La femme du mort, Tome II (1897)

Chapter 9

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--Les pauvres gens; dame! Vous savez, dans ces maisons-là on ne les traite pas absolument comme des princes. Je vois ce que c'est... L'autre, celui qui est si drôle, est un vieux camarade qui veille son ami, et c'est lui qui, sachant qu'il s'était sauvé, se sera dit: Il doit être allé chez la femme de notre ancien chef...

--Justement...

--C'est pour cela qu'il venait demander des renseignements en cherchant à voir tous ceux qui sortaient et qui rentraient.

--Je crois que vous êtes sur la voie...

--Tout s'explique..., et moi qui croyais...

Puis, voyant Geneviève impatientée, et se méprenant sur son allure, elle dit:

--Mais, vous n'allez pas encore vous faire du mal pour ça?...

--Non, je suis très bien..., très calme...

--Vous concevez bien que vous avez assez de tracas... sans vous tourmenter pour les autres.

Geneviève s'était levée; interrompant la concierge, elle lui dit:

--Est-ce que vous avez absolument besoin chez vous à cette heure?

--Mais non, fit cette dernière interdite. Pourquoi me demandez-vous cela?

--Faites-moi la grâce de m'accompagner.

--Où donc? loin?

--Oui, nous serons deux heures... Pendant que vous vous préparerez, votre mari ira chercher une voiture... Voulez-vous?

--Mais je suis à vos ordres... Ce n'est pas dans l'état où vous êtes que je vous quitterais.

--Augustin, va chercher une voiture.

Et pendant que le mari obéissait, la concierge se préparait.

La brave femme regardait la veuve avec inquiétude. L'allure de Geneviève lui semblait étrange, et, rapprochant de cette constatation les événements survenus depuis la veille, sa curiosité s'éveilla et elle se promit d'arracher à la jeune femme au moins quelques mots qui pussent jeter un peu de lumière dans ces ténèbres.

Geneviève, l'oeil fixe, attendait; elle pensait, elle aussi, aux incidents survenus depuis la veille...

La lettre de Fernand, sa rencontre avec lui, la scène terrible qui l'avait suivie..., les émotions cruelles par lesquelles elle avait passé, en remettant le pied dans la maison mortuaire... Elle se souvenait avoir senti sur ses lèvres le souffle de Fernand, elle avait des frissons en se rappelant l'impression de ses mains sur ses épaules...; puis, cette étrange apparition, que les divagations du fou lui avaient fait croire réelle.

Non, cela était impossible, matériellement. D'abord, un homme ne pouvait se présenter par une fenêtre après avoir brisé sans bruit un contrevent solide... Non, elle avait été victime d'une hallucination, suivie d'une prostration qui l'avait livrée au misérable, ou qui peut-être avait assez effrayé Fernand pour qu'il se débarrassât au plus tôt de son corps. Elle avait peur de sortir seule; c'est pour cela qu'elle se faisait accompagner, parce qu'elle sentait qu'il se tramait quelque chose autour d'elle.

Elle voulait aller à Charonne, elle voulait se renseigner sur ce que celui qu'on déclarait un fou lui avait dit..., et, si cela était vrai, elle sentait bien qu'elle croirait absolument tout ce qu'il avait dit. Heureusement, avant de se décider à la conduire elle-même, le vieux Rig lui avait donné l'adresse avec un renseignement positif qui lui permettait de trouver facilement la demeure. L'endroit où résidait sa fille s'appelait: la Maison du pendu.

Augustin revint bientôt, la concierge était déjà prête; Geneviève n'avait rien vu, rien entendu, absolument perdue dans ses pensées. Le vieille femme, la désignant d'un regard à son mari, mit son doigt sur son front et, hochant la tête, sembla dire:

--Il y a quelque chose là... C'est détraqué... Puis elle s'approcha et passa la main sur l'épaule de Geneviève. Celle-ci sursauta et dit:

--Vous m'avez fait peur...

--Il ne faut pas vous tourmenter comme ça, madame Davenne, vous broyez du noir... Voyons, je suis prête et la voiture est là...

--Oui, c'est vrai, fit Geneviève... Partons.

--Serons-nous longtemps?... parce qu'il faut qu'Augustin sache à quelle heure je serai de retour...

--Je ne puis vous le dire, madame Lucas... Je ne sais pas où nous allons...

--Hein? fit la concierge avec stupéfaction... Elle échangea un regard de pitié avec son mari... Geneviève reprit:

--Je connais peu Paris, et je ne sais pas si ça est loin...

--Ah! très bien, fallait dire ça. Et souriant, elle ajouta: Je croyais que vous ne saviez pas où nous allions.

Cette parole rappela à Geneviève qu'elle devait veiller sur elle; elle comprit que ses allures, ses façons mystérieuses commençaient à la faire prendre pour une insensée, et, à cette heure, puisqu'elle était décidée à ne plus s'arrêter dans ses recherches, elle se promit de rassurer en route la mère Lucas en lui faisant un demi-aveu: elle reprit:

--Nous allons à Charonne, tout en haut.

--Oh! je connais ça, Charonne, ça n'est pas loin; nous en avons à peine pour trois quarts d'heure... N'est-ce pas que nous connaissons Charonne, Augustin?...

--Oui! oui! on s'y est amusé, et nous sommes payés pour nous en souvenir.

--Cela me sera bien utile, car j'ai des renseignements très vagues sur la maison où je dois trouver ceux que je cherche... et vous me guiderez.

--Ça tombe bien. Figurez-vous que c'est à Charonne que nous avons fait notre noce, n'est-ce pas, Augustin, à l'_Orme sans pareil_? On ne connaissait pas encore Robinson à ce moment-là, et l'_Orme sans pareil_ existait déjà; on pouvait tenir une douzaine: les mariés, les grands parents et les témoins. Oh! oui, je le connais, Charonne!...

--Te souviens-tu, dit Augustin..., comme nous avons ri quand je suis tombé? Tout le monde a cru que je m'étais tué. Quel saut! Avons-nous ri?...

--Oui. Eh bien, ça va me donner des émotions de revoir Charonne... Je vous montrerai l'orme. De quel côté allez-vous?

--Je vous le répète, je ne sais pas...

--Vous ne connaissez pas le nom de la personne?

--Non!... Mais on désigne la demeure sous le nom de: la Maison du pendu!

--Ah! bon Dieu, en voilà des noms!... Enfin, une fois à Charonne, ça ne sera pas long à trouver, le pays n'est pas grand... Nous avons trois quarts d'heure, une demi-heure de recherches... mettons trois quarts d'heure aussi, ça fait une heure et demie... Restez-vous longtemps?

--Non, pas aujourd'hui, dit vivement Geneviève.

--Alors, c'est une affaire de deux heures et demie, trois heures. Tu entends, Augustin?... surveille le dîner.

Elles partirent; la mère Lucas donna l'adresse au cocher, et elles arrivèrent bientôt aux premières maisons de Charonne.

En route, Geneviève avait dit à la concierge qu'elle avait besoin, pour de graves intérêts de famille, de retrouver une personne habitant le pays. La voiture s'arrêta et la mère Lucas descendit aussitôt pour prendre des renseignements; ce ne fut pas long. Elle remonta dans la voiture et dit:

--Je sais où ça est! C'est une maison qui appartient à la famille d'un individu qui s'y est pendu, elle était restée inhabitée longtemps; on l'a louée il y a environ deux ans à peu près, on n'est pas bien certain. Pour être bien renseigné, il faut s'adresser à un nommé Savard, près de l'église.

--Allons-y, dit vivement Geneviève, qui reprit espoir en constatant qu'il existait une maison désignée sous le nom que lui avait donné le vieux Rig, et qui avait été louée juste à l'époque de la mort de son mari.

La voiture s'arrêta bientôt au bout du pays... C'est Geneviève qui descendit, priant la concierge de l'attendre, à son grand désappointement. Celui que nous avons vu dans les premiers chapitres de ce récit, et qui avait traité de la location avec Davenne, vint aussitôt au-devant d'elle et s'informa de ce qu'elle désirait.

--Monsieur, vous avez loué une maison qu'on connaît sous le nom de Maison du pendu?

--Oui, madame.

--Je viens, monsieur, vous prier de me donner quelques renseignements sur les personnes auxquelles vous avez loué!

--Ah! je comprends. Très bien, madame, asseyez-vous; je suis absolument à votre disposition; il est naturel que l'on s'éclaire. J'en ferais autant que vous.

Geneviève reprit:

--Votre locataire se nomme Simon Rivet.

Le père Savard la regarda, stupéfait.

--Pas du tout, madame, c'est le domestique..., le matelot, qui se nomme ainsi.

Alors la jeune femme fut prise d'un tremblement tel que Savard lui demanda:

--Mais qu'avez-vous donc?

--Rien, rien, monsieur..., fit Geneviève en se domptant; et elle interrogea d'une voix dont on ne saurait rendre l'expression:

--Le maître se nomme?

--Jean Sévère!...

--Jean Sévère! répéta la jeune femme.

--Ce n'est pas ce nom qu'il vous a donné... Il fait peut-être louer au nom de ce domestique; tous ces gens-là étaient si mystérieux... qu'il se pourrait qu'il soit obligé de louer sous un autre nom.

--Quel homme est-ce? demanda Geneviève.

--Dame! c'est un beau garçon de trente à trente-cinq ans environ; il a les yeux bleus, des cheveux blonds; il est très pâle et toujours l'air sévère... Je ne l'ai jamais vu rire...

Geneviève, à mesure que l'homme parlait, devenait blême; il lui semblait qu'elle allait défaillir... C'était vrai, son mari vivait...

Elle était veuve d'un vivant. Ne trouvant pas la force d'interroger, elle dit:

--Et?...

--Et... voilà tout... Très comme il faut..., qui payait régulièrement... Des gens tranquilles; jamais on ne voyait personne chez eux...

--Il était seul?

--Dame, ça, je comprends, vous voulez me demander si la femme qui vit avec lui est sa femme?

Cette fois, il fallut à la jeune femme une dépense énorme de volonté pour ne pas tomber; elle n'eut pas la force de répondre, et il continua:

--Je ne sais pas si c'est sa femme, ou sa maîtresse, ou sa parente... Ce que je sais, c'est qu'ils se parlent comme des étrangers. J'ai cru d'abord que c'était elle qui s'occupait de l'enfant, Mlle Jeanne.

--Jeanne! Jeanne! fit Geneviève, s'enfonçant les ongles dans les chairs et se cramponnant d'une main au dossier de sa chaise pour ne pas défaillir.

--Seulement, c'est bien singulier, n'est-ce pas? une belle jeune femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, belle, belle comme tout, vivant sous le même toit que l'autre, pendant deux ans, ne sortant jamais, c'est drôle... On croyait ici que cet homme avait eu cet enfant avec cette femme, et que, ne pouvant l'épouser, il vivait avec elle secrètement pour n'être pas ennuyé par la famille.

--Est-ce que Jeanne l'appelle sa mère? demanda fébrilement Geneviève, devenue plus forte à cette seule pensée.

--Ça, on n'en sait encore rien! Personne n'a mis le pied dans la maison pendant qu'ils l'ont habitée...

--Ils ne l'habitent donc plus?

--Mais, non... Ah! çà, voyons, je croyais que vous veniez prendre des informations parce que vous étiez la propriétaire de leur nouveau logement...

--Ils sont partis!... Où?

--Ils n'ont pas dit où ils allaient.

--Et quand?

--Hier matin... Les clefs m'ont été rendues à neuf heures du matin, et ils étaient partis de la veille au soir.

--Ah! que je suis malheureuse! exclama Geneviève qui, défaillante, s'accoudant sur la table, laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes, pendant que Savard appelait à son secours la mère Lucas, restée dans la voiture.

XIV

LE QUART D'HEURE DE RABELAIS.

Le lendemain de ce jour, Fernand était conduit devant le magistrat chargé de l'interroger. A toutes les questions qui lui furent faites, il répondit qu'il avait été victime et dupe d'une aventurière. Il s'était marié pour étendre sa position: la dot promise couvrait bien au delà le déficit.

--Mais voici des faux! Ces traites portent la signature Wilson.

--Ces traites ne devant pas retourner à la maison Wilson, elles étaient payables chez moi, et j'ai les fonds pour les solder dans le portefeuille qui a été saisi hier.

--Ces fonds proviennent d'un double vol.

--Je n'ai pas volé.

--Vous avez, quoique vous en disiez, touché la plus grande partie de la dot que vous apportait Mlle de Zintsky.

--Je n'ai rien touché, c'est faux! protesta Fernand avec véhémence.

--Veuillez être calme et vous astreindre à répondre seulement à mes questions... Votre intérêt y est engagé... Croyez-moi!

--Monsieur le juge, je vous obéirai; mais vous vous expliquerez facilement les emportements d'un homme qui a été perdu justement parce que cet argent n'a pas été versé et auquel on dit aujourd'hui qu'il l'a volé...

--Arrivons à un autre fait... Les faux sont de vous?

--Oui, monsieur; mais, je le répète, il n'y avait pas chez moi la pensée de voler; ils ne pouvaient porter aucun préjudice à la maison Wilson: ils étaient payables chez moi, et j'étais en mesure, puisque la plus grande partie de la somme a été saisie sur moi...

--Ceci n'atténue en rien les faux dont vous êtes accusé..., et votre argument est anéanti par ceci: lorsque les faux ont été signés, votre mariage, qui devait vous donner l'argent nécessaire pour les retirer du commerce, n'était point encore consenti... Une rupture survenant quelques jours avant le mariage, et vous restiez insolvable.

--Mais, monsieur, je le répète, je n'ai pas touché un liard sur la dot..., et je réclame l'arrestation de ma femme, laquelle m'a volontairement poussé dans cette situation, pour, ayant un nom, être libre...

--Singulier désir! Avoir le droit de porter un nom flétri par les tribunaux...

Fernand devint rouge et se mordit les lèvres... C'est que, là, il n'y avait pas d'emportement possible: il fallait tout subir, tout entendre.

--Revenons au fait... C'est vous qui avez contrefait la signature Wilson... Vous le reconnaissez?

--Sous le bénéfice de ce que je viens de vous expliquer, monsieur, oui.

--Écrivez, dit le juge à son greffier... Et, au bout de quelques minutes, il s'adressa de nouveau à Fernand et lui dit:

--Pour vous faire de l'argent, vous avez emprunté une somme de trois cent quarante mille francs sur les bijoux de votre femme; ces bijoux, vous les lui avez soustraits une nuit... Est-ce vrai? Répondez!

--C'est vrai, monsieur; mais je désire vous expliquer pourquoi: je devais, ainsi que je l'ai dit lors de mon premier interrogatoire, toucher à la fin du mois une somme considérable; or, un télégramme et des lettres m'annoncèrent une remise de quelques jours pour l'arrivée de la somme, et je me décidai à engager les bijoux de ma femme, avec la certitude que je les dégagerais bientôt et qu'elle ne s'apercevrait de rien.

--C'est toujours votre système, qui consiste à affirmer que, contrairement à votre contrat qui porte: «Dont la signature du présent contrat est quittance.»

--C'était de confiance...; mais je vous jure que je n'ai rien reçu.

--Puisque vous prétendez avoir reçu des lettres et des télégrammes de l'oncle Danielo de Zintsky, que sont devenus lettres et télégrammes?

--On a dû les retrouver chez moi...

--Chez vous, on n'a rien trouvé que la preuve que vous ne vous souteniez que par des expédients. On n'a même pas trouvé un chiffre correspondant à l'encaissement des trois cent quarante mille francs que vous aviez empruntés sur les bijoux, soi-disant pour payer les traites.

--Monsieur, on doit trouver sur les livres une somme de trois cent mille francs.

--Oui, on trouve ce chiffre...

--Les quarante mille francs, je les reconnaissais à Samuel, pour l'intérêt et la commission.

--A qui feriez-vous croire semblable chose?... Un homme comme vous..., plus qu'adroit en affaires, aurait accepté de donner quarante mille francs pour un prêt de cinq ou six jours?

--Samuel est un usurier, tout le monde le sait...

--Aussi ceux qui ont affaire à lui savent bien qu'ils empruntent à fonds perdu. Je vais vous dire pourquoi vous avez consenti à signer cet énorme intérêt... C'est que vous n'aviez pas l'intention de reprendre les bijoux. Le vieux Samuel n'est pas un prêteur sur bijoux; il s'y connaît peu... Il avait confiance en vous; il savait que les bijoux avaient été admirés à la fête que vous aviez donnée... pour les montrer peut-être. Là, les femmes étaient éblouies, les connaisseurs prétendaient qu'ils valaient cinq cent mille francs, au bas taux... Et Samuel prêta de confiance. Mais qu'aviez-vous fait? Vous aviez changé les pierres, les diamants étaient remplacés par du strass, et ce que vous vendiez trois cent mille francs n'en valait pas cinq mille... Voilà ce que vous avez fait...

--Moi, moi! exclamait Fernand étourdi; mais, monsieur, sur ce qu'il y a de plus sacré, de plus saint au monde, je vous jure que je n'ai pris ces bijoux que pour les porter chez Samuel... Si véritablement ils sont faux, c'est une preuve de plus du guet-apens dans lequel je suis tombé en me mariant.

--Vous entendez dire que votre femme avait de faux brillants?

--Oui, monsieur.

--Non seulement la dot qu'elle apportait n'a pas été versée, mais les bijoux qui lui sont personnels étaient en strass?

--Je ne les ai pas touchés. Dans le sac même où je les ai trouvés, je les ai portés chez Samuel.

--Tenez, Séglin, vous avez tort de ne pas parler franchement; votre système est insoutenable. Avouez plutôt ce que vous avez fait des véritables diamants.

--Mais, maintenant je suis un voleur... alors...Monsieur, je vous jure que les bijoux ont été portés par moi à Samuel tels que je les ai trouvés... Et si l'indigne créature qui porte mon nom a osé soutenir le contraire, confrontez-la avec moi...

Le juge haussa les épaules et dit:

--Vos emportements sont une comédie qui ne me trompe pas... Tenez, voici la facture remise par votre femme, et apostillée au consulat... C'est une des premières maisons de Vienne, Bodmann; les bijoux ont été vendus _cinq cent vingt-cinq mille francs_. Nierez-vous encore?

--Oui! oui, je nie... Je n'ai pas touché à un seul bijou... Je le jure.

--Nous comprenons votre système: vous ne voulez pas révéler à qui vous avez vendu les diamants.

A ces mots, Séglin entra dans une fureur telle, que le gendarme, sur un signe du juge, lui posa la main sur l'épaule. Il se contint aussitôt. Le juge instructeur reprit:

--Vos agissements sont absolument limpides pour nous... À la tête d'une maison qui ne se soutenait que par son crédit, vous pouviez vivre largement. Vos vices, votre passion pour le jeu, vous entraînaient à des dépenses exagérées... La commandite de votre maison était épuisée, vous n'aviez d'autres ressources que dans l'intrigue. Alors vous avez cherché à emprunter. Ne trouvant pas ce que vous vouliez, et étant obligé de soutenir le train que vous meniez pour ne pas vous discréditer,--au lieu de réduire vos dépenses et de chercher à combler par le travail les brèches faites à votre capital en demandant du temps à vos créanciers,--vous avez préféré avoir recours à des tentatives criminelles: vous avez fait des faux et falsifié les écritures.

--Monsieur le juge, je vous déclare que je ne vous répondrai plus: les accusations portées contre moi sont absurdes, et je ne veux plus me défendre.

Le juge, sans paraître avoir entendu Fernand, continua:

--C'était la faillite que vous vouliez éviter... et vous ne reculiez pas devant le crime. Alors... c'est la banqueroute qui se dressa devant vous... Il n'y avait plus d'issue... que les faux... Vous en fîtes pour plus de quatre cent mille francs... Nous les avons entre les mains! Vous ne deviez plus exister commercialement que jusqu'au jour de l'échéance... De ce jour vous aviez bâti dans votre cerveau le plan criminel de votre fortune... Vous deviez tout réaliser et fuir... Une occasion se présenta d'augmenter votre avoir: un brillant mariage. Immédiatement vous faites tous les sacrifices pour le faire réussir,--de l'aveu de votre caissier.--Était-ce pour sauver votre maison? Non!... La suite nous le prouve... Une dot princière vous est passée et elle disparaît. Vous ne payez les effets signés par vous que parce qu'ils vous donnent un jour de plus, le temps de vendre les bijoux et de mettre à l'abri les diamants que vous avez arrachés. Tout était préparé d'avance, nous le savons aujourd'hui... Vous faites la comédie d'un suicide, puis d'une tentative d'assassinat. Et la vérité est que, voulant vous débarrasser d'un témoin gênant, vous tentez d'assassiner la malheureuse que vous avez épousée pour la voler, et qui n'échappe qu'en se sauvant presque nue, vous laissant tout. Malheureusement, à cette heure, la police arrive, vous ne l'attendiez pas sitôt. Mais, aventurier habile, vous échappez. Votre signalement est donné partout; aussi vous êtes trop adroit pour essayer de fuir. Vous vous établissez à Paris; là, vous recevez des femmes la nuit..., vos complices, sans doute, qu'on n'a pu retrouver... Vous apprenez que votre femme, la pauvre et digne enfant qui vous a échappé, s'est réfugiée rue de Navarin... Vous y courez aussitôt; car, vous le saviez, c'est votre accusatrice, celle devant laquelle vous ne pouvez plus rien soutenir... Qu'alliez-vous faire chez elle?... Nous le savons, car les agents, en vous arrêtant rapidement, ont saisi sur vous un revolver chargé... Vous vouliez tuer le témoin devant lequel vous ne sauriez rien nier... Qu'avez-vous à dire maintenant?

Fernand restait atterré, abruti. Tout ce qu'il venait d'entendre l'avait étourdi; tous ces mensonges mêlés à la vérité prenaient un corps, et il se disait que tout cela se coordonnait si bien, qu'il était presque impossible de n'y pas croire. Ce n'était plus d'une banqueroute et de faux qu'il était accusé; mais c'était de tous les crimes et délits punis par le Code..., depuis l'assassinat jusqu'au vol... Ce n'était plus d'une question de prison temporaire qu'il s'agissait, c'était de sa vie entière dans un bagne... Il ne trouvait pas un mot à répondre; il n'avait plus la force de protester.

Le juge fut convaincu que l'ensemble de preuves écrasant l'accusé, celui-ci s'avouait vaincu, et il reprit plus doucement, en faisant signe à son greffier d'écrire:

--Séglin, vous vous reconnaissez l'auteur des fausses traites signées Wilson?

Il fit un signe de tête, et le greffier écrivit. Le magistrat reprit:

--Vous n'aviez qu'un but: attirer à vous, par tous les moyens possibles, une somme considérable; faire argent de tout ce qui était négociable, et fuir sous un autre nom à l'étranger, abandonnant en France votre femme, celle qui vous avait apporté la plus grosse part de l'argent que vous vouliez emporter.

Fernand haussa les épaules et ne répondit rien. Ne protestant pas, ceci fut considéré comme une acceptation, et le juge poursuivit:

--Dans toute cette affaire, à présent limpide, il n'y a qu'un point obscur. Séglin, dans votre intérêt, et pour ne pas attirer sur vous toute la sévérité de la justice, soyez sincère... Songez que la possibilité de restituer partie de la somme atténuera un peu les crimes dont vous êtes accusé... Que sont devenus les diamants, les bijoux de votre femme?

--J'ai dit la vérité.

--Vous avez caché ces pierres qui, à elles seules, représentent une fortune... Vous espérez, votre peine subie, ou par une évasion heureuse, échappant au châtiment, aller un jour reprendre ce butin... Détrompez-vous... Votre refus de répondre, en appelant sur vous la sévérité du jury, vous fera appliquer une peine plus grave, en même temps qu'une surveillance de toute heure.

--J'ai dit la vérité; je n'ai rien à répondre.

--Vous refusez absolument?...