de traîner sans trêve le boulet de la vie, il ne songea plus qu'à faire le grand voyage.
Il envisageait la mort avec un dilettantisme raffiné, un sang-froid absolu, comme un spectacle où il importe de s'amuser et de rire jusqu'à la tombée du rideau. Il en combinait dans son cerveau les apprêts, les détails, les sensations. Il s'y accoutumait. Il rêvait qu'elle fût la revanche des misères jusque-là endurées, de l'existence lamentable qui avait été son lot dans ce monde, qu'on en parlât dans tous les journaux de New-York à San-Francisco comme d'un événement sensationnel.
Et, hanté par cette idée fixe, il suivit les funérailles des millionnaires, en nota les moindres détails dans sa mémoire, interrogea les employés des pompes funèbres, feuilleta les livres d'histoire où l'on raconte les apothéoses posthumes des empereurs et des rois.
Oh! s'en aller dormir au fond de la terre, plus hospitalière aux morts qu'aux vivants dans un char triomphal dont frissonneraient les énormes panaches noirs, dont s'effeuilleraient les couronnes florales tout le long des rues, dont luiraient les symboliques orfèvreries, traverser la ville au pas processionnel de chevaux caparaçonnés que tiendraient en main des piqueurs, avoir derrière son cercueil des musiques qui se répondraient, des tambours qui battraient couverts de crêpes et tout un cortège de voitures aux lanternes allumées, d'hommes et de femmes vêtus de deuil, ne pas disparaître obscurément comme il avait vécu, ne pas dégringoler comme un chien abandonné dans la fosse commune des pauvres diables!
Mais comment réaliser une pareille chimère, lui qui n'avait pas un habit propre, un dollar, un ami, qui se serrait la courroie d'un cran chaque jour et couchait si rarement dans un lit?
* * * * *
Un matin, toutes les rues, tous les squares, toutes les façades de Baltimore apparurent placardées d'une immense affiche rouge où, en grosses lettres, se détachait le speech suivant:
_M. Tom Clibbooth, de cette ville, a l'honneur d'avertir ses honorables concitoyens qu'il fera demain, dans la salle du Business-Club, une intéressante conférence sur la corruption des moeurs dans les Etats de l'Union._
_La recette est destinée à couvrir les frais de ses obsèques et le leader prend l'engagement formel de se brûler la cervelle à la fin de la séance._
A midi, toute la salle fut louée jusqu'à la dernière chaise et les marchands de billets vendirent à des prix invraisemblables des places qui valaient deux dollars.
La foule fit la queue aux abords du club jusqu'à l'heure de la conférence, se rua sur les portes, fourmilla soulevée et bruyante, sifflant la police qui la chargeait vainement, qui ne parvenait pas à frayer un passage aux voitures, à maintenir l'ordre.
Etait-ce une excentricité sérieuse? Etait-ce une mystification énorme savamment combinée par quelque farceur? Se tuerait-il ou se désisterait-il au dernier moment sans la moindre vergogne? Qui avait entendu parler de ce Tom Clibbooth, qui connaissait l'existence de ce bouffon macabre?
Ce mystère que nul ne perçait avivait les curiosités jusqu'au paroxysme. On pariait pour le suicide et contre le suicide. On attendait anxieusement les détails de cette funèbre exhibition.
A l'intérieur du club, on aurait dit d'un tonneau de harengs, tant les spectateurs et les spectatrices étaient nombreux et pressés les uns contre les autres.
Et un grand silence régna quand Tom Clibbooth, irréprochable dans son habit noir, le plastron piqué de trois perles noires, la cravate blanche bien nouée, s'assit à l'heure sonnante devant sa table et tranquillement, entre le verre d'eau sucrée et son claque, posa un revolver de fort calibre.
Les lorgnettes le dévisageaient comme une bête curieuse. Les femmes avaient de petits frissons en songeant qu'un aussi bel homme allait faire la pirouette finale. Les hommes avaient peur de quelque duperie et d'en être pour leur argent.
Tom Clibbooth parla d'une voix très claire, très accentuée, blagua la société, raconta des anecdotes plaisantes et graveleuses, s'emporta par moments en de longues tirades haineuses où lui revenait comme des hoquets de fiel le souvenir de tout ce qu'il avait souffert, de ses espérances avortées, de ses rêves qui avaient eu l'aile cassée au premier essor, qui avaient agonisé dans les ornières pleines de boue.
Il éclatait de rire, d'un rire sardonique et gouailleur, qui sonnait comme une aigre fanfare d'un bout à l'autre de la salle. Il ne ménageait personne. Il gouaillait avec un cynisme furieux. Il insultait les riches et les heureux comme un de ces tribuns qui surgissent sur une borne pendant une émeute.
On l'applaudissait et on le sifflait avec une sorte de fièvre. Et quand il eut terminé son discours, le torse droit, le sourire aux lèvres, très calme, Tom salua les assistants, s'écria:
--Il ne me reste plus, ladies et gentlemen, qu'à prendre congé de vous et à m'excuser de vous avoir fait attendre trop longtemps le meilleur des spectacles.
Les trente mille dollars que je dois à votre curiosité me permettront de faire un départ convenable pour l'autre monde, et j'espère que vous vous considérerez tous comme invités à la cérémonie!
Puis gravement, froidement, comme il l'avait promis, l'orateur arma le pistolet et se brûla la cervelle sans que personne eût essayé de l'en empêcher...
* * * * *
...Et le lendemain, toute la ville, tous les clubs, toutes les corporations escortèrent son corbillard, le couvrirent de fleurs et de feuillages, et l'on fit même une souscription pour lui élever un monument aux colonnes de marbre et aux portes de bronze, où fut gravée la phrase classique:
STA VIATOR HEROEM CALCAS.
L'HOTEL A TOUT FAIRE
...Des saccades de rire secouaient le gros ventre de Royaumont, rien qu'à évoquer cette histoire bouffonne promise aux camarades, et les yeux larmoyants, essoufflé, renversé au fond du large fauteuil qu'il remplissait comme d'un ballot de chair croulante, ce ramasseur de bouts de potin, ainsi qu'on l'a surnommé au club, s'exclama enfin:
* * * * *
--Ce n'est pas une blague, Bordenave n'a plus aujourd'hui un sou de dettes, peut passer dans n'importe quelle rue, publier ces fameux mémoires sur les huissiers qu'il écrit au jour le jour depuis dix ans et n'osait pas sortir dans la crainte de quelque implacable retour offensif, d'embêtantes représailles, vous savez bien, les petits cahiers dont il parle sans cesse, où il s'est donné la peine de noter les silhouettes de tous les distributeurs trop généreux de papier timbré auxquels il eut affaire, leurs travers, leurs trucs, leurs faiblesses, leurs plaisanteries, leur façon d'opérer tantôt d'une rudesse brutale, tantôt d'une cauteleuse bonhomie, tantôt embarrassée, presque honteuse et aussi d'une ironique jovialité de pince-sans-rire, l'aspect de leurs études, les métiers, les ruses de toutes sortes que pratiquent les clercs pour arrondir le casuel, pour dérober quelques miettes de gâteau au patron. Vous verrez ça, Chose, Machin, le vaudevilliste qu'on rencontre partout, lui a promis une préface de derrière les fagots, et il y aura de quoi rire, comme disent les camelots! Vous êtes épatés, hein? Avouez que vous êtes absolument épatés et je vous le donne en cent, en mille, je vous mets au défi de deviner comment cet excellent ami, qui rendrait des points au plus fort des équilibristes, et dont l'existence est un inexplicable problème, a pu ainsi désintéresser ses créanciers, sortir d'un coup la forte somme.
* * * * *
--Allez donc au fait, sacrebleu, ronchonna le commandant Le Hardeur, qu'impatientait tout ce verbiage inutile.
* * * * *
--On y va, on y va, gouailla Royaumont en jetant son cigare à demi éteint dans la cheminée, je tousse et je commence. Nul d'entre vous n'ignore, je le suppose, qu'il n'est pas au monde de meilleurs amis que Bordenave et cet inaltérable satisfait de Quillanet. Ils se complètent. Ils ne pourraient se passer l'un de l'autre. Ils ont fini par s'habiller de la même façon, par avoir les mêmes gestes, le même rire, les mêmes allures, les mêmes inflexions de voix, tellement qu'on croirait que quelque lien étroit de parenté les unit, qu'ils furent élevés ensemble dès l'enfance. Il y a entre eux cette unique différence que Royaumont est complètement à la côte, possède pour tout avoir des liasses d'hypothèques, de dérisoires parchemins qui attestent sa race, de chimériques espoirs d'héritages déjà fortement escomptés, s'ingénie à découvrir perpétuellement de nouveaux expédients, traîne à l'état d'épave avec, d'ailleurs, une superbe insouciance et que Sébastien Quillanet, de la maison de banque Quillanet frères, doit avoir au bas mot dans les huit cent mille de rente, descend tout bêtement d'un obscur tâcheron qui acquit des biens nationaux, fut ensuite fournisseur des armées, arrondit la boule de neige, spécula sur la défaite autant que sur la victoire, ne sait que faire de son argent. Mais le millionnaire est timide, balourd, s'ennuie à jet continu et le décavé le distrait, l'amuse de sa verve impertinente, de ses bouffonneries libertines, lui souffle ses réponses, le tire d'embarras, lui sert d'éclaireur dans cette grande forêt de Paris semée de tant d'embûches, lui évite ces gaffes grossières qui coulent l'homme le mieux lesté, lui découvre, lui indique même les maîtresses qui sont vraiment de la première marque, qui posent quelqu'un d'aplomb, font l'effet d'une jolie fleur rare épinglée à la boutonnière de l'habit. C'est le confident des intrigues, l'accompagnateur des débuts et des départs, le convive des petites fêtes, le commensal et l'hôte familier, le bouffon dont on aguiche la malice, dont on tolère les pires saillies.
* * * * *
--Au fait, au fait, interrompit encore le commandant, voilà plus d'un quart d'heure que vous tenez le crachoir pour ne rien dire!
Royaumont haussa les épaules et reprit:
--Ah! ce que vous êtes tannant, mon cher, lorsque vous vous y mettez!... L'an passé, aux prises avec les siens qui l'assourdissaient de leurs récriminations, le harcelaient, le menaçaient de gros ennuis, Quillanet se maria. Mariage de raison, presque blanc qui ne modifia qu'extérieurement ses habitudes et ses goûts, d'autant que le banquier avait alors à ses gages une vraie petite merveille de femme, un bijou de Paris d'une mièvrerie ineffable, d'une délicatesse ensorcelante, cette adorable Suzette Marly qui semble une Vénus de poche et dut en quelque existence antérieure être Phryné ou Lesbia. Il ne la congédia point, bien entendu, mais comme il était à présent tenu à quelques précautions discrètes, à des ruses de mari qui trompe sa femme, il loua et meubla au nom de Bordenave un hôtel entre cour et jardin qu'on aurait dit construit pour abriter quelque folie amoureuse. C'était le nid rêvé, une bonbonnière tiède, pimpante, tendue de soies aux tons lointains, d'allégoriques trumeaux, d'immenses glaces, lumineuses, pleines de meubles bas et profonds qui conviaient aux caresses et aux étreintes. Bordenave en occupait le rez-de-chaussée, et le premier servait d'aimoir au banquier et à sa maîtresse. Or il y a juste huit jours, vous voyez que je suis bien renseigné, Bordenave, pour mieux dissimuler la situation, avait offert dans son rez-de-chaussée à un pêle-mêle de petits fonds de revue, à quelques camarades et à Quillanet un déjeuner parfait et comme il s'entend à les commander, un déjeuner tellement soigné qu'au dessert chacun avait déjà une femme sur ses genoux, se demandait si un baiser de lèvres câlines et perverses ne grise pas mille fois plus vite que la plus vieille eau-de-vie et que les plus grands crûs, cherchait d'un regard oblique la porte de la chambre à coucher pour s'y défiler à l'anglaise bien que la Faculté défende sévèrement cette façon de digérer plus vite un repas raffiné, lorsque le maître d'hôtel, avec un air embarrassé, vint lui chuchoter tout bas quelques mots à l'oreille. «Dites à ce Monsieur qu'il se trompe et qu'il me fiche la paix, répliqua Bordenave d'une voix coléreuse.» Le domestique sortit et revint aussitôt l'avertir que le fâcheux devenait menaçant, se refusait à sortir de l'hôtel, parlait même de recourir au commissaire. Bordenave fronça les sourcils, jeta sa serviette sur la table, renversa deux verres, s'en alla en titubant, la face vermillonnée, jura, balbutia: «Elle est trop forte, celle-là, et le drôle va voir comment on passe par la fenêtre quand on ne veut pas passer par la porte!» Mais, il se trouva dans l'antichambre en face d'un monsieur très froid, très poli, très impassible qui s'inclina, lui dit avec un flegme tranquille: «Vous êtes monsieur le comte Robert de Bordenave, n'est-ce pas?» «Oui, Monsieur!» «Et le bail que vous avez conclu pour la location de cet hôtel chez maître Albin Calvet, notaire, rue du Faubourg-Poissonnière, est bien à votre nom, je vous prie?» «Parfaitement, Monsieur!» «J'ai donc l'extrême regret de vous prévenir que si vous n'êtes pas en mesure de me régler les diverses créances que diverses personnes m'ont chargé de recouvrer à votre domicile, je serai forcé en présence des deux témoins qui m'attendent dans la rue, de récoler tous les meubles, tableaux, argenterie, vêtements, etc., qui sont dans l'hôtel.» «C'est une plaisanterie, Monsieur!» «Elle serait trop mauvaise, monsieur le comte, et je ne me la permettrais pas à votre égard!» La situation était absolument critique et ridicule, d'autant que dans la salle à manger les femmes allumées heurtaient les verres en cadence de leurs petites cuillères, comme au beuglant, criaient: «L'attrapera, l'attrapera pas,» le réclamaient avec des rires enroués. Que vouliez-vous qu'il fît, sinon d'expliquer la mésaventure à Quillanet qui, du coup, en fut dégrisé et plutôt que de voir violer son «aimoir,» étaler son péché secret, vendre ses bibelots et le reste, paya la «douloureuse» d'un chèque en bonne et due forme, le ventre serré et la bouche déformée par une très vilaine et jaune grimace. Et l'on niera encore que les décavés ont quelquefois un brusque retour de chance!»
A PERPÈTE
...Survenu ainsi brusquement comme quelque hallucinante apparition d'outre-tombe tandis qu'au bord du vaste lit, ils sommeillaient avachis, épuisés, cuvant leur amour, la face blanche, les lèvres encore allumées d'un sourire et se cherchant jusque dans le rêve, Sigmund Andréléief les tenait l'un et l'autre en sa possession, aurait pu les envelopper de ses bras vigoureux, les broyer, les étouffer, en faire une sanglante bouillie de chairs et cependant il demeurait immobile parmi les vacillantes clartés de la veilleuse d'église accrochée au mur, contemplait le couple avec un flegme étrange, sans un tressaillement, semblait, les sourcils froncés, quelque juge qui s'apprête à rendre un arrêt sans appel, qui en rumine les phrases inoubliables.
Eux,--l'adorable comtesse Marpha, presque nue dans ses dentelles lacérées et ses cheveux de soie épars, la nimbant d'une auréole radieuse, tout le bonheur d'aimer et d'être aimée dans l'épanouissement de sa bouche entr'ouverte comme une fleur, et Robert d'Astérille, si délicat, si nacré de peau, si féminin qu'on eût été tenté de l'habiller en demoiselle d'honneur comme Chérubin, de ne pas en faire plus de cas que d'un joli joujou fragile, de ne lui parler qu'avec ces diminutifs mignards qui alanguissent les mots d'oreiller,--avaient sombré dans l'oubli de tout, paraissaient anéantis en une extasiante hypnose.
La chambre close fleurait l'amour.
Enfin, comme la demie de trois heures sonnait à une petite pendule de voyage posée sur la cheminée au milieu de babioles, le mari s'avança vers les coupables, posa sa main d'un geste lent sur l'épaule de monsieur d'Astérille. Et éperdus de terreur, la gorge serrée, les amants se dressèrent, se roidirent comme si le froid de la mort les eût déjà glacés.
Le comte Andréléief les dévisageait d'un âpre et méprisant regard, se repaissait de leur angoisse, la prolongeait comme avec de secrètes jouissances et il éclata de rire, d'un long rire aigu, rauque qui les narguait, les insultait, faisait penser à la crécelle d'un oiseau de proie qui plane et tourne dans un ciel d'orage.
Puis scandant ses phrases, les martelant comme s'il eût voulu les leur enfoncer une à une dans le cerveau, les y planter à jamais ainsi que des clous de Calvaire, Sigmund s'écria:
--Rassurez-vous, je ne vous tuerai pas... Il me plaît que vous viviez encore, vous et elle, que vous vous aimiez... Je vous donne l'un à l'autre pour toujours, pour toujours vous m'entendez bien... Je ne vous fais grâce qu'à cette condition formelle et si vous vous sépariez, si vous cessiez de vivre ensemble, si vous vous trompiez, je vous jure sur l'honneur et sur le Christ qui nous voit et nous entend, que votre dernière heure serait venue, que je vous abattrais comme une paire de chiens qui ont la rage!
...Ils ne lui répondirent pas une parole, haletants, les prunelles fixes comme des somnambules que hante un cauchemar, les mains crispées dans les draps, et le mari répéta d'une voix plus impérieuse, plus stridente:
--Vous m'avez compris, n'est-ce pas? Je vous condamne à vous aimer à perpétuité,--_à perpétuité_.
Et, sans même retourner la tête, il souleva la portière de vieux brocart rose qui barrait le fond de la chambre et se retira discrètement, comme un médecin qui se sent désormais inutile.
* * * * *
S'aimer _à perpétuité_, vivre en une communion absolue de sensations, d'espoirs, de chimères, ne jamais se séparer, n'était-ce pas la réalisation de leur rêve familier, le but qui apparaissait auparavant à leurs tendresses comme quelque inabordable Icarie? Et ne fallait-il pas qu'en son excès de douleur, son accablement de honte, leur malheureuse dupe eût perdu la raison pour leur infliger comme un châtiment cette suprême joie, pour les pousser soi-même vers le paradis? Ils arrangeraient leur existence comme une éternelle partie de plaisir. Ils ne l'orienteraient que sur l'amour et leurs années seraient une suite ininterrompue de délices. Ils souriaient à leur nouvelle destinée. Ils narguaient de leurs doigts enlacés, de leurs bouches palpitantes, de toute leur âme ravie, la menaçante et railleuse pitié de celui qui avait cru leur infliger la pire des tortures.
Et des années d'enchantement, des années qui évoquaient ces douces aurores où la mer bleue se fond dans le ciel bleu, des années où ils n'avaient conscience ni des pays qu'ils traversaient, ni des saisons qui se succédaient, ni des jours qui s'écoulaient pareillement légers, pareillement joyeux, des années fuirent sans qu'aucune secousse ébranlât leur quiétude, ternît leurs prunelles sereines, sans qu'aucun émoi troublât l'attachement de leurs âmes...
Cependant le mari attendait patiemment la série à la noire et elle se dessina bientôt fatalement, logiquement comme quelque courbe aux décroissantes sinuosités.
Monsieur d'Astérille sentit le premier le poids du boulet et avec sa nature frôleuse et libertine qui le jetait dans toutes les jupes, qui le brûlait de convoitises dès qu'il découvrait quelque jolie femme nouvelle. Et cette maîtresse forcée qui lui barrait toutes les routes de volupté, qui l'annihilait, qui lui avait fait une prison de sa chair, une geôle d'où l'on ne peut s'évader, qui lui valait ce supplice de traverser l'existence avec des veuleries voulues, des déroutes, des affolements d'être neutre qui doit partout abandonner son manteau aux mains fiévreuses des séductrices, fuir devant elles, ne pas même ébaucher quelque flirt exquis, quelque adorable histoire sentimentale, lui devint peu à peu odieuse, l'obséda, lui donna l'écoeurante satiété de l'amour. Il enviait ses camarades qui avaient la bride sur le cou, qui changeaient à leur guise de femmes, qui, même mariés, couraient la prétentaine. Il eût donné toute sa fortune pour pouvoir seulement un soir au Jardin-de-Paris ou sur le boulevard s'accrocher à une fille de rencontre.
La comtesse Marpha l'adorait quand même, ne savait que faire, qu'imaginer pour le retenir auprès d'elle, pour l'apaiser, pour l'émouvoir. Elle s'entêtait, s'acharnait en cette lutte décevante, souffrait comme si d'invisibles mains lui eussent lacéré le coeur à coups de couteau, mais étouffait ses sanglots, jouait la comédie afin que son amant ne s'aperçût de rien, ne s'éloignât pas en quelque crise de colère. Et elle passait des heures entières à se regarder dans ses miroirs, interrogeait sa femme de chambre, ses amies, se demandait avec de la désolation pourquoi Robert lui marchandait à présent ses baisers, ne la trouvait plus belle et attirante, la gouaillait sans raison, la traitait déjà en vieille femme.
...En cet état d'irritation, d'énervement atroce, ils ne parvinrent plus à se maîtriser, à se mentir, se heurtèrent en de continuelles disputes, se reprochèrent leur faute, cet adultère où s'était englouti, comme en un gouffre boueux, leur jeunesse, leur repos, leur bonheur...
...Et sur eux voletait, pesait sans trêve comme quelque sinistre vision de nuit la hideuse peur de mourir, plus forte, plus tenace que toutes leurs angoisses, toutes leurs souffrances...
* * * * *
...Le comte Sigmund Andréléief descendait de cheval, un matin, quand on lui annonça que monsieur d'Astérille insistait pour le voir aussitôt, qu'il s'agissait d'une affaire grave, impossible à remettre au lendemain...