La femme française dans les temps modernes

Chapter 33

Chapter 332,367 wordsPublic domain

Sous l'inspiration de l'Évangile, les femmes de France, quel que soit leur habit, quelle que soit leur condition sociale, embrassent dans leur sollicitude l'existence humaine tout entière, depuis le moment où l'enfant commence sa vie dans le sein de sa mère, jusqu'au temps où le vieillard se traîne dans la tombe. Sociétés de charité maternelle, éducation des enfants trouvés ou délaissés, orphelinats, crèches, asiles, écoles primaires ou professionnelles, ouvroirs, patronage des jeunes ouvrières valides ou malades, patronage de cercles d'ouvriers, fourneaux économiques, hospitalité de nuit, hospices de vieillards, hôpitaux, bagnes, prisons, maisons de détention, de correction, de préservation, patronage des jeunes filles détenues et libérées, écoles de réforme pour les petits vagabonds, on retrouve partout la femme de l'Évangile, excepté dans les écoles et dans les hôpitaux d'où l'on chasse avec le Dieu qui protège l'enfant et qui secourt le malade, la sainte fille qui est la mère de l'un et de l'autre.

Entre toutes les oeuvres que je viens de signaler ici et qui mériteraient une longue étude que ne me permet pas le cadre restreint de mon travail, je ne peux résister au désir d'en désigner deux qui montrent, sous deux aspects caractéristiques, la courageuse charité des femmes de France. L'une est l'oeuvre des Dames du Calvaire. Elle réunit, «en une grande famille[536],» les veuves qui cherchent en Dieu et dans la charité les seules consolations que puisse laisser le déchirement des affections humaines. Sans former de voeux, sans habit religieux, elles recueillent des femmes atteintes des plaies les plus repoussantes, les plus infectes, et ces plaies, ce sont elles qui les pansent de leurs propres mains. Voilà ce que la charité chrétienne donne de courage physique! Et voici maintenant ce qu'elle donne de courage moral.

[Note 536: _Manuel des oeuvres_.]

Parmi les communautés qui s'occupent spécialement des oeuvres pénitentiaires et au nombre desquelles j'aime à placer le nom des sours de Marie-Joseph et de Notre-Dame-du-Bon-Pasteur, «des dominicaines appartenant aux premières familles de France, ne se bornent pas à recueillir les libérées des prisons, disais-je ailleurs. Avec une charité vraiment sublime et qui confond tous nos préjugés humains, elles ouvrent leurs rangs à celles de leurs protégées qui, après cinq années d'épreuves, ont été jugées dignes de prendre place parmi les épouses de Jésus-Christ. C'est au R. P. Lataste qu'est due l'inspiration de cette oeuvre si bien nommée: l'Oeuvre des Réhabilitées, qui est également appelée: _la Maison de Béthanie_, admirable souvenir de l'humble demeure que visitait Jésus, et où notre Sauveur aimait à rencontrer auprès de Marthe qui n'a jamais failli, Marie qui a péché, mais à qui il sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé[537]!»

[Note 537: Extrait de mes _Études pénitentiaires_, publiées dans la _Défense_, en 1878, d'après les documents qui m'avaient été communiqués par le ministère de l'intérieur.]

Ce courage qui fait surmonter à la femme française et chrétienne tous les dégoûts physiques, toutes les répulsions morales, ce courage lui fait braver tous les périls. Dans les hôpitaux ravagés par le choléra, sur les barricades, sur les champs de bataille, on voit la cornette de là soeur de charité; et sous le feu meurtrier des obus aussi bien que sous le souffle empesté de l'épidémie, elle a trouvé de vaillantes auxiliaires dans la société laïque.

Lors de nos récentes calamités nationales, la bravoure et le patriotisme des femmes de France se sont montrés à la hauteur des exemples du passé. Si Dieu n'a plus suscité parmi elles une Jeanne d'Arc, du moins elles ont prouvé qu'elles n'étaient pas indignes d'être nées dans le pays de l'héroïne. Nous les avons vues à Paris supporter gaiement les rudes épreuves du siège, la famine, la bombardement. Nous les avons vues passer les glaciales nuits d'hiver à la queue des boucheries municipales. Nous les avons vues accepter avec intrépidité la perspective d'une explosion qui aurait fait périr avec elles l'envahisseur, et demeurer calmes au milieu des obus qui, en sifflant sur leurs demeures, leur apportaient peut-être la mort. Lorsqu'un décret décida que les femmes qu'atteindraient les obus ennemis seraient considérées comme tombées au champ d'honneur, c'était dignement répondre à l'enthousiasme avec lequel les assiégées de Paris partageaient, non seulement les rigueurs, mais les périls de la guerre. Elles pouvaient avec fierté dire cette parole que je recueillais un jour sur les lèvres de l'une d'elles: «Eh bien! nous mourrons comme des soldats!»

Devant le péril de la patrie, la femme s'est senti une âme romaine, et j'ai vu la mère du soldat faire passer le salut national avant même la vie de son fils.

Quand les généreuses émotions de la guerre étrangère firent place aux poignantes douleurs de la guerre civile, les femmes se montrèrent pour sauver des proscrits. Heureuses celles qui purent, comme les dames de la Halle, préserver leur pasteur de la mort!

Rappelons-le encore ici: c'est, dans l'action de la charité, c'est dans le courage du patriotisme, c'est dans les interventions qui ont pour objet d'arracher des innocents à la mort, c'est là surtout la vraie mission publique de la femme, ou, pour mieux dire, c'est l'extension même du rôle qu'elle remplit à son foyer.

Cette mission, sociale et domestique, la femme qui sait la comprendre n'en réclame pas d'autre. Ce n'est pas elle qui prétend à l'émancipation politique. Il lui suffit de maintenir à son foyer les traditions de justice, de désintéressement, d'honneur chevaleresque et de généreux patriotisme, qui font sacrifier l'intérêt personnel à la voix de la conscience[538]. Elle sait aussi que la plus sûre manière de servir son pays est de lui donner dans ses fils de courageux soutiens, dans ses filles, des femmes qui seront des mères éducatrices. Et lorsqu'elle a le bonheur d'être unie à un homme digne d'elle, elle n'a pas non plus à songer à l'émancipation civile. Entourée de sa tendresse et de son respect, elle vit de sa vie, elle partage avec lui l'autorité domestique, et si la loi humaine ne lui accorde pas la plénitude de son droit maternel, elle exerce ce droit au nom d'une loi plus haute: le _Décalogue_.

[Note 538: C'est dans ce sens que M. de Tocqueville souhaitait que la femme ne se désintéressât pas de la vie publique: «J'ai vu cent fois, dans le cours de ma vie,» écrivait-il à Mme Swetchine, «des hommes faibles montrer de véritables vertus publiques, parce qu'il s'était rencontré à côté d'eux une femme qui les avait soutenus dans cette voie, non en leur conseillant tels ou tels actes en particulier, mais en exerçant une influence fortifiante sur la manière dont ils devaient considérer en général le devoir et même l'ambition.»]

C'est la famille patriarcale telle que Dieu l'a instituée au commencement du monde, et telle que le Christ l'a restaurée. Elle a traversé de bien mauvais jours, et peut-être subit-elle maintenant la crise la plus périlleuse qu'elle ait jamais eu à combattre. Ce n'est plus seulement, comme autrefois, la corruption des moeurs qui la menace; c'est l'ébranlement même des principes sur lesquels elle repose: Dieu, l'indissolubilité du mariage, l'autorité paternelle. Plus que jamais il appartient à la femme d'être à son foyer la gardienne vigilante de ces principes. Elle ne remplit pas seulement ainsi ses devoirs d'épouse et de mère, elle remplit une mission patriotique. Au milieu des ruines qui nous entourent, elle protège contre l'effondrement général, la seule pierre qui soit restée debout: la pierre du foyer. C'est sur cette pierre seulement que pourra se reconstituer la société française.

FIN

TABLE DES MATIÈRES.

CHAPITRE PREMIER L'ÉDUCATION DES FEMMES--LA JEUNE FILLE LA FIANCÉE (XVIe-XVIIIe SIÈCLES)

Transformation que le XVIe siècle fait subir à l'existence de la femme.--Le courant de la vie mondaine et le courant de la vie domestique.--Les deux éducations.--Érudition des femmes de la Renaissance.--Opinion de Montaigne à ce sujet.--Les émancipatrices des femmes au XVIe siècle.--Les sages doctrines éducatrices et leur application.--L'instruction des femmes au xviie siècle.--Les femmes savantes d'après Mlle de Scudéry et Molière.--Suites funestes de la satire de Molière.--L'ignorance des femmes jugée par La Bruyère, Fénelon, Mme de Maintenon, etc.--L'éducation comprimée des jeunes filles.--Réformes éducatrices: le traité de Fénelon sur _l'Éducation des filles_. Mme de Maintenon à Saint-Cyr.--L'instruction professionnelle et l'instruction primaire du XVIe au XVIIIe siècles.--Caractère de l'ignorance des femmes du monde au XVIIIe siècle; leur éducation automatique.--Les théories éducatrices de Rousseau et de Mme Roland.--Les anciennes traditions.--Les résultats de l'éducation mondaine et ceux de l'éducation domestique.--La jeune fille dans la poésie et dans la vie réelle.--Les tendresses du foyer.--Mme de Rastignac.--Le sévère principe romain de l'autorité paternelle.--Les jeunes ménagères dans une gentilhommière normande.--La fille pauvre, Mlle de Launay.--Le droit d'aînesse.--Bourdaloue et les vocations forcées.--Condition civile et légale de la femme.--La communauté et le régime dotal.--Marche ascendante des dots.--Mariages d'ambition.--La chasse aux maris.--Les mariages enfantins--Mariages d'argent.--Mésalliances.--Mariages secrets.--Les exigences du rang et leurs victimes; une fille du régent; Mlle de Condé.--Mariages d'amour; Mlle de Blois.--La corbeille.--Cérémonies et fêtes nuptiales.--Le mariage chrétien.

CHAPITRE II L'ÉPOUSE, LA VEUVE, LA MÈRE (XVIe-XVIIIe SIÈCLES)

La femme de cour.--Le luxe de la femme et le déshonneur du foyer.--Nouveau caractère de la royauté féminine.--Tristes résultats des mariages d'intérêt.--Indifférence réciproque des époux.--L'infidélité conjugale.--Légèreté des moeurs.--Veuves consolables.--Mères corruptrices.--La femme sévèrement jugée par les moralistes.--Rareté des bons mariages.--La femme de ménage.--La femme dans la vie rurale.--La baronne de Chantal.--La maîtresse de la maison, d'après les écrits de la duchesse de Liancourt et de la duchesse de Doudeauville.--La femme forte dans l'ancienne magistrature; Mme de Pontchartrain, Mme d'Aguesseau.--La miséricorde de l'épouse; Mme de Montmorency; Mme de Bonneval.--La vie conjugale suivant Montaigne.--Exemples de l'amour dans le mariage.--De beaux ménages au XVIIIe siècle: la comtesse de Gisors, la maréchale de Beauvau.--Dernière séparation des époux.--Hommages testamentaires rendus par le mari à la vertu de la femme.--Dispositions testamentaires concernant la veuve.--La mère veuve investie du droit d'instituer l'héritier.--Autorité de la mère sur une postérité souvent nombreuse.--La mission et les enseignements de la mère.--La mère de Bayard.--Mme du Plessis-Mornay, la duchesse de Liancourt, Mme Le Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau.--L'aïeule.--La mère, soutien de famille; Mme du Laurens.--Caractère austère et tendre de l'affection maternelle.--Mères pleurant leurs enfants.--La mère le fils réunis dans le même tombeau.

CHAPITRE III LA FEMME DANS LA VIE INTELLECTUELLE DE LA FRANCE (XVIe-XVIIIe SIÈCLES)

Influence des femmes sur les arts de la Renaissance.--Leur rôle littéraire.--Marguerite d'Angoulême.--Les Contes de la reine de Navarre et la causerie française.--Vie de Marguerite, ses lettres et ses poésies.--La seconde Marguerite.--_Mémoires_ de la troisième Marguerite.--Marie Stuart.--Gabrielle de Bourbon.--Jeanne d'Albret.--Femmes poètes du xvie siècle, la belle Cordière, les dames des Roches, etc.--Mlle de Gournay, son influence philologique.--Les salons du xviie siècle.--L'hôtel de Rambouillet; Corneille et les commensaux de la _chambre bleue_.--La duchesse d'Aiguillon, protectrice du _Cid_; écrivains et artistes qu'elle reçoit au Petit-Luxembourg.--La marquise de Sablé et les _Maximes_ de La Rochefoucauld.--Double courant féminin qui donne naissance aux _Caractères_ de La Bruyère.--Les conversations d'après Mlle de Scudéry.--Relations littéraires de Fléchier avec quelques femmes distinguées.--Les protectrices et les amies de La Fontaine.--Anne d'Autriche protège les lettres et les arts.--Racine et les femmes.--Productions intellectuelles des femmes du XVIIe siècle.--Les oeuvres de Mme de la Fayette.--Les lettres de Mme de Sévigné.--Mme de Maintenon.--Mme Dacier.--Femmes peintres au XVIIe et au XVIIIe siècles.--Mme de Pompadour.--Femmes de lettres et salons littéraires au XVIIIe siècle: Mme de Tencin, la cour de Sceaux; Mme de Staal de Launay, la marquise de Lambert.--Influence des femmes du XVIIIe siècle sur les travaux des philosophes et des savants.--Mme du Chatelet, Mlle de Lézardière.--Le salons philosophiques; Mme Geoffrin.--Un salon du faubourg Saint-Germain: la marquise du Deffant.--Les admiratrices de Rousseau et de Voltaire.

CHAPITRE IV LA FEMME DANS LA VIE PUBLIQUE DE NOTRE PAYS

Quelle a été l'influence des femmes dans l'histoire des temps modernes.--Entre le moyen âge et la Renaissance: Jeanne Hachette et les femmes de Beauvais; Anne de France, dame de Beaujeu; Anne de Bretagne.--XVIe-XVIIIe siècles: Louise de Savoie et Marguerite d'Angoulême. Les favorites des Valois. Catherine de Médicis. Élisabeth d'Autriche. Anne d'Este, duchesse de Guise. La duchesse de Montpensier. La femme de Coligny. Jeanne d'Albret. Caractère violent des femmes du XVIe siècle. Une tradition du moyen âge. Les vaillantes femmes. Marie de Médicis. Anne d'Autriche. Rôle des femmes pendant la Fronde. Les collaboratrices de saint Vincent de Paul. Mme de Maintenon. Mme de Prie, Mme de Pompadour, Mme du Barry. Les conseillères de Gustave III. La mère de Louis XVI. Marie-Antoinette. Les martyres et les héroïnes-de la Révolution. Les femmes politiques de la Révolution: Mme Roland, Charlotte Corday, Olympe de Gouges. Les mégères. Les _flagelleuses_. Leurs clubs. Les tricoteuses; les sans-culottes. Les _Furies de la guillotine_. La Mère Duchesne, Reine Audu, Rosé Lacombe. Théroigne de Méricourt.

CHAPITRE V LA FEMME AU XIXe SIÈCLE--LES LEÇONS DU PRÉSENT ET LES EXEMPLES DU PASSÉ

§ I. L'émancipation politique des femmes jugée par l'école révolutionnaire.--§ II. Le travail des femmes. Quelles sont les professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--§ III. Quelle est la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence et dans quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux arts?--§ IV. L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur mission.--§ V. Conditions actuelles du mariages. Les droits civils de la femme peuvent-ils être améliorés?--§ VI. Mondaines et demi-mondaines.--§ VII. Le divorce.--§ VIII. Où se retrouve le type de la femme française.

[Note du transcripteur: Matériel reporté du début du livre.]

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LA FEMME GRECQUE. Étude de la vie antique.--_Ouvrage couronné par l'Académie française_. 2e édition. 2 vol. in-12. 7 fr.

LA FEMME BIBLIQUE. Son influence religieuse, sa vie morale et sociale. Nouvelle édition. 1 vol. in-12 3 fr. 50

LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE. _Ouvrage couronné par l'Académie française_. 1 vol. in-8° 6 fr.

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