La fête

Part 4

Chapter 43,719 wordsPublic domain

--J'ai été en prison au temps où j'avais encore des chimères, où l'on me trouvait toujours au premier rang, d'attaque, comme disent les ouvriers, quand il s'agissait de pérorer en quelque réunion publique, de sonner la diane de revanches aux miséreux, de montrer le poing aux repus et aux satisfaits, de cogner contre ce vieil édifice social qui malgré ses lézardes nargue les plus farouches assauts et qu'hélas, ni vous, ni moi, nous ne démolirons de sitôt. J'ai connu, comme quelque vieux cheval de retour l'amertume, le spleen des geôles où l'on s'abrutit peu à peu, l'on perd la notion du temps, l'on se cristallise, l'on a cette sensation d'être comme un grenier abandonné, silencieux, où des milliers et des milliers d'araignées tissent leurs toiles, bouchent les issues, masquent d'opaques rideaux poussiéreux les lucarnes par lesquelles filtrait encore un peu de lumière.

* * * * *

Puis, secouant cette crinière léonine qui donne à sa figure ravagée de vieux tribun on ne sait quel aspect prophétique, Claude Ramire ajouta avec soudain dans le regard comme la mélancolie d'un mauvais souvenir:

* * * * *

--Et rien alors ne me parut plus pénible à endurer, plus cruel que cette privation d'amour à laquelle j'étais condamné en pleine jeunesse, en pleine exubérance de forces et de rêves. On arrivait à en être comme fou, à en sangloter dans ses mains comme les fauves qui brament leur désir au milieu des ténèbres, à en avoir le dégoût de la vie, une sorte d'ébriété maladive, le sang en fusion lorsqu'en les hasards de cette lamentable existence l'on se heurtait à quelque jupe, l'on reniflait l'odeur d'une femme. Et c'étaient des ruses inouïes, des complots émouvants, tout un labeur pour parvenir à dépister la surveillance sans trêve aux aguets des gardiens, à rencontrer quelque prisonnière, fût-elle vieille et laide, dans les obscurs recoins des couloirs, des étreintes soudaines, telles qu'un accouplement de bêtes qui se ruent l'une sur l'autre, où l'on ne pensait plus au péril, l'on ne prononçait pas une parole, l'on ne s'embrassait même pas, l'on faisait l'amour comme un vagabond lampe la bouteille qu'il vient de voler.

Ah! si l'un de ceux qui étudient la Bête Humaine et son coeur avait le courage d'étudier de près l'intérieur d'une de ces maisons de douleur où des hommes et des femmes expient leurs fautes, d'en sonder les dessous, d'en observer non pas seulement les rouages mécaniques, le peu qu'on montre à tout le monde, qu'on exhibe comme une machine propre et bien graissée, mais aussi les secrètes misères, les passions suppliciantes, étranges qui y germent, qui s'y épanouissent, qui s'y incrustent comme des fleurs vénéneuses en la fente d'un mur noir, comme ils ne regretteraient pas d'avoir exploré cet enfer, comme ils en rapporteraient le «frisson nouveau» qui hante les vrais artistes!

N'est-ce pas Esquiros qui, dans un livre oublié, a raconté cette histoire d'héroïque amour dont il fut le témoin en je ne sais plus quelle prison?

Une espèce de mendigot bohème que les gendarmes avaient peut-être ramassé au creux de quelque meule et que les juges, épeurés par ses fanfaronnades, son rire qui découvrait des dents de jeune loup, ses solides épaules et ses mains noueuses qui devaient si bien crocheter une serrure et jouer du couteau, avaient mis _à l'ombre_ pour des mois et des mois, remarqua dans le quartier des femmes une fille si belle que le triste costume des détenues, les cheveux rasés ne l'enlaidissaient pas, semblaient un déguisement choisi à plaisir.

A eux deux, ils eussent fait comme un couple d'églogue antique, lui, taillé en force, la peau dorée par la poussière des routes et les âpres soleillées, les yeux noirs, allumés de perpétuelles convoitises, elle, grande, avec des hanches harmonieuses comme les lignes rhythmiques d'une amphore, un teint de fleur, une bouche au retroussis cruel et quelque chose de félin, de glissant, d'onduleux dans la façon dont elle marchait.

Il devenait tout pâle quand il la voyait, chancelait comme si on lui eût asséné quelque coup de poing dans la nuque. Elle souriait comme amusée par sa détresse. Il savait qu'elle tirait trois ans pour avoir jeté son enfant dans une mare.

Ils n'avaient jamais pu se rapprocher, se parler, et de loin, échangeaient des signes, de longs regards d'intelligence, toute une mimique naïve, exaltée et par instants libertine.

Mais lui seul s'offrait avec des gestes d'impudeur et de folie, tremblait de la tête aux pieds, mendiait des tendresses, la conviait de ses prunelles incendiées, striées par des éclairs de chaleur aux délices du stupre, aux griseries des étreintes, la suppliait, lui jetait à pleines mains éployées des baisers et des baisers. La belle ne lui répondait que par son éternel sourire de reine accoutumée aux flatteries, ne paraissait pas le comprendre, en ressentir quelque trouble, semblait une froide idole au coeur glacé, n'avait aux lèvres que des bâillements de lassitude.

Et un jour, elle eut comme un réveil, et par des signes moqueurs le défia de faire tout ce qu'elle exigerait, nargua ses effusions passionnées, lui expliqua qu'elle ne le croirait que s'il avait le courage de se mutiler, de lui jeter ainsi qu'un gage l'un des doigts de sa main droite.

Et l'homme, avec cette audace insoucieuse de ceux qui espèrent le ciel, qui ont la foi chevillée au coeur, n'hésita pas un instant, ne songea même pas qu'il serait désormais un invalide qui ne peut plus braver le danger, la regarda bien dans les yeux et d'un coup de dents bestial se coupa soi-même ce doigt qu'elle exigeait comme une preuve d'amour, puis le lui lança à travers les barreaux comme on jette une fleur.

Et Charles Luceuille qui s'étirait dans un amoncellement de coussins japonais, reprit:

--J'ai eu naguère un ravissant petit modèle qui s'appelait Lise tout court, une drôle de fille qui était, comme dit la chanson de Pierre Dupont, belle autant que le ciel et l'eau, et perverse dans l'âme, poussée certainement en quelque bouge de voleurs, capable des pires méfaits, avait déjà, et s'en vantait, bien qu'elle eût à peine vingt-cinq ans, connu le supplice horrible du silence perpétuel qu'on inflige aux femmes dans les maisons centrales.

Mais comme elle avait des sens de diablesse, un corps d'idéale Aphrodite, qu'elle posait à miracle, et que son bagout ordurier m'amusait, comme ces spectacles équivoques où l'on se risque en enlevant sa rosette, je la gardais malgré tout, je ne pouvais me décider à l'éconduire, à m'en séparer.

Et elle me dévoila bien souvent des choses d'amour vraiment attendrissantes qui se passent en ces prisons pareilles à des tombes, et où l'on pourrait croire que le coeur s'engourdit, que la chair est comme morte, qu'on se laisse vivre en une inertie passive d'animaux.

Les malheureuses avaient de véritables et exquises intrigues entre elles, se recherchaient, se courtisaient, s'adoraient avec des désirs, des rêves, de la jalousie, et leur cerveau arrivait à un tel degré d'exaltation, leurs sens exacerbés étaient devenus d'une telle sensibilité, leurs nerfs étaient tellement tendus qu'elles éprouvaient les suprêmes délices, rien qu'en s'effleurant des doigts au passage, qu'en se regardant à la dérobée lorsque les Soeurs inflexibles ne pouvaient les surprendre.

Oui, le heurtement de leurs regards alanguis d'une immense tendresse, mouillés de luxure, sous les cils qui palpitent ainsi que des ailes, se promettant, s'abandonnant, s'attardant passionnément, ardemment sur les lèvres de l'amie, sur les pointes de sa gorge, sur les plis mystérieux de son corps, parlant, s'épanchant, suppliant, les leurraient d'un mirage d'apothéose, le frottement furtif des mains, du poignet les brisaient, les enivraient, leur donnaient toute la joie, toute la lassitude divine de la possession.

Et Lise avouait même que la réalité, les jouissances qui secouent l'être de la nuque aux talons, qui le plongent comme en du Néant, ne lui avaient jamais paru aussi complètes, aussi délectables, aussi détraquantes que ces sensations de rêve, ce vertige cérébral!

Et il conclut, en suivant dans le ciel des tournoiements de feuilles mortes:--Ce Dieu dont on nous enseignait la toute-puissance au catéchisme lorsque nous étions tout petits, cette entité mystérieuse qui domine le monde, qui connaît jusqu'à nos plus secrètes pensées, qui nous guide, nous poursuit, nous tient dans ses mains, ce Dieu ne serait-il pas l'Amour?

PARVENU

Vous le connaissez bien ce bon gros Dupontel qui semble le type de l'homme heureux avec ses joues pleines, colorées comme des pommes mûres, ses petites moustaches roussâtres relevées au-dessus d'une bouche lippue, ses yeux à fleur de tête que n'assombrit jamais quelque émoi, quelque mélancolie, qui font penser aux prunelles calmes des boeufs, avec son torse long planté sur de petites jambes frétillantes, qui lui valut d'être baptisé par je ne sais plus quelle pierreuse: «la rue Basse-du-Rempart».

Dupontel qui s'est donné la peine de naître, non comme les grands seigneurs de jadis que raillait Beaumarchais, mais lesté d'un nombre respectable de millions, ainsi qu'il sied à l'unique héritier d'une maison où l'on vendit les ustensiles de ménage depuis plus d'un siècle.

Nécessairement de l'Epatant, comme tout parvenu qui se respecte, il veut paraître quelque chose, jouer au clubman, posant pour la galerie parce qu'il a été élevé à Vaugirard, qu'il sait à peu près l'anglais, qu'il fit son volontariat à Rouen dans les chasseurs, qu'il monte assez bien à cheval et qu'il sait conduire un mail et jouer au tennis.

D'une élégance étudiée, trop correcte de «toute sorte», copiant ses allures, sa façon de parler, ses chapeaux et ses pantalons sur les trois ou quatre snobs qui donnent le ton, qui lancent la mode, ayant l'esprit des autres, apprenant des anecdotes et des mots comme une leçon pour les replacer dans les petites fêtes, riant bien souvent sans savoir pourquoi les camarades s'esclaffent, et accoutumé à entretenir de jolies filles pour la joie de ses meilleurs amis.

Le parfait imbécile, quoi! mais, somme toute, un excellent garçon, auquel il convient de témoigner quelque vague indulgence.

* * * * *

Quand il en fut à sa trente et unième maîtresse et qu'il eut constaté qu'en amour les trois quarts du temps la fortune ne fait pas le bonheur, que toutes l'avaient trompé, rendu parfaitement ridicule au bout d'une semaine, Charles Dupontel résolut de se ranger des voitures, de devenir ce qu'on appelle un homme sérieux, de se marier, non par calcul, par raison, mais selon son coeur. Une après-midi d'automne, à Auteuil, devant la tribune du club, parmi les très jolies qui entouraient les braseros, il remarqua une jeune fille d'une teinte exquise, si fraîche qu'on eût dit d'une fleur de pommier, si blonde qu'on eût pris ses cheveux pour des fils d'or, si souple et si mince qu'elle évoquait ces longues silhouettes de saintes qui sont sur les vieux vitraux d'église, et énigmatique, ayant l'air à la fois d'une ingénue délicieuse, de quelque pensionnaire en vacances et de quelque toquée qui sait déjà le pourquoi et le comment de toutes choses, qui exubère de vie et de jeunesse, qui attend le moment où le mariage lui permettra enfin de dire et de faire tout ce qui lui passera par la tête, de s'amuser jusqu'à la satiété.

Puis des petits pieds qui eussent tenu dans une main de femme, une taille qu'on eût emprisonnée en un bracelet, des cils bouclés qui palpitent comme des ailes de papillon près d'un nez effronté et sensuel, un vague sourire moqueur qui plissait ses lèvres comme des pétales de roses.

Le père était du cercle. Un décavé dans les grands prix, se défendant avec une bravoure superbe, continuant à tenir le coup, se maintenant à flot par des prodiges d'équilibre et d'adresse, race d'ailleurs comme pas un et pouvant prouver que ses aïeux avaient été à la cour de Charlemagne et pas dans la musique ni l'office, comme dit l'autre.

Cette jeunesse, cette beauté, ces parchemins éblouirent Dupontel, lui chavirèrent le cerveau, le mirent sens dessus dessous, lui apparurent comme un mirage de bonheur et d'orgueil.

Il se fit présenter au père, à la fin d'une partie de baccara, l'invita à ses chasses, et un mois après, comme on bâcle une affaire, demanda et obtint la main de mademoiselle Thérèse de Montsaigne, heureux autant qu'un mineur qui découvre quelque filon précieux.

* * * * *

Il ne fallut pas un jour et une nuit à la jeune femme pour s'apercevoir qu'elle avait pour mari une marionnette dérisoire, pour rêver de s'échapper de sa cage et se décider à en faire voir de toutes les couleurs au pauvre garçon qui l'adorait de toute son âme.

Elle le trompa sans la moindre clémence, sans le moindre scrupule, avec comme d'instinctives rancunes, comme un besoin de le ridiculiser, d'oublier qu'elle avait dû lui sacrifier ses rêves virginaux, lui appartenir, subir ses odieuses caresses sans pouvoir s'en défendre et le repousser.

Elle fut cruelle comme le sont les femmes quand elles n'aiment pas, se plut à des actes téméraires et absurdes, à tout risquer, à braver le péril, sembla un jeune poulain ivre de soleil, de grand air, de liberté qui galope à fond de train par les prairies, saute les fossés et les haies, rue, hennit joyeusement, se vautre à plein poitrail dans les hautes herbes parfumées.

Dupontel demeurait imperturbable, n'avait pas le plus léger soupçon, était le premier à rire dès qu'on racontait quelque bonne histoire de mari cocu, bien que sa femme le rebutât, le querellât, se prétendît perpétuellement souffrante ou anémiée pour lui échapper, prît comme un malin plaisir à le glacer par ses quolibets, par ses réponses désenchantées, son apparente inertie.

Il recevait, s'appelait maintenant Du Pontel, songeait même à acheter un titre à Rome, ne lisait plus que certains journaux, était en correspondance suivie avec les Princes, s'apprêtait à monter une écurie de courses, avait fini par croire qu'il était vraiment un homme du monde, se pavanait, se gonflait, n'ayant jamais appris probablement la célèbre fable de La Fontaine où il est question d'un âne chargé de reliques qu'on salue et qui prend les révérences pour lui.

Des lettres anonymes troublèrent brusquement cette quiétude, lui arrachèrent le bandeau des yeux.

Il les déchira d'abord sans les lire, haussa les épaules dédaigneusement, mais il en vint tant et tant, l'on s'entêta tellement à lui mettre les points sur les i, à lui clarifier le cerveau, que le malheureux s'en émut, observa, fureta, se livra à de minutieuses enquêtes et se rendit compte qu'il n'avait plus le droit de s'esclaffer aux dépens des autres maris, qu'il était le pendant parfait de Sganarelle.

Et furieux d'avoir été une dupe, il mit toute une agence en campagne, joua l'habituelle comédie et se présenta, un soir où on ne l'attendait pas, dans la tiède garçonnière qui abritait les prétentaines de sa femme.

Thérèse, affolée, aux abois, surprise en le désordre des étreintes, pâle de honte et d'épeurement, se cachait derrière les rideaux de l'alcôve. L'amant, un officier de dragons très dépité d'être mêlé à un scandale qui ferait du potin, de se trouver en chemise de soie en face de ces gens correctement redingotés, fronçait les sourcils, se contenait pour ne pas jeter sa victime par la fenêtre.

Le commissaire, calme, contemplant avec un flegme de dilettante cette petite scène intime, s'apprêta à constater le flagrant délit et, d'un ton ironique, posa au mari qui avait requis son ministère la question ordinaire:

--Vos nom et prénoms, monsieur, je vous prie?

Dupontel répondit:

--Dupontel (Charles-Joseph-Edmond).

Et, tandis que le commissaire écrivait sous sa dictée, il ajouta soudainement:

--Dupontel en deux mots, s'il vous plaît, monsieur le commissaire!

LA FILLE AUX ROULIERS

...Alors le cocher, qui avait sauté de son siège et marchait à pas traînards auprès de ses biques efflanquées, les réveillait par instants d'une cinglée de fouet ou de rudes jurons, étendit le bras vers le haut de la côte où, comme de jaunes lanternes, luisaient les fenêtres d'une solitaire maison encore éveillée, bien que la nuit fût pleine et l'heure tardive.

--C'est là qu'on boit la goutte, Monsieur, s'exclama-t-il, et bien servie, mille Dieux!

Et ses yeux flambèrent dans sa face maigre, brûlée, d'un ton de brique recuite, ses lèvres eurent un clappement sensuel d'ivrogne qui se rappelle une bonne bouteille naguère lampée, son corps se redressa sous la blouse, prit une apparence faraude, tressaillit comme l'échine d'un boeuf piquée d'un coup d'aiguillon.

--Certes, oui, bien servie, et par une qui vous fout la mounine avant qu'on ait seulement levé le coude et bu un verre!

* * * * *

...La lune montait derrière les pics neigeux et rouges, comme trempée de sang, couronnée de nuages sombres qui s'échevelaient, se tordaient, ondulaient, faisait penser à quelque tête sinistre de Méduse. En cette clarté fuyante se déroulaient au loin les plaines mornes du Capsir sillonnées de torrents, les pâturages immenses où erraient d'incertaines formes, les champs de seigle pareils à de grands draps d'or, et ça et là, de misérables villages, de larges flaques d'eau où les étoiles allumaient comme des regards tristes. D'humides rafales balayaient la route, charriaient dans l'air une âpre senteur de foin, des aromes de résine et de fleurs inconnues. Et les blocs erratiques qui jalonnaient le sol comme de bornes géantes avaient des silhouettes spectrales...

* * * * *

L'homme enfonça d'un coup de poing son large chapeau de feutre, effila ses moustaches d'ancien hussard, et d'un ton obséquieux, prometteur, reprit:

--Monsieur veut-il qu'on s'arrête?... Nous y voilà!

* * * * *

C'était une pauvre guinguette de chemineaux, au toit d'ardoises roussies, comme rongées de lèpre, aux murs faits de grosses pierres et devant la porte stationnaient, barrant presque toute la route, trois charrettes attelées de mules et chargées d'énormes troncs d'arbres. Les bêtes accoutumées à cette halte sommeillaient, comme engourdies et leur lourd fardeau exhalait une odeur de forêt saccagée.

Au dedans, autour d'un feu de sarments qui pétillait, des bouteilles et des verres sur une table étroite, chantaient comme la tête partie et riaient à grands éclats des rouliers, deux jeunes et un vieux. Et une femme aux hanches rondes, le chignon épinglé dans un bonnet de dentelles selon la mode catalane, l'air solide et hardi avec, cependant, comme une grâce perverse et native, la tête jolie mais déjà fripée, les incitait à dénouer les cordons de leurs grosses bourses de cuir, ripostait aux quolibets sales d'une voix aiguë, assise sur les genoux du plus jeune et se laissait sans vergogne baiser par lui à pleine bouche et fourrager le corsage.

* * * * *

Le cocher poussa la porte d'un geste de maître qui se sait chez lui.

--Bonsoir la Glaizette et la compagnie, y a bien encore de la place pour deux, pas vrai?

Les rouliers s'étaient tus, nous toisaient avec des regards sournois, haineux comme des chiens auxquels on arrache leur pitance et qui montrent les crocs, prêts à mordre.

La fille haussa les épaules, leur planta ses yeux dans les yeux comme une dompteuse qui mate des fauves, eut un étrange sourire et nous demanda:

--Qu'est-ce qu'il faut vous servir?

--Deux verres de cognac et le meilleur de l'armoire, la Glaizette, fit le cocher en roulant une cigarette.

Et tandis qu'elle débouchait la bouteille, je remarquai comme ses prunelles étaient vertes, d'un vert hallucinant, tentateur, apâli, de cette teinte qu'ont les mantes prieuses, comme ses mains étaient petites et d'une blancheur de paresse, comme ses dents rayonnaient dans la bouche meurtrie, comme sa voix un peu rauque et roucouleuse avait des vibrations à la fois cruelles et câlines. Je la vis comme en un mirage triomphalement accotée à son lit; indifférente aux batailles qui se livraient pour elle, attendant sans trêve,--désirant celui qui était le plus fort, qui demeurait le victorieux, se prostituant par plaisir, par une sorte de fatalité plutôt que pour emplir d'écus et de gros sous un bas de laine. Elle était au bord de cette grande route pierreuse, pénible, l'hospitalière d'amour qui ouvre ses bras aux pauvres gens, qui leur donne une place chaude en de beaux draps blancs, qui les ranime contre sa chair en fleurs, qui leur verse l'oubli de tout, le viatique suprême de ses lèvres caressantes. Elle savait des choses sombres que nul au monde ne connaîtrait, que ses lèvres scellées emporteraient inviolées dans l'autre vie. Elle n'avait pas encore aimé et n'aimerait jamais parce qu'elle était vouée aux baisers qui passent et qui s'oublient.

Et j'avais hâte de la fuir, de ne plus contempler--avec quelle obsession despotique--ces prunelles si pâles, si vertes, cette bouche de charité et de caresses, de ne plus sentir cette femme si près de moi avec ses mains blanches, ses mains jolies, je lui jetai une pièce d'or et m'échappai sans lui avoir adressé une parole, sans attendre ma monnaie, sans même lui dire bonsoir d'un geste avec dans la nuque le frôlement de son sourire, l'inquiétude dédaigneuse de son regard...

* * * * *

...Et la voiture s'en alla au galop, dans une tempête de sonnailles, vers Formiguères. Je ne pouvais plus dormir, je voulais savoir d'où venait cette femme, j'avais honte d'interroger ce cocher, de marquer de l'intérêt pour une pareille créature, et quand, le long d'une nouvelle côte, il parla, comme s'il avait deviné mes secrètes pensées, me raconta ce qu'il savait sur la Glaizette, je l'écoutai avec une attention d'enfant à qui l'on brode quelque conte merveilleux.

* * * * *

Elle était de Fontpédrouze, un village de muletiers où les hommes, quand ils ne sont pas sur les chemins, passent leur temps à boire et à jouer au cabaret, où les femmes font la moisson, portent les plus pesantes charges sur leur dos incurvé, ont une existence de misère et de douleur.

Le père tenait une auberge, et la petite grandit heureuse, courtisée dès qu'elle eut quinze ans, si coquette qu'on était certain de la trouver toujours plantée devant son miroir, riant à sa beauté, se recoiffant, s'arrangeant comme une demoiselle de Prades. Et bientôt, parce que, dans la famille, ils ne savaient, ni les uns, ni les autres, se garder un sou, dépensaient plus qu'ils ne gagnaient, étaient comme des cruches fêlées d'où l'eau s'écoule goutte à goutte, ils se trouvèrent un jour acculés à la ruine, ainsi qu'au fond d'une impasse.

Alors, à la Notre-Dame, au temps où l'on pèlerine à Font-Romeu et où les villages sont déserts, pour toucher l'assurance, l'aubergiste mit le feu à sa maison. Et l'on eut la preuve du crime par la Glaizette, qui n'avait pu se résoudre à abandonner le miroir dont était ornée sa chambre et l'avait emporté sous sa jupe.

Les parents tirèrent des années de prison, et seule, lâchée dans la vie, l'amour dans la peau, la petite devint servante, passa de main en main, hérita d'un vieux métayer qu'elle avait englué comme un merle, et avec cet argent se fit construire ce bouchon sur la route nouvelle que l'on ouvrait à travers le Capsir...

--Une gaillarde, Monsieur, conclut le cocher, une gaillarde comme on n'en voit plus même dans les meilleures garnisons et qui vous ouvrirait la porte à toute une confrérie et pas exigeante, tout à fait brave...

* * * * *