Part 2
Ils l'ont surnommé le Rouquin (et où le snobisme va-t-il se nicher), lui marquent une certaine déférence, se disputent jalousement son amitié, semblent tout flattés, tout heureux de traîner ainsi leurs savates avec un monsieur de la Haute, un vrai, qui a fait danser des princesses et courir des canassons à Longchamps, qui porte des bagues aux doigts, qui dîna au bon temps avec le brave général et qui n'en est pas plus fier pour cela.
Et l'on sera tout étonné un matin de lire dans les journaux que le baron Pierre Domeyral, le clubman bien connu, dont le père fut secrétaire d'Etat, presque ministre, a été arrêté dans une rafle et passera bientôt aux assises, complice inconscient, inerte des gueux qu'il régalait et traînait à la remorque de sa folie...
L'HERMAPHRODITE
--Pardieu, j'en ai ri comme les autres, s'exclama alors Navarette, j'en ai ri avec cette inclémence profonde, cruelle, que nous avons tous, les bien bâtis, les fêteurs, pour ceux que la nature marâtre a ratés, pour ces infirmes ridicules, plus à plaindre cependant que les pauvres monstres dont malgré soi, on se détourne.
J'étais des premiers à le blaguer au club, à trouver des mots faciles qu'on enjolive et qu'on retient, à tourner en dérision cette figure glabre, flasque, rosâtre, laide, à la fois de vieille femme et d'eunuque levantin, où la bouche pendante semblait un chiffon de chair inerte, où les petits yeux bridés luisaient de malice concentrée, faisaient penser à des prunelles guetteuses et bougeuses de gorille. Je le savais égoïste, fermé à toute affection, peu sûr, fantasque, tournant comme une girouette à la moindre saute de vent, intéressé et n'aimant au monde que le jeu et les vieux Saxe.
Nos rapports s'étaient invariablement bornés, d'ailleurs, au bonjour distrait, à la poignée de main banale qu'on échange en se heurtant dans un couloir de théâtre ou dans un salon de cercle, et je n'avais donc ni à le défendre, ni à le soutenir en camarade et en ami. Cependant, je vous le jure, je me reproche ces coups d'épingle, ces brocards, je me les sens vraiment sur le coeur aujourd'hui, où l'on m'a révélé l'envers, l'équivoque énigme de cette existence.
--Le secret de Polichinelle, fit Bob Shelley en jetant son cigare dans la cheminée.
--Ah! bien oui, nous étions à cent lieues de la vérité en ne le supposant qu'impropre au service! Ce malheureux Lantosque, ce garçon bien né, intelligent, millionnaire, eût pu s'exhiber dans quelque baraque foraine, était hermaphrodite, vous m'entendez bien, hermaphrodite. Et sa vie entière ne fut qu'un long, qu'un incessant supplice, qu'une torture physique et morale plus affolante peut-être que celle que subit Tantale aux sinistres bords de l'Achéron. Il avait presque tout de la femme, il en était la caricature ridicule avec sa voix pincharde et aiguë, ses hanches, sa gorge dissimulée dans les plis larges des vêtements, ses joues, son menton et sa lèvre supérieure sans aucun poil et il devait figurer comme homme, refréner, étouffer ses instincts, ses goûts, ses désirs, ses rêves, batailler contre soi-même sans répit, ne jamais rien laisser surprendre ni de ce qu'il endurait, ni de ce qu'il convoitait, ni de ce qui le minait jusqu'aux moelles.
Une fois, une seule fois, il fut sur le point de se trahir, de livrer malgré lui, à bout de force, son douloureux secret. Il aimait éperdûment un homme comme Chloé dut aimer Daphnis. Il ne parvenait plus à se ressaisir, à apaiser les révoltes, les fièvres de sa chair conquise. Il allait au gouffre comme pris de vertige. Une trouvait rien de plus beau, de plus désirable, de plus charmant que cet ami rencontré sur sa route. Il avait des élans, des surprises, des tendresses, des étonnements, des curiosités, des jalousies, des ardeurs de vieille fille qui a peur de mourir vierge, qui attend l'amour comme une délivrance, qui s'attache, se voue à un amant avec tout son être et s'étiole, se dessèche, râle de demeurer incomprise et dédaignée.
Et puisqu'ils ont disparu maintenant l'un et l'autre, l'aimé mort d'un coup de sabre en pleine poitrine, à Milan, pour une histoire de danseuse et mort certes sans s'être jamais douté qu'il avait inspiré une telle passion, je puis bien vous dire son nom.
C'était le comte Sebenico, cet Italien qui taillait à banque ouverte avec de si blanches, de si fines mains annelées de bagues presque à chaque doigt, qui avait une voix de musique et ressemblait, avec ses cheveux ondés, son fin profil, à quelque beau condottiere florentin.
Ce qu'à cause de cet Italien, Lantosque s'est rongé le coeur, ce qu'il s'est débattu comme sous des mains de tortionnaire, ce qu'il a pleuré de larmes, trituré de fiel, broyé de noir en ce coup de passion qui le poussait, qui l'ardillait, qui le détraquait, en ces reculs, en ces éclaircies de raison qui heureusement le retenaient à temps sur la pente, l'empêchaient de dégringoler, on a pu le lire avant de les brûler dans les notes où il s'épanchait, où il se confessait, où il se livrait.
O la honte effrayante de soi-même, la nostalgie, le mirage des baisers qui consolent de leur misère les plus déshérités, qui apaisent la faim et la soif, qui engourdissent la douleur, des baisers délicieux, grisants dont l'on ignorera éternellement la joie et le baume; ô l'effroi du déshonneur, d'être marqué au doigt tout à coup, ridiculisé, chassé comme les immondes qui prostituent leur sexe, qui avilissent l'amour en d'innommables rites; ô l'amertume persistante de voir que l'aimé le harcelait lui aussi de ses faciles railleries, le malmenait, ne lui témoignait même pas un peu, un tout petit peu d'amitié!
--Le pauvre diable! interrompit Jean d'Orthyse avec dans la voix on ne savait quoi d'ému et d'attristé. Ce qu'à sa place je me serais fait sauter le caisson!
--On dit toujours cela, mon cher, mais combien peu se résignent à devancer l'Intruse qui vient toujours trop vite!
Lantosque avait au reste une santé superbe, prétendait n'avoir jamais fait gagner un sou aux médecins. S'il eût consenti à se laisser soigner quand, il y a deux mois, une attaque d'influenza le cloua dans son lit, nous l'entendrions encore nous proposer de son fausset aigrelet un bon petit poker d'avant-dîner.
Et cette fin a été aussi tragique, aussi mystérieuse, aussi hallucinante que les contes d'outre-tombe sur lesquels plane l'Invisible.
Quoique hoquetant, toussant à en avoir la poitrine déchirée, quoique hanté par la crainte de la mort, de ce grand mur de ténèbres où l'on s'enfonce qui sait vers quel but nouveau, qui sait en quel abîme de Néant et d'Oubli, il s'entêtait à ne pas vouloir être ausculté, repoussait avec presque de la rage ce bon docteur Pertuzès qui le crut devenu fou, se blottissait, se rencoignait sous les couvertures relevées jusqu'à son menton, retrouvait des forces pour déchirer les ordonnances et éconduire loin de son chevet tous ceux, parents ou amis, qui tentaient de lui faire entendre raison, qui ne comprenaient rien à ces accès de colère et de névrose. Il paraissait possédé par quelque démon comme ces convulsionnaires qu'en grande pompe devaient exorciser les évêques. Il faisait mal à voir.
Cela dura huit jours où la pneumonie put à l'aise ravager, pourrir, achever ce corps jusque-là intact et robuste et il mourut en essayant de prononcer une dernière phrase que nul ne comprit, en ébauchant un geste anxieux qui désignait on ne put savoir lequel des meubles qui emplissaient la chambre.
Le plus proche parent qui lui restait était un cousin-germain, le marquis de Territet, un Bourguignon sceptique que ce remue-ménage avait dérangé dans ses habitudes et qui n'eut qu'une pensée, tout bâcler au plus tôt, les formalités, les obsèques et le reste.
Sans réfléchir à la bizarrerie suggestive de cette agonie, sans rechercher s'il n'y avait pas au fond d'une armoire quelque testament où Lantosque avait formulé ses dernières volontés, il voulut épargner au corps le contact de mains mercenaires et lui faire soi-même la dernière toilette. Et vous jugez de sa stupeur quand, ayant rejeté les draps, il vit d'abord que Lantosque était vêtu des pieds à l'encolure d'une façon de maillot qui accusait plus qu'il ne la dissimulait, la féminité des formes.
Alors, effaré, pressentant qu'il avait dû violer quelque ordre suprême, comprenant tout, il courut au secrétaire de son cousin, l'ouvrit, en fouilla successivement chaque tiroir, découvrit bientôt une enveloppe scellée de cinq cachets solennels et qui lui était adressée. Il les brisa et lut à peu près ceci sur une feuille de papier bordée de noir:
«Ceci est mon unique volonté. Je laisse tous mes biens à mon cousin Roland de Territet, à cette seule charge qu'il s'occupe entièrement de mes obsèques, qu'il me fasse devant lui rouler et envelopper dans les draps du lit où je mourrai, et mettre ainsi au cercueil sans aucun autre apprêt. Je demande à être crêmé au Père-Lachaise et à ne subir ni examen, ni autopsie _quoi qu'il m'advienne_».
--Et comment le marquis a-t-il pu trahir ce secret? demanda Bob Shelley.
--Le marquis est marié à une Parisienne charmante, et un homme amoureux a-t-il jamais rien pu cacher à sa femme?
LE SINGE
C'est une mélancolisante et douloureuse histoire de coeur brisé par d'inclémentes mains de séductrice et je veux la raconter telle qu'elle m'apparut en le déroulement d'un album japonais, parmi des paysages de rêve, des éclosions d'étranges fleurs et ces alignées de lettres inconnues qui semblent des signes magiques et aussi de noirs myriapodes.
Je ne sais ni les noms sonores des personnages qui l'emplissent de leurs gestes raides d'idoles, de l'éclat de leurs robes brodées, de leurs contorsions hallucinantes, de leurs sourires câlins et de leurs regards haineux, ni la date lointaine où se passèrent ces choses et je ne m'en souviens aujourd'hui que parce qu'elle m'émut jusqu'au fond de l'être, symbolique légende où revivent l'éternelle lutte de l'Homme et de la Femme, le lent martyre qu'est l'Amour, conte puéril comme il en faut à ces oiseaux en cage, ces petites poupées libertines qui bâillent sur leurs nattes de jonc, qui sourient aux passants derrière leurs barreaux et dont l'haleine fleure le thé, ou roman passionnel que quelqu'un vécut.
La voici, image par image.
* * * * *
Le peintre la vit pour la première fois cette folle djeko--dont les lèvres fardées mordillent une fleur, dont les yeux longs, pareils à des amandes, s'alanguissent, cèlent comme de mystérieuses et alliciantes promesses, dont le torse souple se cambre dans les transparences de la soie, dont les cheveux dressés en tiare, piqués d'épingles d'or, semblent quelque nuit d'orage--un de ces soirs de fête où des musiques discordantes sonnent aux quatre coins de la ville, où les arbres s'étoilent de lanternes, dardent en les ténèbres comme des regards pensifs, où le long des fleuves jaunes, aux abords des innombrables ponts, glissent sans bruit de longues barques sur lesquelles, illuminées par le brasier qui flambe en une grille de fer, qui crible l'eau d'étincelles, s'érigent les femmes folles de leur corps, les vendeuses de volupté et d'oubli.
Elle l'éblouit comme l'éclatant soleil d'août.
Il l'aima sans songer qu'il n'avait ni les belles armures, ni les colliers d'émeraudes, ni les maisons somptueuses des Samouraïs, qu'il était né au fond d'une grange, qu'il ne pouvait, en sa fière pauvreté d'artiste vagabond aux poches où les pièces d'or ne s'attardent que comme à regret, prétendre à la posséder, à l'emporter, à s'en repaître éperdûment et dût-il lui donner toute sa vie.
Et par un de ces caprices de tourmenteuse, qui traversent des fois leurs cerveaux de mésange, la djeko exauça ses suppliantes oraisons, lui ouvrit sa porte, le grisa de ses baisers, l'englua en de dévoratrices étreintes, s'en amusa comme de quelque jouet.
Ils demeurèrent enfermés ensemble durant des jours et des jours et en les accalmies de stupre, il peignait de divins kakimonos, miroirs extasiés de cette beauté qui l'emparadisait, de ces attitudes qui la faisaient songer au ciel, de cette chair en fleur où il eût voulu se fondre, s'annihiler, sombrer à jamais comme en un gouffre rose.
Et quand elle fut rassasiée de tout cet amour, que ces joueries ne la délectèrent plus, la djeko, sans se soucier ni des larmes, ni des clameurs, ni des malédictions du malheureux peintre, le fit jeter dans la rue par ses serviteurs comme quelque bouquet fané...
* * * * *
Alors, on le vit rôder par les carrefours et les quartiers lointains, le long des grèves sangloteuses et des jardins embaumés, comme un chien qui a perdu son maître.
De tant pleurer la nuit et le jour, ses paupières étaient comme marquées de profondes brûlures; de tant errer par les chemins et les rues, ses pieds étaient couverts de plaies sanglantes.
Et parce qu'avec sa robe en lambeaux, sa face ridée, blafarde, poussiéreuse, son regard fixe, ses bras qui sabraient l'air de menaces extravagantes, sa bouche qui proférait des mots inachevés, il avait l'apparence de quelque fou évadé de sa geôle, les enfants le poursuivaient, le huaient, le lapidaient de cailloux aigus.
Enfin, il parut s'apaiser, reprit ses pinceaux. Mais lui qui avait été jusque-là le révélateur des lignes ensorceleuses, des enchantements de la chair, des reflets qui traînent sur une épaule ou sur une nuque, des lèvres épanouies et souriantes, devint le peintre ironique, acharné, cruel de la laideur, des déchéances, des crevasses, des écroulements de graisse, des coquetteries posthumes, des précoces vieillissements, des artifices qui essaient de donner le change, qui ne dissimulent pas la griffure implacable du temps.
Il éveilla des épouvantes, des rancunes et des rires.
Il montra comme avec une prescience prophétique ce que deviennent les plus belles et les plus désirables, ce que dure le plus doux regard, le plus clair sourire, le plus rayonnant corps de femme, saccagea ses anciennes idoles avec comme une fureur sacrilège.
Et bientôt, dégoûté même de la laideur humaine, avide en sa démence de peindre des réalités de plus en plus abjectes, de plus en plus dérisoires, de plus en plus repoussantes, il dit adieu au monde, à ses joies, à ses tristesses, à ses misères, s'en alla tel qu'un pèlerin vers les forêts profondes qui enténèbrent les flancs du Fousi-Yama, que hantent des milliers et des milliers de singes...
* * * * *
Et toutes ces bêtes aux grimaces de pître, aux agilités étranges, aux ruses subtiles, aux farouches colères, ces reflets déformés, ridicules, velus, hilarants de l'homme et de la femme, qui peu à peu s'étaient accoutumés à sa présence, ne s'enfuyaient plus en bonds désordonnés d'arbre en arbre dès qu'il s'approchait d'eux, qu'il leur parlait, le contemplaient, l'imitaient avec des mines anxieuses, des bredouillements de sons inintelligibles, des hochements de tête, le frôlaient, lui faisaient des signes, venaient manger dans sa main, le ravirent.
Il peignit leurs poses, leurs enlacements, leurs batailles, leurs gourmandises, leurs sommeils. Et ayant épuisé sa provision de papier et de couleurs, lassé de tout, envahi par cette torpeur qui tombait des feuillages, du ciel, par cette paix des solitudes où il s'ensevelissait, il revint à l'animalité des premiers êtres, perdit le souvenir du passé, des choses apprises, de sa langue natale, sentit ses forces se décupler, ses instincts s'éclaircir et s'affiner, ne songea plus qu'à boire, à manger et à dormir, vagua au milieu des branches, finit par être avec ses longs cheveux, sa figure hirsute, hâlée, ses membres musclés, une sorte de monstrueux macaque.
Cependant, la djeko, prise de nostalgie et de remords, sentant qu'elle touchait au déclin de sa beauté et voulant que ce coucher de soleil fût empli d'amour, de cet amour qu'elle n'avait goûté vraiment qu'une fois aux lèvres enfiévrées de son peintre, parcourait la campagne, les villages, les couvents, les ravins et les monts, en quête du disparu, eût sacrifié ses bijoux, sa maison, ses richesses pour le retrouver, pour en obtenir son pardon.
Et un jour où suivie au loin par son cortège et ses porteurs de litière, l'amoureuse traversait une clairière, le peintre se dressa tout à coup, les bras étendus, les paupières écarquillées, la face grimaçante en face d'elle, bondit, rampa à ses genoux, l'enserra de vertigineuses gambades, glapit des lambeaux de syllabes aiguës, stridentes, et, enhardi par son effroi, s'accrocha à sa belle robe brodée, à sa ceinture éclatante, les tira, les déchiqueta, les lui arracha jusqu'à ce qu'elle en sortît comme d'une gangue, toute nue, éblouissante sous les douces clartés que tamisaient les branches en fleurs.
Puis il se roula dans les hautes herbes, heureux, conviant par de grands cris les autres singes à ce spectacle, leur montrant de ses mains raidies, tremblantes, cette statue blanche et rose comme rivée à la terre par d'invisibles liens. Il ne la reconnaissait pas et elle l'avait reconnu. Les singes la caressaient de leurs mains froides, se pendaient à ses cheveux dénoués, la reniflaient, la mordillaient, s'exaspéraient de son inertie, chevauchaient sur ses épaules, l'aguichaient et la djeko ne pouvait détacher ses yeux pleins de larmes des prunelles farouches du monstre, agonisait de désespérance et de terreur...
...Et lorsque les porteurs de litière accoururent, ils se heurtèrent à une énorme bête velue qui se vautrait sur l'agonisante djeko, et de ses fortes mains noueuses s'amusait, sans savoir pourquoi, à lui aplatir, à lui déformer le visage, à la rendre laide, hideuse,--à la pétrir à son image.
LA VRAIE & L'AUTRE
--En effet, reprit Chasseval en se chauffant le dos au feu, qui aurait pu manger le morceau, se douter parmi ces bonnes pâtes de ménagers, de gros boutiquiers, de vignerons, que cette jolie petite Parisienne, aux larges yeux candides, doux, bleutés de Sainte-Vierge, aux souriantes lèvres, aux cheveux dorés comme des fleurs de cassie, aux toilettes simples, était la maîtresse de leur candidat.
Elle le doublait avec tant de complaisance. Elle l'accompagnait dans les fermes les plus perdues. Elle assistait aux moindres réunions dans les cafetons de village, ayant un mot aimable pour chacun, subtile, enveloppante, adroite, ne reculant pas devant un verre de vin cuit, une farandole ou une poignée de main. Elle paraissait si amoureuse d'Etienne Rulhière, si confiante en lui, si attachée à sa fortune, si fière d'être de moitié dans sa vie, de lui appartenir, le couvait avec des regards si imprégnés de joie et d'espoir, l'écoutait avec un si profond recueillement que ceux qui auraient hésité, se laissaient peu à peu dévier, empoigner, persuader, promettaient leurs votes à ce jeune médecin dont ils n'avaient jamais entendu parler jusque-là dans le pays.
Ç'avait été pour Jane Dardenne une véritable école buissonnière que cette tournée électorale, une exquise et imprévue équipée de vacances, et, comédienne dans l'âme, elle jouait son rôle au sérieux, se mettait, comme on dit au théâtre, dans la peau du personnage, s'amusait plus qu'elle ne s'était jamais amusée en les plus aventureuses parties.
Puis il se mêlait à cela le plaisir d'être prise pour une femme du monde, de se sentir adulée, respectée, enviée, de s'évader du cadre accoutumé, le rêve que ce voyage de quelques semaines aurait une suite, que son amant ne se séparerait pas d'elle au retour, lui sacrifierait enfin celle qu'il n'aimait plus, l'épouse qu'il délaissait et appelait ironiquement sa Cendrillon.
Et le soir, les masques tombés, les musiques finies, quand dans une chambre d'hôtel ou un appartement meublé de vieilles choses, ils se retrouvaient face à face, elle s'ingéniait à le cajoler, à le flatter, à l'éperonner de désirs, le ceinturait de ses bras frémissants, lui murmurait entre les baisers ces phrases qui enorgueillissent un homme, qui chauffent le coeur, qui donnent des forces comme une lampée brûlante d'alcool.
Ils firent à eux deux vraiment la conquête de l'arrondissement, gagnèrent la partie haut la main et Etienne Rulhière, malgré sa jeunesse, son peu de notoriété fut élu député avec cinq mille voix de majorité. Il y eut encore des fêtes, des banquets que présida Jane et où on l'acclama en d'enthousiastes toasts, des feux d'artifice où elle dut allumer la première fusée, des bals où elle émerveilla tous ces braves gens par sa bonne grâce. Et au départ, sur le quai de la gare, trois petites filles vêtues de mousseline blanche comme de premières communiantes vinrent lui lire un beau compliment en vers et lui offrir des bouquets, tandis que les fanfares jouaient la _Marseillaise_, que les femmes agitaient leurs mouchoirs et les hommes leurs chapeaux. Le torse penché hors de la portière, adorable en sa jaquette et sa robe de voyage, le sourire aux lèvres mais les yeux humides comme il sied en les adieux pathétiques, la comédienne alors, d'un geste brusque et enfantin, envoya du bout des doigts à la foule un baiser, s'écria:
--Au revoir, mes amis, au revoir, je ne vous oublierai pas!
* * * * *
Le député, en un besoin d'expansion lui aussi, avait engagé ses principaux électeurs à profiter des trains de plaisir pour venir le relancer à Paris. Ils ne manquèrent au rendez-vous ni les uns ni les autres et quoi qu'il en eût, Rulhière dut les inviter à dîner chez lui.
Auparavant, pour éviter des gaffes possibles, il fit la leçon à sa femme, lui donna un avant-goût de ses convives. Un peu bruyants, un peu hâbleurs, un peu frustes et qui l'étonneraient sans doute par leurs manières, leur accent, mais d'une influence respectable et des hommes si excellents qu'ils méritaient un bon accueil. La précaution fut utile car en entrant dans le salon vêtus de redingotes neuves, épanouis d'aise, pommadés comme pour une noce, ils pensèrent tomber de leur haut devant la nouvelle madame Rulhière que leur présentait le député et qui semblait là tout à fait chez elle.
Ils en demeurèrent d'abord vaguement gênés, inquiets, désorientés, ne sachant que dire, cherchant leurs mots, boutonnant et déboutonnant leurs gants, répondant de travers aux questions aimables que la jeune femme leur posait d'une voix haute et grave, se creusèrent le cerveau pour découvrir la clef de cette énigme. Le capitaine Mouredus contemplait le feu avec des yeux fixes de somnambule. L'épicier Marius Barbaste se grattait les paumes d'un geste machinal. Les trois autres, l'usinier Casemajel, le notaire Roquetton et le cafetier Dastugue criblaient Rulhière de regards anxieux.
Ce fut le notaire qui se ressaisit le premier. Il se leva de son fauteuil en éclatant de rire, bourra le député d'un coup de coude dans les côtes:
--Je comprends tout, je comprends, s'exclama-t-il, vous avez pensé qu'on ne vient pas à Paris pour s'ennuyer, hein? Madame est charmante; tous mes compliments, monsieur le député!»
Il clignait de l'oeil, faisait des signes derrière son dos à ses amis, et le capitaine claironna à son tour:
--Faut-il que nous soyons cruches, péchère; c'est décidément ce bougre de Roquetton qui est le plus malin de tous... Ah! monsieur Rulhière, sans mentir, vous êtes la crème des bons garçons!
Et il ajouta, le sang aux joues, la poitrine bombée, l'accent sonore:
--Sûr, ma petite dame, on les fait gentilles, dans votre pays!