Part 1
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La Fête
DU MÊME AUTEUR
=Celles qu'on aime=, 10e édition 1 vol. =Bébé Million=, 10e édition 1 vol. =La Belle=, 8e édition 1 vol. =Cas passionnels=, 12e édition 1 vol.
=Après=, avec une préface par René Maizeroy, 10e édition 1 vol.
_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y compris la Suède et la Norvège._
_S'adresser, pour traiter, à_ M. PAUL OLLENDORFF, _éditeur, rue de Richelieu, 28 bis, Paris._
La Fête
PAR
RENÉ MAIZEROY
PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 _bis_, rue de richelieu, 28 _bis_
1893
Tous droits réservés.
_Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse._
A CATULLE MENDÈS
_Au Maître Féministe Et A L'Ami_
_R. M._
_Paris, 30 mai 1893._
MARIAGE ROUGE
Ils étaient comme d'une autre race, si dissemblables, si peu créés, on l'aurait dit, pour quelque heurt passionnel, fatal, où le coeur se donne tout entier, s'offre éperdûment aux sacrifices d'amour, que nul ne se serait jamais imaginé qu'ils auraient même la vague et passagère tentation d'un flirt...
La comtesse Sacha Borodine, exsangue, émaciée, comme pétrie de neige, avait ce charme des condamnées à mourir qui ont déjà dans la langueur maladive de leurs poses, dans la suprême dolence de leur voix, dans leur regard visionnaire, dans leur teint lilial comme quelque chose de surnaturel, de chimérique. En sa face lunaire, étrange, les yeux seuls luisaient, agrandis, cerclés d'un halo mauve, dardant sous de longs cils bouclés une flamme bleuâtre d'alcool, les yeux et la bouche voluptueuse, d'un arc adorable, qu'avivaient des retouches de carmin lourdes, exagérées, comme faites par des doigts de barbare. Et le corps sans cesse flottant dans de longues robes souples et fines paraissait presque impalpable, s'amincissait en fuseau de vierge, faisait songer aux beaux anges fabuleux qui mettent sur l'outremer et l'or des vieux vitraux l'éploiement de leurs ailes de cygne, le mystère d'un sexe inconnu. Le petit prince de Lübeck, disait d'elle: «Quand je valse avec Sacha, j'ai toujours peur de la perdre en route!»
Elle mangeait à peine, se soutenait avec des jus de viande à demi crue, des friandises pimentées, des fruits exotiques d'une saveur bizarre, et buvait comme un homme du Champagne brut et de l'eau-de-vie à pleins verres. Et, bien que la comtesse eut, comme la plupart des Slaves, le don de plaire, on ne se liait avec elle qu'à demi, comme avec l'arrière-pensée de la mort prochaine, la crainte égoïste d'avoir à la regretter, à la pleurer...
Monsieur de Graveuse, au contraire, réalisait au physique le type parfait de ce que l'on appelle en Angleterre un «athletic gentleman». Il avait des épaules de portefaix que n'épeurent pas les plus lourds fardeaux, la taille d'un cent-gardes et eût assommé un boeuf d'un coup de poing. Et, il atténuait cette apparence de mâle violent et rude par une de ces têtes qui attirent les femmes comme un miroir à alouettes, par des prunelles d'une nuance changeante, tantôt verte, tantôt bleue, qui se troublaient de désir, se décomposaient, avaient quelque chose d'égaré, de farouche, quand les frôlait, les attaquait, les défiait, les interrogeait un regard de coquette, de vicieuse ou de désoeuvrée et aussi par des mains d'une surprenante délicatesse, effilées, expertes, douces, comme faites pour peigner des cheveux d'infante, pour dompter les querelleuses pudeurs de celles qui résistent jusqu'au bout et déshabiller une maîtresse sans qu'elle puisse se rebeller contre quelque maladresse. Insoucieusement, avec cette foi aveugle qu'ont certains hommes dans leur chance, il mangeait les restes d'une fortune qui avait été belle, décidé, le jour où il serait tout à fait à la côte à imiter les nombreux camarades partis en chasse de _l'autre côté de l'eau_, à se transformer en cowboy ou en chercheur de placers...
...Et en une convoitise de donner à l'amour, rien qu'à l'amour, le peu qui lui restait à vivre, de dépenser ses dernières forces, ses dernières parcelles d'existence dans les délices paradisiaques, dans les griseries du Baiser, de s'en aller vers l'éternel inconnu, vers le Néant où tout se désagrège, se fond comme en un noir creuset, de courir à la mort sans y songer, la joie dans le coeur et dans la chair, Sacha Borodine mit tout en oeuvre pour que monsieur de Graveuse ne se détournât pas d'elle, consentît à l'épouser... Elle était veuve, aussi millionnaire qu'une de ces blondes miss qui viennent troquer leurs sacs de dollars laborieusement gagnés par le bon oncle Sam contre quelque beau vieux nom authentique. Sa malheureuse vie tenait à un fil de soie, n'intéressait même plus les médecins. Une aventure galante plutôt qu'un mariage et qui avait pour un fêtard comme Graveuse il ne savait quelle originalité macabre, quelle saveur énigmatique et âpre qui l'aguichait, l'inquiétait, lui fouettait les sens!
Il céda à ce caprice de malade et ils se marièrent. Tout autre homme que ce colosse robuste, inaltérable, eût été démoli au bout de quelques semaines par les assauts furieux, exaspérés que lui livrait cette folle d'amour, eût succombé en ces insatiables étreintes où l'on aurait cru qu'elle mettait autant de haine, de cruauté que de tendresse. Elle s'émiettait, se tuait, se consumait sans qu'il en parût las, un seul instant, sans qu'il implorât quelque trêve, sans qu'il essayât de se dérober. Il la bravait. Il lui arrachait des sanglots de bête, des clameurs d'extase, des prières reconnaissantes, infiniment tendres comme les oraisons délirantes de quelque sainte Thérèse possédée de Dieu. Et ce crépuscule d'amoureuse, cette lente fin en des flots de baisers avait la gloire magique, hallucinante, triste de ces couchers de soleil où il semble qu'un mystère d'hymen monte de la mer comme d'un lit jonché de fleurs qui attend l'époux, que la pourpre du ciel est faite du sang des innombrables coeurs, des pantelantes chairs blessées et meurtries par l'amour.
Au bout de quatre mois madame de Graveuse, épuisée, finie, n'ayant même plus la force de vaguer d'une fenêtre à l'autre au bras de son mari, la poitrine déchirée par d'affreuses quintes de toux, sentit qu'elle était perdue, qu'elle ne se guérirait jamais, qu'on la leurrait en vain d'espoir. Elle avait déjà en la blancheur des oreillers, le masque d'une morte, n'osait plus se regarder dans un miroir, demeurait, durant des heures, immobile, silencieuse, dans le demi-jour tiède de sa chambre, les yeux perdus dans le vide et par instants noyés de grosses larmes. Et une idée fixe s'était plantée comme un clou dans son cerveau encore lucide, s'y cristallisait de jour en jour, la hantait, décuplait les torturantes souffrances de sa longue agonie, l'unique pensée que _lui_, le mâle adoré et fort, l'homme aux douces caresses, aux regards ensorceleurs, aux douces mains savantes, ne la**** suivait pas hors de la vie, dans ce noir, dans ces ténèbres inconnus qui la guettaient. Il l'oublierait tôt ou tard. Plein de santé, vigoureux, jeune, il ne renoncerait pas à l'amour, aux tendresses qui sont le régal, le but, la consolation de l'existence. Il se donnerait à d'autres femmes comme il s'était donné à elle. Hélas, hélas! il leur murmurerait aux lèvres des paroles de folie et de joie, des promesses, de ces aveux qui font chaud au coeur comme si l'on buvait tout à coup à longs traits quelque philtre puissant!
Et une nuit enfin, comme monsieur de Graveuse, fatigué d'avoir veillé, sommeillait lourdement au fond d'un fauteuil, Sacha, réunissant en un suprême effort ce qui lui restait de vie, les nerfs tendus, peu à peu, avec des lenteurs glissantes, des rampements de bête blessée, s'arrêtant pour reprendre haleine, pour écouter la respiration forte et rythmique de celui qui dormait là à côté d'elle avec tant de sérénité, se traîna jusqu'à un meuble en bois des Iles et dont le tiroir était à demi tiré. Elle y prit, avec des précautions de voleur, un petit revolver, le palpa pour être bien sûre qu'il était chargé, puis continua sa route, pareille, sur le tapis, dans les vacillantes clartés de la veilleuse, à une longue larve blanche. Et quand elle fut aux pieds de monsieur de Graveuse, d'un geste cruel et sûr d'exécuteur, Sacha Borodine étendit le bras, visa à bout portant au coeur celui qu'elle avait condamné à mort et pressa la détente. Il ne poussa pas un cri, battit l'air de ses deux mains, ouvrit horriblement les yeux et s'écroula en travers du fauteuil comme une poupée qui glisse. Et l'ayant tué _en beauté_, comme il est dit dans Ibsen, très heureuse, voyant des lueurs de ciel dans les ténèbres futures, la comtesse Sacha mit ses lèvres sur la bouche de l'Adoré et attendit son tour...
LE DERNIER PAS
Pour rien au monde, peut-être par l'appréhension instinctive qu'il avait des aventures qui tournent mal, s'ébruitent fatalement, amènent d'odieuses disputes intimes, des crises d'où l'on sort amoindri, énervé, exaspéré contre le destin et avec comme des lourdeurs de boulets aux pieds, par un besoin d'existence calme, moutonnière, d'habitudes dont aucune secousse n'interrompt l'engourdissante monotonie, peut-être par un reste d'amour, de l'amour qui, en les primes années de leur liaison l'avait si tout entier asservi, à la beauté hautaine, dominatrice, au charme poignant de cette femme, monsieur de Saint-Juéry n'eût trompé sa vieille maîtresse.
Il se gardait presque craintivement des tentations, lui était fidèle, soumis comme un caniche. Il l'entourait de galantes prévenances, semblait ne pas s'apercevoir que ses lignes, autrefois harmonieuses, souples, s'empâtaient, que des rides marquaient d'un treillis inégal ce visage qui avait fait penser aux pétales des roses, que l'aurore ne se levait plus en ces yeux ternis. Il l'admirait quand même, comme aveuglément, lui prêtait des grâces chimériques, quelque chose d'automnal, la majestueuse et sereine douceur des crépuscules d'octobre, des dernières fleurs qui s'entr'ouvrent au-dessus des allées jonchées de feuilles mortes.
Mais bien que leur liaison durât depuis des années et des années, qu'ils fussent aussi étroitement rivés l'un à l'autre que s'ils eussent été mariés, bien que Charlotte Guindal l'obsédât de prières, de querelles incessantes à ce sujet, qu'il la crût d'une loyauté absolue, digne de toute sa confiance, de tout son amour, jamais monsieur de Saint-Juéry n'avait pu se résoudre à lui donner son nom, à régulariser, par le mariage, cette fausse situation.
Il en souffrait vraiment et cependant tenait ferme, se défendait, ergotait, cherchait des faux-fuyants, répondait des éternels et vagues «à quoi bon» qui mettaient Charlotte hors d'elle, l'enfiévraient de colère, lui emplissaient la bouche de paroles mauvaises et hargneuses. Et il demeurait inerte, passif, le dos courbé comme un cheval rétif sous les coups de fouet.
Etait-ce nécessaire en effet à leur bonheur puisqu'ils n'avaient pas d'enfants? Ne les croyait-on pas mariés? Ne l'appelait-on pas partout madame de Saint-Juéry et leurs gens doutaient-ils qu'ils servaient des «respectables»? Le nom qui de père en fils vous a été transmis intact, honoré, souvent auréolé de gloire, n'était-il pas comme un dépôt sacré auquel on n'a pas le droit de toucher? Qu'aurait-elle de plus en le portant légalement et supposait-elle un instant qu'elle en serait plus rehaussée, plus admise dans le monde, que l'on consentirait à oublier qu'elle avait été la maîtresse légitime avant de devenir la femme, qu'à ses débuts avant qu'il la sortît de la bohème où elle s'étiolait et se morfondait, Charlotte Guindal courait tous les cachets, exhibait ses jambes parmi les petits «fonds de revue» des Folies-Marigny et d'ailleurs?
* * * * *
Charlotte connaissait de trop vieille date ce caractère de bourru bienfaisant, à la fois raisonneur et entêté pour espérer qu'elle arriverait à mater ses rébellions et ses suprêmes scrupules autrement que par quelque bon tour de femme rusée, quelque scène de comédie adroitement jouée. Elle parut donc accepter ces bonnes raisons, renoncer à sa marotte, redevint en apparence d'humeur égale et conciliante, n'importuna plus monsieur de Saint-Juéry de ses récriminations.
Du temps se passa ainsi, calme, monotone, sans stériles batailles, sans assauts acharnés.
Charlotte Guindal avait pris pour médecin le docteur Rubatel, un de ces hommes adroits qui ont l'air de tout savoir et qu'un rebouteux de campagne réduirait en quelques questions _à quia_, traînent dans tous les mondes leur apparente valeur, exploitent la médecine comme quelque productive maison d'affaires véreuses, ont le flair des gens qu'ils manieront à leur guise comme de la cire molle, hanteront de l'effroi perpétuel de la mort et chez qui l'on règne bientôt en maître, l'on impose son influence, l'on arrondit peu à peu sa pelote; scrutent les consciences comme un prêtre malin, s'assurent des complicités lucratives dès qu'ils ont pris pied quelque part et drainent les secrets dont on peut se faire une arme ou des rentes à l'occasion. Il pressentit tout de suite que cette «ancienne» avait besoin de lui; et comme en une perversion inéluctable, il aimait les beaux restes de femmes savamment arrangés et offerts, ce goût faisandé qui émane de lèvres molles, attendries par des années d'amour, des cheveux gris plaqués de poudre, d'un corps qui livre ses suprêmes combats, qui rêve une dernière victoire avant d'abdiquer à jamais, n'hésita pas à devenir l'amant de sa nouvelle cliente.
Et quand vint l'hiver, il s'opéra tout à coup comme une métamorphose dans la santé jusque-là si intacte de Charlotte. Elle n'avait plus de forces, se trouvait mal pour la moindre chose, se plaignait de souffrances intérieures, passait des journées entières étendue sur une chaise longue, les yeux fixes, sans exhaler une parole, se mourait, on l'eût cru, dans les affres d'une de ces mystérieuses maladies qu'on ne peut pas dompter, qui consument peu à peu l'être et le jettent bas. C'était une tristesse de voir ce pauvre corps inerte s'affaler dans la blancheur des oreillers, ces yeux de femme, se voiler comme d'une brume funèbre, ces mains pendre sans force, cette bouche scellée comme par d'invisibles doigts. Monsieur de Saint-Juéry en était désespéré, en pleurait ainsi qu'un enfant et il souffrit comme si on lui avait enfoncé un couteau dans le coeur, le jour où le docteur, de sa voix onctueuse, lui dit:
«Vous êtes un homme, n'est-ce pas, cher monsieur, et je puis vous dire toute la vérité... Madame de Saint-Juéry est perdue, irrémédiablement perdue... Il faudrait un miracle pour la sauver et les miracles, hélas! ne sont plus de notre temps... La fin n'est plus qu'une question d'heures, peut arriver brusquement...»
Monsieur de Saint-Juéry s'était écroulé sur une chaise, sanglotait désolément dans ses mains crispées.
«Pauvre chérie, pauvre chérie, balbutiait-il par hoquets.»
«Remettez-vous, je vous en prie, et ayez du courage, reprit le médecin en s'asseyant près de lui; j'ai, en effet, à vous dire encore des choses graves, à vous exprimer le voeu suprême de notre pauvre mourante... tout à l'heure, avec des mots qui m'ont ému jusqu'aux larmes, elle m'a révélé le secret de votre double existence, de votre liaison... Et devant la mort qui vient, qu'elle sent déjà planer sur sa tête car, hélas! elle ne se fait aucune illusion, la malheureuse voudrait s'en aller en paix vers le ciel avec cette consolation d'avoir régularisé sa situation équivoque, d'être votre femme.»
Monsieur de Saint-Juéry se redressa, l'air égaré, les mains oscillant dans le vide, incapable dans sa douleur de manifester quelque semblant de volonté, de s'opposer à cet inattendu retour offensif.
«Oh! Tout ce que Charlotte voudra, docteur, tout, je vais moi-même le lui dire à genoux!»
* * * * *
...Et le mariage s'accomplit discrètement, funèbrement dans la chambre où s'amoncelaient de vagues ombres, où les paroles s'assourdissaient, avaient quelque chose de chuchotent, de recueilli, d'angoissé. Charlotte, prostrée, les yeux élargis comme par une béatitude, avait mis ses deux mains dans les mains frissonnantes de monsieur de Saint-Juéry et elle parut rendre l'âme en soupirant: «Oui» du bout des lèvres. Le médecin grave, impassible, engoncé dans sa cravate blanche, contemplait cette scène émouvante, les deux coudes sur la cheminée, les yeux comme allumés de gouaille derrière son lorgnon...
...La semaine suivante, madame de Saint-Juéry entra en convalescence, et cette guérison vraiment prodigieuse, que monsieur de Saint-Juéry raconte à qui veut l'écouler, avec des effusions de reconnaissance, a augmenté tellement la faveur du docteur Rabatel, qu'il sera nommé aux premières élections membre de l'académie de médecine...
LE ROUQUIN
--C'est en ce sacré Paris comme sur le pont d'Avignon, bougonna Marcheprime en suivant dans le vide, d'un regard fixe, les banderoles bleuâtres de fumée qui émanaient de son cigare. Tout le monde y passe, tout le monde y danse le chahut d'amour dont on revient les reins cassés, le cerveau fêlé, le coeur meurtri.
N'aurions-nous pas, je vous le demande, parié les uns et les autres le plus clair de notre avoir que Pierre Domeyral échapperait à la contagion, ne se laisserait jamais emballer, stagnerait et rendrait l'âme en l'impénitence finale, demeurerait, jusqu'au jour où l'on n'est plus qu'une loque usée, qu'un ruminant de souvenirs l'homme fort, intact dont les séductrices cherchent en vain à entamer l'impénétrable et triple armure?
Il avait pris comme on dit la vie par le bon bout, dérivait sans trêve en de changeantes explorations, redoutait même les passionnettes, ces feux de joie qui n'ont qu'une flambée, mais sont si souvent la cause de quelque furieux incendie. Il changeait de maîtresse toutes les huit nuits. Il ne livrait aux baisers que sa chair, ne galvaudait pas une parcelle de ce qu'il y a de noble, de propre, de sensitif en notre être, de ce qui est le reflet du Dieu créateur. Il était en ses contacts, en ses griseries avec la femelle une bête qui s'accouple à une autre bête, qui étanche sa soif de luxure, son instinct, qui jouit pour jouir sans mêler du rêve aux râles éperdus de l'étreinte.
Et jusqu'à trente-cinq ans, l'âge normal où les plus fous commencent à réfléchir, à peser le pour et le contre, à s'orienter vers la bonne route, il n'avait pas dévié une seule fois de sa ligne de conduite, quand pour son malheur, l'an passé, à Monte-Carlo, sans savoir pourquoi, par une de ces fatalités obscures qui planent sur l'existence, l'imprudent se fit présenter à la comtesse des Alpilles.
Figurez-vous ce qu'il peut y avoir de plus rose et de plus blond, une aurore féerique d'été qui illumine brusquement un verger merveilleux plein de parfums, plein de chansons, des cheveux de soie qui ondulent, qui moussent en toupet de clownesse comme du champagne sur un front insoucieux, des yeux de chatte, langoureux, magnétiques, étranges où les prunelles semblent de pâles émeraudes, un nez moqueur aux palpitantes narines à la fois grec et montmartrois, des oreilles roses où l'on est tenté d'écouter la musique lointaine de la mer ainsi qu'en des coquilles nacrées, des lèvres tellement sensuelles, tellement fraîches qu'elles font songer aux vers du divin Baudelaire:
Je préfère, au constance, à l'opium, au nuits, L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane.
Imaginez aussi les lignes souples, fines d'une petite Vénus tanagréenne, une âme de papillon dans un corps de déesse, un rire clair qui est une musique, une voix de pensionnaire, des nerfs tendus toujours prêts à vibrer et une jeunesse exubérante, un entrain du diable, un esprit qui dériderait les pires misanthropes, et vous aurez le portrait presque ressemblant de cette «professional beauty».
Et de cette soirée où il l'eut pour voisine de table dans la salle mauresque du Grand-Hôtel, la promena ensuite à son bras le long des tables de trente-et-quarante, Domeyral fut comme retourné. Il était possédé de cette femme. Il se sentait défaillir, déraisonner quand elle apparaissait, quand elle lui parlait, quand elle le frôlait. Il l'adorait avec des ingénuités de collégien, quelque chose de dévotieux, de timide, d'inquiet, de fou. Il se mourait de jalousie lorsqu'elle s'attardait avec un ami, souriait, flirtait en s'éventant d'un joli geste cajoleur. Il posait pendant des heures entières devant le Casino pour la voir passer toute rose sous son ombrelle de dentelles blanches, pour pouvoir la saluer, lui dire n'importe quoi, la respirer durant quelques minutes. Il eût donné sa vie pour que la comtesse devinât, exauçât la prière qu'il n'osait pas lui dire, lâchât d'un coup tout ce qui la retenait et l'entravait, partît avec lui pour toujours.
Elle le comprit et comme il ne lui plaisait qu'à demi, comme elle aimait, le coeur tout entier ailleurs, s'en amusa, coqueta, ne prit pas plus au sérieux cette folie passionnelle qu'un intermède drôle.
Ah! puissions-nous ne jamais rencontrer sur notre route l'adorable et l'inclémente qu'on aime et qui s'en moque; puissions-nous ne jamais connaître le supplice d'être dédaignés, nargués par l'idole à qui l'on a fait un autel dans son coeur, l'on a voué toutes ses forces, toutes ses chimères, tous ses désirs, la torture d'orgueil et d'amour de se savoir sacrifiés à un autre!
Domeyral n'était pas assez sot pour s'illusionner, pour s'entêter en une décevante et inutile partie, pour s'attirer une de ces ripostes qui vous jettent bas comme un coup de couteau meurtrier.
Il revint à Paris, et ne parvenant pas à se ressaisir, à s'apaiser, à oublier, s'épuisant en des nuits sans sommeil, souffrant un véritable martyre, las de tout, des femmes, du jeu, il chercha du mirage, du néant, du repos dans la perverse et suprême consolatrice des misères humaines, s'avilit, s'enlisa dans la morphine. Et la drogue destructrice en a fait une façon d'épave qui roule de droite et de gauche dans les remous boueux de la vie parisienne, un dément lamentable dont la clairvoyance, le sens moral, la dignité se sont complètement émoussés, un invalide qui n'a même plus le respect de son corps, qui semble toujours ivre, flotte amaigri, hâve, méconnaissable, malsain dans ses vêtements.
Naguère, il disparut tout à coup, et nous le crûmes ou au fond d'une maison de santé, en laquelle on le soignait, on tentait de le guérir, ou mort, délivré enfin du mal sinistre qui le rongeait et l'annihilait.
Et l'autre soir, comme je vadrouillais avec des camarades à Montmartre, j'ai été stupéfié de me heurter à lui, en plein boulevard extérieur.
Il se traînait plutôt qu'il ne marchait, la barbe longue, les cheveux rabattus sous une casquette de soie, le teint plombé, les yeux vacillants, un foulard rose au cou et des pantoufles en tapisserie aux pieds. Des filles de trottoir et des marlous l'accompagnaient, semblaient le suivre docilement vers quelque but ignoré. Peut-être voulut-il ne pas me reconnaître en cet état de navrante déchéance. Peut-être était-il complètement désâmé, vaguait-il le cerveau vide, les prunelles mortes, comme un aveugle?
Et j'ai appris qu'en son exode, le malheureux s'était gîté dans un garni borgne et diffamé de la rue Lepic, qu'il joue au souteneur, fréquente les plus sales traînées du quartier et n'a pas de meilleurs amis que ce gibier de correctionnelle, le gros Julot, la Mort-aux-Vaches, l'Anguille de La Chapelle et Apollon le modèle. Il leur paie à boire, brinqueballe avec eux dans les bals et les troquets, se délecte de leurs histoires, de leur aventureuse existence.